‹ Portraits littérairesChapitre 6 sur 55 · DANIEL STERN · texte numérisé non relu

DANIEL STERN

ment (roublée naguère, mais désonnais pacifiée, sûre d'elle-même, et atlenlive à fjire régner dans sa vie intérieure ce bel ordre qui naît du jusle développement de nos facultés.

La seconde partie nous offre un objet différent *. Ce que récrivain y étudie, ce n'est plus Thomme considéré en lui-même; c'est la société et ses éternels problèmes; et non seulement la société dans ses lois universelles et constantes, mais la société de notre temps et de notre pays, dont les contrastes, les passions et les idées ont occupé si fortement l'âme ardente de Daniel Stern. Cette société française qui a erré depuis près d'un siècle parmi tant d'écueils et d'orages, ces générations qu'un irrésistible courant porto vers des rivages inconnus et redoutés, Daniel Stern en a partagé, on le sent, les belles espérances, la foi enthousiaste, et aussi les doutes cruels. Rien de ce qui a fait battre les cœurs de ses plus nobles contemporains ne fut étranger à ce libre esprit qui, né et comprimé d'abord dans la sphère étroite des salons, avait secoué tous les jougs, et, désormais indépendant au prix d'une irréparable infortune, innovait dans la politique comme il avait osé dans la vie.

1. Celle seconde partie, avec la première, furmc en rcalilé la suite d'un aulre ouvrage, que madame d'A^çoult avait fail paraître en tS-i7, deux années avant les Esquisses : V Essai sur la liberté con&idciée comme principe et fin de ractivitc humaine. Dans un cadre diffcroui, c'est le ra^mc ordre d3 questions et d*i Iccs.

4i rOr.TlUVITS LITTÉUAirtES,

De là le caractère dominant des Esquisses morales, ' et le style inôme de Téerivain. Ne lui demandez pas les finesses ni les grâces ua peu frivoles de certains moralistes frondeurs, ni cet ensemble de qualités ou de dcfauls si français : Tort de se jouer d*une |ilumeié<;ère à la sut f'Ji-e lies grands sujets, le «lemi-sourire de Tironie^ et ces bonheurs imprévus dé l'expression, ces reneonlres channantes au détour d'une pensée, la métaphore qui peint, le Irait qui grave, le don de faire entendre beaucoup en peu de mets. Tout autre est le procédé littéraire de Daniel Slern. Penseur sérieux^ ému et convaincu, elle dévdoppe ses idées dans une langue d'une tenue régulière, d'une harmomie pleine et forte. Sa phrase se dérouloavec une ampleur souvent poétique et. oratoire, où pevce ua peu de cette emphase sentimentale que les femnaes les plus distinguées n'évitent guère quand elles abordent les hautes questions de politique et de marale. Comme n^dame de Staël, comme George Sand dent elle est bien loin d'avoir en sa pensée et en son langage la magnifique spontanéité et la richesse intarissable, madame d'Agoult procède de Rousseau.

A cet égard, pourtant, il convient de distinguer ses premières et ses dernières œuvres. Plus de vingt années séparent les Esquisses moraleseX Mes Souvenii's. D:\ni .ce long intervalle, le style s'était modifié. En retenant sa noblesse, son éirgance harmonieuse, et le rayon dj pocsie qui réclairo, il s'était dégagé d'une certaine

t)ANlEL STËRN. 4o

emphase et comme assoupli. Les qualités de netteté, de précision, s'étaient accrues. Le tour était plus vif et plus simple. C'était la seconde et suprême manière d'un écrivain qui, à la diiïérence de George Sand^ fut éminemment perfectible. Il paraît que l'on peut suivre cette évolution dans ses lettres. Elle se révèle de même en ses Souvenirs, La note déclammatoire, l'héritage dé Rousseau, avait disparu.

Dans les Esqtiisses morales on sent cette influence au mouvement' delà période, et à de certaines formes rhétorîciennes qu'elle reproduit volontiers, l'invocation, par exemple qui termine souvent une pensée. C'est le trait ou l'accord final, comme dans ce morceau :

c J'errais un soir sous les ombrages de la villa d'Ëste. Pensif, je m'arrêtai auprès d'un mausolée dont la longue inscription rappelait apparemment les honneurs, les titres, le rang et les richesses d*un personnage jadis illustre, l'n lierre avait poussé, et son feuillage touffu cachait presque en entier la pompeuse épitaphe. Éternelle sagesse de la nature^ pcnsai-je, comme tti voiles avec douceur les vanités éphémères de l'homme ! >

Je crois que madame d'Agoult reçut, pour ainsi dire, par un double courant l'influence de Rousseau.

Elle la reçut directement, par la lecture de ses ouvrages, et indirectement, à travers les romans de George Sand, qui venait de surgir comme un astre splendide, et qui exerça sur elle un ascendant peutêtre décisif, en celte période critique où madame d'A-

y^ POUTHAITS LITTÉHAIRES.

gouit s*engagenit dans une nouvelle vie. Il me semble que plus d*une page des Esquisses morales atteste cette nclion réflexe. Mais elle devait bientôt s'éloigner de George Sand en son œuvre comme en sa vie. Ces deux esprits éiaienl trop dissemblables. Autant le génie ds George Sand, familier, prime^autier, improvisateur, s'abandonne à tous les caprices de son inépuisable fantaisie, autant le talent de Daniel.Stern, étudié, réfléchi, réserve, toujours gracieux et grave en sa distinction patricienne, ne livre rien au hasard, a un grand air et, comme Tobserve M. D. Nisard*, < tient avant tout à ne pas déroger ». George Sand a écrit Irop souvent d'une plume hâtive. Aussi a-t-elle produit, en quarante années, plus de cent volumes. On n'en ferait pas vingt à réuuir tout ce que Daniel Slern a laissé. Ajouterai-je que, de ces deux esprits, celui de madame d'Agoult était le plus viril? De là [vient q^u'elje a exccHé comme critique et comme écrivain politique; par où elle diffère essentiellement de George Sand, et se rapproche de madame de Staël, à qui elle ressemble par plus d'un trait.

1. 1)ans Tclude que M. D. Nlsard a consacrée à madame d'Agoult : Nouveaux Mélanges d'histoire et de littérature, 1887.

DANIEL STEUN.

ni

El ce n'est pas le seul rapport quej'observe entre elle et ces deux femmes si diversement supérieures, madame de Staël et Geori^e Sand. N'est-il pas remarquable que toutes trois elles nous offrent, dans leur tempérament moral et littéraire, riieureux mélange du génie de TAllemagne avec le génie de la France, — toutes trois, semble-t-il, si germaniques par tout un côté : madame de Staël par son illustre père, George Sand, dans les antinomies de sa généalogie bizarre, par son ancêlre le marécbal de Saxe et son aïeule Aurore de Kœnigsmark, madame d'Agoult par la famille de sa mère, ces Bethmann de Francfort-sur-le-Mein, compatriotes i^ G(Blhe?CC'estàFrancfortqu'elle-mêm€ était née*, et son esprit comme sa personne semblait unir dans une perfection harmonieuse les traits caractéristiques des deux races. Le grand nom de Gœthe venait à l'instant sous ma plume. C'est que, en réalité,, son génie semble se refléter par quelques-uns de ses rayons dans Tàme

i. Le 1" janvier 1803. Madame d'Agoult est morte i\ Paris Id 5 mars 1876.

4^ Tv^RTHAiTs i.rTTÉr.Arnr.5.

cl dans le talent di maifamc d'As^ouU. El!e a je ne sais quoi de îa dignîlc sereine de ce ^énie olympien et aiigus'e; elle est bien aotf<1cr\c par la franchi>e de Si:i inspiration i léalislc et nahiraliï^le tour à tour, pnr €3t amour impcrifux et innêr du beau, que j'appellerai le côlé païen ou italien de Gœllie*.

J'aborde les Fragments, qui forment la troisième partie des Esquisses morales.

PlusicurSy écrit» en prose, sont de petits poèmes véritables et semblent délachcs de quehpie anthologie d'outre- Rbin. Tel de ces courts fragments a Tîtccent lyrique et même la cadence d'une ode ou d'un hymne^ co:Tîmc celte page di» fragnicnl intilulé le Colïsée :

« ...Lù-bas, le rossignol citlic dans launnlier en fleur jetait aux prolomltnirs du ciel !)le:rsa note vibrante. Plus pré» (le moi, le merlo farlrf enlevait au buisson de myrto sa baie anicrc ; le lézard niiroilail cr> fuy:n>t jur îc pan de mur cbauîTé par b soleil ; cl tout au haut du massif amphithéâtre, frémissante*, avide, enivrée, l\ blonde alxrillii pu:-

t. If y avaifC ùFrancfarl «les fa'ullles originaires «l'Ilalio. « Ccl c)«5rn2nt italien, dit Daniel Storn, m'i souvent fait r^dôchir. Gœlho n'auiuit-il pas puisù duis son faag, pir quelque alliance (le famille, celte Schnsuchl de Tltalie qu'il a »i bien fait sentir dans sa création de M'ujnon ? Moi-fwômo n'aurai?-je pas, de cet aïeul maternel qui portait le nom d'Adami, b goftt, rincliaztioo, la passion de la terre italienne? » Tne double afflnitc ratlîrait lout ensemble vers ritalic et vers rA!l3=nagnc. ft Je suis née sur la terre d'Allcmiîîna; moa étoile est au ciel deritalie, » écritelle, au djbut du livre sur Danle et Gœthe, où elle rapprochî et confond presque, en ui parallèle ingcuieux, mais un peu trop frolmg.'î et forcé, ces dni>t génies si dUsemibl»î>lcs,

DANIEL STEil^- 49

sart auxcaîiccs des violicrs le doux mie) clianlé des poêles. Tout était mouvement dans cette immobilité, calme dans celte deslruclion, espérance dans ces ruines... Et maintenant; ô mon àme ! voici que tu es devenue semblable à lenccinto dévastée... ».

Lisez lie rnê ne V Envoi à Claire-Chri&tine, vraies strophes en prose. Daniel Stem est du très petit nombre des auteurs qui ont réussi parfois dans ce genre, sc-^ duisanl et périlleux entre tous, de la prose poétique. Elle avait le sentiment profond de la poésie des'choses.

Elle avait le' don de poésie, ja ne veux pas dire le don de versifier. Il y a dans noire littérature classique des auteurs que Ton range parmi les poètes, patxe qu'ils ont écrit en vers, ma s qui, en réalité, sont des prosateurs, et réciproquement Jean-Jacques Rousseau a été, en prose, le plus grand poète de son temps. Madame d'Agoult, dans sa première jeunesse, avait composé beaucoup de vers. Elle a laissé quelques petites pièces, qui ont été recueillies à la suite des Fragments. L'originalité de son talent n'est point là. C'est dans sa prose qu'il taut cbercher sa poésie.

Je viens de noter les traits essentiels de l'écrivain. Mais c'est dans le livre des Esquisses morales qu'il faut chercher le portrait de cette femme non moins rare par la supériorité de son esprit que par sa beauté même, dont elle retint, jusque dans la vieillesse, la grâce et le rayon. Celle noble image, M. de Ronchaud Ta retracée, comme il convenait, d'une plume délicate

50 POIlTliAITS LITTÉRAIRES

et discrète. El en les lisant, ces pages touchâmes, je me disais : Heureux le sort de Fécrivain qui, devant quitter ce nnonde, lègue en des mains |iieuses son œuvre et sa renommée! Il n'est plus là pour y veiller lui-même; mais Tami qui a reçu le dépôt, Fami qui garde Tùrne sainte, la protège contre Toubli des hommes et contre rinclémence des temps! Or, je crains bien que les temps qui approchent, et qui sont même déjà venus, ne soient contraires à la renommée d'un écrivain dont le talent exquis n'eut aucun de? défauts que le public de nos jours encourage, mais valut, au contraire, par toutes les qualités que ne saurait comprendre cette foule demi-snvanlc qui nous envahit.

HlSTiORIEN DE NAPtXLÉaN

Voici, dans un milieu lou^ aulre, u» écrivain trèâ différent! Je n'en connais pas qui fornte avec Daniel Stem un plus frappant contraste, plus éloigné de la gravité, de la foi doctrinaire, de l'enthousiasme, de la poésie, de la noblesse des pensées et du style, que ce léger, souriant et sceptique esprit qui se méfiait d*une croyance comme d'un préjugé, de Témotion comme d'un travers, de l'éloquence comme d'un ridicule, qui de bonne heure avait pris soin de cacher sous un masque

lit POU! K Ans LlTTÊnAlUES.

de roué et de dandy tout ce qifil y eut en lui de haut et de bon : critique frondeur, causeur subtil, adorateur c.irieux et raffiné du beau et de Télrange, esprit chercheur et paradoxal, très prétentieux dans son naturel^ fanfaron d^originalité et d^immoralité, personnage complexe, malaise à définir et à juger d'ensemble, je veux parler de l'énigmalique Stendhal, — de son vrai nom, Ileari Beyle, — si diversement apprécié, et qui peutêtre ne. méritait ni tout le bien ni tout le mal que Ton a dil de SOS livres et de lui.

De sa renommée une grande part est posthume : on ne s'est jamais tant occupé de lui qu'après sa mort. Ses amis firent paraître ses œuvres complètes : romans, voyages, critique, tout ce qui était sorti de cette plumecapricieuse défila, en un long cortège, sur notre scène liltcraire; enfin Ton publia sa correspondance, qui donne de son tempérament moral, de sa vie, de ses li<* vre3, une idée et pour ainsi dire une vue à vol d'oiseau très exacte et très agréable ^ Puis le silence se fit au* tour de ce nom, et nous pouvions croire qu'on nous avait livré des papiers de Stendhal jusqu'au moindre brouillon, quand est survenu, il y a quelques années, ce

1. Avec une introduction de Mérimée. 2 vol. in-12. Paris, Michel Lévy, 1855. Cette édition des œuvres complètes suscita, dans la presse, une série d'articles, notamment les deux lundis de Sainte-Beuve (t. IX), rétude de M. Cnvillier-Flcury (Oemiéres études historiques et littéraires, t. II) et le travail d'ensemble sur Stendhal que M. Caro a recueilli dam se» Études morales sur le tempn présent.

STENDHAL. r,3

volume de fragmenls sur N-apoléoUyComine un relardalairc que Ton n'aticndait plus*. Ceux qui connurent Stendhal savaient bien qu'il avait laissé ces ébauches de ce qui d ;vait cire un important ouvrage : « Il avait commencé, dit Mérimée, une histoire de Napoléon qui ne s'est pas retrouvée dans ses papiers. » Quoi qu'il m soit, la voici^ Seulement, pourquoi si lard? Elle est précédée d'un avunl-propos de M. Colomb qui fut son ami et son pieux biographe; or celte préface est dalée de 1845. Voilà qui est fort vieux, mais le livre l'est bien autrement. Qu'était-ce donc que ce grand ouvrage sur Napoléon? Comment Stendhal fut-il amené à l'entreprendre?

11 y a eu, ce me semble, dans l'existence de Henri Beyle, deux périodes très distincles. Je ne parle point de sa vie d'homme de plaisir et de loisir littéraire; cette vie-là, il la mena toujours, ou à peu près, jusqu'à la Hn. Mais il y eut eti lui deux personnages d'une valeur ou du moins d'une réputation fort inégale : à côté de l'auteur, de l'amateur des lettres et des arts, le fonctionnaire. Celui-ci eut une carrière presque aussi

. I. Vie de NapcléoUy fragments. Un volume in-î2. Calmann Lévy. 1876.

2. Je icnconlre, d'autre pari, dans une leUrc de Stendhal du M mars 1833 {Correspondance, t. Il), le passage suivant : « J*ai écrit dernièrement la campagne de Ilu$sie et la cour de Napoléon^ avec moins de talent et plus de franchise que Rousseau. Je laisse CCS confessions à un ami suisse, qui les \ejidra dix ans api es moi, \crs I85G... ft Où sont ces « confessions? »

5; lOUTIiAlTS LITTÈIIAIUES.

changeante et rompue que le style de récrivain. Les personnes qui Tonl pu voir consul à Triesie, puis à Civila-Vecchia, qui se le rappellent menant, sons la Restauration, une oisiveté heureuse ot studieuse, voyageant, résidant à Milan, guerroyant à Paris, à l'avanlgarde du romanli.sme, cenx-là n*onl pas connu un premier Stendhal, tel qu'il avait été de 1800 à 1815. Car il eut, lui aussi, sa période d*empire; ce furent ses temps héroïques. Protégé du comte Daru, il avait servi le gouvernement de Napoléon, dans des posles à la vérité secondaires, maishonorablement, utilement, parfois non sans éclat. Il avait débuté en assistant à la campagne ilalicnne de 1800; il s'était même engagé dans la cavalerie, mais il donna bientôt sa démission; ce fut alors que, brouillé avec sa famille, il alla tenir à Marseille le comptoir d'un négociant. Mais, au bout d'un an, il rentrait dans l'administration, devenait auditeur au conseil d'Etat, inspecteur des bâtiments de la couronne; il fit la campagne de Russie et s'y montra homme de tête et de cœur. En 1814, il fut adjoint au comte de Sainl-Vallier pour lutter à Grenoble contre l'invasion. Qai sait? Peut-être était-il en passe d'atteindre aux dignités quand l'empire s'écroula.

Si je rappelle des faits bien connus, c'est qu'ils expliquent le livre. iJeyle regrettait l'empereur, il n'avait pas été de ses maréchaux ni de ses princes, — sans quoi peut-être reût-ikregrctié moins, et eût fait comme les autres; — mais la Rcslauration n'avait rieaqui l'at-

tirât. Lui, rincrédule, le libre esprit devait singulièrement répugner à toutes les pratiques d'ancien régime; il avait Thorreur des momeries, de la pompe, de tout ce qui était convenu et guindé, du style emphatique et du canty des grandes phrases et des beaux principes, des puristes et de pharisiens. Fils du xviii* siècle et de la Révolution, c'est par le côté révolutionnaire qu'il avait pu goûter l'empire, et, comme presque tous les libéraux du temps, Beyle le goûta surtout alors qu'il n'était plus.

De là était née l idée première de celte Vie de NapO" léon. Lui-même nous l'apprend : « Le manuscrit que je présente au public fut commencé en 1816. Alors j'entendais dire tous les jours que M. de Buonaparté avait de la férocité, qu'il était lâche, qu'il ne s'appelait pas Napoléon, mais bien Nicolas, etc. Je fis un petit livre qui ne racontait que les campagnes que j'avais entrevues; mais tous les libraires auxquels je fis parler eurent peur... » 11 serra donc le manuscrit et n'y songea plus. A douze ans de là, ayant eu la fantaisie de le relire, il résolut de le refondre en une œuvre étendue. Mais Beyle n'était pas homme à s'enfermer longtempî dans un grand travail. Près de dix années passèrent encore, et c'est en 1837 que nous le revoyons pour la troisième fuis à l'œuvre, écrivant une suite de préfaces et de préambules, façade pompeuse de ce qui ne put devenir un monument. Beyle mourait en 1842, et, si les matériaux de son histoire étaient dès lors amenés.

5t) PORTRAITS LITTÉRAIRES.

sur U terrain, il restait tout à construire; du moins ce qn*on nous présente se réduit à fort peu.

Arrêtons-nous d'al)ord à ces préfaces ; elles sont curieuses et bien dans la façon de Siendhal. II est là torit entier, avec son affectation de finesseet de profondeur, sa négligence étudiée, celle crainte de la recherche qui devenait elie-mênie une recherche d'un autre genre. Vous rencontrez des phrases comme celle-ci :

€ L*auteur a la fatuité de nHmiter personne; mais, son ouvrage fait, s'il fallait, pour en donner une idée, en comparer le style à celui de quelqu'un des grands écrivains de France, Tauleur dirait : J'ai cherché à raconter, non pas comme MM. de Salvandy ou de Marchangy, mais comme Michel de Montaigne ou le président de Brasses... »

Et ailleurs :

e; Je prie donc le lecteur de pardonner au style le plus simple et le moins élégant, à un style qui ressemblerait, s'il ex\ avait le tab'nt, au style du xvii* siècle, au style de M. de Sacy, traducteur desLef^re5 de Pline, de H. l'abbé Mongault, traducteur d'Hérodien..j »

SÎEKDHAL. !)

Quels rapprochements, mon Dieu ! Et que voilà bien Stendhal! Il aimait à dérouter ainsi son lecteur en lui jetant aux «^yeux une poignée d'idées bizarres qui éclataient soudain, venant on ne savait d'où. Recon^ naissez-vous le même homme qui écrivait ailleurs : «En composant La Chartreuse de Parme, pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Code civil, afin d'être toujours naturel,... » Quelles précautions et quelle prémédit alion dans ce naturel ! De môme en cette phrase que je rencontre dans sa Préface pour moi : « Par l'originalité non cherchée {souvent je la voile exprès) delà pensée je pourrai peut-être faire avaler six volumes... » Juignez à cela des traits de persiflage, des airs d'Alceste à l'endroit de la perversité du siècle, des boutades à chaque pas. c Mon but, dit*il, est de faire connaître cet homme extraordinaire, que j^ûmais de son vivant, que j'estime maintenant de tout le mépris que m'inspire ce qui est venu après lui... »

Ici se pose une question. Quels étaient donc les sentiments de Beyle à l'égard de l'empereur? Il était malaisé de le savoir, nous dit Mérimée. <;: Presque toujours il était de l'opinion contraire à celle qu'on mettait en avant. Tour à tour frondeur ou enthousiaste, quelquefois il en parlait comme d'un parvenu ébloui par les oripeaux;... d'autres fois c'était une admi^ ralioa presque idolâtre. » Ici, c'est le ton de l'admiration qui domine à peu près sans mélange. Sainte-

Beuve a dit dé Beyie qu'il était resté marqué au coiade répoqueimpériale/Cela est profondément vrai. Il y a ainsi pour la plupart des hommes une époque, un régime qui leur laisse à jamais son empreinte; ils la gardent à travers toutes les autres périodes de leur vie. Et plus ils avancent, plus cette empreinte première ressort avec relief sur leur physionomie. Beyle datait de Tempire^ et ce livre porte bien le cachet du temps où l'entreprit l'auteur, temps de réaction napoléonienne, d'engouement rétrospectif et mystique pour le héros ^ Beyle se montre ici chauvin, chauvin comme Bérenger. Lui aussi il travaillait dans son coin à la légende! Il a des mots qui aujourd'hui nous font sourire ; il dit gravement que Napoléon aimait la France avec toute la faiblesse d'un amoureux; qu'il a refait le moral du peuple français; qu'il l'a civilisé^ le faisant propriétaire et lui donnant la même croix qu'à un maréchal. Au début de son œuvre, il «: éprouve une sorte de sentiment religieux en écrivant la première phrase de l'histoire de Napoléon. y> Un sentiment religieux! Quoi! vous, ô Stendhal! Et vous qui avie^ si peur d'être dupe, ne Têlcs-vous pas au sujet de Napoléon? — Il est vrai qu'il promet de ne point fermer les yeux aux faiblesses de son héros. Il nous dit volontiers que Napoléon mentait, mais ne prenez pas ce mot pour une

1. C'est à Napoléon qu'il dédiait vers la même époque, en 1817, son Histoire de la peinture en Halie,

STKNDHAL. 59

injure: un peu plus loin, Slcndhal nous déclare qu'une croyance presque instinctive chez lui^ c'est que tout homme puissant ment quand il parle, et à plus forte raison quand il écrit,

J'ai Tair de ni'altarder au seuil ilu livre; c'esl que Slendhîil fait de uiêine. Après les magnifiques préambules, entrons; que voyons-nous? Vraiment fort peu de chose.

Quiddignum tanlo feret hic promissor hialu?

Parluriunt montes...

Hélas! oui. Cela est bien sommaire, bien superficiel et bien peu nouveau. Voici les premières années de Bonaparte. Nous connaissons tout cela. Quelques réflexions fmes, quelques aperçus, quelques anecdotes, et c'est tout. Détachons seulement ce portrait du général Bonaparte; il est, dit Stendhal, d'une femme d'esprit qui vit plusieurs fois Napoléon en 1795 :

€ C'était lïien l'être le plus maigre et Ie~plus singulier que de ma viej'eusse rencontré. Suivant la mode du temps, il portail des oreilles de chien immenses et qui descendaient jusque sur les épaules. Le regard singulier et souvent un peu sombre des Italiens ne va point avec cette prodigalité de chevelure. Au lieu d'avoir l'idée d'un homme d'esprit rempli de feu, on passe trop facilement à celle d'un homme qu'il ne ferait pa» bon de rencontrer le soir auprès d'un bois. La mise du général Bonaparte n'était pas faite pour rassurer. La redingote qu'il portait était tellement râpée, il avait l'air si minable^ que j'eus peine à croire d'abord que vCet homme fût un général. Mais je crus sur-le-champ que

m POUTRAITS LlTTfiHAlKES.

c*était un hommo d'espril, ou du moins fort singulier. Je me rappelle que jq trouvais que son regard ressen^hlait à celui de J.-J, Uousseau... »

Les fragments ne s'étendent pas au delà de la campagne d'Italie. Il voulait insister sur celle campagne qui, selon lui, mieux qu'aucune aulre, fait connaître le génie et le caractère de Napoléon. Car, ajoute-l-il, v: tôt ou tard, en fait de gloire militaire, on en revient à eslimer les grandes choses faîtes avec de petits moyens. » Ne lui demandeî cependant pas un rècil des événements ; , tl disserte sur les faits, il ne les raconte pas. Il est vrai que Stendhal avait adopté une méthode singulière, mais qui du moins simplifiait grandement sa tâche : pour plus de fidélité, il transcrivait les récits dictés par Napoléon à Sainte-Hélène.

A merveille ! Seulement, ce n*est plus une histoire ; c'est de l'annotation, c'est un travail d'èclaircisscmenli et de commentaires qui encadrent le texte intercalé, non une narration; et au fait Stendhal était-il bien capable d'une narration continue? M. Cuvillier-Fleury a dit de lui un peu sévèrement, mais justement: « Il avail

le funil, la forme lui marnqiiait.Saléte regor^'eail d'idées vives el originales qui se figeaient et s'aplalissaientsous sa plume. 11 avait une rare facilité et nul talent... » Oui, nul talent de style, nulle élégance, nulle harmonie, nul ordre, nulle suite; il ne savait pas exposer ni déduire. Observateur mobile, toujours sautillant et voletant d'une idée sur une autre, il écrivait comme il pensait, commue il sentait, comme il voulait, à bâtons rompus. Il frétait pas de ceux dont la pensée se déroule également et longuement; le fil délié se brisait sans cesse, en s'nccrochant à tous les angles.

Do là je ne sais quoi de décousu, de saccadé et de rompu, qui est proprement la manière d*étre de Stendhal ; démarche alerte, mais boiteuse. On le sent bien dans ces chapitres : tout se succède à l'aventure, pèlemêle; c'est, si Ton me [asse le mot, du bric-à-brac. L'auteur court à droite, court à gauche, s'arrête où il lui plaît, regarde défiler les événements, se tenant à côté et jetant son mot au passage. Et savez-vous ce qu'il y a peut-être de meilleur, de plus original, de plus frappant en tout ceci? C'est un épisode, digression pure, où il a décrit l'arrivée des Fiançais à Milan, au début de la campagne, et l'existence que mena dans la belle capitale de la Lombardie cette armée de jeunes gens giis, insouciants, brillants, enivrés de gloire et d^amour. Ah! c'est qu'ici Stendhal est doublement sur son terrain. On se rappelle combien il aimi l'Italie et

Milan entre toutes les villes; Il attribuait aux Italiens,

I^i PORTKAITS LITTÉRAlaKS,

et auK UilicnncSyiluc infinie siiporioritésur nous a itre.> secs esprits de France, notamment dans cel art d'aimer qui fut, à lui, sa grande alT.iire. Donc, en cnirant à Milan avec nos troupes, il ouldio son lijros cl ouvre un;; large parenthèse. Il nous fait laclironi(|ue de la ville eu ce temps-là, bt, Iraçanl de cetîe société une peinture sans doute fort piquante, mais qui aurait n)ieu\^a [dace dans la Chartreuse de Parme que dans une Vie de Napoléon y passe avec une rare compéleace la revue des belles dames que nos officiers admiraient le jour au Corso et le soir dans les loges de la Scala. Stendhal peint au vif ces jeunes officiers français si pauvres, mais si allègres, si aimables dans leur prodigieux dénûment :

c M. Roberl, un des plus beaux officiers de runnée, arriva à Milan le 15 mai au matin et fut engagé à diner par la marquise de A..., pour le paliais de laquelle il avait reçu un billet de logement, li fit une toilette 1res soignée, mais il n'avait absolument pas de souliers ; il avait, comme de coutume, quand il entrait dans les villes, des empeignes assez bien cirées par son chasseur; il les attacha soigneusement avec de petites cordes ; mais il y avait àhsence complète de semelles. Il trouva la marquise si belle, et eut tant de crainte que sa pauvreté n'eût été aperçue par les laquais en magnifique livrée qui. servaient à table, qu'en se levant il leur donna adroitement un écu de six francs : C'était tout ce qu'il possédait au mondée >

1. Celte anecdote figurait déjà, avec quelques variantes, au début de la Chartreuse de Parme,

Et, ajoule SitMiillial, « M. Robert m'a juré qu'entre les Irois officiers de s:i compngirîe, ils n'avaient qu'une paire de souliers passable, conquise sur un officier au- Iricliien lue à Lodi, et dans loules les dcmi-brigatfe's on était de même... » Mais quoi? n'avaient-ils pas leur glorieux prestige, leur grâce française et leurs vingt ans? Et voilà comment « presque laus les cavalid^s servants prétendaient fort avoir à se plaindre... » On s'en apercevait bien à la promenade du Bastion : avant l'arrivée de larmée, on n'y voyait jamais que deux rangs de voitures; de notre temp?, dit Beyle, on en vit touj-aurs quatre files.

De notre temps! et en effet ces pages ont h saveurel la fraîcheur d'un souvenir de jeunesse. C'est son passé, son riant passé que Beyle se rappelle et se raconte, et ses premiers enehanlemen!s; car Beyle lui aussi avait vu Milan alors ou du moins peu d'années a^Drès, et, en y entrant, il lui avait semblé entrer dans sa vraie vie. Il avait été l'un de ces officiers qu'il nous décrit, sans un grain d'ambition, sans souci de l'avancement et de la fortune, mais qui venaient à cl>eval de dix lieues cl s'en retournaient de môme pour passer une suirée dans une loge de laScala. Ce fut, dit-il, lebeau moment d'une belle jeunesse que ce mélange admirable de dangers^ et de plaisirs. C'est pourquoi tout le monde ét:iit d'avis K de tenter l'impossible pour ne pas quitter l'Italie. »

Ueyic dep*jis, \\i\ jairuiis changé de sentiment : il fut

6i POPiTRAITS LITTÉP.AinES.

toujours, OU du moins aurait voulu toujours être ce qu'il clait en 1800, tel qu'il se monlre à nous dans ces réminiscences où passe comme un rayon de jeunesse et de printemps.

Fermons le livre sur ces pages gracieuses. Slendhal, après avoir voulu écrire une histoire de Napoléon, s'éïait ravisé prudemment, et dans sa Préface pour moi y comme il Tappelle, il écrit : « Intituler ceci : Mémoires sur la vie de Napoléon. » C'était encore trop; car ce n'est pas proprement des mémoires, ce n'est guère que des souvenirs, des réflexions, des anecdotes, des menus propos, des portraits, tout ce qu'on voudra, hors une œuvre suivie. Stendhal n'avait pas le sérieux, la persévérance, le souffle large et régulier qu'il faut pour aborder l'histoire. Il fut un critique neuf et incisif, un causeur et un chroniqueur, un théoricien. très subtil; il ne sut point aller au delà.

Page 1