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Ibid., lettre

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succès en prenant sa vanité pour complice, c'était assurément un coup de maître, et l'événement y répondit; nouvelle preuve de cette vieille vérité que les hommes et plus encore les femmes préfèrent toujours celui qui les flatte ^sans les estimer à celui qui les estime sans les flatter! Balzac en .effet a beaucoup flatté les femmes, mais il n'a jamais eu pour elles ni estime vraie ni tendresse sérieuse.

Et je ne veux pas seulement parler ici de quelques mots cruels qu'on lui a beaucoup reprochés. c( Les femmes sont des poêles à dessus de marbre, » un composé de « l'enfant et du singe, » aurait-il dit. Ce sont là des boutades qu'on passerait sans trop de peine à la verve du satirique. Ce que je lui pardonne moins, c'est d'avoir parlé de la femme sans pudeur. Il a compris, il a peint le désir qu'elle excite : il n'a jamais compris, il n'a jamais ressenti le respect qu'elle inspire. Au lieu de la voir avec les yeux d'un moraliste ou d'un poëte,. il la voit trop souvent avec les yeux du matérialiste et du Ubertin. Nous pourrions citer de nombreux exemples ; un seul suffira. Le Lijs clans la Vallée est un roman où Balzac a voulu peindre ce qu'il n'a jamais compris, hélas! l'amour idéal et chaste, ce qu'on est convenu d'appeler l'amour platonique, ce qu'il appelle, lui, l'amour séraphique^ luttant contre les fougues delà jeunesse et les entraînements du cœur. Il a mis ce sentiment exalté, épuré de toute pensée terrestre, en contraste avec l'amour sensuel, la pas-

sion effrénée, et il a symbolisé ces deux amours dans deux femmes, Mme de Mortsauf et lady Dudley. Commençons par reconnaître qu'il y a dans la peinture de ces deux caractères opposés des traits vigoureux, quoique un peu outrés; mais la couleur générale est fausse, et l'affectation de la forme y Yoile mal un sensualisme profond. Des idées grossières sous un langage précieux, l'expression mystique et la pensée lascive, du matérialisme alambiqué, du libertinage au musc, voilà le livre. Cet amour idéal, ce mariage de deux âmes, comme dit l'auteur, qui se prolonge pendant de longues années et nage immaculé dans les régions de la poésie éthérée, il commence par une scène à la fois grossière et ridicule, où le bon goût n'est pas moins choqué que les convenances : il finit par une scène odieuse ; scène de délire et de désespoir, de rage et de blasphème, où Mme de Mortsauf mourante maudit sa chasteté, déchire de ses mains sa robe blanche, sa robe mystique, et regrette avec amertume les voluptés sensuelles dont elle s'est volontairement sevrée. L'auteur a beau donner à ce délire une explication physiologique telle quelle, il a beau le faire suivre d'une mort calme et chrétienne ; l'impression est douloureuse et l'effet affligeant : c'est comme le cri de la chair qui triomphe, comme l'hymne effréné du sensualisme qui prend sa revanche. Chez Ursule Mirouet, il a peint l'amour foudroyant, magnétique, envahissant le cœur comme un fluide irrésistible. Chez Mme de Mortsauf,

c'est quelque chose de pis, de plus vulgaire et de plus brutal; c'est tout simplement l'amour physique, l'amour sensuel; c'est l'amour antique, celui qui dévora Phèdre,

C'est Vénus tout entière à sa proie allacliée,

mais Yénus moins la fatalité divine qui l'excuse et la voile à demi ; c'est r ardeur du sang^ ce que l'auteur lui-même appelle les bouillonnements de la sensation et les accès charnels. Eh bien î allier dans une âme cet amour à la plus pure mysticité, mettre ces fureurs des sens dans une nature angélique, accoupler ainsi l'idéal et le sensualisme, n'est-ce pas une conception repoussante'? Il y a dans l'homme des contrastes, il n'y a point de tels assemblages et de telles contradictions. Ce ne sont pas là des créatures humaines; ce sont des monstres, moitié femme, moitié reptile.

En voilà plus qu'il n'en faut pour montrer com-

\. Ce qui n'est pas moins repoussant peut-être, c'est l'affectation que met l'auteur, sous prétexte d'idéal et de mysticisme, à revêtir de formules empruntées aux dogmes et aux sacrements de la religion chrétienne des idées d'amour plus ou moins platonique : « Nous voici devant la crèche d'où s'éveille le divin enfant... qui par des plaisirs incessants donnera du goût à la vie. » Et ailleurs l'amant, buvant les larmes de son amante, s'écrie : « Voici la première, la sainte communion de l'amour. Je viens de m'unir à votre âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant sa divine substance. » (Le Lys dans la Vallée, t. l^", p. 108, 172.)

ment Balzac a souvent violé la vérité morale dans la peinture des sentiments, comment il les a souvent travestis en les matérialisant, comment enfin il a traité de certains sujets délicats en homme qui manque de cette grande qualité^ la première, la plus indispensable de toutes en pareille matière, le sens moral, qui est pour les choses de l'âme ce que le goût est pour les choses de l'esprit, ce que le tact est pour les convenances du monde.

Est-ce à dire que Balzac ait toujours échoué dans la peinture des affections tendres du cœur humain? Non, sans doute, et tout le monde sait avec quel charme il a peint l'amour fiHal d'Eugénie Grandet et de Marie Claës, l'amour maternel dans la Grenadier e, le dévouement conjugal sous les noms de Mme Claës, de Mme Birotteau et d'Eve Séchard, l'amour enfin, la passion sinon chaste, du moins vraie, dans la Femme abandonnée^ dans la Femme de trente ans, etc. D'où viennent ces inégalités et ces chutes? Comment d'aussi gracieuses créations peuvent-elles être sœurs de créations aussi monstrueuses? C'est qu'il y a deux hommes en Balzac, deux hommes qui se contrarient et se contredisent, qui tour à tour tiennent la plume, et qui parlent des langages très-divers : il y a le poëte ou le peintre, et il y a le philosophe, ou, si on veut, le moraliste. Le poëte, le peintre, c'est-à-dire l'écrivain qui s'abandonne à l'inspiration naïve et peint la nature telle qu'il la voit et telle qu'elle est, le conteur qui se laisse aller à sa veine sans parti pris

ni esprit de système, celui-là a trouvé pour ses tableaux des couleurs vraies, naturelles, saisissantes. — Le philosophe, le morahste, au contraire, qui disserte au heu de conter, qui analyse au lieu de peindre, qui cherche des types nouveaux, veut créer des caractères de toute pièce et imagine des sentiments exceptionnels, celui-là n'a produit que des œuvres fausses et bizarres. Là est, si j'ose dire, la clef de Balzac, et le mot de la singulière énigme qu'offre son talent, talent à double face, lumineux d'un côté, obscur de l'autre, étrangement mêlé de vrai et de faux, de bien et de mal; taatôt profond, gracieux, délicat et touchant, tantôt grossier et licencieux, ou affecté et déplaisant. M. de Balzac est un peintre de talent, c'est un morahste faux et dangereux. Se borne-t-il à observer, à copier la nature, il est supérieur ; veut-il l'idéahser, raf Qner les sentiments, faire de la métaphysique, il est détestable. C'est là une distinction qu'il ne faut pas oublier et qui trouvera encore une justification nouvelle dans ce qu'il nous reste à dire de Balzac considéré comme peintre de caractères.

( Le titre de gloire sérieux, incontestable, de Balzac, c'est la peinture de mœurs et de caractères : là est son génie, là est son originalité. Peindre les orages, les llammes des grandes passions, tracer des scènes pa-

thédques, exciter vivement Tintérêt et rémotion, telle n'est point la tâche qui lui appartient. Les passions qu il excelle à peindre, ce sont les petites passions, celles dont est faite la vie vulgaire, nos passions de tous les jours, dans les nuances délicates et mobiles qu'elles revêtent, dans les mille complications où elles se croisent, dans les luttes sourdes qu'elles provoquent et qui sont comme le mouvement profond et insensible de la société. Les scènes qu'il sait admirablement retracer, ce sont les scènes piquantes ou monotones, comiques ou douloureuses du salon, du boudoir, du foyer domestique ; ce sont ces petits drames intimes, mystérieux, qui se jouent silencieusement, chaque jour, dans toutes les conditions sociales, chiez nous ou à €Ôté de nous.

Dans cet ordre de faits et d'idées, Balzac a un talent rare, éminent : on serait tenté de l'appeler du génie, si ce mot n'impliquait un certain ensemble et une certaine harmonie de facultés supérieures qui lui manquent ; si, en outre, cette faculté particulière de l'auteur des Études de mœurs avait autant d'étendue qu'elle a de pénétration, autant d'élévation qu'elle a de subtilité. Quoi qu'il en soit, personne peut-être avant lui n'avait porté dans la peinture de la vie privée et des mœurs bourgeoises des qualités aussi fortes et aussi variées , autant de vigueur, d'abondance, de finesse et parfois de profondeur. A sa fougue d'esprit, à sa pétulance d'imagination €t d'humeur, Balzac, chose singulière, joignait une

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faculté d'observation merveilleuse, et qui, servie par une immense mémoire, avait de bonne heure accumulé en lui d'inépuisables matériaux. Les esprits doués de cette faculté semblent des daguerréotypes vivants : chaque personnage, chaque objet qui passe devant eux laisse en eux son image. Ces mille accidents, ces mille tableaux changeants et rapides que les caprices du hasard, le courant de la vie, le mouvement du monde font passer sous nos yeux, fugitifs pour nous et oubliés le lendemain, sont pour eux toujours présents et toujours fidèles. Pour personne peut-être cette comparaison n'a été plus vraie que pour Balzac. A la façon dont il dessine certains personnages, dont il décrit certains paysages ou certains intérieurs, on dirait qu'il les voit ou qu'il peint d'après nature. C'est une sorte d'intuition ou de seconde vue qui se fait en lui. Dans ses portraits, dans ses descriptions, l'exactitude du trait, la finesse des nuances, la profusion enfin et la vérité des détails sont telles que l'illusion est parfois complète : il semble que c'est la réalité même décalquée et transportée sur la toile.

Pour atteindre à cette puissance d'illusion, il faut autre chose que le don de l'observation et la richesse de la mémoire : il faut surtout cette force d'imagination qui anime, qui colore les souvenirs, et, des images ensevelies au fond de Tintelligence, fait des réalités et des personnes vivantes. Le don que nous admirons chez Balzac plus que tous les autres , le don par excellence c'est le don delà vie. L'exac-

titude matérielle, la fidélité minutieuse, c'est peu dans un portrait : la qualité qui importe entre toutes, la qualité souveraine, c'est la vie; les tableaux de Balzac sont vivants. Les personnages qu'il met en scène dans ses Études de mœurs ne sont pas des figures de convention ou de fantaisie, de brillantes et froides images ; ce sont des hommes en chair et en os, de vrais hommes, comme on en a rencontré cent fois, comme on vient tout à Fheure d'en saluer danslarne. Plusieurs de ses créations sont devenues des types populaires, qui sont restés dans toutes les mémoires. C'est là un grand et rare honneur; c'est la gloire des esprits puissants d'avoir donné une figure et un nom à certains caractères, à certaines passions.

Balza»! n'a été ni un poëte, ni un moraliste, ni un esprit philosophique, ni même un grand écrivain ; mais c'a été un peintre. Il a peint plus volontiers le mal que le bien ; il se plaît à retracer les laideurs physiques et morales de l'humanité ; mais il porte dans ces peintures une profondeur d'observation , une force d'analyse, une vigueur de coloris, une énergie d'expression quelquefois prodigieuse. Cela fait penser à ces hideuses et admirables toiles où FEspagnolet étale les entrailles palpitantes de ses martyrs et fait criei' les chairs de ses écorchés. Ainsi l'avare dans le père Grandet, le soudard dans Philippe Brideau, la vieille fille haineuse dans la cousine Bette, le vieillard crapuleux dans le baron Hulot, sont des types où la brutalité du pinceau ne peut

pas faire méconnaître une étonnante puissance de talent.

Ce que nous venons de dire des bons portraits de Balzac, on peut le dire aussi de la plupart de ses descriptions : il a le talent de les colorer, de les animer, de donner aux choses mêmes une physionomie expressive et vivante. Ces vieilles maisons de petite ville, opulentes et mélancoliques comme celle des Claës, froides et nues comme celle du père Grandet, propres et glaciales comme celle des Rogron, ces intérieurs de vieux céhbataires ou de négociants enrichis, ces meubles antiques, ces tentm'es fanées, ces ornements de mauvais goût, ces mille détails bom'geois. tristes ou ridicules, ces mille éléments de l'existence vulgaire et matérielle, tout cela a de la vie dans ses Uvres, tout cela a une àme, de la pensée, du sentiment; tout cela intéresse et attire; tout cela, par un charme étrange, attendiit ou répugne, donne envie de rire ou de pleurer. C'est là, il faut le dire, de l'art véritable, et du meillem'; c'est là de la poésie et de la vi'aie peinture. Si Balzac avait toujours entendu et pratiqué ainsi la description, il n'aurait pas encouru le reproche d'avoir, pom' sa part, ouvert la voie au réahsme; car le caractère du réahsme, c'est précisément de négUger la pensée, le sentiment, l'âme des choses, pour ne s'attacher qu'à la forme, à l'appai'ence, à l'enveloppe matérielle.

Ce qui ne mérite pas moins d'être loué, c'est le talent avec lequel il sait peindre certaines existences

de province, humbles, monotones , étouffées, condamnées à végéter dans tme éternelle immobilité; c'est la poésie demi-triste, demi-souriante qu'il a su jeter sur quelques-uns de ces personnages, sur quelques figures de femmes qu'il nous montre assises dans l'ombre de quelque obscure demeure, tremblantes et doucement résignées, vivant entre l'accomplissement silencieux du devoir et l'habitude de la douleur, — ou bien, victimes ignorées de quelque despotisme domestique, s'éteignant lentement écrasées sous le poids d'une jalousie hypocrite, d'un égoïsme froidement implacable. Cette qualité attachante du romancier brille surtout dans ses premières Scènes de la vie privée et de la vie de province, dans la Recherche de r Absolu, et dans la première partie de Pierrette, l'une des études oii il a mis le plus de charme et même de sensibihté, chose toujours rare chez lui.

Balzac a eu un grand tort : c'a été de forcer son talent en agrandissant démesurément son cadre. Il était né peintre de genre ; pourquoi a-t-il voulu faire de la grande peinture philosophique? Ses tableaux de chevalet étaient charmants ; ses grandes compositions sont, pour la plupart, détestables. Il a faussé sa manière en l'outrant. Pour être énergique, il est devenu brutal, et, à force de poursuivre le réel, il est tombé dans le trivial.

IL y a d'ailleurs une remarque à faire, et que j'ai déjà indiquée. C'est par le petit côté que Balzac a considéré et étudié la nature humaine. Il a vu

l'homme, et presque toujours il l'a peint en petit et en laid. Ce sont les difformités morales, les maladies honteuses de l'âme qu'il se complaît et excelle à étudier, à fouiller dans les derniers replis. Certes ce côté de la Vie appartient au romancier; l'art peut y trouver une mine féconde qu'il a bien le droit d'exploiter; mais si c'est là une part de la vérité et de l'art, ce n'est pas l'art complet ni la vérité entière. Si c'est une face de la nature humaine, ce n'est pas toute la nature humaine.

Que Balzac ait dessiné des types excellents, tracé des portraits exquis, nous l'avons dit ; mais s'il a peint des figures d'hommes, il n'a jamais peint l'homme même. Il a créé des types particuliers; il n'a pas reproduit la nature humaine dans ses traits généraux. Les physionomies qu'il dessine sont vives, spirituelles, mais trop souvent bizarres et extraordinaires. Trop souvent ce sont des individualités piquantes et des exceptions plutôt que des caractères simples, unis, vrais comme la nature.

Lui-même a pris soin de nous expliquer sa théorie sur ce point; elle est assez curieuse, assez caractéristique surtout pour valoir qu'on la rappelle. Dans la préface de la Comédie humaine^ il expose comment le monde social a son type dans le monde animal, et comment les diverses espèces sociales sont aussi distinctes entre elles que les diverses espèces zoologiques, a La société, dit-il, ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d hommes différents qu'il y a de va-

riétés en zoologie? Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un avocat, un savant, un oisif, un homme d'État, un commerçant, un marin, unpoëte, un pauvre, un prêtre, sont quelquefois aussi considérables que celles qui distinguent le loup, le lion, l'âne, le corbeau^ le requin, le veau marin, la brebis, etc. »

Est-il possible de se faire une idée plus fausse de la nature humaine, de méconnaître d'une façon plus étrange sa merveilleuse unité et ce qu'elle a d'éternellement et de profondément immuable sous ses apparences diverses et ses formes ondoyantes? Certes, si Balzac eût appliqué à la rigueur sa théorie, il n'eut pas fait les excellentes choses qu'il a faites. Et néanmoins, même en tenant compte de son goût pour le parado\:e, et bien qu'il faille avec lui se délier des systèmes imaginés après coup, il semble que la pente naturelle de son esprit l'ait toujours entraîné de ce côté. C'estparlà qu'il demeure, malgré sa finesse, malgré son habileté et son esprit, à cent coudée^ au-dessous de ces incomparables génies qui ont écrit le Misanthrope et le Roi Lear, Et, sans aller si haut, c'est par là qu'il est inférieur même à Fauteur de Gil Blas, sur lequel il l'emporte beaucoup d'ailleurs pour la profondeur d'observation et la force du coloris.

Un idéal moral, c'est la grande chose qui lui a manqué. Pour bien peindre l'homme, pour le comprendre pleinement il faut l'aimer un peu ; il faut, tout en discernant ses travers, tout en haïssant ses

vices, reconnaître ses grandeurs morales, savoir s'attendrir sur ses misères, admirer les dévouements et les vertus dont il est capable. Si on n'a pour lui ni amour ni pitié, si on proclame le triomphe du mal comme la loi suprême qui pèse sur le monde et le gouverne, — de quelques ressources d'esprit et de quelque fécondité d'imagination qu'on soit doué, — on n'enfantera jamais rien qui approche des chefsd'œuvre que nous ont légués les grands peintres du cœur humain. Combien autre est en effet leur inspiration ! S'ils jugent sans illusion la nature humaine, du moins ne se complaisent-ils pas à la dénigrer et à l'avilir. A côté de ses instincts mauvais, ils savent reconnaître et encourager ses bons instincts. Impitoyables pour le vice, ils ne font pas douter de la vertu. Sévères pour l'homme, ils ne le font pas prendre en haine et en mépris. Ils n'attristent pas le cœur, ils ne flétrissent pas la conscience, ils ne souillent pas l'imagination. On se sent meilleur quand on les a lus, et plus fort pour faire son devoir. On craint de se trouver pire quand on a lu Balzac, et plus faible aux suggestions de Tégoïsme. Le comique de Molière fait du bien ; celui de l'auteur de la Vieille fille affhge et fait mal. Que dire de celui de l'auteur de Vautrin ?

Une chose qui n'a pas moins manqué à Balzac que le sentiment moral, c'est la justesse, c'est la sobriété et la mesure. On a fait cette remarque, que ses histoires commencent généralement bien, et qu'elles finissent presque toujours mal. La même

chose peut être dite de ses caractères. Au début, ils se posent à merveille, ils se dessinent nettement, les traits sont fins sans manquer de vigueur ; mais bientôt l'exagération se montre avec ses lignes heurtées, ses couleurs violentes; le portrait tourne à la charge. C'est là presque toujours le défaut de Balzac. Un de ses meilleurs ouvrages est la Recherche de VA bsolii. On y admire beaucoup de détails ingénieux, de charmants portraits, et entre autres celui de Mme Claës, un des plus délicats qui soient tombés de son pinceau. La figure principale, celle de Balthasar, le savant fanatique, ne manque ni d'originalité ni de grandeur. Jusqu'au milieu du livre à peu près, il y a de l'intérêt et des situations attachantes. Dans la seconde moitié, tout s'exagère et se gâte : adieu le naturel, et dès lors adieu l'intérêt et l'illusion. Cette fièvre de science qui dévore Balthasar est devenue une sorte de démence; ce n'est plus un enthousiaste, c'est un maniaque ; ce n'est plus un génie scientifique, c'est un fou. Vers la fin même, cette folie devient odieuse. Cet homme en qui l'idée fixe a tué jusqu'aux affections naturelles, qui laisse mourir sa femme sans même s'en apercevoir, qui dépouille violemment sa fille de sa dernière ressource, excite plus d'aversion que d'admiration ou de pitié.

L'avare est, sans contredit, un des caractères où Balzac a mis le plus de finesse et de profondeur. Eugénie Grandet repose, on le sait, sur cette donnée, et le sujet s'y trouve traité avec une vigueur qui n'exclut pas la sobriété. Yoyez-le reprendre dan&

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un autre roman et sous un autre nom, le même caractère. Le père Séchard, dans Une imprimerie de province^ c'est la seconde épreuve du père Grandet; mais elle a poussé au noir. Autant le trait dans la première était pur et correct, autant dans la seconde il est lourd et grossier. En dépit de son avarice, Grandet est un homme ; il aime sa femme, il aime surtout sa fille. Le père Séclmrd^st un type qui n'a plus rien d'humain; il hait son. fils.

Les portraits de vieilles filles ont toujours eu de l'attrait pour le romancier : il suffit de rappeler mademoiselle Gamard des Célibataires^ Sylvie Rogron de Pierrette; mais ouvrez le livre qui porte le titre même de la Vieille Fille. Sans parler des gravelures qui y sont semées, et à ne juger qu'au point de vue de l'art, ne tombe-t-il pas dans la caricature? Ne se croirait-on pas parfois, n'étaient quelques pages d'esprit et de verve, égaré dans un roman de M. Paul de Kock? Et la cousine Bette des Parents pauvres que j'ai déjà citée, n'atteint-elle pas, dans le genre sombre, à des proportions qui sont hors nature? Simple, rude, mais non pas méchante au commencement, elle s'élève peu à peu jusqu'à un idéal de machiavélisme et de perversité infernale : c'est d'abord un portrait plein de vie et de relief, mais à la fin toute mesure disparaît, et on n'a plus devant les yeux qu'une monstruosité.

De tous les types qu'a peints Balzac, celui qu'il a le moins réussi, chose singuhère, c'est celid qui d'ordinaire sourit le plus à l'imagination et inspire

144 rORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

le mieux le romancier : c'est le caractère de la jeune fille. On citerait sans doute, dans plusieurs de ses romans, des figures épisodiques de ce genre où il a répandu un yéritable charme. Encore dans ceuxlà même, dans Marie Claës par exemple, l'excès de la force Ya-t-il quelquefois jusqu'au faux. Quand il a voulu peindre des figures déjeune fille en grand et les mettre sur le premier plan, il a échoué. Voyez ipiiutàt Modeste Mignon. Elle a de l'esprit, mademoiselle Modeste ; mais a-t-elle l'esprit, a-t-elle surtout le cœur d'une jeune fille? N'est-ce pas plutôt l'esprit du romancier qui s'étale et cherche à briller dans cette froide et prétentieuse correspondance d'une jeune fille et d'un poëte qu'elle aime sans l'avoir jamais vu? Et fut-il jamais un roman auquel on pût plus justement appliquer ce mot de La Rochefoucauld : « L'esprit ne saurait jouer longtemps le rôle du cœur? » maxime aussi vraie en littérature qu'en amour. Non, Modeste n'a rien de la jeune fille : elle n'en a ni l'ingénuité ni la grâce, ni la naïveté d'impression, nila candeur de sentiment. «C'estunepetite rouée, » comme dit un des personnages du roman ; c'est une femme sans cœur ; si elle a de l'amour, ce n'est qu'un amour de tête, le plus triste, le plus faux de tous les amours : froide et malheureuse imitation de cette Bettina, la fantasque et chimérique amante de Gœthe.

Une création aussi fausse que Modeste Mignon, c'est Louise de Chaulieu, l'une des héroïnes de ces Mémoires de deux jeunes M(xriées dont nous avons

déjà parlé. Le premier volume de ce roman est consacré presque tout entier à raconter, avant le mariage, les amours de Louise; mais quelles amours! Celles de Modeste Mignon sont de la pastoiale auprès. Qu'on nous permette, pour en donner une idée, de citer seulement quelques lignes où Louise fait elle-même son portrait: « J'ai des défauts, dit-elle; mais si fêlais homme, je les aimerais : ces défauts viennent des espérances que je donne... Ma taille est sans souplesse, les flancs sont raides, mais toutes les entournures sont délicates... Les tons de chair ne sont pas fondus, c'est vrai, mais ils sont vivants : je suis un très-joli fruit vert, et j'en ai la grâce verte... ViSi chère biche, si ce n'est pas à faire prendre une fille sans dot,/^ nem'y connais pas. Mes oreilles ont des enroulements coquets, une perle à chaque bout y paraîtra jaune... Et puis tout est en harmonie : on a une démarche, on a une voix ! L'on se souvient du mouvement de jupe de son aïeule... Je puis baisser les yeux et me donner un cœur de glace sous mon front de neige, je puis offrir le cou mélancolique du cygne en me posant en madone, et les vierges dessinées par les peintres seront à cent piques au-dessous de moi. Un homme sera forcé pour me parler de nnisiquer sa voix \ w C'est une jeune fille, un enfant de seize ans qui écrit cela ! Cette Louise de Chaulieu, dépravée dès le couvent, cachant sa sécheresse de cœur et ses ardeurs sensuelles a sous une

Mémoires de Deuxjetm.es Mariées, lettre 3.

fausse pudeur, » c'est elle-même qui le dit \ cette Louise de Chaulieu et sa correspondante, qui la vaut bien, sont-ce là des caractères pris sur la nature? Où a-t-on vu de tels types? où a-t-on observé de telles mœurs?

N'est- ce pas le cas de rappeler ici la distinction déjà faite entre Balzac peintre et Balzac psychologue ou moraliste? Qu'il étudie la nature humaine dans ses conditions ordinaires et son développement normal, il sera vrai parce qu'il sera simple et exact; mais que laissant l'étude de la réaHté pour se jeter dans la fantaisie, il essaye de créer des types imaginaires et de peindre des caractères exceptionnels, il est faux, parce que n'ayant plus l'observation de la nature pour soutien, il n'a d'ailleurs ni l'idéal pour lumière ni le sens moral pour guide : son imagination alors enfante des êtres difformes qu'il nous donne de bonne foi pour des créations subUmes.

Nous ne saurions terminer sur ce point sans dire un mot des tentatives que Balzac a faites au théâtre. On sait en effet qu'à plusieurs» reprises il s'est essayé et dans la comédie et dans le drame. Ni l'un ni l'autre ne lui ont réussi, et le succès posthume de sa pièce de Mer cadet ^ habilement corrigée par une main amie, ne suffit pas à faire penser qull fut appelé à recueillir dans cette carrière une gloire comparable à celle que lui a value le roman. La raison en est facile à dire. Si Balzac possédait à un

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