‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 15 sur 30 · Mémoires de deux jeunes mariées, lettre · texte numérisé non relu

Mémoires de deux jeunes mariées, lettre

ÏÎALZAC. 14T

rare degré plusieurs des qualités qui font le peintre de mœurs, il n'avait pas celles que demande le théâtre. Son talent est un talent descriptif bien plus que dramatique; il a l'observation minutieuse et l'analyse prolongée, bien plus que le mouvement et l'action scéniques. Il sait mieux détailler les caractères et décrire les passions que les mettre en jeu et les faire se développer d'elles-mêmes.

En même temps que ses qualités s'effacent à la scène, ses défauts y deviennent plus saillants. Cette tendance à l'exagération, ce manque de mesure, de sobriété, de tact, de naturel, qui se montre dans ses caractères, tout cela s'agrave et lui devient écueil. Dans un livre, à force d'esprit, d'habileté et de charme dans les détails, ces défauts peuvent jusqu'à un certain point se racheter ou se dissimuler ; au théâtre, ils sautent aux yeux, et le spectateur ne les pardonne pas. Au théâtre, les détails disparaissent; ce sont les grandes lignes qui frappent. Yous avez beau prodiguer l'esprit : l'esprit ne vous sauvera point, si vous choquez le goût, ou si vous violez cette loi suprême, la vérité morale.

Des deux drames qu'a faits Balzac, Paméla Giraud et la Marâtre, le second seul mérite quelque mention. Dans les deux premiers actes, où se dessinent les principaux caractères, où sont semés des détails de mœurs, le peintre original reparaît; mais aussitôt qu'on entre dans le drame proprement dit, l'action trébuche dans la vieille ornière du mauvais mélodrame.

Qulnola^ malheureuse imitation d'un type célèbre sur notre scène, plate et prétentieuse copie de Figaro^ ne méritait de vivre ni par l'intérêt, ni par l'esprit, ni parle style. Avec Vautrin^ l'auteur pensait-il rentrer dans la comédie de mœurs? On se demande aujourd'hui encore quel a été le sens de cette débauche dramatique. L'auteur a-t-il voulu rivaliser avec un des grands succès du théâtre contemporain et donner un émule au héros de V Auberge des Adrets? C'est la supposition qui nous paraît la plus vraisemblable. Vautrin, à vrai dire, n'est qu'un Robert Macaire plus sombre et plus hideux. Il a le même esprit, l'esprit du bagne. Il fait moins rire, en revanche il inspire plus d'horreur et de dégoût. En cela, il est moins dangereux ; c'est sa seule excuse.

Il semble que ce type si tristement fameux des théâtres populaires ait véritablement exercé une sorte d'obsession sur l'esprit de Balzac. Mer cadet n'est-il pas encore un reflet du même personnage, dont Qiiinola portait déjà par moments les enseignes? Mercadet le faiseur^ n'est-ce point Robert Macaire spéculateur, homme de bourse, se drapant dans sa rouerie, et étalant spirituellement ses théories cyniques? Caractère de notre temps, je le veux, qui appartenait à l'auteur dramatique, je n'en disconviens pas, mais que j'aurais voulu voir peint d'une main moins indulgente et sous des couleurs moins favorables. Le rire que doit provoquer le morahste au théâtre, ce n'est pas le rire approbateur,

rire qui gâte l'esprit et corrompt le cœur; c'est le rire qui corrige en flétrissant le \ice, c'est le rire qu'excitent le Tartufe et X Avare.

Il y a longtemps qu'on Ta dit, et avec une grande justesse : les Œ'Uvi'cs de l'imagination ne vivent que par le style .

Certes on ne peut pas dire que Balzac fût un écrivain vulgaire ni insouciant de la forme. Il y avait en lui l'instinct de l'artiste, et cette poursuite persévérante du mieux qui est le tourment de tous ceux qui sont dignes de tenir une plume ou un pinceau. Mais cet idéal qu'il entrevoyait peut-être, il ne l'a jamais atteint; et on peut dire qu'à travers des qualités supérieures, il y a une chose qui manque toujours même à ses meilleurs ouvrages, c'est le style.

Balzac écrivait péniblement. Il écrivait, non pas seulement sans plan, mais sans suite et à l'aventure. Sa pensée ne se dégageait qu'avec peine des nuages épais qui l'obscurcissaient; il l'entrevoyait confusément, comme à travers un brouillard, et au lieu d'attendre, pour prendre la plume, que la réflexion Teiit précisée, il commençait à écrire sur une première donnée vague et indécise, puis il allait ainsi devant lui, sans trop savoir où, hésitant, tâtonnant, cherchant l'inspirationl'qui souvent se dérobait, ap-

150 PORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOrHIQUES.

pelant la lumière qui souvent tardait à se faire, parfois arrêté court dans un chemin sans issue, ou plutôt comme embourbé dans quelque fondrière d'où il ne savait plus comment sortir. C'est ainsi que tels de ses romans, Seraphita par exemple et le Lys dans la Vallée^ sont restés plusieurs années en suspens, écrits et même publiés à moitié, l'auteur cherchant en vain le développement de sa pensée et impuissant à' trouver un dénoùment. D'autres fois, revenant sur ses pas, il était obligé de changer de route et de but, ou bien même d'abandonner tout à fait une idée qui ne pouvait aboutir.

On sait que Balzac faisait en quelque sorte ses romans sur les épreuves d'imprimerie, livrant d'abord une ébauche rapide et informe, puis, sous prétexte de correction, développant successivement cette première expression de sa pensée, la modifiant et la transformant indéfiniment. Ce qui est plus singulier, c'est qu'il appliquait ce mode de composition même à ses œuvres dramatiques, c'est-à-dire aux œuvres qui exigent, ce semble, entre toutes celles de l'esprit, la réfl^exion la plus profonde et le plus puissant travail de combinaison. Ses drames, comme ses romans, il les écrivait au hasard de la plume; il les improvisait en quelque sorte fragment par fragment, scène par scène, et toujours sur l'épreuve. Cette manie faisait damner ses imprimeurs et ruinait ses éditeurs en frais de correction. Ce que nous voulons seulement faire remarquer ici, c'est qu'il y a dans ce mode de composition décousu,

hasardeux, incohérent, l'explicalion de beaucoup des défauts qui frappent, dans ses ouvrages.

Un mélange singulier de force et de faiblesse, de lumière et de ténèbres; un manque de proportion, de mesure, d'harmonie ; des exagérations imprévues et des contradictions morales; des caractères modestes au début s'agrandissant tout à coup au milieu, et prenant à la fin des dimensions gigantesques, comme ces ombres chinoises qui viennent sur le spectateur et envahissent tout le champ de la perspective, ce sont là les défauts ordinaires de Balzac : ils tiennent à sa nature sans doute, mais ils ont du s'aggraver par sa manière d'écrire. Aie lire, on a un peu le sentiment de cette production pénible. L'impression qu'on éprouve est celle de l'effort. Ce lent dégagement de la pensée, on le retrouve dans le style. On devine, on sent que l'enfantement a été laborieux, que l'idée, loin de sortir tout armée du cerveau de l'écrivain, n'en a été arrachée qu'avec fatigue et comme par lambeaux. Yoyez-le : il commence lourdement; la plume creuse malaisément son sillon; la phrase se traîne longue, embarrassée, surchargée de détails, ambitieuse et vulgaire. L'écrivain se bat les flancs pour s'échauffer ; il lui faut du temps pour entrer en verve. Il y a des moments lumineux, et comme des éclaircies, où tout brille d'une clarté Hmpide; puis tout à coup il semble que l'inspiration s'éteigne et que les ténèbres se fassent. A côté d'une page nette, ferme, vigoureusement frappée, vous avez des pages qui ne sont

pas écrites, des phrases qui ne sont pas françaises, des amplifications où tout manque, pensée et style. Dans Texécution comme dans la conception, le défaut général de Balzac , c'est l'intempérance de l'imagination. Son talent est violent, fougueux, excessif, et, si on peut le dire, d'un tempérament sanguin. A l'œuvre, le sang lui monte à la tête, et alors il ne connaît plus de bornes.

S'agit-il d'une description, d'un intérieur, d'un paysage? Peu de coloristes sont aussi puissants, nul n'a un sentiment plus vif de la réalité; mais combien n'a-t-il pas abusé de ces dons l A quel excès n'a-t-il pas poussé la description ! Ce ne sont plus des descriptions, ce sont des inventaires qu'il nous donne souvent; ce n'est pJus œuvre de peintre, c'est œuvre de commissaire-priseur. On tombe dans la puérilité et les infiniment petits; il ne nous est pas fait grâce d'un fauteuil ou d'un panneau de tapisserie, d'un cul-de-lampe ou d'une astragale.

Est-ce un portrait? Mêmes qualités et mêmes défauts. Finesse et vigueur, coloris vrai, relief saisissant, voilà par où il est souvent admirable; mais là aussi l'abus est tout voisin du bien, et sous ce rapport le mal a été sans cesse croissant. On trouve dans les premiers romans de Balzac, des portraits brillants, énergiques, tracés en quelques coups de pinceau, et qui rendent tout ce qu'il faut rendre. Plus tard, dans la Recherche de rAbsohi'^ViV exemple, il lui faudra pour un portrait cinq ou six pages. Allez jusqu'à Béatrix; le portrait de Mlle des Tou-

ches comporte onze pages à lui seul, tout un chapitre, et plus de cent pages du premier volume sont remplies par la description de la ville de Guérande, de la maison du (Juénic, et parles portraits du baron, de sa femme, de sa sœur, de leurs domestiques et de leurs amis, sans parler des aïeux et des collatéraux esquissés en passant. N'est-ce pas là le dernier terme de l'excès?

Les portraits de Balzac ont fait école, on le sait. Même en dehors du roman et jusque dans le domaine austère de l'histoire, il a eu de trop nombreux imitateurs. Pour ce motif, on nous pardonnera d'insister un peu sur ce sujet : nous voudrions caractériser nettement ce genre nouveau, tel qu'il s'est produit dans les derniers temps. Ce qui nous paraît le distinguer particuhèrement, c'est la prédominance de l'élément matériel, c'est la prétention de lutter avec la peinture pour la représentation de la figure humaine. Malgré la comparaison classique qui égale la poésie à la peinture, jamais ni la poésie ni le roman n'avaient jusqu'à nos jours essayé cette lutte déraisonnable : ils se contentaient d'esquisser à grands traits l'extérieur, la physionomie d'un personnage, et s'attachaient plus à peindre l'âme et ses passions que le visage et ses linéaments.

L'école nouvelle dont Balzac a été sinon le père, du moins un des chefs, a de tout autres principes. Oubliant que l'imitation de la nature est, dans les arts, comme on Ta justement dit, un moyen et non un but, c'est surtout, c'est uniquement la réalité

154 rOUTRAlTS LITTÉRAIRES ET PHILOf OPHIQUES.

niatôriollo qu'elle s'efforce de reproduire. Tous les traits du visaiie, toutes les rides, toutes les veines, toutes les libres, jusqu'aux détails les plus puérils, elle analyse et décrit tout minutieusement. Je sais bien que la ligure humaine est un merveilleux miroir où se peigneut les instincts de l'homme ; mais ce n'est pas le miroir qu'il faut me montrer, c'est l'àme qui brille au travers et s'y rétléchit. Je sais bien qwt? Saint-Simon, le grand portraitiste, le maître en pareille matière de tous les romanciers comme de tous les historiens, quand il peint un homme, le peint tout entier, et nous montre son visage, son geste, son attitude, en même temps qu'il met à nu ses sentiments et ses passions. Le physique n'est cependant pour lui que l'expression et le reflet du moral; ce n'est pas une anatomie puérile qu'il s'amuse à faire, c'est la vie même qu'il ranime de son souffle puissant. Étudier à la loupe une physionomie, en retracer tous les détails et les caprices, ce n'est pas là étendre ni renouveler l'ai't ; c'est tout simplement le matérialiser.

Le matérialisme l il faut toujours, hélas! en revenir là avec Balzac. Sa poétique en porte partout la trace ; sou style en est imprégné et comme saturé. De même qu'il fait les portin^its en anatomiste plus qu'en poète, il peint la joie ou la douleur en physiologiste bien plus qu'en moraliste. La mort du père Goriot est assurément un tableau énergique : on est frappé: d'où vient qu'on n'est pas ému? C'est qu'au lieu de nous peirdre seulement le désespoir

lîAL/AC. 155

(lu vieillard tué par Tingratitudc do ses enfants, Tauteur s'applique à nou3 raconter son agonie physique et nous traîne dans des détails de pathologie et d'hôpital. C'est mie impression nerveuse, le cœur n'y est pour rien. C'est encore de l'art, je le veux bien, mais ce n'est pas certes de l'art sous sa l'orme la plus noble et la plus élevée. Au fond, Balzac, qui a beaucoup d'esprit et d'imagination, manque de vraie sensibilité. Il est rare qu'il émeuv(i et fasse monter les larmes. Sa passion est à la tête, elh; ne vient pas du cœur, et voilà pourquoi (;lle ne va pas au cœur.

De môme qn'il n'a pas de sensibilité vraie, il n'a pas d'idéal, ou n'en a qu'un laux, ce qui revient au même. Aussi échoue-t-il tristement quand, s'exaltant à froid, se guindant de parti pris vers un monde qui lui est fermé, il essaye de s'élever jusqu'à l'extase religieuse et mystique, ou seulement à la poésie mélancoli([ue et rêveuse. Rien alors ne peut donner l'idée de l'emphase ridicule où il tombe et de Tincroyable bouffissure de son style. C'est quelque chose ^^omme du Scudéry doublé de Cyrano.

Le Cyrano domine dans Serapinta. Par momcuits l'enilure devient du véritable pathos.

Le style du Lys dans la Vallée est moins épique et plus précieux; ici le Scudéry l'emporte. Je ne sais rien d(; plus fatigant que la lecture de ce livre. En voici le début : « A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie , la peinture des pâtiments subis en silcnce^par les âmes

dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique^ dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains

haineuses ? r> Et deux énormes volumes de ce

style !

On pardonne à un auteur des exagérations, des témérités, des \'iolences de couleur : il peut avoir tous ces défauts et n'en être pas moins un remarquable écrivain; il peut être tombé dans tous ces écarts de style, et sans qu'on puisse lui refuser le style. Quelles audaces ne se permet pas dans sa prose l'auteur de Notre-Dame de Paris ! mais comme dans ses plus grandes audaces et même dans ses égarements il garde toujours l'instinct d'un éminent artiste, comme il sait respecter toujours le génie de la langue qu'il manie. M. Victor Hugo, malgré ses défauts, est un écrivain d'un grand style ; Balzac, malgré ses qualités, et quoiqu'il ail écrit des pages charmantes, n'a pas de style.

Le style se compose essentiellement de rapports délicats et logiques, de nuances assorties et harmonieusement fondues. Quel que soit son caractère, grave ou léger, gracieux ou sévère, sa condition première, c'est la convenance, l'harmonie, l'unité de ton. Or il n'est rien qui fasse plus défaut à Balzac. Des idées incohérentes, des aUiances de mots impossibles, un entassement d'images disparates, un cliquetis de métaphores discordantes, voilà ce qu'on rencontre chez lui à chaque pas. Il mêle tous les tons et tous les styles : il emprunte ses images et ses expressions à

HALZAC. 157

tous les arts et à toutes les sciences. Sa langue est surchargée de formules scientifiques, bigarrée de couleurs criardes. Tout cela tourne et éblouit, tout cela fait Teffet d'un de ces cabinets de curiosités et de bric-à-brac qu'il s'est plu à décrire. Il semble qu'il n'ait pas le sentiment de la convenance et de la logique naturelle des mots et des idées : il en assemble qui hurlent d'être accouplés. Ainsi il aime, il affecte de répéter des expressions comme celles-ci : « Les chaudes inflexions de la Yoix, des regards ai gros ou des regards rouges, des impressions fertiles et loulfues. » Il parlera de a l'éblouissante fascination du son, de la pâleur mate du son, de paroles échevelées ou constellées. »

11 vous décrii'a « les avortements où le frai du génie encombre une grève aride, les landes philosophiques de rincrédulité^ les marais de l' espérance ou de l'incertitude , les souterrains minés par le malheur et qui sonnent creux dans la vie intime. » Vous apprenez avec étonnement, ici que les bossus sont des anges, et que leur bosse est l'étui de leurs ailes^ ailleurs qu'un «front chauve distille des idées dévorantes, » ou qu'une ville est troublée « dans ; tous ses viscères publics et domestiques. » Ici c'est ( un amant qui enveloppe sa maîtresse a dans la ouate \ de ses attentions ^ » ailleurs c'est un homme qui ! jette majestueusement sur un salon « un regard de I circumnavigation. »

A nos yeux, ces manques de goût ne sont pas des

choses futiles; c'est le style même, et le style, c'est

la pensée, c'est l'homme. Rarement la pensée de Balzac se traduit sous une forme nette, franche, correcte; rarement il trouve l'expression juste : il est presque toujours ou en deçà ou au delà du vrai, plus souvent au delà. Sa fougue l'emporte, il passe le but, et la langue ne suffisant plus à rendre ses idées bizarres, subtiles ou excessives, il en vient à se faire une langue à lui et à forger des mots étranges. Son vocabulaire est un mélange d'archaïsme affecté et de néologisme sans frein. Par moments, on croirait lire du Rétif de la Bretonne : c'est la même bizarrerie d'expressions, tantôt grossières, tantôt prétentieuses, la même manie d'inventer des mots à effet, les mêmes enkmainures, les mêmes barbarismes, le même ' mauvais goût. Il n'y a pas jusqu'à la grammaire qui, chez Balzac, ne reçoive souvent de rudes atteintes. Je sais bien ce qu'on répond; je sais qu'il y a de grands écrivains qui ont peu" respecté la grammaire et se sont permis avec la langue d'étranges licences. On croit avoir tout dit quand on a prononcé le nom de Saint-Simon. Mais Saint-Simon n'était pas un lettré, un écrivain de profession; il ne se piquait point de savoir écrire ; il ne faisait point de livres. Les notes qu'il entassait en secret, c'étaient des matériaux qu'il préparait pour la postérité, sans prétendre écrire lui-même l'histoire. Uniquement préoccupé du fond, il ne songeait guère à la forme : saisir le vrai sur le vif et le reproduire à la hâte, d'un pinceau rapide et haletant, c'était son seul souci. Les mots lui importaient peu, pourvu qu'il gravât

sa pensée en traits ardents, ineffaçables. Il rudoyait la langue, il est \rai, mais il l'enriehissait ; et, à force de génie, il s'est fait pardonner ses fautes de grammaire. Mais il faut avoir son génie pour se permettre ses licences. Un écrivain de profession doit savoir écrire ; et, à moins de se moquer du public, il est tenu de respecter la langue. — J'ajoute enfin que, si Saint-Simon a des négligences, des incorrections, des hardiesses étranges, il reste toujours dans le vrai génie de la langue française; il n'a ni affectations ridicules, ni alliances de mots à contre-sens, ni rhétorique ampoulée, ni phraséologie pédantesque. Ses fautes sont les écarts d'un puissant esprit qui néglige les détails pour aller au but; celles de Balzac sont les prétentions volontaires d'un esprit bizarre qui se croit supérieur à la langue et pense l'honorer beaucoup en lui faisant l'aumône.

Il est temps de conclure, et nous en avons dit assez pour qu'aux yeux des esprits non prévenus, nos conclusions, si sévères qu'elles puissent être, soient pleinement justifiées.

Nous nous sommes posé ces questions : — Quelle place appartient à Balzac dans l'histoire des lettres contemporaines? — Quelle action a-t-il exercée sur la littérature, sur les idées et les mœurs de son temps? — Peu de mots suffiront pour répondre.

La place de Balzac dans notre littérature ne sera, h notre avis, ni grande ni élevée. La postérité verra en lui un esprit d'une trempe énergique, mais d'un ordre inférieur, d'une nature vigoureuse, mais violente et déréglée, doué de grandes qualités, mais entaché de plus grands défauts. Une imagination forte, le don d'animer ce qu'il touche, l'observation pénétrante, ingénieuse, et cette patience persévérante qui est une partie du génie, voilà ses qualités. Point de goût, point de mesure, une tendance continuelle à l'exagération, un manque habituel de justesse, une absence totale d'idéal et de sens moral, voilà ses plus choquants défauts, défauts qui seraient de nature assurément à stériliser de plus hautes qualités encore, car sans justesse d'esprit, la plus puissante imagination s'égare ; sans idéal, la plus riche invention se trahie dans les petitesses de la réalité; là enfin où manque le sens moral manque par là même la vérité humaine dans ses traits principaux et son caractère le plus élevé. Que ces grandes qualités ne se rencontrent pas toujours réunies à un égal degré, même chez des esprits supérieurs, cela est incontestable. L'une d'elles pourra prédominer, une autre faire plus ou moins défaut : Cervantes excellera par le bon sens, Shakespeare par l'imagination et l'idéal, Molière par la vérité morale ; mais celui en qui on les trouve également et complètement absentes, celui-là, on peut le dire hautement, n'est ni un grand esprit ni un grand peintre de la nature humaine.

liALZAC. 161

La grande prétention des admirateurs de Balzac, c'est pourtant qu'il ait été éminemment vrai, plus vrai qu'aucun romancier de ce temps-ci. Il faut s'entendre. Nous ne nions pas, personne ne nie que l'auteur desScè7ies de ia vie privée n'ait atteint dans quelques-uns de ses tableaux , de ses portraits, à une grande puissance, même à une grande vérité de détail et d'observation, vérité relative et partielle : quant à la vérité d'ensemble , à la vérité générale, elle lui échappe presque toujours. De l'homme, il a saisi les accidents, les originaUtés, ce qu'il y a d'individuel ; il n'a pas saisi ce qu'il y a d'immuable, d'universel , et sous la multiplicité des détails . la vérité morale s'est dérobée à lui.

Balzac a peint le réel , ce qui, dans l'art, n'est pas toujours la même chose que le vrai. Sans nul doute, le réel a sa place dans l'art, mais non pas la première ; il n'y doit entrer qu'à la condition de s'épurer, de se transformer dans une certaine mesure, et il ne s'épure, il ne se transforme qu'en s'alliant à l'idéal. L'idéal est la vie, il est l'ame même de l'art. Cette âme est absente chez Balzac. Et voilà pourquoi nous avons été en droit de le signaler comme un des pères légitimes, comme un des chefs de cette école du réalisme qui, de nos jours, dans les lettres et dcvus la peinture, semble avoir pris à tache de fausser et de dégrader l'art; qui, parce qu'elle est incapable de s'élever à l'idéal, veut que l'esprit humain s'en passe, et, prise d'un amour effréné pour la matière, met tout son orgueil et fait

consister tout le génie à en copier scrupuleusement les vulgarités ou les turpitudes.

On s'étonnera, dans cinquante ans, du succès qu*a pu avoir une littérature fondée sur de tels principes. On aura peine à comprendre que ses œuvres aient excité de pareils enthousiasmes ; on ne voudra pas croire qu'un grand poëte, répétant solennellement les saillies bouffonnes d'un orgueil insensé, ait appelé le livre de Balzac « un livre merveilleux qui dépasse Tacite et va jusqu'à Suétone , qui traverse Beaumarchais et va jusqu'à Rabelais ^ » Quand la postérité , et cette postérité n'est pas loin , nous le croyons, aura fait justice de ces ridicules exagérations, quand elle aura passé au crible cet amas ambitieux et confus d'œuvres de toute sorte qui s'appelle la Comédie humaine^ il en restera peu de chose , quelques parcelles d'or triées dans un monceau de sables impurs et de débris informes. L'auteur à'Engénie Grandet aura son nom dans la galerie de nos gloires littéraires, mais ce nom ne sera écrit ni au premier rang , ni peut-être même au second.

L'influence qu'a exercée Balzac sur la littérature de son temps a été grande , on ne peut le nier : il faut ajouter qu'elle a été détestable. Elle l'a été au point de vue de la langue, qu'il a corrompue par un néologisme arbitraire et prétentieux ; elle l'a été plus

Page 1