M. Victor Hugo, Discours prononcé sur la tombe de Balzac
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généralement au point de vue du goût public, qu'il a gâté par un mélange inouï des genres, des tons et des styles. Elle l'a été plus encore par ces tendances réalistes que nous signalions tout à l'heure, en faisant prédominer dans l'art l'élément matériel, en peignant indifféremment , sans scrupule et sans choix, la réalité belle ou laide , attrayante ou hideuse. Balzac a même affecté de rechercher en elle ce qu'il y a de laid et de hideux , et en le peignant plus laid , plus hideux encore qu'il n'est, il a puissamment contribué à pousser l'art dans les voies de la décadence.
Il est une autre et non moins fâcheuse influence qu'a exercée Balzac , non sur les lettres , mais sur les gens de lettres, et dont il faut bien aussi parler. En même temps qu'il altérait les vraies notions de l'art, il faisait perdre à la pratique de l'art sa dignité; de la pensée, il faisait un instrument de lucre.
Il semble que Balzac ait eu l'ambition de recommencer à sa manière le rôle demi-littéraire, demiindustriel et politique , que joua Beaumarchais à la fin du siècle dernier. Ce qu'il avait de commun avec l'auteur du Mariage de Figaro^ c'était sans doute la passion de la popularité unie à la passion de la fortune et à une certaine fièvre de spéculations et d'aventures. Pour tout le reste, combien peu il lui ressemble et combien il lui est inférieur ! Avec tout son esprit, Beaumarchais est plein de sens : il a le génie des affaires autant que celui des lettres; si son
imagination est ardente et mobile, son jugement est ferme et droit. Aventm^eiix, mais nullement chimérique, il porte dans ses plus grandes témérités une finesse, une sagacité, un sang-froid admirables. Il eût été capable d'un rôle politique. Ajoutons que les plus généreux sentiments et le plus noble patriotisme se mêlaient chez lui aux ardeurs de la spéculation et aux calculs du négoce. Enfm, s'il mena de front les lettres et les affaires, jamais du moins il ne mit les affaires dans les lettres, jamais il ne spécula sur sa plume et ne battit monnaie avec son talent. Ce qui l'élève et le grandit surtout, c'est la part qu'il a dans le mouvement intellectuel et politique de son temps : il est le soldat d'une cause qu'il aidera à triompher; il est le représentant du tiers état, qui réclame sa place dans le gouvernement des choses publiques; il continue Voltaire, et, sans être un révolutionnaire, il est un des champions de l'esprit nouveau.
Quelle est la cause sociale, rehgieuse, philosophique ou politique qu'ont servie ses prétendus imitateurs? Sous quel drapeau, pour quelle idée ont-ils combattu ? Pour rien autre chose que pour leur vanité, pour leur réputation du jour et leur fortune du lendemain. Dénués de convictions, indifférents aux principes, étrangers à tous les nobles enthousiasmes comme à tous les dévouements, ils n'ont aimé, adoré, servi que leur propre personnalité.
Il reste une dernière question : quelle action l'au-
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teur de la Comédie humaine a-t-il eue sur les idées et les mœurs de son temps? Quels sentiments, quels instincts a-t-il répandus et développés dans les jeunes générations? Cette question est la plus grave de toutes. Nous ne sommes pas de ceux qui tiennent la littérature pour un pur jeu d'esprit : comme toute manifestation élevée de la pensée humaine, elle pèse de son poids, et ce poids est énorme, dans les destinées des sociétés, surtout des sociétés modernes. Entre tous les genres littéraires, le roman et le théâtre sont ceux qui ont sur les esprits l'action la plus énergique : ils ébranlent profondément les imaginations; ils parlent le plus persuasif de tous les langages, celui de la passion; ils insinuent les idées sous le voile de la fiction , et savent orner le sophisme et le paradoxe des charmes de la poésie. En P'rance plus qu'en aucun pays du monde, cette influence est grande, et de nos jours des circonstances particulières, une publicité illimitée, l'invention du roman-feuilleton, puis je ne sais quelle surexcitation des esprits, je ne sais quelle avidité étrange d'émotions factices, ont singulièrement contribué à en accroître les effets.
Balzac a tenu dans cette littérature une place considérable, et par le nombre et par la popularité de ses écrits. Pour n'avoir pas, autant que certains autres, le caractère dogmatique et le ton de la prédication, ses romans n'en ont pas moins exercé une influence très-réelle. Un roman n'agit pas tant sur les esprits par les mauvaises maximes qu'il peut
contenir que par les mauvais sentiments qu'il inspire et par les fausses idées'qu'il suggère. Dans les romans de Balzac, il semble qu'on respire partout un air vicié , chargé d'émanations nauséabondes et de miasmes délétères. On y trouve, non la satire, mais la peinture complaisante du vice . Or autant la satire est salutaire, autant est pernicieux à la longue le spectacle habituel du mal ; comme le bien, le mal a sa contagion : à force de le voir revêtu d'intérêt ou de poésie, associé à des idées de force ou de grandeur, on devient, malgré qu'on en ait, plus indulgent pour lui.
Le matérialisme, le scepticisme que nous avons signalés chez Balzac sont bien moins dans ses livres à l'état de doctrines qu'à l'état de tendances : c'est l'esprit général de l'œuvre. L'âme n'est pas niée, mais le corps est déifié ; la loi morale n'est pas attaquée, mais l'égoïsme est érigé en règle de conduite et en sagesse pratique ; la liberté morale n'est pas mise en doute, mais la passion est la seule force qui soit reconnue dans l'homme. En un mot, si le sensualisme n'est pas prêché ouvertement, il fait le fond de toutes les idées et de tous les sentiments. Quelquefois aussi, par un raffinement propre à notre époque, il affecte je ne sais quel caractère de religiosité nébuleuse, et voile sous des extases d'amour platonique ses impuretés et ses exaltations sensuelles. C'est ainsi que, tantôt masqué de mysticité, il essaye de séduire les esprits plus déhcats, et que, tantôt formulé en égoïsme pratique, revêtu de ce scep-
ticième moqueur qu'on prend volontiers en France pour de la supériorité, il s'adresse aux esprits froids et légers, surtout à ces jeunes gens blasés qui, médisant de la vie avant d'avoir vécu, des hommes avant de les connaître, trouvent commode cette morale du calcul et du plaisir, et croient être profonds en niant la vertu et en laillant l'enthousiasme.
Toute la morale de Balzac peut se résumer ainsi : l'or pour dieu, l'intérêt pour loi, les sens pour religion, le plaisir pour culte. Ses types de prédilection, modèles qu'il semble offrir à tous les jeunes gens, les Rastignac, les de Marsay , les de Trailles, les Yandenesse, les Lucien de Rubempré, ce sont des hommes qui n'ont pas d'autre foi, n'expriment pas d'autres idées, ne pratiquent pas d'autres principes.
Et puis, écoutez ces charmants railleurs, ces grands philosophes qui dissertent dans ses livres : tout est à refaire dans le monde où nous vivons ; la société est mal construite, et les gouvernements exploitent la société. l\ n'y a du haut en bas de l'échelle sociale qu'injustice, oppression, rapacité : en haut, ce ne sont qu'ambitieux corrompus, intrigants, hypocrites ; en bas, ce ne sont qu'âmes d'élite, capacités merveilleuses, génies souffrants et méconnus, que l'insouciance de la société laisse languir dans la pauvreté et l'abandon. Voilà la thèse soutenue par le romancier dans tous ses écrits, le tableau tracé à chacune de ses pages : belle thèse sans doute pour exalter toutes les vanités de bas
étage, pour enflammer toutes les ambitions impatientes.
Il y a eu certainement de nos jours des romans qui ont fait plus de scandale que ceux, de Balzac, qui ont plus outragé la morale, développé des paradoxes plus téméraires. Il y a des livres plus dangereux pour les jeunes imaginations, plus propres à allumer les passions : il n'y en a pas dont la lecture soit à la longue plus malfaisante, qui dessèchent davantage l'esprit, qui donnent de lui-même h Thomme une plus triste idée et le dégradent plus à ses propres yeux.
Ce sont, il faut le répéter bien haut, de tristes muses que le scepticisme et le matérialisme î Le réalisme, qui est né d'eux, n'est qu'une forme de la décadence. Tout art qui leur demande ses inspirations abdique par là même et se suicide. Toute littérature qui, méconnaissant dans l'homme le principe divin, ne voit plus en lui que des instincts et des forces, des appétits et des passions, qui réduit la morale au plaisir et ne donne pour but à la vie que le bonheur : toute littérature qui a pourpoint de départ ces idées est d'avance condamnée à la stérilité. Croire à la dignité de l'homme, à sa nature immortelle, à ses hautes destinées; reconnaître la liberté, avouer la loi morale et donner à la vie un autre but que la satisfaction des sens, ce n'est pas seulement professer une plus noble philosophie, c'est encore féconder l'imagination par le cœur; c'est ouvrir à la poésie de plus larges horizons, c'est surtout, pour
le romancier, pour le moraliste, pour le poëte dramatique, porter dans les mystérieuses profondeurs de l'àme humaine la seule lumière qui puisse les éclairer, — une lumière sans laquelle tout est ténèbres ou illusions, sans laquelle on ne peut tracer de l'homme qu'une image tantôt fantastique et tantôt repoussante, dans les deux cas également menteuse.
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Il y a des poètes qui dès le premier jour se sont révélés tout entiers, et qui ont atteint en quelque sorte du premier coup à la plénitude de leur talent et au comble de leur gloire.
D'autres, au contraire, ne se sont révélés que par degrés. Nés avec les dons les plus rares, ils ont dissipé leur jeunesse en des œuvres légères, s'abandonnant à tous les caprices de ]a fantaisie, jetant en riant par les fenêtres les trésors d'un talent prodigue. Une réputation d'esprit et de grâce, même relevée d'un peu de scandale, il semble qu'ils n'aient pas aspiré à autre chose. Mais, un jour, cette folie de jeunesse s'est évanouie; l'âge était venu, et avec l'âge les épreuves de la vie et les pensées sérieuses; et il s'est trouvé que la douleur avait éveillé dans l'âme du poëte des cordes plus graves. Aux folles chansons ont succédé des chants tristes et sévères, des accents pathétiques. Les ailes de la muse ont
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grandi, elle a pris son vol vers les plus hautes rég^ions. Qu'arrive-t-il cependant? Le souvenir de ses premières fantaisies nuit aux œuvres plus sérieuses de récrivain, et sa réputation passée fait souvent tort à sa gloire nouvelle.
Cette histoire est celle d'Alfred de Musset. Applaudi d'abord et presque célèbre au sortir du collège pour des vers badins et un peu hbres, il a vu plus tard ses plus beaux vers ne rencontrer qu'une attention distraite, une admh\ation un peu froide, je ne sais quel étonnement à demi incrédule. On s'était fait un Alfred de Musset railleur et licencieux, il semblait qu'on ne pût l'imaginer autrement. L'esprit humain est ainsi fait : il lui en coûte de changer son idéal ; il lui en coûte davantage peut-être de reconnaître à un homme d'autres talents que ceux qu'on lui avait accordés d'abord. Quelle qu'en fût la raison, Alfred de Musset porta la peine de ses péchés de jeunesse; il la porte encore. Rolla fit bien pourtant quelque bruit; l'étrangeté, Taudace de certains détails fit apercevoir les beaux vers. Mais il semble que les Nuits furent à peine remarquées, à peine comprises, lors de leur apparition. Aujourd'hui encore, après vingt ans, et quand le poëte n'est plus, bien des hommes graves ne lui ont pas pardonné ses premiers vers, et, par rancune de ces juvenilia^ n'ont pas lu les poèmes qui sont sa vraie •gloire. Parmi ses admirateurs mêmes, combien peu réservent leur admiration pour ce qui en est le plus digne! Parmi les jeunes gens, dont il est le poëte
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favori, combien ne savent par cœur que les Contes cC Espagne et Namouna! Et quant à ses imitateurs, chaque jour plus nombreux, que songent-ils à imiter, hormis Mardoche et les Proverbes?
Il y a là une injustice dont le pubUc, malgré de récentes réparations et de charmants éloges, n'est pas encore revenu. Et même, s'il faut dire toute ma pensée, les éloges les plus bienveillants n'ont pas fait sa juste part et assigné sa place légitime à ce poëte mort jeune, et qui a si peu écrit. A mon avis, — tout en abandonnant bien de ses vers de jeune homme que lui-même estimait ce qu'ils valent, — tout en faisant, au nom de la morale, les réserves qui doivent être faites, — on ne met pas Alfred de Musset assez haut. Sa place est à côté et au niveau des plus grands de ce temps-ci. S'il est vrai que c'est par leurs œuvres les plus parfaites qu'il faille classer les hommes, il a écrit des pages qui doivent être mises au rang des plus belles et des plus pures poésies de notre siècle.
Dans le lent développement de ce rare et vigoureux talent, dans l'éclosion inattendue qui s'est faite en lui de facultés non soupçonnées, il m'a semblé qu'il y avait un curieux sujet d'étude, au point de vue httéraire et au point de vue moral. Là, d'ailleurs, se borne mon dessein : l'auteur des Nouvelles et des Proverbes^ tout le monde le connaît et le goûte. C'est du poëte, du poëte seulement que je, veux parler ; — « Parlons-en tout à notre aise. » Son nom, je le crois, est destiné à grandir, quand
d'autres, trop exaltés, ne peuvent que déchoir. Ce retour me semble même à la veille de se faire, et il n'est pas hors de propos, sans doute, d'en rechercher les raisons.
Alfred de Musset est par excellence un esprit français. Nous avons eu des poètes allemands, des poètes anglais, des poètes espagnols; il est, lui, un poëte français, et de race pure. Qu'on lui en fasse éloge ou grief, il faut reconnaître en lui un des types les plus francs de notre génie national. Il en a toutes les qualités et tous les défauts; et peut-être, cela s'est vu plus d'une fois chez nous, a-t-il dû à ses défauts autant qu'à ses qualités la popularité précoce dont il a joui. Nature fine et délicate, mobile et passionnée, il est avec cela sceptique et sensuel. Il a la légèreté, la grâce, la verve moqueuse, l'humeur volontiers satirique. Surtout il a au plus haut degré le bon sens et le bon goût, la mesure, la netteté, la sobriété exquise, toutes les qualités qui sont l'essence même de l'esprit français.
Quand il lui a plu, presque enfant encore et à l'âge oii l'on imite toujours quelqu'un, d'écrire des Co7ttes d'Espagne et d'Italie^ c'a été tout simplement un costume romantique dont il s'est affublé en riant, comme une de ces modes bizarres qu'aiment à porter les jeunes gens, comme un travestisment qu'on met pour aller au bal. On sent que tout
cela n'est qu'un jeu d'esprit et une gageure ; et il a eu plus tard quelque droit de dire, avec une fierté un peu railleuse :
J'ai fait de mauvais vers; c'est vrai : mais, Dieu merci, Lorsque je les ai faits, je les voulais ainsi.
Sous cette manière, sous ces formes d'emprunt, il y avait en réalité une humeur très-indépendante, et une force native qui ne tardaient pas à se révéler. Au fond, nul poëte n'a plus de franchise dans l'inspiration, plus de liberté dans l'allure, plus d'originalité de pensée et de style. En dépit de ses formes cavalières, de ses bizarreries de parti pris, nul n'a untalentmoins artificiel et moins factice. Il hait pardessus tout l'emphase, le pathos, le genre gonflé et colossal, et il a raillé amèrement ces artisans de paroles sans cesse occupés à
Ravauder l'oripeau qu'on appelle antithèse.
Il ne hait pas moins la fausse mélancolie, la sentimentalité, et il a persiflé à leur tour