‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 18 sur 30 · Lamartine, le Poète mourant · texte numérisé non relu

Lamartine, le Poète mourant

Mais ni l'eau qui coule, ni l'oiseau qui chante, ni le vent qui gémit ne sont tenus d'exprimer une idée ou un sentiment; et j'ai le droit sans doute de demander davantage au poëte, s'il est vrai que la poésie soit faite pour parler à Tàme, et non pas seulement pour chatouiller l'oreille ou amuser l'esprit.

Ce défaut, qu'un oeil attentif découvre déjà dans les premières œuvres des maîtres, et qui est frappant dans leurs dernières nroductions, s'est naturellement exagéré chez les disciples jusqu'à devenir insupportable. 11 ne manque pas d'écrivains aujourd'hui qui tournent la strophe avec une merveilleuse habileté ; la langue poétique est un instrument musical qui rend sous leurs doigts les accords les plus riches et les plus variés. Mais la poésie, j'entends celle des idées non des mots, celle des sentiments non des métaphores, la véritable poésie, où est-elle? Vous êtes peut-être des virtuoses, êtes-vous des poètes?

Et c'est d'ailleurs une remarque assez affligeante à faire, que cette pauvreté de Tidée jointe à la richesse de la forme n'est pas aujourd'hui le défaut de la poésie seule. La même décadence atteint les autres arts. Promenez- vous dans la salle de nos expositions de peinture. Où trouver plus de savoir-faire, plus d'habileté dans le métier, un pinceau plus fin, souvent une couleur plus séduisante ? La nature at-elle été jamais étudiée de plus près, reproduite avec plus d'exactitude? Que manque-t-il donc à la plupart de ces œuvres poiu^ôtre des œuvres éminentes?

Une toute petite chose : une pensée, un sentiment, c'est-à-dire la poésie.

Eh bien ! Alfred de Musset (j'ai hâte de revenir à lui après cette digression qui ne m'en a pas autant éloigné qu'on pourrait le croire), Alfred de Musset n'a jamais donné prise à cette critique, ou plutôt il brille justement par la quahté opposée. Jamais chez lui la pompe des mots ne masque le vide des idées; jamais, pour écrire en vers, il ne s'est cru affranchi du soin vulgaire de penser ; et lui-même a fait làdessus, avec une vivacité spirituelle, sa profession de foi littéraire :

Qui (les deux est sléiilitc,

Ou l'anliciue sobriélé

Qui n'écrit que lorsqu'elle pense,

Ou la moderne inlempi!;rance

Qui croit penser dès qu'elle écrit ?

Cette sobriété, qui est la qualité des maîtres, Alfred de Musset l'a au plus haut degré. Aussi, et surtout dans les œuvres de sa maturité, quelle fermeté de diction et quelle plénitude! Comme la pensée soutient et porte levers ! Comme l'image fait briller l'idée, qu'elle enchâsse sans la surcharger ! La phrase, leste et rapide, ne s'alourdit point d'épithètes oiseuses. Rien d'obscur, d'indécis ni de nuageux : le dessin est aussi net que la couleur est franche. Je m'imagine, si j'avais à peindre sa muse, qu'au lieu de l'envelopper de longs voiles et d'attacher à ses épaules une tunique brodée ou un manteau de

pourpre, je la représenterais \ive, alerte et court vêtue, à la fois souriante et séyère, ajustée un peu à l'antique, le sein et les bras à demi nus, sans autres ornements que sa beauté et ses grâces libres et fières.

Il est de l'école française par la netteté de la pensée, il en est par le style. Il en a gardé la langue souple et nerveuse, solide et brillante à la fois ; la langue de Régnier et de Voltaire, assouplie et colorée par André Chénier. Avec ce dernier particulièrement, il a des ressemblances frappantes : ce sont visiblement deux poètes de la même famille, et, malgré des diversités apparentes, de la même école. Chénier a-t-il rien écrit de plus charmant, de plus pur, de plus attique, de plus imprégné du sentiment de la beauté antique que le début de Rolla?

Regrellez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait en un peuple de dieux? Où Vénus Aslarté, flUe de l'onde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux? Regrettez-vous le temps où les nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ?

Est-ce Chénier, est-ce Alfred de Musset qui a écrit ces vers?

Voici la verte Ecosse et la brune Italie,

Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,

Argos et Ptéléon, ville des h(5catombes,

Et Messa la divine, agréable aux colombes;

Et le front chevelu du Pélion changeant ;

Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent

Qui montre, dans ses eaux où le cygne se mire,

La blanche Oloossone à la blanche Camyre*.

Un autre caractère, le plus remarquable, sans contredit, de la poésie d'Alfred de Musset, c'est sa personnalité énergique, et par là même sa sincérité et sa vérité.

Même parmi les lyriques, pour ne pas sortir du genre dont nous parlons, il y a deux familles trèsdistinctes de poètes : les uns ont quelque chose d'impersonnel dans leur génie ; ils sont comme les voix éclatantes de la foule, comme l'écho des sentiments qui ébranlent toutes les âmes humaines. C'est là leur gloire, et c'est aussi la raison de leur popularité. Comme ils traduisent éloquemment les pensées de tous, leurs paroles retentissent au loin et "vibrent longtemps dans les esprits.

D'autres, génies plus personnels, expriment surtout leur âme, traduisent surtout leurs pensées et leurs émotions, leurs joies et leurs douleurs. En cela encore ils parlent un langage qui, sans doute, s'adresse à tous, puisque toute pensée vraie et toute émotion forte sont communes à toute âme humaine ; mais néanmoins ces pensées, ces sentiments, par cela même qu'ils portent une empreinte particulière,

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