‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 19 sur 30 · La Nuit de mai · texte numérisé non relu

La Nuit de mai

ne sont plus d'une application aussi générale. Ce n'est plus une monnaie courante, c'est une médaille ou vm portrait.

Les premiers sont les lyriques proprement dits, les seconds sont les éiégiaques. Ceux-ci sont moins universels, mais ils sont plus pénétrants ; Ce qu'ils perdent en surface, ils le gagnent en profondeur. Ils reflètent moins les côtés généraux de l'âme humaine, mais ils expriment avec une vive éloquence les émotions qui les ont agités; ils sont plus vrais, plus originaux, plus sincères. Ces poëtes-là ne parlent pas à la foule, ils deviennent rarement populaires ; mais, au point de vue de l'art, leur platée n'est pas moins haute ; comme étude du cœur humain et comme expression de la passion, leurs écrits n'ont pas une moindre valeur. Alfred de Musset appartient à ce dernier groupe ; mais aux quaUtés ordinaires du genre il en a joint une autre qui suffirait à lui assigner le premier rang parmi nos éiégiaques. Il a su unir l'énergie à la grâce; il a donné à la molle élégie une force expressive, une puissance d'émotion qu'elle avait rarement atteinte. Le poëte élégiaque, c'a été là le grand poëte en lui, le poëte original, et qui restera l'égal des plus illustres de notre siècle.

11 nous faut l'étudier de plus près à ce point de vue; mais avant d'en venir à ses élégies, j'ai besoin de montrer par quelles phases a passé son talent, et quelles époques très-distinctes se marquent dans sa trop courte vie poétique.

On peut distinguer trois périodes successives dans la \ie poétique d'Alfred de Musset. La première, antérieure à d830, est celle des Contes d Espagne et cT Italie. Presque écolier encore, —il avait dix-huit ans, — entré (c'est lui qui l'a dit) comme garçon

Dans la grande bouUque Romantique,

il en a pris naturellement les couleurs et le ton ; il en imite les hautes fantaisies. Dans cette imitation, il est vrai, il apporte déjà une verve, une force d'imagination singulières. Mais à chaque instant on est dérouté, déconcerté par de bizarres contrastes. L'affectation se mêle aux grâces naturelles. L'auteur a l'air de se moquer de son lecteur, de ses héros, de

I lui-même. Il se passe toutes les licences; il brave, comme on Ta dit, la morale aussi bien que la pro-

■ sodie ; il affiche l'impiété, le cynisme d'un roué. Ily a dans ifîardocke à la fois du Candide et du don Juan.

. Le livre fit scandale. C'était évidemment l'œuvre d'un esprit rare et brillant; nul ne pouvait encore soupçonner quels trésors de poésie il portait en lui. Une seconde période, plus riche, plus variée, s'étend de 1830 à 1833, c'est la période de transition. Ici encore nous retrouvons bien, çà et là, notre

poëte railleur et licencieux des Contes d Espagne et d'Italie; Namoiina est bien, sauf une incontestable supériorité, la sœur cadette de M irdoche. Et quel changement cependant ! Comme en quelques années cet adolescent de tout à l'heure est devenu un homme î Comme l'écolier, qui naguère raillait ses maîtres en les contrefaisant, est deyenu déjà un maître lui-même ! Quels accents par moments ! Quelle inspiration et quel souffle ! Le poëte est en possession de son talent.

On le sent déjà dans l'invocation au Tyrol qui précède le Spectacle dans un fauteuil. On le sent surtout dans le drame lyrique intitulé la Coupe et les Lèvres. L'idée de ce poëme est belle et élevée. Franck, cœur dévoré par l'ambition et l'envie, a épuisé en vain la gloire et la débauche ; las et désenchanté, il revient à la fin demander le bonheur aux affections pures, à l'amour chaste qu'il avait dédaignés : mais l'expiation l'attend sur le seuil, et la coupe se brise dans sa main quand il allait la porter à ses lèvres.

J'ai dit que 'Namouna appartenait à la même veine que Mardoche. Il y a loin toutefois de l'un à l'autre. Ici, à côté des fantaisies humoristiques ei des caprices d'une verve parfois trop libre, on voit briller des éclairs d'éloquence, on sent des élans magnifiques de poésie. J'admire moins que ne font fait des critiques très-autorisés le fameux morceau sur don Juan. Non pas que, comme facture et comme style, il n'y ait là une touche singuhèrement

vigOLireuso; mais j'avoue que l'idée m'en plaît peu. Faire clc don Juan un symbole de l'humanité à la recherche de l'idéal, une âme éprise de la beauté suprême, la poursuivant obstinément. dans ses manifestations imparfaites, même à travers la débauche et le sang-,

Et fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine, Prêtre désespéré, pour y chercher son Dieu ;

c'est une conception étrange, plutôt bizarre que grande, où je ne retrouve par la justesse ordinaire et la sobriété de goût d'Alfred de ^lusset, et oii je ne puis m'empécher de voir la trace d'une influence étrangère, une inspiration empruntée à cette école alors dominante qui mettait du symbolisme partout, donnait ses paradoxes pour des idées philosophiques, et prenait trop souvent le gigantesque pour le sublime. j\Iais, il y a dans ce morceau une vigueur, un éclat remarquables ; et là, comme dans maint endroit du même poëme, on reconnaît l'ongle du lion.

Et pourtant, le grand poète ne s'est pas encore révélé. Ce n'est qu'avec Rolla qu'il entre dans son plein épanouissement. Je reviendrai tout à Theure sur Rolla pour parler de l'idée philosophique qui a inspiré ce poëme ; je ne l'envisage ici qu'au point de vue httéraire et poétique, et je le signale seulement comme l'œuvre qui marque la dernière transformation du poëte. Le poëte badin et railleur n'est plus : un autre a pris sa place, grave, triste, pas-

sionné. Des pensées plus hautes lui inspirent des chants plus sévères. A travers quelque déclamation qui resle encore, malgré une recherche d'effets violents et de contrastes heurtés qui semblent un dernier tribut payé au goût du temps et aux influences d'école, un esprit nouveau éclate ici. Un souffle phis large anime cette poésie. Le style s'est élevé comme la pensée ; il atteint par moments la perfection dans la pureté et la grâce.

Mais j'ai hâte d'arriver à l'oeuvre capitale, à l'œuvre éminente d'Alfred de Musset. Les Nuits ^ voilà son incontestable chef-d'œuvre ; voilà les vers auxquels son nom restera attaché, comme le nom de Lamartine au Lac^ comme le nom d'André Chénier à la Jeune captive. La poésie française, on l'a dit justement, n'a pas d'élégies plus pures et plus touchantes : je crois pouvoir ajouter qu'elle n'en a pas qu'on puisse comparer à celles-ci pour le pathétique, la vérité, l'éloquence passionnée.

Certes, notre siècle a entendu des chants d'une admirable tristesse. Deux grands poètes ont marqué en ce genre par des qualités diverses; l'un qui mettait au service de la plus puissante imagination de ce temps-ci la langue la plus éblouissante ; l'autre qui joignait à la mélancolie rêveuse une élégance et une harmonie sans égales. Mais à tous deux il a manqué la chose suprême, je veux dire la passion vraie, sincère, profonde. Leur poésie est tout idéale; leurs amours sont des amours de tête ; leurs douleurs des douleurs poétiques et, si j'ose dire, litté-

raires. L'imagination et une sorte de sensibilité nerveuse en font tous les frais.

Or, si la puissance de l'imagination peut jusqu'à un certain point faire illusion, si le prestige du talent parvient h exprimer une certaine tristesse, et, si je puis dire, une certaine dose de mélancolie, il y a dans la douleur humaine un degré de profondeur où le talent, même le plus prodigieux, ne saurait atteindre : ni l'esprit, ni l'imagination n'y suffisent; il y faut le cœur, il y faut les angoisses véritables et les déchirements de la nature. Il y a de ces accents d'éloquence, de ces cris partis des entrailles que nul art au monde ne peut ni trouver ni feindre. — C'est pour cela que les grands lyriques dont je parle sont resiés, à mon avis, dans l'élégie passionnée inférieurs à Alfred de Musset. Poètes incomparables dans les autres genres, poètes divins, je l'accorde : il a été plus qu'eux poëte humain, poëte du cœur. Ce n'est pas, lui, un Olympio majestueux qui exprime en strophes solennelles des pensées philosophiques sur la brièveté de la vie, sur l'instabilité de l'hom^me au sein de l'immuable nature; ce n'est pas un rêveur nonchalant qui , assis au bord des flots, sous les orangers de Sorrente, chante harmonieusement les mélancolies du soir ou les pâles amours de sa jeunesse. Non, c'est un homme qui a aimé, qui a souffert, et qui, en me racontant ses souffrances, verse de vraies larmes, pousse de vrais sanglots; c'est un homme qui porte au flanc une blessure et qui écrit avec le sang de son cœur. Là est la source

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de son éloquence, là est le secret de l'émotion qu'il me donne. Si vis me flerefdolendum est...

Alfred de Musset était arrivé avec Rolla au point à peu près où le talent seul pouvait le porter': le goût pouvait s'épurer, la pensée s'affermir; le talent poétique était parvenu à sa complète floraison. Une, grande douleur lui apporta ce quelque chose d'achevé qui lui manquait encore. Le charbon ardent toucha ses lèvres et les purifia. 11 sembla que son génie, en passant par la flamme, s'y fut dégagé des éléments grossiers, comme un métal qui laisse ses scories dans la fournaise et qui coulera dans le moule plus pur et plus sonore. A bien dire, c'était une faculté nouvelle qui se révélait dans le poëte ; une corde qui n'avait pas vibré encore venait de résonner tout à coup, et c'était celle qui dans le cœur de l'homme a rendu de tout temps les sons les plus puissants et les plus beaux.

Je n'ai jamais lu sans émotion le début de la Nuit de mai^ ce dialogue de la muse et du poëte qui commence à demi-voix, caressant et plaintif, tour à tour triste comme un sanglot et joyeux comme l'hymne du printemps ; cet appel de la muse qui s'éveille à l'aurore, et, comme une mère au berceau de son enfant, murmure un doux chant à l'oreille du bienaimé :

(I Poêle, prends ton lulh et me donne un baiser. La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore. Le printemps naît ce soir ; les venls vont s't-mbraser; Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,

Ar.FRED DE MUSSET. 187

Aux pi'omicrs birssoiis verls coiDinence à se poser. Poc'lo prends ton lulli, el me donne un l)aiser. »

Enseveli et comme abîmé dans sa douleur, secouant péniblement la torpeur qui l'accable, le poëte entend à peine cette voix pourtant si connue : d'étranges visions passent devant ses yeux, et il s'agite, inquiet, éperdu, avec des paroles entrecoupées, sous le souffle divin qui le touche et le fait frémir. Bientôt cependant la mémoire lui revient ; il reconnaît sa sœur, son immortelle. L'appel de la muse devient plus pressant; elle lui rappelle leurs amours d'autrefois ; elle l'exhorte à reprendre son luth délaissé; elle chante, et dans ses chants, tantôt gracieux, tantôt sévères, déploie à ses yeux tous les trésors de la poésie. Elle achève enfin' par cette magnifique exhortation de tromper sa douleur en Eexhalant.

« Laisse-la s'élargir celte sainte blessure

Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur.

Rien ne nous rend \)h\& grands qu'une grande douleur.

Mais pour en être atteint, ne crois j.as, ô poëte,

Que ta voix ici-bas doive rester muette.

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux,

El j'en sais d'immortels qui sont de purs ifanglots..., etc. »

Il y a là tout un drame intime ; et je ne sais rien de plus poignant que le contraste de cette âme triste jusqu'à la mort, avec cette nature souriante qui s'éveille et refleurit au souffle du printemps. Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer ici, ou de l'exprès-

sioii contenue de la douleur dans la bouche du poëte, ou de la richesse de poésie qui déborde dans les chants delà muse.

Les trois Nuits suivantes ne sont que le développement de la même penèée. Il me semble y apercevoir un lien logique, une suite et une gradation qui nous font assister aux émotions diverses, aux sentiments contraires par où Fâme du poëte a passé tour à tour.

Dans la Nuit de décembre^ il est sorti de ce mortel assoupissement où Texcès de la douleur l'avait plongé. Ses larmes coulent à la fois amères et douces. Un ami mystérieux est venu s'asseoir à son chevet et calmer ses premières agitations. Ce fantôme vêtu de noir, « qui lui ressemble comme un frère, » cette pâle vision qui Ta suivi partout, ce compagnon assidu qu'il a vu apparaître à toutes les heures tristes de sa vie, c'est la soUtude. L'aliégorie, si froide d'ordinaire, a ici, grâce à la profondeur de l'accent, quelque chose d'étrange et de saisissant.

Mais ia blessure mal fermée s'est rouverte. Le poëte a cherclié dans les plaisirs du monde bt les folles amours une distraction à la souffrance qui le tue. C'est la muse qui reprend la parole dans la Nuit d'août. Elle gourmande son oisiveté ; elle se plaint de l'abandon où il la laisse ; elle lui reproche de dissiper sa jeunesse et son génie. Vain effort : ce cœur désespéré demande aux passions sans frein l'oubli de ses maux et de lui-même :

0 muse ! que m'imporle ou la mort ou la vie? J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je \eux soulfrir. J'aime, et pour un baiser Je donne mon génie; J'aimo, cl je veux sentir sur ma joue amaigrie Ruisseler une source impossible à tarir.

Enfin, dans la Nuit d'octobre^ le poëte, las des faux plaisii^s, guéri, ou se croyant tel, revient à la muse comme à la seule consolatrice. 11 lui raconte ses souffrances, comme pour s'attester à lui-même qu'elles sont dissipées. Mais, peu à peu, au récit de ses maux, la douleur et la colère se rallument dans son sein; il éclate en malédictions terribles. La muse alors, d'une voix douce et austère, le contient et l'apaise; et elle fait entendre, sur la loi divine de la douleur, sur l'épreuve salutaire qu'elle impose à l'homme, des accents d'une admirable éloquence :

L'homme est un ap[irenli ; la donleur est son maîiro,

El nul ne se connaît tant qu'il n'a pas soulTorl.

C'est une dure loi, niais une loi suprt'me,

Vieille comme le monde cl la lalalité,

Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême,

Et (iu';\ ce triste prix tout doit être acheté.

Les moissons jiour mûrir ont besoin de rosée;

Pour \ivre et j)Our sentir l'homme a ])Csoin des pleurs.

La joiea pour symbole une plante brisée,

Humide encor de pluie et couverte de fl.urs.

Bien qu'il y ait dans la Niât de décembre une grâce pénétrante et pleine de charme, dans la Nuit d'août un souffle élevé, la Nuit de mai et la Nuit d octobre l'emportent pour le mouvement, le pathétique et la passion. Mais, quelques nuances qu'on

y signale et quelque ordre qu'on assigne à ces compositions si originales, on peut dire que celui qui a écrit de tels vers ne mourra point. N'eût-il laissé que ces quatre élégies, sa place est entre les plus grands, parmi les peintres du cœur humain et les chantres deja douleur.

Je me suis arrêté longtemps aux élégies : mais c'est là qu'Alfred de Musset a mis toute son àme ; c'est là qu'est son plus beau titre de gloire. Il y a pourtant en lui un autre côté, non moins élevé, non moins sérieux, par où s'est montré aussi le grand poëte.

En même temps que la douleur ouvrait en lui des sources nouvelles de poésie, une transformation non moins remarquable se faisait dans cette intelligence, jusque-là livrée au scepticisme. Son esprit était frappé, ce semble, en même temps que son cœur; et, soit progrès de Tâge, soit désenchantement des passions, une émotion religieuse pénétrait en lui à peu près à la même heure où un grand chagrin l'éprouvait.

A ce fils d'un siècle incrédule il ne faudra jamais demander, sans doute, ni les élans d'une foi naïve, ni les fermes convictions d'un philosophe. iMais chez cet homme longtemps abandonné aux entraînements du cœur et des sens, une pensée sérieuse est née un jour; et, plein d'anxiété, las du doute, tourmenté du besoin de croire, il a levé les yeux vers le ciel. C'est là une histoire bien connue en ce temps-ci ;

c'est un chemin par où bien d'autres que lui ont passé. Seulement, dans un esprit qui semblait si léger, si sceptique, si froidement railleur, une telle révolution a quelque chose de plus frappant; et j'ajoute que lorsqu'elle s'accompUt dans une âme si sincère, il y a là une étude morale qui ne laisse pas d'être instructive.

Le premier indice de ce changement se montre dans Rolla. L'inspiration de ce poëme, la pensée qui y domine, c'est la plainte amère du doute, c'est le gémissement d'une âme vide et nue, qui avoue son scepticisme et qui le maudit. Un retour mélancolique vers les temps de foi, surtout un sentiment profond des misères morales de notre temps dénué d"idéal et d'espérance, voilà ce que le jeune poëte a exprimé avec une grande vigueur et una grajide magnificence de langage.

J)àïi^\di Lettre à Lamartine^ cette disposition d'esprit s'accuse encore davantage. Le progrès de la pensée philosophique, ou, si on veut, du sentiment spiritualiste est manifeste. La douleur a achevé ce qu'avait commencé le travail de la réflexion : elle a ouvert les yeux du poëte, il a vu Dieu au fond de l'immensité, et la pensée d'une âme immortelle est venue le consoler et tarir ses pleurs. Ils étaient dignes assurément "du grand poëte auquel il les adressait, les vers où il exprime avec tant d'élan les sublimes espérances dont vit l'humanité :

Créature d'un jour qui t'agites une heure,

De quoi viens-tu te plaindre et qui le fait g('mT?

Ton corps est aballu du mal de la pensée; Tu sens Ion fronl peser et tes genoux fléchir. Tombe, agenouille- loi, créature insensée : Ton âme est immortelle, el la mort va venir!

Enfin, dans V Espoir en Dieii^ le cœur du poëte achève de se montrer à découYcrt. Le dégoût de la "vie, Famertume des passions l'ont gagné : rien ici-bas n'a apaisé cette soif de bonheur, cet amour de l'idéal qui le consument. Il a beau essayer de se rattacher à la terre, son âme, chose légère, tend à remonter vers le ciel. Il a beau vouloir ne vivre que de la vie des sens : la pensée de l'infini l'agite et le tourmente ; il ferme les yeux et il la voit sans cesse ; il veut fuir, et elle s'attache à lui. Personne n'a exprimé avec une concision plus énergique, avec une justesse plus saisissante, ce tourment secret que ridée de l'infini cause dans certaines âmes, cette sorte d'obsession qu'elle exerce aujourd'hui sur les esprits, en dépit de nos agitations fiévreuses et de notre sensualisme pratique :

Je voudrais vivre, aimer, m'accoulumer aux hommes, Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter, Fairj ce qu'on a fait, être ce que nous sommes, El regarder le ciel sans m'en inqu'étcr.

Je ne puis... Malgré moi l'intini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir; Et quoi qu'on en ail dit, ma raison s'épouvante De ne pas le compsendre, et pourtant de le voir. Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire, Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux ! Passer comme un troupeau, les yeux fixés à terre, Et renier le reste, est-ce donc être heureux \

Non, c'esl cesser d'êlrc homme et tlrgriulci- son âme. Dans la création le hasard m'a jeté ; Heureux ou malheureux, je suis né d'une femme, Et je nn puis m'onCuir hors de riiumanilé...

Une immense espérance a traversé la terre : Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux...

Les mystères delafoirépouvantent; la fausse sagesse des épicuriens le remplit de dégoût; les systèmes hasardeux des philosophes ne lui offrent qu'incertitude et contradiction. Il tombe à genoux, il prie : un cri d'angoisse s'échappe de ses lèvres, et l'invocation touchante qu'il adresse à Dieu s'achève comme un hymne d'espérance. C'est peu, dira-t-on! Et moi je dis: -C'est beaucoup! c'est beaucoup à qui, parti de si loin, est venu jusque-là seul, et par les âpres sentiers du doute. Mais cela même fùt-il si peu de chose, j'aime la sincérité de cet homme qui me raconte ses erreurs et ses anxiétés, ses troubles et ses indécisions. Nous avons tant vu de bardes chrétiens qui n'avaient de chrétien que le nom! Nous avons entendu tant d'hymnes pieux démentis parles chants du lendemain! Une religiosité banale et de convention a si souvent affadi la poésie de nos jours! Celui-ci, du moins, se montre tel qu'il est; il ne met pas un costume de fantaisie ; il étale devant moi les plaies de son cœur; et c'est pour cela qu'il m'intéresse et m'émeut. Qui donc n'a pas souffert, plus ou moins, du mal qu'il nous décrit? Et n'est-ce pas là la vraie Confession de l enfant du siècle?

En même temps que la pensée s'élevait, par un

accord naturel et presque nécessaire, l'inspiration morale s'épurait. On ne le sait que trop, et je l'ai rappelé en commençant, il y a, au point de vue moral, singulièrement à reprendre chez Fauteur de Rolla, Je ne veux pas parler seulement des libertés de langage, ni des tableaux plus ou moins licencieux qu'offrent ses poésies et ses romans. Je parle surtout de l'esprit qui y règne, des tendances morales qui s'y révèlent.

Né dans le courant du dix-huitième siècle, en ayant en quelque sorte sucé avec le lait les idées et les mœurs, Alfred de Musset en garda toute sa vie la tache et comme le vice originel. Ce sensualisme à la fois dogmatique et pratique, dont son éducation l'avait imprégné, il ne parvint jamais à s'en défaire. Ce fut comme la tunique du Centaure, qui s'était attachée à sa chair. N'est-ce point en pensant à luimême, et dans un retour douloureux sur sa propre histoire, qu'il a écrit ces beaux vers?

Le cœur d'un homme jeûna est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure; Car l'abîme est immense, ella tache est au fond.

De là, à travers le flot jaiUissant de grande poésie, ce courant profond de matérialisme qu'on retrouve dans la plupart de ses écrits; de là surtout, malgré de généreuses aspirations, une absence à peu près complète d'idéal moral. Les héros de ses romans, de ses drames, ont la grâce, la rêverie^, la

mélancolie , ramoiir ingénu ou passionné : ils n'ont jamais ni la volonté forte, ni les vertus courageuses, ni ce sentiment du devoir qui dompte ou du moins qui combat la passion. Leur caractère commun, c'est une mollesse sensuelle, une lâcheté de cœur qui ne sait que céder aux entraînements de l'imagination ou à la fougue- des sens. Tout cela est charmant, mais tout cela est enivrant et énervant. Il semble que la vie n'ait qu'un but, le plaisir; que l'homme n'ait qu'une loi, son caprice. C'est par là, bien plus que par quelques vers libertins, qu'Alfred de Musset, dans ses romans et ses premiers poëmes, est dangereux.

Dans les derniers poëmes, l'inspiration morale est tout autre. En lui révélant Dieu, la douleur lui a révélé aussi quelque chose de la destinée de l'homme sur cette terre. 11 a compris que vivre seulement de la vie des sens, c'est « dégrader son âme. » J'ai cité plus haut ces vers éloquents et profonds :

L'homme est un apprenti; la douleur est son maître.

c( Et le travail sa loi, » ajoute la muse qui gourmande la paresse dupoëte, et essaye de ranimer ses forces brisées. — Mais il est trop tard ; les ressorts de la volonté se sont détendus dans une longue mollesse : son âme, incapable de souleverle fardeau de sa tristesse et de son dégoût, s'affaisse en poussant une plainte pleine d'amertume. C'est là l'enseignement

élevé et la leçon morale : le sceptique maudissant le doute qui le déchire ; le libertin dégoûté des plaisirs sensuels, et aspirant à des voluptés plus pures qu'il n'a pas su atteindre. Je ne suppose rien, je n'imagine rien : tout cela, Alfred de jMusset l'a dit luimême avec une mélancolie poignante dans ces vers, qui sont presque les derniers qu'il ait faits, et où il semble qu'il ait mis la suprême pensée de cette vie si brillante et qui s'est si tristement éteinte :

J'ai perdu ma furce. et ma vie, Et mes amis cl ma gaîté ; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui Taisait croire à mou génie.

Quand j'ai connu la vérité J'ai cru que c'était une amie :

Quand je l'ai comprise et sentio J'en élais déjà dégoùlé.

Et pourtant elle est éternelle,

Et ceux qui se sont passés d'elle,

loi-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faul (ju'on lui réponde. Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir (pielquefois pleuré.

J'ai dit que je ne voulais parler que du poêle, et je borne ici ces rétlexions. Non pas qu'il n'y eut à signaler dans l'œuvre d'Alfred de Musset, si on voulait épuiser le sujet, bien des vers charmants en plus d'un g-enre. Il faudrait citer, par exemple, la pièce

intitulée Souvenir^ qui se rattache à ses grandes élégies, et qui n'est pas indigne d'en être rapprochée. Il faudrait noter plusieurs morceaux [Sur la Paresse^ Une soirée perdue^ Après une lecture), où l'auteur, pour railler quelques travers de notre temps, a su retrouver la langue nerveuse et mordante de notre vieux satirique Régnier. Enfin, on ne pourrait se dispenser de rappeler des contes en vers, comme Simone et Silvia^ deux ingénieuses imitations de Boccace; comme Une bonne fortune^ l'une de ses plus aimables fantaisies : et ici, il y auraitpeutêtre à faire remarquer qu'Alfred de Musset a donné à ce genre du conte un caractère nouveau, original, en mêlant à sa gaieté native une pointe de sentiment, en alliant avec une grâce piquante Tenjouement et la rêverie, le badinage et une nuance d'émodon.

Mais mon dessein a été seulement d'insister sur les grands côtés de ce talent, qui sont précisément les moins connus et les moins appréciés. Pour moi, tout Alfred de Musset, j'entends le grand poëte, celui que connaîtra la postérité, est dans les six ou huit poëmes que je viens d'étudier. Croit- on que^ parmi nos contemporains, beaucoup sauvent avec eux de l'oubli un plus riche bagage?

Peu d'hommes ont reçu du ciel en naissant des dons plus brillants et plus variés. Alfred de Musset s'est essayé dans les genres les plus divers, le drame et la comédie légère, la nouvelle et le conte en vers, le sonnet et la chanson, l'élégie et la satire, le poëme badin et le poëme philosophique : il a réussi dans

tous, excellé dans plusieurs, et, dans un en particulier, dépassé tous ses émules. D'autres ont eu peutêtre des qualités plus éclatantes, la hardiesse des pensées, l'élan lyrique, la splendeur de la forme, une veine plus abondante et plus large. Il a eu, lui, la profondeur du sentiment, l'éloquence du cœur, le feu de la passion, la grâce exquise, le goût suprême. Chose remarquable : tandis que plus d^un poëte de ce temps-ci est allé sans cesse se relâchant de sa correction première, lui, au contraire, de jour en jour, est devenu plus sévère pour lui-même. Chacun de ses pas a été un effort vers cette perfection, qui est l'idéal de l'art. Et combien vite il s'en était approché ! Enfant gâté du romantisme à dixhuit ans, il écrivait à vingt-quatre ans Rolla et ses élégies dans une langue qui, pour la fermeté et la pureté, est digne des grands maîtres de notre httérature. Pourquoi ce merveilleux esprit n'a-t-il pas porté une plus abondante moisson? Mais sans le coup qui l'a frappé, il eût été moins grand sans doute. Si cette douleur a brisé son génie avec sa vie, c'est à elle qu'il a du ses plus belles inspirations. Quel poëte n'achèterait à pareil prix la gloire? Et nous, postérité égoïste, qui jouissons de ces chants divins que la souffrance arrache aux âmes blessées, nous serions. Dieu nous pardonne ! tentés de regretter que de si belles larmes n'eussent point coulé.

[OEnvrea complètes. Correspondance cl Fragments inédits.

La renommée d'Alexis de Tocqueville, l'autorité de son nom, l'influence de ses écrits n^ont fait que grandir depuis sa mort. C'est la marque des esprits originaux et vraiment supérieurs : ils sont souvent imparfaitement compris et trop peu appréciés de leurs contemporains ; mais le temps, en vérifiant leurs idées, en réalisant leurs prévisions, les remet peu à peu à leur place et oblige à leur rendre pleine justice.

On ne peut dire assurément que le succès ait manqué de son vivant à l'auteur de la Démocratie en Amérique. Douze éditions de ce livre, publiées de d836 à 1848, prouvent qu'on n'avait point méconnu en France le mérite éminent de cette œuvre. Et pourtant à cette époque, il faut le dire, le nom de Tocqucville était peut-être plus connu, son livre plus

prisé, son autorité comme publiciste mieux établie à l'étranger que dans son propre pays. Il semblait à beaucoup de gens qu'en décrivant la démocratie américaine, en analysant dans ses principes, ses conditions et ses tendances ce grand et nouveau phénomène d'une société démocratique, Tocqueville eût étudié seulement un fait isolé qui était sans exemple et qui devait rester sans imitation, un état social étrange, anormal, qui n'avait rien de commun avec nos sociétés européennes, et ne pouvait nous intéresser qu'au point de vue de la théorie. On admirait convenablement le talent d'observation et d'analyse de l'auteur ; mais on déclarait que, comme il n'y avait aucune comparaison à faire entre les États-Unis et la France, il n'y avait point non plus à tirer grand enseignement ni profit d'une telle étude pour le gouvernement d'un pays tel que le nôtre. D'une part, les démocrates (et c'est encore un peu aujourd'hui leur avis) trouvaient que l'auteur avait calomnié la démocratie , exagéré ses vices, grossi ses périls. De l'autre, la bourgeoisie, qui avait fait la révolution de 1830, était si pleine de sécurité ; elle se croyait, dans les petits cadres de son cens électoral, si assurée du gouvernement de la société, qu'on ne pouvait parvenir à troubler sa quiétude et à lui inspirer la moindre appréhension sur le travail démocratique qui se faisait sourdement au-dessous d'elle.

La catastrophe de 1848 déchira bien des voiles et dissipa bien des illusions. On comprit que la révolu-

tion, qu'on avait crue finie, se continuait; que le mouvement n'était pas seulement politique, mais social; que l'avènement de la démocratie pouvait bien n'être pas un fait américain, mais un fait universel. La France, en effet, ne recevait pas seule cette leçon des événements : l'Europe entière était ébranlée , et il devenait évident pour les plus aveugles que le monde ancien entrait dans une crise redoutable. Les esprits ainsi violemment ramenés vers ces graves problèmes, on a relu plus attentivement Tocqueville; on s'est aperçu que, longtemps à l'avance, il avait prévu cette grande crise, et que ce qu'il était allé chercher en Amérique, c'était précisément la solution de ces problèmes, c'était le secret des destinées de l'Europe, c'était la loi qui régit la démocratie.

Lui-même manifesta bientôt clairement sa pensée à cet égard dans son livre de F Ancien régime et la Révolution^ qu'il aurait pu aussi bien intituler : De la démocratie en France. Dans cet ouvrage, en effet, appliquant à notre société ancienne et moderne la puissante analyse qu'il avait autrefois appliquée à la société américaine, et éclairant notre histoire d'un jour tout nouveau, il montrait dans l'expansion de la démocratie, dans la passion violente, persistante, inextinguible de l'égalité, le principe profond, la cause toujours active, la loi aujourd'hui encore dominante de notre révolution. L'œuvre a été interrompue par la mort; on ne saurait trop le regretter; mais la pensée de Tocqueville n'en est pas moins

entière. Si le temps lui a manqué pour porter sur les événements de notre histoire contemporaine un jugement détaillé, sa pensée générale est écrite partout dans ses livres et dans sa correspondance. Les prémisses sont posées et les conclusions sortent d'elles-mêmes.

Bien loin que les écrits de Tocqueville aient vieilli, on peut dire qu'ils ont aujourd'hui pour nous un intérêt plus vif, par cela qu'ils ont à notre état social et politique une application plus directe que jamais. Quand on relit ce qu'il écrivait il y a vingt ans sur les tendances de la démocratie dans les sociétés modernes, sur ses dangers possibles, sur son avenir probable, on est étonné de la prodigieuse sagacité avec laquelle il a annoncé bien des choses qui sont arrivées depuis. Cela semblait- alors de la spéculation pure, de la philosophie politique ; à présent c'est de l'histoire, l'histoire d'hier et celle d'aujourd'hui. J'ajoute qu'il ne s'est pas plus trompé sur l'avenir du nouveau monde que sur celui de l'ancien : malgré son admiration pour la Constitution américaine, il avait nettement aperçu ses défauts et prévu ce déchirement de l'Union qui, depuis quatre années, ensanglante la patrie de Washington. Il avait vu que si l'intérêt politique et même commercial commandait aux Américains de rester unis, l'Union menaçait de se disloquer par plus d'une cause : par la faiblesse du Ken fédéral, par la différence des mœurs du Sud et de celles du Nord, par la prépondérance qu'une prospérité toujours croissante donnait aux États du

Nord et de l'Ouest, tandis que ceux du Sud allaient déclinant sous l'influence malfaisante de l'esclavage, enfin par la jalousie inquiète et ombrageuse des hommes du Sud, qui déjà se plaignaient d'être opprimés dès qu'ils n'étaient plus les maîtres du pouvoir fédéral. Il ne s'est trompé qu'en ceci : il supposait qu'un déchirement venant à éclater dans l'Union, la séparation se ferait sans résistance, et que plusieurs confédérations s'établiraient côte à côte sur le vaste territoire de l'Amérique du Nord. L'événement a prouvé que le sentiment ou le besoin de l'unité américaine était plus développé qu'on ne le supposait; et la crise que traverse en ce moment rUnion aura peut-être tout simplement pour effet de fortiiier ce pouvoir fédéral dont la faiblesse semblait être le vice originel de sa Constitution.

On publie en ce moment une édition complète des œuvres de Tocqueville, augmentée de correspondances et de fragments inédits : j'en voudrais prendre occasion de reparler de lui. Je ne songe ni à retracer ici sa biographie, qui est connue *, ni à présenter une analyse de ses ouvrages, qui sont dans les mains de tout le monde. Je voudrais seulement essayer de dégager et de mettre en relief les principales idées, qui ont été comme le fonds commun de

l. Voyez les remarquables articles da M. Ed. Laboulaye dans le Journal cks Débats, du 30 septembre au 4 octobre 18o9; de M. Ampère, dans le Correspondant; et les altachantes notices que iM. G. de Beaumont a mises en tête des œuvres posthumes de son ami.

ses écrits, et qu'il a sinon jetées le premier dans le monde, au moins formulées le premier avec netteté et entourées d'une éclatante lumière. Ces idées-là se réduisent à un petit nombre de Yues générales qu'on ne saurait trop méditer, et sur lesquelles, aujourd'hui surtout, il importe de ramener l'attention.

Du premier jour où il commença de réfléchir sur le mouvement des sociétés modernes , Tocqueville fut frappé d'un fait immense qui lui sembla dominer le monde. Ce fait, c'était le progrès irrésistible, c'était l'avènement inévitable et prochain de la démocratie; fait, non point local, mais universel; non point fortuit, mais déterminé par des causes profondes et persistantes ; fait fatal , « providentiel, » qui règne en Amérique, mais qui grandit et se propage en Europe; qui a fait explosion chez nous en 1789, mais qui se continue et se développe incessamment. Le développement graduel, progressif de l'égalité parmi les hommes lui apparut comme la loi qui emporte les sociétés modernes ; loi aussi éclatante et aussi irrésistible que celle qui fait mouvoir les astres dans leurs orbites. Mais s'il comprit que ce mouvement ne pouvait être arrêté, il se demanda si du moins il n'était pas possible de le régler, de le diriger, de le contenir. Cette force indomptable, incompressible de la démocratie, qui dans notre ancien

monde, a abandonnée à ses instincts sauvages, » avait fait tant de ruines et répandu tant de sang, il se dit qu'aux Etats-Unis elle avait trouvé des contrepoids et des freins, qu'elle y était soumise à des lois, et qu'ainsi réglée, elle était devenue pour ce peuple un instrument de prospérité et de grandeur. Il se demanda si les mêmes remèdes, si des institutions et dos lois analogues ne seraient pas applicables à nos sociétés européennes et ne pourraient pas les préserver des périls qui les menacent. C'est dans cette pensée qu'il étudia l'Ain ériqiie. L'objet de ses études était non pas tant la démocratie américaine que la démocratie en général. Sous les formes accidentelles, sous les diversités de lieu, de race, de climat, il recherchait ce que sont véritablement l'esprit, les mœurs, les passions de la démocratie, ses avantages et ses inconvénients, sa puissance et sa faiblesse, ses vices et ses vertus, ce qu'il en faut craindre, ce qu'on en peut espérer, et ce que l'expérience, aidée de la raison, conseille de faire pour corriger ses défauts et prévenir ses écarts.

Sa pensée, en effet, pendant qu'il observe l'Améri- I que, se reporte incessamment vers FEurope. Pendant ', que ses yeux sont attachés sur la société américaine, il songe à la France, à sa révolution récente, aux révolutions nouvelles qui l'attendent peut-être encore. Et lorsqu'il décrit le grand spectacle qu'il a devant lui, lorsqu'il étudie le jeu et essaye de mesurer la force de cette puissance formidable à laquelle il voit clairement que le monde appartient, il se sent

pris, c'est lui-même qui le dit, « d'une sorte de terreur religieuse » et d'anxiété patriotique. C'est ce sentiment qui donne à tous ses écrits un accent si pénétrant et une si grave éloquence.

L'idée fondamentale de Tocqueville, celle qui a été son point de départ et a dominé toutes ses conceptions, son idée génératrice, si je puis dire, a été celle-ci : La démocratie n'est pas la même chose que la liberté ; elle est si peu la même chose, qu'elle peut parfaitement se conciher avec le despotisme, et même qu'elle y incline naturellement, si par quelque mesure préventive on ne veille à sauverla liberté. Ainsi, du premier mot, Tocqueville prend une position à part, en dehors des partis et des systèmes que nous étions habitués à voir se combattre. Il croit au triomphe de la démocratie ; il le proclame inévitable, imminent; il est convaincu même que la liberté ne peut s'établir sans son appui ; mais il n'est pas de ceux qui, se laissant duper par de grossières apparences, prennent naïvement le drapeau de la démocratie pour le drapeau de la liberté et croient servir suffisamment la seconde en travaillant au progrès de la première.

Quelle estl'essence de la démocratie?C'est l'égalité des conditions. Mais il y a l'égalité dans la servitude, comme il y a l'égalité dans la liberté. Si tous les citoyens, étant égaux, sont également impuissants; si le pouvoir qui les gouverne ne leur laisse aucune indépendance réelle, aucun droit politique efficace, aucune garantie individuelle sérieuse; vous aurez

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là évidemment une société démocratique, mais vous aurez très-évidemment aussi le despotisme. Despotisme démocratique ou despotisme aristocratique, qu'importe? c'est toujours le despotisme. Que tous mes concitoyens partagent ma servitude, je n'en servirai. pas moins, et ce me sera une pauvre consolation d'avoir perdu ma liberté, que d'être assuré que mes voisins ne l'ont pas mieux gardée. L'égalité me plaît sans doute ; mais à quoi je tiens d'abord, c'est à l'indépendance de ma pensée et de mes actions, c'est à ma liberté d'homme. Si je hais l'inégalité, c'est parce qu'elle fait obstacle à ma libre activité ; si le privilège m'est odieux, c'est que d'ordinaire il est injuste et nuisible. La véritable égalité, la seule égalité digne d'être aimée, désirée , poursuivie, c'est l'égalité des droits, c'est l'égalité dans l'indépendance.

Or, s'il est une vérité que révèle l'examen attentif des faits, c'est que de tous les dangers qui menacent les sociétés démocratiques, celui qui est le plus à craindre pour elles, c'est précisément le despotisme. L'extrême égalité, en outrant le sentiment de l'indépendance, peut sans doute mener les hommes à l'anarchie ; mais c'est là un péril trop visible pour qu'ils ne reculent pas aussitôt devant lui. Elle peut aussi, par l'affaibUssement de toutes les résistances individuelles, par la suppression de tous les pouvoirs intermédiaires, les mener à l'omnipotence du souverain, c'est-à-dire au despotisme d'un homme ou au despotisme d'une majorité. C'est de ce côté-là

qu'est le péril. Que faire donc? La démocratie grandit, elle s'élève, et comme un flot qui monte, submerge peu à peu la vieille société. L'arrêter n'est pas possible ; la combattre serait dangereux. Il ne reste qu'un parti , qui est à la fois le plus sûr et le plus sage : la régler pour la contenir. Accepter l'égalité, dont le monde ne peut plus se passer, dont il a faim et soif, qu'à aucun prix il ne se laisserait arracher; mais sur la base de l'égalité, asseoir la liberté.

Voilà ridée première de Tocqueville. Voilà les deux choses qu'il a essayé de nous faire comprendre, convaincu que notre avenir en dépend : la première, c'est que la démocrtie est parfaitement distincte de lahberté, qu'elle peut très-bien exister sans elle, qu'il peut y avoir des démocraties sans liberté et de la liberté sans démocratie ; — la seconde, plus grave, plus importante encore, c'est que la démocratie est si peu identique à la liberté, qu'au contraire elle a en soi une tendance redoutable à la concentration exagérée du pouvoir, et par suite à la destruction de la hberté individuelle. C'est sur ce dernier point en particulier qu'il a porté l'effort de son esprit, et c'est là surtout qu'était l'originalité de son livre. Mais à l'époque où il écrivait, l'une et l'autre de ces deux idées étaient presque également nouvelles parmi nous. Au lendemain de 1830, il semblait à peu près à tout le monde qu'une révolution de plus était un pas de plus vers la liberté.

Dans la langue du temps, révolution et démocratie étaient synonymes de gouvernement libéral. Et aujourd'hui encore, pour combien de gens n'est-ce pas un axiome que travailler pour la démocratie, c'est travailler pour la liberté !

Nous avons en France la passion de l'égalité ; passion tellement violente, tellement aveugle et exclusive, qu'elle nous a fait souvent oublier des intérêts plus graves, que maintenant encore nous serions prêts à lui faire tous les sacrifices, et que pourvu qu'on nous satisfasse sur ce point, nous donnons volontiers à qui nous gouverne quittance du reste. Cette passion extraordinaire qui est depuis bientôt un siècle le trait dominant de notre caractère polilitique, qui a survécu à dix révolutions, à la République et à l'anarchie populaire, au despotisme impérial et à la liberté constitutionnelle, qui seule semble persister quand tout change dans nos goûts et nos théories, c'est l'ancien régime qui l'a allumée en nous; c'est la haine delà féodalité, des institutions et des mœurs féodales. Non pas , comme l'a très-bien remarqué Tocqueville, que le régime féodal ait été en France plus dur et plus tyrannique qu'ailleurs ; c'est au contraire en France qw.' il s'était au siècle dernier le plus allégé et le plus adouci. Mais en devenant moins pesant, il était devenu plus odieux : la noblesse avait cessé d'être une aristocratie, mais elle était devenue une caste; elle avait perdu son pouvoir politique, mais elle avait acquis des privilèges blessants et humiUants. « Il était plus

facile à an roturier d'être officier sous Louis XIY que sous Louis XYL » C'est ainsi que la noblesse et le tiers état, qui avaient commencé par être deux classes rivales , étaient devenus à la fin du dix-huitième siècle deux dasses ennemies ; et c'est de là qu'est né cet amour violent, effréné d'égalité, qui a été le symptôme marquant de la Révolution française, et qui lui a imprimé un caractère si effrayant de vengeance et d'implacable cruauté.

Sans doute, à côté de l'amour de l'égalité, il y avait en 1789 un amour ardent et sincère de la li~ berté. Ces deux passions, à cette glorieuse époque, remplissent l'âme de la France. Malheureusement elles y ont tenu une part inégale, et leurs destinées ont été depuis lors bien différentes. L'une, plus profonde et venant de plus loin, a survécu à tout-, c'est la haine inextinguible de l'inégalité. L'autre, plus récente et moins enracinée, l'amour de la liberté, n'a pas résisté aux épreuves et aux mécomptes : découragée tour à tour par l'anarchie et par la dictature, elle s'est promptement alanguie; et quand la nation avide de repos et d'ordre appela un maître, le gouvernement absolu trouva pour renaître un instrument tout-puissant dans l'ancienne centralisa tion que le pouvoir royal avait créée, et que n'avaient point détruite nos convulsions politiques.

On sait comment Tocqueville a mis hors de contestation ce point d'histoire et rectifié à cet égard les idées généralement admises ; comment il a montré la centralisation administrative organisée par

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l'ancien régime, traversant toutes nos révolutions, ressaisie et perfectionnée par l'Empire, s'affermissant sans cesse au milieu de la mobilité de toutes choses, survivant à tous les gouvernements ; toujours respectée par les vainqueurs, parce qu'elle sert à consolider toutes les victoires; rendant les révolutions moins malfaisantes, mais les rendant plus faciles; et par la diminution croissante de l'indépendance individuelle et de la vie politique locale, livrant de plus en plus la nation sans défense au despotisme administratif.

Je ne crois pas que personne ait jamais tracé de la centralisation excessive et de ses effets politiques un tableau aussi énergique et aussi saisissant que Tocqueville. Il faut relire, dans la dernière partie de sa Démocratie en Amérique^ cette admirable étude sur la concentration exagérée du pouvoir qui tend à se faire dans les sociétés démocratiques : il est impossible d'en analyser les causes, d'en montrer les inconvénients, d'en signaler les dangers avec plus de sagacité, de profondeur et d'éloquence. Ces pages, écrites il y a vingt ans, je les ai relues avec une sorte d'effroi, admirant à chaque Ugne la justesse merveilleuse de coup d'œil du publiciste, et comment, depuis qu'elles sont écrites, l'histoire de l'Europe a vérifié ses vues et donné raison à ses craintes.

Quelle que soit la forme des gouvernements, quel que soit le principe sur lequel ils s'appuient, un même mouvement semble emporter dans le même sens les sociétés modernes. A mesure que les indi-

vidus, en devenant tous égaux, deviennent plus petits, l'image de TÉtat devient plus grande, et les esprits sont plus disposés à l'investir de prérogatives plus étendues. Dans les républiques, c'est la souveraineté du peuple, c'est-à-dire la majorité, qui a le droit de tout faire. Dans les monarchies, c'est le pouvoir royal qui se débarrasse à la fois des grandes individualités et des pouvoirs secondaires. Partout l'idée du droit individuel s'efface, et l'idée de la toute-puissance de l'État prend sa place, a En France, dit Tocqueville, où la révolution dont je parle est plus avancée que chez aucun autre peuple de l'Europe, ces opinions se sont entièrement emparées de l'intelligence. Qu'on écoute attentivement la voix de nos différents partis, on verra qu'il n'y en a point qui ne les adopte. La plupart estiment que le gouvernement agit mal; mais tous pensent que le gouvernement doit sans cesse agir et mettre à tout la main. Ceux même qui se font le plus rudement la guerre ne laissent point de s'accorder sur ce point. L'unité, l'ubiquité, l'omnipotence du pouvoir social, l'uniformité de ses règles, forment le trait saillant qui caractérise tous les systèmes politiques enfantés de nos jours. On les retrouve au fond des plus bizarres utopies. L'esprit humain poursuit encore ces images, quand il rêve... Les hommes de nos jours sont donc bien moins divisés qu'on ne l'imagine; ils se disputent sans cesse pour savoir dans quelles mains la souveraineté sera remise, mais ils s'entendent aisément sur les devoirs et sur les droits de la souve-

raineté. Tous conçoivent le gouvernement sous l'image d'un pouvoir unique, simple, providentiel et créateur*. »

Il y a une question que Tocqueville est ainsi conduit à se faire, et à laquelle il essaye de répondre : Si jamais le despotisme venait à s'établir chez les nations démocratiques, quels seraient ses caractères? — Quand on parle de despotisme, la pensée se reporte naturellement à ces empereurs romains qui ont fait trembler le monde sous la plus absolue et la plus terrible tyrannie qui fut jamais. Mais l'état du monde est bien changé. Si absolue qu'elle fût, la tyrannie des Césars était forcément limitée par plus d'une cause : l'immensité mt^me de l'empire, les diversités de races, de coutumes et de mœurs, les restes de municipalités, enfin l'imperfection des procédés administratifs et l'inégalité profonde des conditions faisaient que, si elle était violente, elle était restreinte; que si elle était sans mesure, elle ne pesait que sur quelques-uns et sur quelques points. Dans une société démocratique, remarque Tocqueville, le despotisme aurait, par la force même des choses, un autre caractère : « Il serait plus étendu et plus doux; il dégraderait les hommes f-ans les tourmenter... Je veux imaginer, ajoute-t-il, sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde. Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux, qui tournent sans

i. De la Dcmocratie en Amérique, t. II, 4'^part , cli. ii.

214 rORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leur âme... Au-dessus d'eux s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait àla puissance paternelle, si comme elle il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance. Il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre... C'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre arbitre, qu'il renferme l'action de la volonté dans un plus petit espace et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu'à l'usage de lui-même. L'égalité a préparé les hommes à toutes ces choses ; elle les a préparés à les souffrir, et souvent même à les regarder comme un bienfait...

c( J'ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, pourrait se combiner mieux qu'on ne l'imagine avec quelques-unes des formes r extérieures de la liberté, et qu'il ne lui serait pas impossible de s'établir à l'ombre même de la souveraineté du peuple K »

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