I. De la Démocratie en Amérique, t. II, 4*^ part., ch. vi
Ouel est le remède à ce mal? Comment conjurer ce péril dont leur tendance naturelle a ers la centralisation menace les sociétés modernos ? Le remède est dans la liberté, répond Tocqueville, et pas ailleurs. Elle seule peut enrayer le mouvement qui pousse les démocraties de ce côté.
Mais comment préserver la liberté? — L'appuyer sur le privilège, lui donner pour défense les prérogatives d'ime classe particulière, il n'y faut pas songer. Il n'< st au pouvoir de personne au monde de reconstiiu r aujourd'hui une aristocratie. Le souverain le plus absolu y échouerait: l'égalité est devenue la loi des sociétés nouvelles.
Reste de faire sortir la liberté dtr sein même de la démocratie. Que le gouvernement de la démocratie soit le meilleur, Tocqueville ne le prétend point. Faire participer le peuple au gouvernement, c'est chose embarrassante. Ce qui est plus difficile encore, et par où cependant il faudrait commencer, c'est de lui donner les lumières et l'expérience dont il aurait besoin. Les volontés de la démocratie sont mobiles, ses passions violentes, ses instincts grossiers. Elle développe dans l'homme un mauvais sentiment, l'envie; et Montesquieu s'est étrangement trompé quand il a cru que le peuple portait toujours ses suf-
■ frages sur le plus capable et le plus digne '. Les suffrages populaires vont trop souvent à la médiocrité qui les flatte, quand ils ne vont pas à la corruption qui les paye : l'exemple de l'Amérique est là pour le prouver. Mais enfin, puisque la démocratie est le seul gouvernement possible, quelles sont, dans une société démocratique, les conditions d'un gouvernement libre? Question qui revient à celle-ci : Puisque le caractère des sociétés démocratiques est d'exagérer le pouvoir souverain et d'amoindrir l'individu, quels sont les meilleurs moyens de contenir le pouvoir central dans des limites fixes, de protéger et de relever Tindépendance individuelle ? Tocqueville n'est point entré dans la recherche et l'examen détaillé de ces moyens : ce n'était point son objet. Mais il a émis là-dessus plus d'une idée originale ou ingénieuse que je voudrais noter brièvement.
En première ligne, parmi les conditions nécessaires d'un gouvernement démocratique, il met la décentralisation administrative et la hberté de la presse. Non pas qu'il se fasse illusion sur leurs inconvénients ; mais, avec son esprit supérieur et vraiment philosophique, il regarde la question par le grand côté, et par delà les difficultés de détail et les inconvénients partiels, il considère l'avantage général et le résultat définitif. — Ce qui le frappe, ce ne sont pas les effets administratifs de la décentralisation, ce sont ses effets politiques. En effet, re-