‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 22 sur 30 · De la Démocratie en Amérique, t. I, ch. vi · texte numérisé non relu

De la Démocratie en Amérique, t. I, ch. vi

moins à leur efficacité immédiate et directe; qu'il les considérait surtout comme des moyens de modifier lentement les idées et les habitudes d'une nation, et qu'à son avis le véritable remède aux défauts que porte en elle la démocratie, est dans les sentiments et les mœurs, et par-dessus tout dans le sentiment religieux. La religion pour lui est le fondement des mœurs et la condition nécessaire de la liberté. Je m'exprime mal en disant la religion ; je devrais dire une religion; car il fait cette juste remarque que « ce qui importe le plus à la société, ce n'est pas tant que tous les citoyens professent la vraie religion, mais qu'il professent tous une religion. » A mesure que les liens politiques se relâchent et que l'indépendance individuelle grandit, il faut que le lien moral et religieux se resserre. Mais pour que la religion garde son autorité, il importe qu'elle ne se mêle point à la politique. En s'engageant dans les querelles de partis, elle s'expose à porter le poids des hîdnes qu'ils suscitent. Les Américains l'ont compris; chez eux la complète séparation de l'Eglise et de l'Etat est une des causes qui assurent l'empire de la religion sur les âmes, et pour eux l'esprit libéral et l'esprit chrétien sont une môme chose.

Jetez au contraire les yeux sur la vieille Europe : combien le spectacle est différent! Là il semble, depuis un siècle, que le christianisme soit d'un côté, la liberté de l'autre ; que ce soient deux ennemis irréconciliables, et qu'on ne puisse aimer l'un qu'à

la condition de haïr l'autre. Les hommes religieux se défient de la liberté et la repoussent; les amis de la Uberté croient la servir en combattant la rehgion. N'est-ce pas là un triste spectacle et une effrayante disposition des âmes? S'il est vrai que les démocraties aient plus besoin que les autres sociétés du frein religieux, et que sans religion la liberté soit difficile, sinon impossible, quel mal n'ont pas fait, quel mal ne font pas tous les jours ceux qui s'apphquent à persuader au peuple, les uns que le christianisme est incompatible avec la Hberté; les autres que la liberté ne saurait se fonder que sur les ruines de l'Éghse?Cle spectacle, qui avait toujours étonné Tocqueville, remplissait son âme, vers la fin de sa vie, d'une profonde amertume. Que dirait-il aujourd'hui?...

Ce que j'admire le plus chez Tocqueville, c'est son inteUigence des vraies conditions de la liberté :" chose rare partout et en tout temps; chose rare surtout en France, parmi ceux-là même qui parlent le plus du progrès, de la civilisation moderne, du triomphe de la démocratie. Nous sommes des démocrates, nous sommes des révolutionnaires ; nous ne sommes pas des Hbéraux. Lisez nos journaux, ceuxlà qui se disent les plus avancés : ce n'est pas la liberté

qu'ils demandent, ou du moins s'ils la demandent, ce n'est que pour eux et leurs amis. La liberté pour tous, pour toutes les opinions, pour tous les drapeaux, ils ne semblent pas la comprendre. Ce qu'on ambitionne, à bien dire, c'est le pouvoir, et le pouvoir centralisé tel que nous l'ont fait l'ancien régime et l'empire. On ne l'ambitionne, sans nul doute, que pour hâter le progrès et constituer plus promptement la démocratie. Je le veux bien ; la centralisation peut être bonne à cela ; mais rien de tout cela n'est la liberté, et la liberté peut être absente de tout cela. Tocqueville, je l'ai dit, n'avait point d'enthousiasm.e pour la démocratie ; ce n'était pas pour lui un idéal, lui reconnaissant sa nécessité, en rendant hommage au principe de justice qui fait à la fois sa force et sa vraie grandeur, il j'edoutait ses passions et demandait qu'on la prémunît contre ses propres vices, croyant plus honnête et plus patriotique de l'avertir que de la flatter. Quant aux révolutions, il reconnaissait qu'il y en a de nécessaires, par conséquent de légitimes ; mais il maudissait l'esprit révolutionnaire ; il croyait que ces grandes convulsions mêlent toujours beaucoup de mal au bien qu'elles font; qu'elles troublent les idées, ébranlentla notion du droit, habituent les hommes au mépris de la loi et au triomphe immoral de la force, et en se répétant mènent toujours les sociétés ou à l'anarchie, ou au despotisme. Et ce qui l'effrayait, cet ami sincère et désintéressé de la liberté, c'était de voir que la France, en cessant d'être républicaine, est restée

révolutionnaire ; qu'elle a gardé la haine du privilège sans garder l'amour de la liberté ; indocile par tempérament et persistante seulement dans sa passion pour l'égalité. Ce qui l'effrayait encore, c'était de voir que le matérialisme, le goût des jouissances matérielles, qui est une des maladies des sociétés démocratiques, commence à nous gagner; que l'amour de la patrie et les sentiments généreux s'affaiblissent peu à peu en nous, sous l'influence de ce sensualisme honnête et plat qui entre chaque jour plus avant dans nos mœurs, « de cette passion du bien-être qui est comme la mère de la servitude. »

Il n'était pas de ceux qui croient que la liberté est une question de race; qu'il y a des peuples faits pour être hbres, et d'autres nés pour être esclaves. Cette théorie qui n'est pas neuve, mais qu'on a renouvelée et développée complaisamment de nos jours, il ne lui faisait pas l'honneur de la discuter sérieusement. Il avait trop foi dans la grandeur morale de l'homme; et sans contester les différences de tempérament et d'aptitude politique, il croyait que les gouvernements des peuples sont ce que les font leurs idées, leurs moeurs, leur éducation, leurs lois; et il pensait qu'en éclairant les hommes, en élevant leurs idées, en modifiant leurs mœurs par la pratique même de la Kberté, on peut les rendre dignes d'elle et capables d'en recueillir les bienfaits.

En face de cette démocratie moderne qui, en nivelant toutes les inégalités, semble à la fois agrandir

démesurément l'État et rapetisser infiniment l'individu, sa préoccupation unique a été d'écarter « cette nouvelle forme de la servitude. » Relever l'individu, sauver « la sainte indépendance de la pensée humaine, )) voilà ce qu'il veut, voilà à quoi il conjure ses contemporains de veiller. Car le despotisme de la foule ne lui plaît pas mieux que celui des Césars. « Quand je sens la main du pouvoir qui s'appesantit sur mon front, il m'importe peu de savoir qui m'opprime, et je ne suis pas mieux disposé à passer ma tête dans le joug, parce qu'un million de bras me le présentent. »

C'est en cela que Tocqueville, tout ami qu'il était de la liberté, ou plutôt par cela même qu'il était un ami passionné de la liberté, s'est séparé avec éclat des écoles démocratiques et socialistes de notre temps, qui ont généralement pour caractère commun de sacrifier l'individu à l'État. Son point de vue, à lui, est diamétralement opposé : à ses yeux, il n'y a « rien de plus misérable qu'une société démocratique sans liberté ; » et un de ses axiomes favoris est celui-ci : « Tout ce qui relève de nos jours l'idée de l'individu est sain. » Bien que les théories violentes du socialisme aient, depuis vingt ans, ouvert les yeux à beaucoup de gens sur les dangers de la démocratie telle qu'il la rêve, le système de la centralisation extrême trouve encore des défenseurs intrépides parmi les hommes qui ont mis la main aux affaires en 1848; il suffit de citer M. Dupont- ^Vhite : pour lui la centralisation est l'arche sainte, et

la prédominance politique de Paris (chose étrange ! ) est le seul contre-poids qu'il entende lui opposer. Grâce à Dieu, et heureusement pour la liberté à venir, les idées de Toc que ville ont gagné du terrain et en gagnent tous les jours davantage. L'école libérale qui le reconnaît pour son chef compte aujourd'hui des penseurs et des publicistes éminents : au premier rang, se place M. Ed. Laboulaye, l'homme de France depuis Tocqueville qui connaît le mieux les institutions américaines, c[ui en a le mieux saisi l'esprit, et qui continue le plus éloquemment dans sa chaire et dans ses écrits la tradition libérale de l'auteur de la Démocratie en Amérique.

Tocqueville n'est pas seulement un grand esprit, c'est une grande âme, l'âme d'un citoyen. On ne peut le lire sans se sentir pris de sympathie pour ce noble cœur et cette noble intelhgence; pour cet homme si sincère et si généreux, si épris de toutes les grandes choses, aimant son pays d'un amour si désintéressé, et dans ses dernières années si mélancoliquement préoccupé de ses destinées. C'est le charme de sa correspondance : je sais peu de livres aussi attachants, d'une lecture aussi fortifiante, et qui fassent plus penser.

On a souvent comparé Tocqueville à Montesquieu. Il lui ressemble par quelques côtés; mais quelle différence quant à la nature d'esprit et à l'âme ! Montesquieu est un philosophe spéculatif qui interroge l'histoire pour y découvrir les lois générales, les principes abstraits des divers gouverne-

ments qui ont régi les sociétés humaines. Tranquille sur le présent, peu préoccupé de l'avenir, il ne s'intéresse qu'au passé. Faisant de la science pure, et poussé seulement par une pensée de curiosité, il promène sur le monde et sur l'histoire un regard calme et froid. Je me figure voir un géologue, un naturaliste qui, au milieu de l'amas des faits particuliers, établit des classifications, coordonne les détails et s'applique à en dégager les grandes lois naturelles. C'est l'homme du fait, l'homme de l'expérience. Dominé même en cela par les tendances de son siècle, il cherche plutôt X esprit^ la raison des lois dans les circonstances extérieures de races et de climat, que dans les idées et les sentiments humains. — TocqueyiHe, qui le rappelle souvent par le génie de l'observation et la profondeur des vues, est un tout autre esprit et qui a de tout autres allures. Il n'embrasse pas du regard le monde et l'histoire : il concentre son attention sur un fait particulier, sur un phénomène social contemporain. Ce phénomène, il cherche les causes qui Font fait naître, la loi de son développement, les conditions de son progrès, les résultats de son expansion. Le présent seul est l'objet de son étude; et ce qui sollicite par-dessus tout son attention, ce qui attire sa pensée inquiète, c'est l'avenir que prépare aux sociétés modernes ce grand fait nouveau qui envahit, qui domine, qui maîtrise tout, la démocratie.

Montesquieu n'a pas compris la démocratie, et on ne saurait beaucoup s'en étonner; il n'avait

étudié cette forme de société que dans les livres. Il voyait les républiques anciennes à travers les mêmes illusions que Rousseau et Mably ; il ne comprenait pas que ces prétendues démocraties de l'antiquité n'ont été que d'étroites oligarchies fondées sur l'esclavage et exerçant sur le citoyen lui-même le plus dur despotisme. U y a loin de là à cette étude sur le vif qu'a faite Tocqueville sur la démocratie moderne; étude si fine et si ferme, aussi exempte de préjugés que d'illusions, et où les jugements du publiciste s'inspirent avant tout de l'idée du droit et du sentiment de la dignité humaine. Si Montesquieu me représente le naturaliste assis paisiblement au miUeu de ses collections froides et mortes, Tocqueville est pour moi le médecin qui suit avec anxiété les phases et les progrès d'une maladie endémique dont sont atteints ses contemporains. Car la société moderne traverse une crise douloureuse et grave^ agitée de convulsions terribles, et où la liberté individuelle et l'indépendance de la pensée peuvent, sinon périr (elles sont, grâce au ciel, immortelles), du moins être momentanément violentées et abaissées. L'âme en proie à de sombres pressentiments, Tocqueville observe les symptômes, décrit les progrès de la crise et tâche de découvrir le remède. De là l'intérêt de son livre; de là son accent profond et pathétique. Témoin inquiet de l'immense révolution qui s'accomplit dans le monde et qui fait sortir une société nouvelle des entrailles de la vieille société, il doit à l'émotion

que lui cause ce grand spectacle la gravité de ses pensées, la solennité un peu triste de son langage : il semble qu'il lui doive aussi quelque chose de cette sagacité merveilleuse, de cette sorte d'intuition qui lui fait percer l'obscurité de l'avenir. On dirait parfois un de ces voyants^ dont la parole se faisait entendre jadis à la veille des grandes commotions politiques, et qui, le front pâle et la voix émue, annonçaient la ruine des empires et l'avènement des temps nouveaux.

(Correspondance avec MmeSwetchine.)

Il est rare que la réputation des hommes célèbres gagne quelque chose à la publication de leurs écrits posthumes et de leur correspondance. Que peuvent ajouter au renom d'un écrivain des œuvres que luimême avait jugées indignes d'être données au public? L'histoire, la critique, surtout cette critique biographique et psychologique qui fleurit aujourd'hui, pourront faire leur profit de plus d'une révélation curieuse ou d'une indiscrétion piquante : rarement le grand homme, vu en déshabillé, gagnera dans notre estime ou notre admiration. Aux héros comme aux statues, il faut une certaine perspective. — Ceux-là seuls ne perdent pas trop à être vus de près, chez qui le talent a été associé à un grand cœur et soutenu par un beau caractère : car le caractère, qui est l'homme même, se révèle dans

les petites choses aussi bien que dans les grandes, dans les épreuves de la vie intime aussi bien que dans les difficultés de la vie publique; il s'y laisse apercevoir plus à découvert; il s'y montre parfois avec plus de relief; et quand on a affaire à une nature élevée et généreuse, on se prend insensiblement pour elle, dans ce commerce plus familier, d'une affection pleine de sympathie.

C'est ce que fait éprouver la lecture de la correspondance du P. Lacordaire avec Mme Swetchine, récemment publiée par leur ami commun M. de Falloux. Beaucoup de ceux qui s'intéressaient le plus à la mémoire du célèbre dominicain n'avaient pas été, à l'annonce de cette publication, sans quelque inquiétude sur son succès et son résultat. Le succès a été très- grand et le résultat très-favorable. La lecture de ce livre offre un singulier attrait. C'est une correspondance toute familière, écrite sans recherche, sans prétention d'aucune sorte, sans aucune arrière-pensée de pubUcité même lointaine. Son mérite est précisément dans sa sincérité absolue et sa familiarité souvent éloquente. L'âme de l'homme s'y montre à nu ; sa vie morale y est écrite jour par jour ; ses luttes, ses anxiétés, ses défaillances passagères, ses espérances et ses tristesses, ses élans d'enthousiasme et ses indignations secrètes, tout cela y est raconté simplement, naïvement, avec une candeur parfaite ; et ce spectacle d'une âme élevée, d'un grand caractère, d'un esprit vraiment Ubéral, aux prises avec les tristes réalités et les passions

humaines, en même temps qu'il a son étemel intérêt, porte avec lui des leçons que nous n'avons point le droit de dédaigner.

Lacordaire est certainement une des figures les plus originales et les plus attachantes de notre temps. Homme du siècle avant d'être homme dÉghse, et ayant gardé dans l'Eglise les légitimes aspirations du siècle, libéral quoique ultramontain, catholique démocrate et moine tolérant, ennemi de l'ancien régime et défenseur de la foi antique, il y a eu en lui des contrastes qui, à un certain moment, ont paru des nouveautés étonnantes, des singularités presque étranges. Il a allié des idées, des opinions, des tendances que nous étions trop habitués à croire inconcihables, et qui, à l'heure qu'il est, malheureusement semblent encore trop souvent vouées à un violent antagonisme. Ce sont ces contrastes qui lui font, parmi les hommes de noire temps, une physionomie et un rôle à part. Il n'a été ni un profond philosophe, ni un penseur original; il n'a jeté dans le monde aucune idée nouvelle ; mais s'il n'a pas été un novateur, un de ces génies puissants qui ouvrent des routes inexplorées, il a été un de ces hommes de parole et d'action qui répandent au loin les idées et qui remuent les esprits ; il a été une voix, il a été un apôtre; la voix !a mieux faite pour être écoutée, l'apôtre le mieux fait pour gagner les âmes ; car il était sorti du miheu de nous; sur bien des questions brûlantes il pensait comme nous ; et dans la chaire sacrée (singidarité nouvelle) il parlait la même lan-

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giie que nous, une langue que nous étions à la fois étonnés et charmés d'entendre.

On sait que Lacordaire ne s'était point destiné d'abord à l'état ecclésiastique. Son éducation avait été toute laïque : sorti du collège pour entrer à l'école de droit, il avait débuté au barreau avec succès. C'est alors, c'est au milieu de la vie des affaires et du monde qu'il fut soudainement frappé, comme il l'a dit, « par un coup de la grâce. « Il avait vingtdeux ans quand il entra au séminaire. Il y porta, et, chose plus difficile, sut y garder les idées libérales que lui avait données son éducation, et qui alors, en pleine Restauration, enflammaient toutes les jeunes têtes.

Ordonné prêtre eu 1827, il vivait ignoré de tous, s'ignorant lui-même, humble chanoine de couvent, puis aumônier de collège, quand tout à coup la révolution de 1830 le mit en rapport avec l'abbé de Lamennais. Jusque-là il n'avait eu nul goût pour les idées philosophiques de l'auteur de \ Indifférence \ encoi^e moins pour ses théories politiques. Mais un grand changement venait de s'accomplir chez M. de Lamennais : éclairé, ce semble, par le coup de foudre de la révolution de Juillet, il venait de faire cette éclatante et brusque volte-face qui, du camp de l'absolutisme, le fit passer sans transition dans le camp de la liberté. Le monde n'avait pas voulu .aller à M. de Lamennais, M. de Lamennais était allé au monde : en quoi, à mon avis, il avait fait preuve d'une haute intelligence. Il avait compris que les

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sociétés modernes appartiennent décidément à la liberté; qu'un courant irrésistible porte de ce côté, et qu'il y aurait folie à essayer de le remonter. Il avait vu que s'obstiner à mettre le catholicisme sous la tutelle des gouvernements absolus, c'était le compromettre dans une solidarité dangereuse. Il venait de fonder V Avenir, et il y soutenait cette double thèse : que le christianisme, loin d'être l'ennemi de la liberté, est au contraire son allié naturel, et doit aider à l'affranchissement des peuples ; et en second lieu, que l'Éghse, pour recouvrer sa force et reconquérir son autorité, doit avant tout reconquérir son indépendance en se séparant de l'État.

Il y avait sans nul doute beaucoup d'illusion et quelque naïveté à croire que l'Éghse romaine, abdiquant en un jour ses vieilles traditions, ahait proclamer tout à coup toutes les libertés qu^elle avait jusque-là proscrites, s'allier aux peuples pour faire la guerre aux rois, et rompre brusquement tous les liens qui, chez les nations cathohques, unissent depuis des siècles la société religieuse à la société civile. La soudaine et violente séparation de l'Église et de l'Etat, c'était là l'utopie, ou au moins l'entreprise prématurée et trop impatiente. L'idée juste et féconde, c'était la nécessité d'affranchir l'Église de toute union, de toute solidarité avec les gouvernements d'ancien régime, et de la réconciher avec la société nouvelle en la réconciliant avec la liberté.

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Cette idée, qui depuis plusieurs années déjà était la sienne, et dans laquelle il se rencontrait si inopinément avec le fondateur de YAvem7\ Lacordaire se consacra à la répandre. Il y a dévoué, il y a usé sa vie. Il lui a été plus fidèle que celui-là même qui en avait arboré le drapeau avec tant de bruit et d'éclat. Lorsque VAve7îi7' eut été condamné, M. de Lamennais, après avoir en frémissant fait un semblant de soumission, rompit, comme on le sait, avec la papauté ; puis bientôt, déchirant sa robe de prêtre et brûlant ce qu'il avait adoré, on le vit renier le christianisme môme et s^emporter aux dernières extrémités de la démagogie. Lacordaire en s'inclinant devant la sentence de Rome, fut à la fois plus sage et plus digne. Son cœur saigna de se séparer de celui qui avait été son maître et son ami. Mais, il faut le dire à son honneur, il demeura fidèle aux sentiments d'affection que lui avait inspirés M. de Lamennais : toute sa vie il lui conserva un souvenir mêlé de tendresse et d'amertume ; dans sa correspondance, il ne parle de lui qu'avec « douleur et respect ; » il l'appelle toujours « ce pauvre M. de Lamennais; » il craint de l'avoir jugé avec trop de sévérité, et dans son cœur il cherche à l'excuser sur une mauvaise éducation et sur une roideur native d'esprit et de caractère dont il n'a jamais su se défaire. Chose plus difficile peut-être et plus rare : en se séparant de M. de Lamennais, en rejetant ce que Rome avait condamné comme excessif et dangereux dans ses doctrines, Lacordaire sut garder ce qui s'y trouvait

de vrai et de bon. Il resta fidèle à ces deux grandes causes qu'il avait embrassées et ne devait jamais séparer, la foi et la liberté ; il continua de les unir dans le même amour et le même dévouement. En cela bien différent des dissidents vulgaires qui, rentrés dans l'orthodoxie, s'efforcent ordinairement de se faire pardonner leurs erreurs par des exagérations en sens contraire, et de racheter leur passé à force d'intolérance, il demeura, après sa soumission, aussi libéral qu'il l'était auparavant. Pour l'avoir été un jour avec quelque excès, il ne se crut pas interdit de l'être encore avec mesure. Il l'a été toute sa vie : il est mort, selon son expression, « libéral impénitent. » En entrant au séminaire, il écrivait à un de ses amis : « Je ne veux pas perdre en devenant chrétien ces idées d'ordre, de justice, de liberté forte et légitime qui ont été mes premières conquêtes. Le

christianisme n'est pas une loi d'esclavage »

Voici ce qu'il écrivait trente ans après : a Quand je jette les yeux sur l'histoire de ces dix-huit derniers siècles, je suis frappé d'une chose que je veux vous dire, c'est que partout où le despotisme civil a fermement prévalu, le christianisme véritable, c'est-àdire cathoUque, s'est peu à peu éteint On dira

que la liberté de la foi peut exister sans la liberté civile et politique? quelques jours peut-être; mais longtemps? y en a-t-il des exemples? La servitude civile et poUtique ronge les âmes; elle les affaiblit jusque dans l'ordre rehgieux; elle donne le vertige de l'idolâtrie à Bossuet lui-même. » Peu d'hommes

sont capables de cette fermeté dans les convictions, et de cette mesure qui sait se tenir à égale distance des e^xtrêmes, à égale distance de l'indépendance absolue qui se révolte et de la soumission absolue qui abdique.

La fermeté alliée à beaucoup de loyauté et de candeur, c'est le grand côté du caractère de Lacordaire que la nouvelle correspondance met en relief. A chaque page se révèle, dans les épanchements de l'amitié, cette nature simple et droite, ardente, fîère, passionnée, avide de combats et de dévouement, pleine de feu et volontairement asservie au devoir, mélange aimable et touchant d'indépendance native et de docilité chrétienne. Brusquement- arrêté au début de la vie, obligé de s'ouvrir une route nouvelle à travers mille écueils, il surmonte peu à peu tous les obstacles, à force de persévérance et de prudence. Il a à lutter contre le dehors et contre le dedans, contre les autres et contre lui-même; à désarmer les défiances qui le poursuivent, et à comprimer les bouillonnements de sa propre nature. C'est alors qu'il rencontre Mme Swetchine, femme d'un esprit éminent, plus remarquable encore par le caractère que par l'esprit. Elle devient son conseil, son soutien. Pendant près de vingt-cinq ans, c'est à son amitié qu'il confie ses pensées les plus intimes, ses sentiments les plus secrets. Elle console, elle encourage, elle excite ou calme tour à tour cette âme ardente et agitée, cette nature aimante, mais concentrée, et, comme il le dit lui-même, un peu sauvage.

c( J'aime profondément, lui écrit-il, et néanmoins il est Yrai qu'il y a en moi quelque chose que je ne puis nommer, et qui cause de la peine à ceux que j'aime. Ce n'est pas de Fâpreté, je suis doux; ce n'est pas de la froideur, je suis passionné : c'est quelque chose d'entier, qui est trop oui ou trop non, une certaine difficulté de découvrir ce dont le cœur d'un ami a besoin, une habitude du silence qui me suit quelquefois sans que je m'en doute. Combien j'ai de la peine à parler!... Ayez donc un peu compassion de ma nature sauvage. » Il se peint si bien lui-même qu'il faut lui laisser la parole : a Avec tout ce qu'il y avait en moi de faux, d'incomplet, d'outré, de mauvais et même de bon, il y avait de quoi perdre dix mille hommes : la bonté divine me sauve, je ne sais pourquoi. J'ai trente-quatre ans, et il est vrai de dire que mon éducation n'est achevée sous aucun rapport. Je sens une foule de pensées qui attendent de nouvelles lumières, semblables à ces ouvrages interrompus qui offrent aux yeux des ruines trompeuses. Né dans un siècle troublé jusqu'au fond par l'erreur, j'avais reçu de Dieu une grâce abondante dont j'ai ressenti dès l'enfance des mouvements ineffables ; mais le siècle prévalut contre ce don d'en haut, et toutes ses illusions me devinrent personnelles à un degré que je ne puis dire, comme si la nature, jalouse de la grâce, avait voulu la surpasser. Quand la grâce vainquit contre toute apparence, il y a douze ans, elle me jeta au séminaire sans avoir pris le temps de me désabuser de

mille fausses notions, de mille sentiments sans rapport avec le christianisme, et je me trouvai tout ensemble vivant du siècle et vivant de la foi, homme de deux mondes avec le même enthousiasme pour l'un et pour l'autre, mélange incompréhensible d'une nature aussi forte que la grâce et d'une grâce aussi forte que la nature. »

Un esprit ainsi trempé pourra faire des fautes, il ne s'abaissera jamais. Sur cette âme fière, les considérations basses ou mesquines n'ont point de prise. Nul calcul égoïste, nulle ambition que celle du bien qu'il faut faire ; nulle préoccupation personnelle, que celle de sa dignité à maintenir et de sa conscience à sauver. Mais sur ce point il est intraitable. Lisez par exemple cette belle lettre qu'il écrit à son amie après une rupture avec l'archevêque de Paris : «Pensezvous que si j'étais ambitieux, je ne sache pas depuis longtemps ce que j'aurais à faire? Eh, mon T)ieu! je n'aurais que deux mots à dire. Mais je ne les dirai jamais. Je renonce en ce moment à mes amis, à ma patrie, à ma vocation même, à mes goûts, à mes souvenirs, pourquoi? Pour sauver ma conscience, pour ne pas me rendre à des idées que je crois funestes... Que je me fusse conformé aux idées de M. l'Archevêque, et j'aurais pu, je le sais, parvenir à tout ; au lieu de cela, je serai abreuvé de dégoûts, à moitié banni, incertain de ma vie et de ma réputation jusqu'au tombeau. Entre ces deux alternatives vous aimiez mieux la première ; vous espériez qu'avec le temps et les événements, je donnerais assez de

gages pour obtenir confiance : avec un autre caractère que le mien, cela eût été possible en effet. Mais étant ce que je suis, il vaut mieux me poser seul à la face de tous, recevant au corps les flèches de la haine, vivant et mourant comme je pourrai. Ce sort me plait, parce qu'il est de mon devoir de l'accepter, et aussi parce qu'il m'est impossible de ne pas préférer, voluptueusement parlant, la sincérité à tout. Ma force est dans le vrai aussi bien que mon devoir, aussi bien que mon orgueil et mon plaisir. M. l'Archevêque a cru me dominer par le besoin que j'avais de lui et par le côté docile de mon être ; il aurait fallu pour cela me respecter davantage et connaître davantage le prix des hommes. »

« Je suis soldat ou curé de campagne avec la même facilité,)) dit-il dansia même lettre; et ailleurs: «La prédication ou la solitude vont seules à ma vocation. )> 11 avait raison. Son esprit « hardi, aventureux, quelquefois bizarre, » était mal fait pour la vie du monde, ses ménagements, ses transactions, ses accommodements obligés. Il lui fallait ou la solitude ou le combat. Mais le combat lui plaisait mieux : il était né soldat ; son arme était la parole ; il aimait à s'en servir ; l'éloquence l'enthousiasmait. « 0 parole de Dieu, s'écrie-t-il quelque part, où êtes-vous? Est-ce que nous ne vous entendrons plus? Quand j'entends passer son ombre comme un éclair, je suis tout saisi. )) Mais il ne comprend l'éloquence que devant la foule. 11 veut à l'orateur un de ces grands auditoires que la parole humaine soulève, comme le

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vent fait les flots de la mer. « Je viens de voir la cathédrale de Sienne qui est magnifique, surtout une chambre attenante où la vie d'^neasPiccolomini, depuis Pie II, a été peinte par Raphaël, et la chaire qui est un marbre octogone, élevé sur des colonnes avec des bas-reliefs d'une grande beauté et une ampleur tout à fait superbe. Je l'ai transportée par la pensée à Notre-Dame. Ces choses-là ne sont pas indifférentes à l'éloquence, il s'en faut. J'ai appris en chemin un mot de Cicéron qui m'a fait plaisir : Non estmagnus orator sine niultitudine audiente. »

C'est cet instinct du soldat' qui lui suggéra la pensée imprévue et assez extraordinaire de ressusciter en France l'ordre des Frères prêcheurs, et de faire apparaître dans la chaire étonnée de Notre-Dame de Paris le froc blanc de Saint-Dominique. Lui seul peut-être pouvait oser une chose aussi hardie ; lui seul certainement pouvait y réussir. Et les raisons qui l'ont fait réussir sont bien simples : c'est qu'en prenant la robe du moine, on savait bien que Lacordaire n'avait pris ni les idées, ni les préjugés, ni les passions que cette robe avait pu couvrir autrefois; c'est qu'on savait qu'en devenant dominicain, il n'avait point cessé d'être un libéral, l'homme de son temps, l'homme de son pays. Et en effets Lacordaire ne changea ni de principes, ni de langage, ni d'allure. Ce froc qui étonnait nos yeux était pour lui un symbole, non de servitude, mais de Hberté : religieux, il ne relevait plus que de sa règle et de Rome. 11 était moine comme il était ultramontain, par

amour de l'indépendance; moine pour échapper aux petites tyrannies ecclésiastiques, ultramontain pour échapper au despotisme des pouvoirs temporels. Sur ce dernier point, pour le dire en passant, on s'est souvent mépris. Il y a deux sortes d'ultramontanisme : Fun qui ne fait qae transporter à Rome un absolutisme auquel on prétend asservir Ip temporel aussi bien que le spirituel ; l'autre qui ne voit dans Rome que le centre du gouvernement religieux de la catholicité, et qui, en dehors de cette autorité, souveraine seulement en matière de dogme et de discipline, reconnaît et respecte les libertés civiles et politiques de chaque société. C'est dans ce dernier sens que Lacordaire était ultramontain ; c'est dans cette pensée seulement et dans ces limites qu'il a combattu le vieux gallicanisme. Ce qu'il détestait dans le gallicanisme, ce n'était ni le culte des traditions locales des églises particuUères, ni surtout l'incontestable indépendance qui appartient au pouvoir temporel dans la sphère de son action ; c'était l'oppression que le pouvoir temporel avait parfois exercée sur les consciences ou sur l'ÉgUse ; c'était l'immixtion quelquefois violente, toujours odieuse des gouvernements dans les choses de la religion et dans le domaine inviolable de la pensée.

Yoilà comment il pouvait dire, en montrant sa robe de moine : ce Je suis une liberté. » Il était la liberté religieuse en effet ; hberté qui porte tous les costumes et qui ne réclame que le droit de prier Dieu comme elle l'entend. C'était là sa force, il le sentait.

Aussi avec quelle noble fierté repousse- t-il le conseil pusillanime qu'on lui donne de quitter sa robe de dominicain, pour remonter dans la chaire de Notre- Dame : « J'ai porté cet habit, écrit-il, dans les chaires de Paris, de Bordeaux, de Nancy; j'ai traversé la France six fois sons ce costume; je lui ai obtenu partout le respect ; je l'ai gardé malgré les poursuites officielles du ministère; c'est un fait acquis. Et à qui le sacrifierais-je aujourd'hui! Aux clameurs de la presse irréhgieuse? Aux craintes du gouvernement? Aux esprits irrités contre nous par trois mois d'une guerre implacable ? J'irais donner dans Notre- Dame à nos ennemis, le spectacle d'un religieux qui a peur après avoir affiché le courage, qui se cache après s'être montré, qui demande grâce et merci en considération de son déguisement volontaire? Cela n'est pas possible. Plus la situation est grande, plus les catholiques attendent de ma parole une éclatante consolation, moins je dois leur préparer une si douloureuse surprise... 11 vaut mieux cent fois se taire que de trahir leurs espérances. La religion n'a pas besoin de triomphes ; elle peut se passer de ma parole à Notre-Dame ; Dieu est là pom^ la soutenir et l'honorer dans l'oppression; mais elle a besoin que ses enfants ne l'humilient pas eux-mêmes et ne déshonorent pas ses épreuves. Tout ce qui lui vient de ses ennemis est bon pour elle ; la honte qui lui vient des siens est la seule chose qui soit capable de lui inspirer du découragement... M. l'Archevêque sait bien que nul ne m'insultera dans la chaire de Notre-

Dame, il sait bien qu'un immense auditoire me couvrira contre tout désir isolé et honteux ; il sait que je ne donnerai pas le temps à tout ce monde de se reconnaître, et qu'à ma troisième phrase je me serai fait dans leur cœur un asile sacré. On ne peut rien contre l'entraînement populaire. La curiosité seule tiendra la haine immobile, et l'audace même touchera ceux qui ne voudraient pas être touchés ; la France a un instinct de l'honneur qui la charme partout où elle en trouve T ombre. Si quelque chose pouvait m'anéantir à Notre-Dame, ce serait d'y paraître avec un costume emprunté... Et enfin, après tous les autres, je puis bien aussi m'occuper de la question en ce qui m'est personnel. Le caractère est ce qu'il faut toujours sauver avant tout, car c'est le caractère qui fait la puissance morale de l'homme... Sachons mettre le devoir et la dignité avant tout...» Il avait raison. L'événement justifia sa noble hardiesse, et montra qu'il n'avait trop présumé ni de son autorité personnelle, ni du bon esprit de la jeunesse qui se pressait au pied de sa chaire.

Un triste et curieux spectacle auquel nous fait assister la Correspondance nouvellement pubhée, est celui des luttes sourdes, obstinées, implacables, que Lacordaire eut à soutenir contre le parti catholique absolutiste, contre ces ultramontains qui travaillent à détruire le galhcanisme, non pas comme lui au profit de la liberté rehgieuse, mais au profit de l'intolérance. Ce parti, il le trouva toute sa vie sur son chemin; et toute sa vie entravé, dénoncé, calomnié

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par lui, il le combattit avec la conviction que c'était de nos jours le plus dangereux ennemi du catholicisme. Partout dans ses lettres éclate son aversion, sa colère contre « cette détestable faction, » comme il l'appelle; contre ces docteurs sans patente, ces théologiens d'aventure qui, du haut d'un journal, dogmatisent, réprimandent, prononcent des sentences d'excommunication, mettent à l'index livres et auteurs, et imposent à tout un clergé le despotisme insolent de leur intolérance pharisaïque. Ce qui l'irrite surtout, c'est la haine jalouse dont ils poursuivent les hommes de talent qui essayent de se soustraire à leur domination, a Le mouvement du vrai chrétien, dit-il, est de chercher la vérité et non Terreur dans une doctrine, et de faire tous ses efforts pour l'y trouver. Celui qui fait bon marché de la pensée d'un homme, d'un homme sincère, d'un homme qui a fait à Dieu des sacrifices visibles, celuilà est un pharisien, la seule race d'hommes qui ait été maudite par Jésus-Christ. Celui qui dit d'un homme travaillant, à ce qu'il croit, pour la gloire de Dieu : Qu'importe un homme? Est-ce que Dieu abesoin des gens d'esprit? celui-là est un pharisien : « Il enlève la clef de la science, dit Jésus-Christ; il n'entre pas, et empêche les autres d'entrer. » — « Je veux mourir, chère amie, avec la gloire intérieure de n'avoir jamais mis un grain de sable sur la route d'aucun homme dévoué à l'Éghse. J'aurais sauvé M. de Lamennais s'il avait pu l'être, et encore aujourd'hui, peut-être, je suis destiné à être son meil-

leur avocat devant les temps futurs. Si j'ai repoussé constamment M***, c'est parce qu'il a été et qu'il est le persécuteur à outrance de tous les hommes de mérite que j'ai connus. Je me sens porté à un pardon presque envers tout, excepté envers ce crime, et je ne crois pas qu'on puisse, en conscience, approcher plus près du crime contre le Saint-Esprit, que l'Évangile déclare irrémissible en ce monde et en l'autre. Ma colère contre vous est de voir vos entrailles muettes à l'encontre de semblables méfaits. Il vous manque, chère amie, la sainte colère. Dieu n'a pas dit : la sainte haine (cela était impossible), mais la sainte, l'adorable colère du juste contre l'envie persécutrice et tous les bas endroits du cœur humain. » — Et ailleurs, il s'écrie : ce Je veux bien être aux pieds des apôtres, mais non à ceux d'une bande d'esprits moqueurs qui appellent tout au tribunal de leur talent satirique. »

Ce « détestable » parti qui le harcelait en France et semait en tous lieux sous ses pas les défiances, les embûches, les difficultés, il le retrouvait à Rome aussi aveugle, aussi opiniâtre dans ses haines, et aussi funeste. Là aussi le môme esprit lui suscite les mêmes obstacles : on se défie de lui, on s'inquiète de ses ardeurs, de ses enthousiasmes, surtout de son incorrigible hbéralisme. On voit de mauvais œil ce qu'on appelle « le parti des jeunes gens, » parti dont il est le chef en France. — « Voyez-vous, disait en 1841 le vieux cardinal Lambruschini, le P. Lacordaire et l'abbé de Lamennais, c'est tout un. »

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Quand Pie IX monta sur le trône, Lacordaire qui applaudit aux intentions libérales du nouveau pontife, ne se fait point illusion sur l'issue probable de ses généreuses tentatives de réforme. Il voit les difficultés et les dangers de la situation avec une admirable sagacité. Une réforme e§t nécessaire, et elle est presque impraticable. La papauté est pressée entre deux puissances également redoutables, le despotisme qui donne à l'Église « une protection chargée (T avanies ; » et le radicalisme qui menace d'abuser des concessions qu'on lui fait. « 11 faudrait, dans une si cruelle phase, un homme plus énergique que Sixte-Quint, capable de tout perdre pour tout sauver. Mais la terre possède-t-elle de tels hommes aujourd'hui, et est-elle mûre pour les porter? Ne faut-il pas de grandes ruines avant de grandes résurrections ? 11 me vient en pensée que peut-être Pie IX est destiné à être le Louis XYl de la papauté, et c'est déjà un bien illustre oflice. »

« Pauvre pape ! il aura bien de la peine ! Le travail du parti autrichien et absolutiste contre lui est inouï. Yous n'aurez peut-être pas vu un libelle contre Pie IX, où on le représente à chaque page plus ou moins ouvertement comme un autre Clément XIV.

Il est impossible d'être plus noir et plus méchant

On écrit de Rome contre Pie IX jusqu'à Vorappe; on sème partout la défiance, la crainte, les plus tristes prévisions. Et de quoi s'agit-il? D'un pape très-doux, très-modéré, qui veut détruire dans ses Etats des abus connus de tout le monde, et s'alTran-

chir de la tutelle intéressée d'un pays mêlé à toutes les trames les plus immorales de l'FAirope moderne. Sans doute il y a du péril à réformer en présence d'une faction révolutionnaire aussi ardente que celle des États romains et de l'Italie ; mais le péril est jdiis grand encore de ne pas réformer^ et les honnêtes gens, pour ne pas dire les chrétiens, doivent tout leur concours au souverain qui entreprend cette grande tûche. »

Revenant ailleurs sur ces hommes qui regardent la société moderne comme une chimère monstrueuse, qui voulaient ramener l'Europe sous le pouvoir absolu, et qui ont pris à Rome une position ouvertement ou secrètement hostile à tous les projets de Pie IX, il ajoute : « Yoilà dix ans passés que j'étudie de tels hommes. Je les ai étudiés en France, à Rome, partout où j'ai habité assez de temps pour saisir leur marche et leiu^ physionomie. Les derniers scrupules qui me restaient à leur égard se sont évanouis dans les quinze jours que je viens de passer en Italie. Quelle que soit la régularité des individus je ne puis accepter pour moi, bien moins encore pour l'Éghse, la solidarité de leurs pensées, et j'estime funeste pour l'avenir de la chrétienté tout ce qui tendrait à mettre leur cause sur la même ligne que la cause de l'Eglise universelle... » Et après la prise de Rome, il écrit : «Yoilà où nous ont amenés ceux qui ont refusé leur concours à Pie IX pour les réformes que toute l'Europe réclamait. Pie JX était le salut de Rome ; on l'a méconnu, on l'a

laissé vaincre par la démagogie ; et maintenant la démagogie vaincue laisse voir derrière elle des difficultés que l'avenir ne diminuera certainement pas. »

La vie de Lacordaire, inspirée par une seule pensée, a été tout entière dirigée vers un seul but, la religion restaurée par la liberté. A travers bien des difficultés et des épreuves, il a servi cette grande cause avec un courage indomptable, une infatigable ardeur, un dévouement sans bornes. C'a été son honneur; mais je l'ai déjà dit et il faut le répéter, c'a été aussi sa force. C'est par là qu'il s'est trouvé en sympathie avec la génération contemporaine, et qu'il a influé sur les esprits. Non pas qu'il ne fût doué d'un rare, d'un puissant talent ; mais le talent, à lui seul, n'agit pas si profondément sur les hommes ; il les séduit un instant, il ne leur imprime pas une impulsion durable : c'est par leurs sentiments et leurs passions qu'on a prise sur eux, bien plus que par l'idée pure ou l'imagination. Lacordaire était de son temps et de son pays ; il les comprenait et il les aimait : là fut le principal secret de son succès. On n'exerce sur les hommes une action puissante par la parole qu'à cette condition de les comprendre et de les aimer. Si vous ne les comprenez pas, vous ne serez pas compris d'eux ; si vous ne les aimez pas, vous ne serez pas suivi. Vous pourrez avec des paradoxes hautains, comme .Joseph de Maistre , étonner le monde et réveiller un instant l'attention ; vous pour-

rez avec un système ingénieux et hardi, comme M. de Lamennais, secouer pour un jour l'indifférence de vos contemporains ; mais vous ne laisserez pas de trace, et tout votre génie se sera dissipé en pure perte. L'éloquence de Lacordaire n'a remué les âmes, elle n'y a déposé des germes féconds que parce qu'elle s'inspirait des nobles sentiments, des passions généreuses qui échauffaient la génération à laquelle il parlait.

Je sais bien qu'il apportait dans la chaire un langage brillant, imagé, qui charmait la jeunesse par sa nouveauté et par son éclat. Je sais qu'il y apportait aussi une méthode philosophique, des idées générales, des considérations historiques qu'on n'était pas habitué d'y rencontrer avant lui : par là on peut dire qu'il a rajeuni, renouvelé l'apologétique chrétienne, et lui a rendu une popularité depuis longtemps perdue. Mais sans méconnaître ce qu'il y a là de vrai, je crois pouvoir maintenir mon observation : par où il étonnait et charmait le plus ses auditeurs, par où il prenait sur eux le plus d'empire et les attirait plus fortement à soi, c'est par le souffle libéral qui animait tous ses discours ; c'est par la manière large et élevée dont il considérait l'histoire de l'humanité et jugeait les adversaires même de l'Église ; c'est en un mot par cet esprit tout moderne d'impartialité, de tolérance et de liberté qu'il savait associer à l'esprit de l'Évangile, les regardant tous deux comme inséparables et presque comme identiques. C'est par là, bien plus que

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par les formes du style, qu'il a été yraimerit novateur, novateur puissant et hardi; c'est par là qu'il a réellement rajeuni ou plutôt transformé l'éloquence de la chaire, qu'il a frappé et entraîné les esprits.

On peut dire de lui qu'il était né orateur ; car, en dépit du dicton, on naît orateur comme on naît poëte. Nul plus que lui n'eut ces dons puissants qui font le génie oratoire, la passion et la flamme, l'inspiration soudaine, l'élan de la pensée, le cri de Tâme ; et il n'est aucun de ceux qui l'ont entendu qui ne se souvienne d'avoir ressenti, à de certains gestes, à de certains accents partis du cœur, cette émotion, cette secousse électrique qui ébranle les foules et qui est le signe de la grande éloquence. Assurément on peut adresser aux discours de Lacordaire bien des critiques ; rien de plus facile que d'y relever des inégalités et des incorrections, des exubérances et des étrangetés. Il y a eu de plus savants théologiens, des logiciens plus sévères, des écrivains plus purs, j'ajouterai même de plus grands sermonnaires. Il n'y a pas eu de nos jours, dans la chaire chrétienne, d'aussi puissant orateur.

11 l'était véritablement au sens antique, qui est le vrai; c'est-à-dire l'homme de la parole improvisée, passionnée, véhémente. Il avait au phis haut degré cette qualité qui, pour les anciens, était la première de toutes, et qu'ils appelaient Yaction. Au moyen âge, il eût été un Pierre l'Ermite, un saint Bernard,

entraînant les peuples sur ses pas à la délivrance du Saint-Sépulcre. Si je cherche de nos jours à qui le comparer, je ne trouve qu'au barreau un homme qui lui ressemble : il est de la même famille que M. Berryer; comme lui se fiant volontiers aux heureux hasards de l'inspiration ; comme lui plus puissant par la passion et les coups soudains de l'éloquence que par la force de la dialectique et la fermeté soutenue de la diction; comme lui enfin, iJ fallait l'entendre plutôt que le Hre ; et sa parole écrite semble, auprès de ce qu'elle était sur ses lèvres, un peu décolorée. Aussi, comme tous les improvisateurs, laissera-t-il un souvenir inférieur à lui-même.

Pourtant son nom mérite de vivre, et je crois qu'il vivra. Il vivra, moins par ses écrits que par ce qui a été en grande partie son œuvre, je veux dire cette école catholique libérale dont il a été, au sein du clergé de France, le fondateur et pendant trente ans le chef. Cette école, il est vrai, n'est guère plus en faveur aujourd'hui que de son vivant; elle est plus forte par le talent et le caractère que par le nombre ; elle est toujours ardemment combattue, obstinément calomniée par les absolutistes incorrigibles et par ces hommes qui, disait-il, c( après avoir demandé la liberté four tous^ ont arboré le drapeau de l'inquisition et de PhiUppe II, deshonoré l'Église, et salué César d'une acclamation qui aurait excité le mépris de Tibère. » On aime à espérer pourtant qu'elle triomphera, on aime à croire que l'avenir

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est à elle. Mais dut-elle succomber, ce sera la gloire de Lacordaire de l'avoir guidée de ses conseils, animée de son exemple, inspirée de ses vues élevées. L'homme qui a fait cela mérite que son nom ne soit pas oublié.

[Histoire des États-Unis.)

M. Laboiilaye vient d'achever son Histoire des États-Unis^ commencée il y a plus de dix ans. Des circonstances assm^ément bien indépendantes de l'auteur, et qu'on ne saurait lui reprocher, expliquent ce long retard. C'est au lendemain de la révolution de 1848 que, dans une pensée toute patriotique, M. Laboulaye avait songé à prendre pour objet de ses études l'histoire de l'Amérique. Il venait d'être nommé à la chaire de Législation comparée, au Collège de France. La situation pohtique était grave ; le pays traversait une grande crise : il s'agissait de lui donner une nouvelle constitution, et les plus difficiles problèmes allaient être posés. Ému, comme tous les bons citoyens, des périls que cou-

\. Bibliothèque Charpentier^ 3 vol.

rait la France, soudainement jetée dans la carrière des aventures; effrayé de Tignorance et de Fétourderie de ceux aux mains de qui la fortune avait remis ses destinées et qui, avec les meilleures intentions du monde, la menaient aux abîmes, il se dit que son devoir, puisqu'on lui donnait la parole, était d'en user pour éclairer l'esprit public dans la mesure de ses forces, sur des questions où se jouait l'avenir de la société, et où chefs et soldats semblaient aussi inexpérimentés les uns que les autres. Sa pensée se porta naturellement sur l'Amérique du Nord. Là, depuis plus de soixante ans, vivait une grande république, protégée à son berceau par la France, et dont la prospérité et la grandeur faisaient l'admiration du monde. Devenue république elle-même depuis la veille, sans trop s'en être doutée, la France ne devait-elle pas chercher naturellement de ce côté des enseignements et un modèle? Non-seulement les Etats-Unis étaient un gouvernement républicain, mais c'était une société démocratique comme la nôtre ; ils avaient subi les mêmes épreuves que nous et en avaient triomphé ; ils avaient rencontré devant eux les mêmes problèmes, et les avaient habilement et heureusement résolus. Tout conseillait d'aller interroger leur histoire et prendre conseil de leur expérience.

C'est ce que fit M. Laboulaye. Mais que peut la voix d'un homme dans la tempête? De quel poids sont les conseils de la sagesse dans le conflit des passions et le choc des partis? Bientôt la répubhque

fut emportée, l'empire lui succéda. Le courage manqua au jeune professeur pour continuer dans sa chaire l'étude d'un sujet qui n'avait plus guère d'opportunité. Son premier volume était écrit cependant; il le publia à tout hasard, sans compter sur beaucoup de succès, et il est trop vrai qu'il ne rencontra pas l'attention dont il était digne.

Aujourd'hui une sorte de réveil s'est fait, grâce à Dieu, dans les esprits : un souffle de liberté semble avoir passé sur la société, et les grandes questions de la science poUtique paraissent, depuis quelques années, reprendre pour elle un certain intérêt. M. Laboulaye a cru l'heure propice, et il est revenu à ses études sur l'histoire des États-Unis. Cette fois, si les temps étaient meilleurs pour la France, ils étaient devenus singuUèrement critiques pour les Américains : une guerre terrible ensanglantait et menaçait de déchirer l'Union. Bien des gens en Europe prédisaient, avec une joie mal dissimulée, la chute de cette grande répubUque dont la prospérité importune les troublait de loin dans leur adoration de la force et leur culte du despotisme. Il fallait une foi robuste dans la liberté pour ne point douter à ce moment de son avenir dans le Nouveau-Monde. M. Laboulaye ne fut point ébranlé dans ses convictions ; il crut au triomphe du droit et de la justice, et l'événement lui a donné raison. La constitution des Etats-Unis est sortie victorieuse de cette épreuve redoutable ; elle a déjoué les sinistres prédictions de ses détracteurs; elle a échappé à la dictature qu'en-

M. KDOUARD LABOULAYE. 2G1

fantent d'ordinaire les guerres civiles, comme elle avait autrefois échappé à l'anarchie qui est trop souvent la conséquence des révolutions. Plus que jamais donc elle mérite d'être admirée et étudiée. Des livres célèbres l'ont fait connaître au point de vue théorique et spéculatif; il restait à l'étudier au point de vue historique, dans ses origines et dans les circonstances qui ont précédé sa naissance, dans le travail de sa formation et dans les discussions qui l'ont accompagnée, dans les périls auxquels elle a eu à obvier et dans les amendements qu'elle a du subir. Cette histoire, M. Laboulaye l'a écrite avec une science profonde, et l'esprit le plus judicieux et le plus élevé. Son ouvrage se divise en trois parties, dont chacune forme un volume : le premier contient l'histoire des colonies depuis leur fondation jusqu'à la guerre de l'indépendance; le second renferme l'histoire de la révolution qui consomma la séparation des colonies ; enfin le troisième contient l'histoire même de la constitution fédérale.

C'est une histoire qui est à peu près inconnue en France, et que nous aurions pourtant grand besoin d'apprendre ; car nous avons, en poHtique, bien des idées fausses et des préjugés. « Notre éducation po-

litique est à refaire, » dit quelque part M. Laboulaye ; le mot est dur, mais il est vrai.

Nos pères, qui ont fait la réyolution de 1789, avaient appris la politique dans les utopies de Rousseau et de Mably : aussi n'eurent-ils, la plupart, qu'une idée fausse de la liberté et de ses véritables conditions, de la souveraineté populaire et de sa vraie nature. De là tant de fautes qui ont compromis leur œuvre. Car si la Révolution française a été grande au point de vue philosophique; si elle a proclamé dans le vieux monde qui semblait les avoir oubliés, les droits éternels de la personne humaine, de la propriété et du travail, de la conscience et de la parole ; si en cela elle a fait une œuvre admirable et digne de la reconnaissance des hommes ; — il faut bien le dire, au point de vue politique, elle a misérablement avorté : à travers mille horreurs et mille folies, elle est allée se perdre dans le despotisme. Autant son début fut magnifique, autant son issue fut lamentable ; et on ne sait, quand on lit notre histoire depuis quatre-vingts ans, si cette terrible révolution n'a pas, tout compte fait, plus nui à la liberté qu'elle ne lui a servi. Ce qui est sûr, c'est qu'une partie seulement de son œuvre, la moins importante, la moins difficile, a été accompUe ; et que l'autre est ajournée dans un avenir indéfini. Elle a détruit, mais elle n'a pas su fonder. Elle a supprimé les privilèges, abattu les barrières, aboli les castes; en un mot elle nous a donné l'égalité : mais elle n'a pas su nous donner la liberté ; elle n'a pas su l'as-

seoir sur des institutions sagement pondérées, dans des conditions d'ordre, de mesure et de stabilité qui la défendissent de ses propres excès et de ses propres entraînements. Elle nous a laissé à faire presque tout entière la conquête, j'entends la conquête définitive et durable, de la liberté publique. Nonseulement elle nous a laissé à faire cette conquête, mais elle l'a peut-être rendue plus difficile en exagérant encore la centralisation administrative de l'ancienne France, et en écrasant le sentiment de l'indépendance individuelle sous le poids des diverses tyrannies que nous avons vues depuis lors se succéder.

Combien a été plus heureuse et plus féconde la révolution américaine! Elle a conquis la liberté, mais surtout elle a su la fonder dans des conditions qui assuraient sa durée ; et la constitution qu'elle a produite subsiste encore pleine de vitalité et de force. Je ne veux pas dire que la tâche des Américains ait été aussi ardue que celle qui s'imposait à nos pères : non ; il faut reconnaître qu'à beaucoup d'égards les circonstances étaient plus favorables aux colons. Ils n'avaient point à conquérir l'égalité, dont ils étaient déjà en possession depuis deux siècles; ils ne furent point par conséquent exposés aux redoutables entraînements de la lutte. Mais ils avaient à combattre, joutre le désordre inséparable de toutes les grandes crises, un mal terrible, le relâchement du lien fédéral, l'affaiblissement du pouvoir exécutif, en un mot l'anarchie, où périt la liberté non moins

sûrement que dans la dictature. Car le problème est toujours le même : maintenir l'ordre à côté de la liberté ; constituer au centre un pouvoir fort, tout en assurant la liberté du citoyen.

Eh bien ! ce problème, les Américains l'ont résolu. Ils ont évité, avec une sûreté de coup d'œil et une sagesse pratique admirable, ce double écueil où nous nous sommes tour à tour heurtés, l'anarchie et le despotisme. Si nous voulons nous guérir de nos utopies et de nos systèmes, si nous voulons nous débarrasser de nos préjugés et de nos enthousiasmes de convention, nous n'avons rien de mieux à faire que de lire leur histoire et de profiter de leurs leçons.

Non pas que la liberté politique n'ait fleuri ailleurs que chez eux : nos voisins, les Anglais, en jouissent, et depuis longtemps, dans toute sa plénitude. Mais on a beau invoquer l'exemple de l'Angleterre et nous prêcher l'imitation des institutions anglaises; le plus vulgaire bon sens comprend qu'il y a entre l'Angleterre et la France des différences si essentielles, si profondes, que la comparaison est à peine possible et que l'imitation serait chimérique. L'Angleterre est le pays du privilège, la France est le pays de l'égaUlé. L'Angleterre a fondé la liberté poUtique sur le privilège, et elle ne semble pas croire qu'on puisse la fonder autrement : une puissante aristocratie, en haut habilement sa cause à la grandeur de la nation, a su se faire accepter d'elle, et elle y est devenue un des pouvoirs de l'État^ une des

conditions de l'ordre et de la liberté. Comment appliquer à an pays d'égalité des institutions fondées sur un tel principe? Comment vouloir naturaliser dans une société démocratique un gouvernement qui suppose la prédominance d'une aristocratie féodale? Là oii les conditions sociales, les éléments politiques, les idées, les mœurs diffèrent à tel point, n'est-ce pas folie de prétendre appliquer les mêmes institutions? — Jetez au contraire les yeux de l'autre côté de l'Atlantique : vous trouvez là une société dont le caractère essentiel est la démocratie. Une égalité absolue y régit la distribution de la terre et y règle la situation des personnes. Sous ce rapport fondamental, cette société ressemble à la nôtre ; son principe est le même : point de privilège, point de castes, point d'aristocratie ni territoriale ni politique. Là les mœurs et une longue tradition ont fondé une égalité aussi complète que celle qui a été établie chez nous par une révolution faite au nom de la philosophie. Dès lors, on peut affirmer à priori que les institutions politiques qui conviennent à un tel peuple ne doivent rien avoir, dans leur principe, d'incompatible avec notre état social. Il est môme à présumer qu'il doit y avoir tout profit pour nous à en étudier l'économie et le jeu-, non point sans doute pour les transporter de toutes pièces chez nous; jamais la constitution d'un peuple ne peut exactement s'appliquer à un autre peuple; mais pour y puiser des enseignements et apprendre à nous corriger de nos préjugés politiques.

2C6 rORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

Mais il y a un certain nombre d'objections qui se répètent chaque jour dans les conversations et les journaux, et avec lesquelles il est de mode de repousser toute comparaison, toute induction empruntée à l'histoire des États-Unis. — Ainsi vous entendrez dire qu'il n'y a aucune analogie entre nous et les Américains, parce que nous sommes de vieilles nations, taudis qu'ils sont, eux, un peuple jeune, un peuple nouveau, sans passé, sans traditions. — Ceux qui parlent ainsi prouvent seulement une chose, c'est qu'ils ignorent l'histoire. «Les États-Unis, dit très-bien jM. Laboulaye, sont un empire nouveau, mais c'est un peuple ancien, c'est une nation européenne et dont la civihsation compte, non par années, mais par siècles. Ce que nous nommons la jeunesse de la nation en est au contraire la virihté. L'amour de la liberté n'est pas né subitement en 1776 sur le sol de la Virginie, et les petitsfils des puritains de la Nouvelle-Angleterre n'ont point inventé la démocratie. La démocratie , ils l'avaient apportée de la mère patrie ; et avant que Loke eût écrit le Gouvernement cioil^ et Rousseau le Contrat social^ les émigrants de Plymouth avaient fondé une vraie république sous ce rude climat, où la liberté seule pouvait vivre. »

Les colons qui ont peuplé l'Amérique étaient des Anglais, de vieux Anglais, fort attachés à leurs lois, à leurs coutumes, à leurs anciennes libertés. Ils ont fondé sur cette terre une société nouvelle, mais tout entière assise sur leurs vieilles traditions , tout

inspirée de leur foi ardente , toute soumise à leurs mœurs austères, tout imprégnée, en un mot, de l'antique civilisation qu'ils avaient apportée avec eux. Même religion , même littérature, mômes lois que celles de l'iVngle terre; même esprit de famille, et aussi même esprit politique. Ils n'avaient laissé dans la mère patrie que les débris de sa constitution du moyen âge, c'est-à-dire sa royauté féodale, sa noblesse héréditaire et son Kglise politique. C'est ce qui explique comment cette société fut, dès l'origine, une démocratie absolue : les puritains avaient laissé le privilège en Angleterre ; ils n'en avaient emporté que l'habitude de la liberté, la passion de l'indépendance et une indomptable énergie.

Mais, ajoute-t-on, le pays où ils s'établirent était un pays nouveau, un sol vierge ; ils n'y rencontraient ni voisins, ni limites ; ils s'y sont déployés librement et sans entraves ; là est le secret de leur prospérité et la principale cause qui fait vivre chez eux le gouvernement républicain. — Il y a longtemps qu'on a fait cette objection pour la première fois; et Tocqueville, il y a longtemps, y a répondu péremptoirement par l'histoire. Les Espagnols aussi avaient trouvé au Mexique et dans l'Amérique du Sud des pays nouveaux, un sol vierge, des contrées riches et des espaces sans limites. Comment se fait-il que, dans des conditions si analogues, la liberté ait fleuri aux États-Unis, tandis que les empires du Sud s'enfoncent depuis des siècles dans la

plus honteuse décadence et la plus irrémédiable anarchie?

On se rabat sur un autre ordre d'idées, et c'est là le grand argument, l'épée de chevet de tous ceux qui nous déclarent incapables de la liberté, a Yous ne tenez pas compte, disent-ils, de la différence des races. Chaque race a son esprit, ses aptitudes diverses. Une constitution qui convient à la race anglo-saxonne ne peut convenir à la nôtre. » Ce serait faire une réponse qui toucherait peu les auteurs de cette objection , que de se borner à protester, au nom delà dignité humaine, contre une théorie qui, sous prétexte d'une infériorité native et d'une sorte de tache originelle, condamne une portion considérable de l'humanité à croupir éternellement sous la tutelle du despotisme. Il y a des réponses plus décisives : là encore l'histoire les fournit, et les faits se chargent de réfuter ce qui n'est qu'un sophisme. Je ne veux citer qu'un de ces faits, et je l'emprunte à M. Laboulaye. Quand la France, sous le honteux gouvernement de Louis XV, et par un des actes les plus honteux de ce règne, abandonna le Canada, elle y laissa près de cent mille Français, enfants de la Normandie et de la Vendée, tous attachés à la langue, à la rehgion, aux lois de la patrie, qu'ils ont pieusement et fidèlement conservées jusqu'aujourd'hui. L'Angleterre, humaine par politique, les laissa d'abord s'administrer eux-mêmes. Plus tard, quand les Canadiens anglais voulurent porter atteinte à leur indépendance, ils s'insurgèrent : il fal-

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lut leur rendre leurs vieux privilèges. Depuis 1839, le Bas-Canada jouit de la liberté politique la plus entière ; il envoie ses députés à une chambre qui nomme un ministère, et il s'administre lui-même sous la souveraineté de la reine. « Depuis cette époque le Canada prospère; et si l'on demande aux Bas-Canadiens comment ils se trouvent de cette importation des institutions anglaises : « Nos in- « stitutions, disent-ils, ne sont ni américaines ni « anglaises. Pourquoi voulez -vous donner une c( nationalité à la liberté? » — « C'est ma conclusion, ajoute M. Laboulaye. Ces institutions, qui font la force de l'Angleterre et de l'Amérique, ont été amenées par le progrès de la civilisation ; aujourd'hui, dans des conditions pareilles, elles nous gouverneraient admirablement. Il ne s'agit pas d'introduire les coutumes anglaises ou américaines en France : loin de moi une pareille folie î Toutes les fois qu'on voit un peuple qui prospère, la première pensée qui vient aux politiques, c'est que, si on pouvait prendre à ce peuple ses institutions, on réussirait comme lui. On échoue; pourquoi? C'est qu'on s'est contenté d'emprunter des formes, et que la forme ne signifie rien. C'est l'esprit qu'il faut prendre. Une fois que cet esprit sera vôtre, vous trouverez des formes qui s'y adapteront naturellement. A-t-on besoin d'être Américain ou Anglais pour pratiquer la liberté religieuse, laliberté de la presse, la liberté individuelle? Non, toutes ces libertés peuvent être garanties par des institutions

très-simples que nous possédons déjà en germe et que nos pères nous ont laissées. C'est à trouver le moyen de les développer que l'étude de l'Amérique peut nous servir. »

Il y a encore une objection qu'on entend faire. Le protestantisme, dit- on, est pour les Américains une école de liberté : en appuyant l'autorité religieuse, non pas sur l'autorité, mais sur la raison individuelle, il crée des habitudes d'indépendance et de gouvernement personnel qui nous sont absolument étrangères. Il y a une part de vérité là dedans ; mais il ne faut pas l'exagérer. Le protestantisme sans doute a pour principe le libre examen et la responsabilité individuelle. La liberté américaine est fille non-seulement de la religion, mais d'une religion dissidente, de ce fier esprit d'indépendance religieuse, de ce républicanisme puritain qui animait les premiers émigrants. Tout cela est vrai, mais gardons-nous des thèses absolues : il y aurait là quelque chose d'aussi excessif et d'aussi paradoxal que dans la théorie des races, d'après laquelle certains peuples seraient prédestinés à la liberté et certains autres condamnés à la servitude. D'une part, le protestantisme n'est rien moins qu'incompatible par nature avec le despotisme ; l'exemple de la Suède et de la Prusse suffirait aie montrer; d'autre part, l'histoire prouve que le catholicisme n'est pas davantage incompatible avec la liberté ; on peut se borner à rappeler la Belgique, qui est à nos portes, et le Ras-Canada dont je parlais tout à

rheure. Il n'y a là nulle nécessité logique. Si Tesprit du protestantisme a de certaines tendances libérales et crée de certaines habitudes d'indépendance, il ne fait point pour cela germer à lui seul la liberté. Si le catholicisme plie les esprits à l'obéissance, il n'étouffe pas pour cela les aspirations libérales dans les âmes capables de les ressentir. Tout au plus y aurait-il là une condition moins favorable, des préjugés à vaincre, une éducation nouvelle à faire : d'incompatibilité, il n'y en a point.

De toutes ces objections, aucune n'est sérieuse safls doute. La liberté peut vivre en Europe aussi bien qu'en Amérique, parmi les races latines aussi bien que chez la race anglo-saxonne : cela dépend de nous. Mais si rien ne nous défend d'espérer, je dirai même si tout nous commande de tenir pour certain le triomphe de la liberté parmi nous, j'avoue que quand je hs l'histoire des États-Unis et que je me rappelle la nôtre, je ne puis m'empécher de craindre que ce triomphe ne soit plus difficile et plus tardif que M. Laboulaye ne paraît le croire. Je crains qu'étant donné notre passé, notre éducation pohtique, nos habitudes et nos idées, Tavénement de la liberté parmi .nous, ou du moins son

établissement régulier et définitif, ne soient traversés par bien des épreuves, exposés à bien des tâtonnements et de douloureux échecs Je crains que nous n'ayons à faire un long et rude apprentissage.

Nous sommes une démocratie comme les États- Unis, il est vrai; mais entre la démocratie américaine et la nôtre, il y a des différences qu'on ne saurait oublier.

La démocratie américaine ne date pas d'hier comme la nôtre ; elle n'est pas, comme la nôtre, le produit récent d'une révolution brusque et violente. Elle est née il y a deux siècles ; et depuis deux siècles elle a lentement grandi, elle s'est lentement fortifiée parla pratique de la liberté. Elle avait été apportée en Amérique comme une semence vigoureuse par ces puritains qui, en 1620, fuyant la persécution rehgieuse, allèrent chercher sur Tes plages désertes de New-Plymouth, le droit de prier Dieu à leur guise. La société qu'ils y fondèrent eut pour loi première l'égaUté absolue : nulle distinction de rang, d'origine ni de richesses n'y fut admise ; nul privilège soit féodal, soit ecclésiastique, n'y prit racine. Les vieilles libertés anglaises, le jury, le vote de l'impôt, furent dès Torigine reconnus et pratiqués. Dans toutes les colonies, un gouvernement calqué sur celui de la mère patrie s'organisa naturellement : un gouverneur, qui représentait le roi ; un conseil, qui représentait la chambre haute ; et une chambre des représentants, qui jouait

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le rôle de la chambre des communes. Ajoutez surtout à cela une vie communale énergique, active, la commune ayant pour la gestion de ses intérêts une liberté absolue, agissant en tout comme une personne majeure, maîtresse de ses droits et responsable de ses actions : admirable école de liberté politique.

Aussi Yoyez combien ce peuple , rompu depuis deux siècles à la pratique de la liberté, habitué à faire ses affaires et à défendre ses intérêts, plein du sentiment de ses droits et de la notion de la justice, quand la lutte éclate, apporte de calme énergie, de raison élevée et ferme, de modération et de persévérance à la fois dans la grande révolution qui l'émancipé. Ce n'est point par un vain caprice d'indépendance, ou pour une querelle d'amour-propre qu'il brise le lien, longtemps respecté, qui l'attache à la métropole. Ce n'est pas même, comme on le croit communément , pour échapper à des taxes trop lourdes et protéger ses intérêts commerciaux contre l'établissement de tarifs ruineux ou vexatoires. Nullement; c'est pour une question de principes , pour une question de droit. La métropole prétendait avoir le droit d'imposer des taxes aux colonies sans leur consentement. Ces taxes étaient légères, insignifiantes ; il n'importe : les colons les repoussent. Ils les repoussent par une raison de droit; ils soutiennent que l'impôt doit être voté par ceux qui le payent, et que le parlement d'Angleterre, qui ne représente que TAngleterre, n'a pas

le droit de leur imposer des taxes qu'ils n'ont pas consenties. Ils invoquent les principes généraux de la constitution anglaise ; ils opposent le contrat même qui a fondé les colonies , les chartes accordées par le roi et qui leur assurent les mêmes libertés qu'aux Anglais, ce Ce qui frappe , en lisant toutes ces longues discussions, c'est le sentiment du droit, je dirai presque l'absence de passion. Il n'y a ni intérêt personnel, ni ambition en jeu ; la résistance est si générale qu'elle est anonyme. Il n'y a pas un homme qui soit à la tête du mouvement; tout se fait par des assemblées. Rien de dramatique, rien qui ressemble à notre révolution; mais quelque chose de décidé, de viril. On sent la force et la résolution d'un peuple qui veut son droit et qui l'aura ^ . »

On eut, dès le début, un exemple bien frappant de cet esprit de légalité, de ce respect du droit qui, au travers des bouillonnements, accidentels de la passion et des émotions populaires, resta le caractère admirable de la révolution américaine.

Le 5 mars 1770, le jour même où lord North, pour affirmer la suprématie du gouvernement métropoUtain, faisait voter par le parlement anglais le maintien de la taxe du thé, une émeute éclata à Boston. A la suite d'une rixe entre quelques soldats et des gens du peuple, la garde fut attaquée. L'officier qui la commandait, le capitaine Preston,

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