Histoire des États-Unis, t. II
procès, dit M. Laboulaye. Qui ne sent combien ce peuple américain , malgré toute sa passion , était mûr pour la liberté? » Et il ajoute avec une raison éloquente : « Les jugements, c'est là, il faut le dire, le coté le plus sombre de notre révolution, la cause la plus directe de son insuccès. C4e ne sont pas des jugements que rend le tribunal révolutionnaire, ce sont des proscriptions qu'il prononce ; il ne juge pas des accusés, il abat des ennemis. « Qu'est-ce que la guillotine? s'écrie Camille Desmoulins: un coup de sabre appliqué par la main du bourreau î » Il avait raison , mais quelle condamnation pour les hommes qui ont fait un pareil abus de la justice !... Si l'on me demandait ce qui distingue les peuples libres de ceux qui ne le sont pas, les peuples qui sont mûrs pour la liberté de ceux qui en sont loin, je répondrais : ce n'est ni une constitution, ni des chambres, ni des journaux ; tout cela peut devenir un instrument de passion et de tyrannie ; la véritable distinction, c'est la justice, c'est le règne de la loi. Dites-moi ce que sont les tribunaux , je vous dirai ce qu'est le peuple... La liberté est le respect du droit ; elle n^est qu'un autre nom de la justice. » Oui, l'Amérique était mûre pour la hberté, et c'est pourquoi sa révolution a réussi. La France ne rétaitpas,et c'est pourquoi sa révolution a tristement avorté. Mais la faute n'en fut pas seulement aux hommes : ils étaient placés dans des conditions bien différentes et bien moins favorables. Qu'on y songe ! Là-bas, une démocratie égalitaire, la vie
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communale active, la liberté passée dans les mœurs; ni aristocratie, ni Eglise politique ; un terrain libre et admirablement préparé pour élever une constitution républicaine. Ici, dans notre vieille France, une royauté absolue, la nation divisée en castes, le privilège partout, l'inégalité sous toutes les formes, une noblesse héréditaire , une Église étroitement liée à rÉtat, mille débris de la féodalité encombrant le sol de toutes parts ; la vie communale et provinciale à peu près éteinte, une administration puissante, une centralisation extrême; et au-dessous, dans le tiers état, dans le peuple, avec des préjugés invétérés et une inexpérience politique complète, un effroyable amas de rancunes, de haines, de colères, accumulées par des siècles de souffrance et d'humiliation ; véritable mine creusée et chargée sous la monarchie, et à laquelle la première étincelle allait mettre le feu. Ne comprend-on pas tout de suite comment la révolution américaine fut une transformation féconde, et comment la nôtre fut une explosion terrible et une convulsion destructive?
En Amérique, la question de droit constitutionnel domine toujours la lutte; elle n'est jamais faussée ni dénaturée. Et, à peu d'exceptions près, le peuple américain tout entier combat pour sa liberté politique. Les hommes, si grands qu'ils soient, s'effacent derrière les principes. L'œuvre miUtaire faite, point d'ambitions particuhères qui viennent entraver les destinées du peuple et confisquer la victoire à leur profit. — En France, il y a aussi de grandes,
de solennelles questions de principes. Plus grandes peut-être et plus solennelles ; car c'est un monde nouveau qui va naître et qui ne peut naître qu'en brisant son enveloppe et en renversant le vieux monde. Mais, ces principes de réforme et de progrès, ils sont proclamés d'hier : l'égalité, la liberté, ne sont pas un antique patrimoine qu'on défend c'est un bien nouveau qu'il s'agit de conquérir. Ces idées nouvelles, écloses d'hier dans les esprits, ne sont pas passées dans les mœurs; elles ont été apportées par la philosophie; elles ont, comme toutes les théories, quelque chose d'absolu et de radical, qui ne tient compte ni des faits, ni du temps, et qui procède par voie de destruction et de rénovation violente. A l'enivrement de la nouveauté, à l'ardeur des espérances , à l'exaltation des premières victoires, s'ajoutent bientôt les colères de la lutte et les fureurs de la vengeance. La nation se divise comme en deux peuples ennemis qui cherchent à s'exterminer. Dans le camp même des hommes de la Révolution des partis furieux s'entredévorent pour s'arracher le pouvoir, et la liberté succombe sous les coups de ceux qui se disent ses amis, avant d'expirer sous les pieds des despotes.
Et aujourd'hui encore, après tant de leçons, combien nous sommes loin de cette inteUigence de la liberté, de ce respect du droit et de la justice qui ont fait le succès de la révolution américaine ! Nous n'avons pas dépouillé nos vieux préjugés, et nous en avons acquis de nouveaux. Nous avons tou-
jours la niaise adoration de la force, et» nous appelons cela d'un beau nom, le culte de la gloire. Nous avons toujours la manie de la réglementation et de l'administration universelle; si bien que la centralisation de l'ancien régime n'a fait, à travers dix révolutions, que se développer, se forjtifier et s'étendre. Enfin, et par surcroît, nous avons été élevés dans l'admiration sans discernement des choses et des hommes de notre Révolution ; non pas seulement dans l'admiration des grands hommes et des grandes idées de 1789, mais aussi dans l'admiration des héros du iO août, des tribuns de la Convention, et des dictateurs du Comité de salut pubUc ; dans la tradition révolutionnaire en un mot, c'est-à-dire dans cette politique de violence, d'arbitraire et de tyrannie qui a opprimé la France de 1790 à 1799. Cette tradition révolutionnaire est presque la seule forme sous laquelle nous comprenions la liberté : de telle sorte qu'à chacune de nos révolutions, nous revenons naturellement et invariablement, sinon aux mêmes violences sanguinaires, du moins aux mêmes procédés arbitraires, aux mêmes violations du droit, aux mêmes erreurs et aux mêmes fautes.
Yoilà ce qui a fait l'insuccès de notre Révolution de 89 et de toutes celles qui l'ont suivie; voilà pourquoi, si elles ont réahsé l'égaUté, qui n'est que la destruction du privilège , elles n'ont jamais pu fonder la liberté, qui est le règne de la justice et du droit. C'est en cela, et non dans des conditions de
race ou de climat, qu'est notre véritable infériorité vis-à-vis des Américains. Et c'est de ce côté, c'est dans l'intelligence et la pratique sérieuse de la liberté que nous avons à faire un laborieux apprentissage. Oh ! pour la liberté théorique, pour les principes philosophiques, pour les Di^oits de lEomme^ nous sommes tout feu et tout flamme ; mais, quant à traduire ces théories en pratique ; quant à nous soumettre aux vraies conditions de la liberté, à respecter les droits de nos adversaires, à nous montrer envers eux observateurs scrupuleux de la justice et de la loi , voilà ce qui est plus malaisé et ce que nous ne savons pas encore faire.
11 ne manque pas de gens qui tirent de là cette belle conclusion : qu'il faut attendre, pour nous donner la liberté, que nous soyons devenus capables d'en bien user. « Maxime, dit spirituellement Macaulay, digne de ce vieux fou qui avait juré de ne se mettre dans l'eau que lorsqu'il saurait nager. » Si nous sommes si fort en arrière de certains peuples , la seule conclusion qu'on en doive tirer, ce semble, c'est qu'il faut nous hâter et nous mettre tout de suite et résolument en marche.
Le point important est de prendre le bon chemin. Les routes que nous avons suivies jusqu'à présent ne nous ont menés qu'à des abîmes. Que faire , si nous sommes sages, sinon de prendre pour guides ceux qui, plus heureux et plus habiles que nous, ont trouvé la bonne voie et su atteindre le but ? 11 ne s'agit pas de marcher servilement sur leurs
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traces. Encore une fois, en politique, l'imitation serviie est absurde, non-seulement absurde , mais stérile; il s'agit seulement de voir comment nos devanciers ont évité certains écueils où nous nous sommes brisés, ont résolu certains problèmes dont nous cherchons encore la solution, ont paré à de certains dangers qui, chez nous, ont amené, dix fois depuis cinquante ans, la chute de la hberté. C'est ce que peut nous apprendre le livre de M. Laboulaye. En nous mettant à même d'étudier à ce point de vue l'histoire des États-Unis, il nous a rendu le plus important et le plus opportun service qu'on pût nous rendre.
Des trois volumes qui composent l'ouvrage , ce sont les deux premiers qui offrent le plus d'intérêt historique; mais c'est le troisième qui, sans contredit, a le plus d'importance au point de vue de la science politique. Il contient l'histoire de la constitution des États-Unis. L'auteur, en racontant comment cette constitution s'est faite , en analysant les discussions auxquelles elle a donné Heu, touche successivement aux plus grands et aux plus difficiles problèmes de la politique ; il montre comment ces problèmes qui, plus d'une fois, se sont posés
pour nous dans des conditions très-analogues, et que
nous n'avons jamais su résoudre, ont été sagement et courageusement résolus par les Américains. On peut dire que ce livre est un cours complet de politique constitutionnelle, mais de politique en action, de politique éclairée par l'histoire et démontrée par l'expérience : chose bien préférable à un cours théorique et abstrait. La théorie nous est suspecte, non sans motif en vérité ! On en a tant abusé chez nous depuis un siècle ! Depuis Rousseau et Mably (pour ne pas remonter plus haut), que d'utopies, que de rêveries ou ridicules, ou odieuses! Quel désordre ces vaines spéculations n'ont-elles pas jeté dans les idées, quelle anarchie parmi les inteUigences ! Faut-il s'étonner que les systèmes soient frappés de discrédit? Quel est le principe qu'on n'ait pas contesté? Quelle est la vérité qu'on n'ait pas mise en doute? Mais il y a quelque chose qui ne se conteste pas, ce sont les faits; il y a une autorité devant laquelle tous les esprits sont obligés de s'incliner, c'est l'histoire. C'est cette autorité qu'invoque M. Laboulaye. Il n'édifie point de système, il ne développe point de théorie : il raconte les faits* il les commente brièvement; et de ce simple récit, de ce seul exposé des événements et des idées sort le plus saisissant, le plus éloquent enseignement.
On n'attend pas que j'analyse un tel livre ; son intérêt et sa force résident dans ses développements historiques. Je voudrais seulement ici, pour en faire comprendre l'importance et l'utilité, indiquer quel-
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ques-unes des graves questions qui y sont soulevées.
La plus grave peut-être, car elle domine toutes les autres, est celle de la souveraineté du peuple. Selon qu'on l'entend comme les Américains ou comme nous autres Français, c'est une doctrine qui mène à la liberté ou à la tyrannie. Je ne puis mieux faire que de reproduire sur ce point ce qu'en dit M. Laboulaye ; il pose admirablement la question. « En général, dit-il, nous vivons sous l'empire des erreurs que Rousseau a répandues. La souveraineté du peuple est pour nous la volonté universelle, l'ensemble de toutes les volontés particulières; elle s'étend à tout, elle comprend tout. En ce sens, la souveraineté est absolue , par conséquent despotique; elle ne peut enfanter que la tyrannie. Ce n'est pas ainsi que les Américains l'entendent. Poui' eux, la souveraineté du peuple est la volonté générale appliquée aux intérêts communs du pays. Mais les intérêts communs du pays ne sont pas tout; il existe en dehors d'eux des droits individuels sur lesquels la volonté générale n'a pas d'empire. La conscience, la pensée, la parole, la liberté d'action sont choses qui appartiennent à l'individu en sa qualité d'homme, et non point en sa quahté de citoyen ; nul individu , nulle collection d'individus, nulle majorité n'a droit d'y porter atteinte. La loi est faite pour protéger, et non pour déterminer ma liberté ; elle a droit de me punir quand j'envahis la liberté d'autrui; elle n'a pas le droit d'intervenir
quand, en ce qui me touche, j'use bien ou mal de mon indépendance. La souveraineté du peuple n'a donc qu'un domaine restreint, un domaine politique ; c'est là qu'elle est un bienfait pour tous et n'est un danger pour personne. — Qu'on lise les amendements de la constitution américaine : on y verra qu'avec une sagesse admirable le peuple américain a mis en dehors de l'action du congrès la liberté religieuse, la hberté de la parole, la liberté de la presse, la liberté de la personne. C'est afin de protéger ces droits que l'État existe. S'il les envahit, quelle est sa raison d'être? 11 a beau invoquer la sûreté publique, il n'est plus qu'un engin de domination et de tyrannie. »
Rousseau, etfrayé de la portée de sa théorie, l'avait du moins limitée en posant en principe que la volonté du peuple ne pouvait se déléguer. Mais nos législateurs de la Révolution, plus hardis que Rousseau, poussèrent la théorie jusqu'à ses dernières conséquences : le peuple fut censé avoir délégué tous ses pouvoirs à ses représentants. De là sortit l'omnipotence parlementaire, qui aboutit à l'épouvantable despotisme de la Convention. Ce n'était pas tout encore; car si une poignée d'hommes, formant une majorité dans une assemblée, représente la souveraineté du peuple et peut tout faire, un seul homme élu par la majorité des citoyens peut bien aussi être le représentant du peuple entier : c'était le raisonnement des empereurs romains, ce fut celui du premier consul. Voilà où mène logiquement cet
absurde principe de la souveraineté populaire : à l'anéantissement de toutes les libertés, à la violation de tous les droits, à la tyrannie, sous prétexte de volonté, nationale et de salut public.
Les Américains n'admettent point que ni le pouvoir exécutif, ni même le pouvoir législatif aient une puissance illimitée. Ils n'admettent point qu'une majorité de députés puisse, par une loi, porter atteinte à la constitution, ni aux droits qu'elle garantit à tous les citoyens. La constitution est supérieure à tout le monde, et les libertés individuelles qu'elle reconnaît ne peuvent, sous aucun prétexte, être violées ou suspendues. Ils ont même constitué gardien spécial de la constitution et de ces libertés un troisième pouvoir, qui est le pouvoir judiciaire. Là est le frein qui doit contenir le pouvoir législatif. Non pas que le juge statue jamais par décision générale; mais il a droit d'examiner la constitutionnalité de la loi ; et si, dans un procès qui lui est déféré, on argue d'une loi qui soit contraire à l'esprit ou à la lettre de la constitution, il déclare que la loi ne peut être appliquée. Jamais, chez aucun peuple, plus forte barrière n'a été élevée contre le despotisme des assemblées délibérantes.
Il y a une autre idée non moins fausse et non moins funeste, qui est aussi très-répandue chez nous ; c'est de croire qu'avec une chambre unique, on puisse fonder un gouvernement libre. Une chambre unique est une chambre souveraine; naturellement, fatalement, elle est entraînée à prendre la dictature.
Depuis 1789, c'est là notre histoire. Le tiers état crut être tout, voulut être tout. Il écarta la chambre haute comme un reste d'aristocratie. Dès lors, la France alla oscillant sans cesse de l'anarchie à la dictature, et de la dictature à l'anarchie.
M. Laboulaye cite à ce sujet un curieux passage des mémoires de Buzot. On sait que ce célèbre Girondin, l'ami de Mme Rolland, proscrit au 31 mai, s'enfuit avec Pélhion et Barbaroux, et se cacha, pendant quelque temps, près de Bordeaux, dans les cavernes de Saint-Émilion. On les trouva morts tous trois, dans un champ, dévorés par les loups. Dans ces catacombes, Buzot avait écrit ses mémoires ; il s'y demande pourquoi la Révolution a échoué; et il y voit 3es deux raisons, le suffrage universel qui a livré les élections aux partis extrêmes, et l'unité du pouvoir législatif, qui en a fait un instrument d'oppression. On est frappé de la sérénité et de la justesse des réflexions de ce proscrit : a Une autre erreur, dit-il, non moins funeste et non moins difficile à déraciner des cœurs français, parce qu'on lui doit en quelque sorte la Révolution elle-même, c'est de repousser la division du Corps législatif en deux corps séparés et indépendants. Le peuple voit toujours là le rétablissement de la noblesse, et consultant plus sa haine que sa raison, il confond toutes les idées, tous les temps, et ne trouve dans l'institution la plus sage que le retour des distinctions et des préjugés qui blessent son orgueil et choquent tous ses principes... On ne sait pas assez combien cette funeste fécondité
législative qui nous désole depuis trois années, et la vanité qui la nourrit encore, et la légèreté française qui la favorise, et la molle indolence du peuple le plus irréfléchi, le plus volage, le plus malléable de l'Europe entière, tiennent particulièrement à r unité des Corps législatifs qui ont gouverné sa mobile existence. Je ne dis rien de l'ambition de tout détruire, de s'emparer de tout, eipar conséquent de bouleverser tout à chaque rénovation des législatures^ ambition qui liait nécessairement d'un grand pouvoir unique^ c[ui n'est balancé par aucun autre^ et qui, soutenu par l'opinion populaire, fait un poids immense dans la balance, et ne souffre pas d'équilibre. Nos malheurs nous seront-ils donc toujours inutiles? Ne serons-nous jamais sages du passé... »
Nous ne l'avons pas plus été en 1848 qu'en 179i . Nous avons repris les mêmes errements, nous avons commis la même faute. Vainement les hommes raisonnables delà dernière Constituante représentèrentils qu'avec une seule assemblée, on retomberait dans l'anarchie, qui, lorsque l'opinion est pour le pouvoir législatif, lue le pouvoir exécutif, et dans le cas contraire tue l'assemblée. Les souvenirs révolutionnaires l'emportèrent; la logique révolutionnaire triompha. Le peuple n'est-il pas souverain? l'assemblée quiie représente n'exprime-t-elle pas sa volonté ? Et comment cette volonté, qui est nécessairement une et indivisible, pourrait-elle être divisée en deux, s'incarner dans deux pouvoirs qui pourraient se trouver
en opposition et en lutte? Avec ce beau raisonnement, on mit en présence un pouvoir exécutif et un pouvoir législatif que rien ne tempérait : le choc inévitable eut lieu ; on sait ce qu'il en a coûté à la liberté.
Si on avait interrogé l'histoire des États-Unis au lieu du Mo7iiteur de 90 et de 91, on y eût trouvé d'autres leçons. Tout démocrates qu'ils étaient, les Américains n'ont jamais hésité un instant sur la séparation des pouvoirs, et la division du Corps législatif en deux chambres. Non-seulement ils ont constitué une chambre haute, mais ils ont compris que cette chambre, tout en restant un produit de l'élection, devait se composer d'autres éléments que la chambre des députés ; et que, sans être une aristocratie ni héréditaire, ni même viagère, il fallait pourtant qu'elle fût dans l'État un principe de sagesse et de stabilité, un contre-poids et un frein. Le sénat est peut-être, selon la juste remarque de M. Laboulaye, la partie la plus originale de la constitution américaine. Créer, en dehors de la propriété territoriale, sans titres héréditaires ni dignités viagères, une chambre haute, une sorte d'aristocratie populaire, c'était un problème qui, au premier abord, pouvait sembler insoluble. Les Américains l'ont résolu, et l'expérience a prouvé que leur solution est bonne : c'est dans le sénat que réside la vraie force, ]a tradition pohtique du gouvernement fédéral.
Nous avons encore un autre préjugé, qui nous a fait faire bien des fautes, et dont les Américains ont
SU se défendre. Bien des gens, chez nous, sincères amis delà liberté, s'imaginent que le meilleur moyen de la servir, c'est d'affaiblir le pouvoir : ils se figurent que tout ce qu'ils ôtent de force au gouvernement, c'est la liberté qui le gagne. Grossière erreur! Assurément, la liberté est incompatible avec un pouvoir excessif et sans frein ; mais elle ne l'est pas moins avec un pouvoir débile, car l'anarchie aboutit infailliblement au despotisme. Un pouvoir limité, mais fort, est la première condition, la condition nécessaire de la liberté.
Voilà ce que nous n'avons jamais compris, et ce que les Américains ont compris très-vite. Ils ont senti qu'un gouvernement faible était toujours un mauvais gouvernement, et qu'un mauvais gouvernement ne peut faire respecter les lois qui sont la garantie des libertés individuelles. Ils ont vu de plus que, si on veut qu'un pouvoir exécutif soit énergique et actif, il faut qu'il soit unique, qu'il repose sur une seule tête; car une assemblée ne sait pas agir, et un comité n'a pas de responsabilité.
En 1792, il y avait à Paris, comme ambassadeur des Ktats-Unis, un homme d'un esprit très-fîn et très-sagace; c'était Gouverneur-Morris. Avec son bon sens et son expérience des révolutions il jugeait la nôtre très-sévèrement et prévoyait pour elle une issue fatale : l'autorité partout anéantie, l'ordre partout troublé, ce sont des conditions oii la liberté ne peut vivre, a Vous réduisez le pouvoir rnonar-
chique, disait-il, à n'avoir que le veto suspensif, c'est une absurdité. Vous voulez une chambre unique, vous aurez la tyrannie. » Chose remarquable ! aucun des hommes pohtiques de l'Amérique, malgré leur sympathie pour la France, n'a cru, dès le début, au succès de notre révolution. Dè& le mois d'octobre 1789, Washington écrivant à Morris lui dit : c( Je désire me tromper, mais si j'ai bien compris la nation française, il y aura beaucoup de sang versé et un despotisme plus rude que celui qu'elle se flatte d'avoir anéanti. »
Je n'ai fait qu'indiquer en courant quelques-unes des grandes questions sur lesquelles l'histoire des États-Unis et l'étude de leur constitution peuvent nous apporter de précieuses lumières. J'en pourrais indiquer bien d'autres, mais je m'arrête; j'aime mieux renvoyer le lecteur au livre de M. Laboulaye : il y gagnera de toutes façons.
Je ne connais pas de livre parmi ceux qui ont paru depuis vingt ans, qui soit plus plein d'idées et de grands enseignements. Je n'en connais pas qu'il faille davantage recommander à des lecteurs français ; qui soit mieux fait pour leur apprendre ce qu'ils doivent savoir et ce qu'ils ignorent pour la plupart.
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Malgré la gravité du sujet, il n'a rien d'aride ni de dogmatique. L'exposé des principes, l'examen des systèmes se mêlent sans cesse au récit des faits, aux événements de guerre, aux discussions parlementaires, aux discours, aux pamphlets, aux anecdotes. L'auteur a laissé à son ouvrage la forme des leçons professées par lui au Collège de France. Je ne sais si, au point de vue de l'art, le livre y a perdu : c'est possible ; mais , à mon avis, il y a gagné par le mouvement et la variété. Le ton, qui est celui d'une causerie, est par là même plus familier et plus vif que celui du livre. Les réflexions, les allusions, les rapprochements, l'enseignement politique ou moral qui sort des faits, se produisent plus naturellement et sous une forme plus animée. La personnalité du professeur s'y montre davantage, et on ne s'en plaint pas.
Un des charmes de ce livre est précisément dans cet échange continuel de la pensée du maître avec son auditoire, dans ce ton simple et aisé, dans ce style coulant et rapide qui rappelle la parole improvisée, élégant sans recherche, élevé sans prétention et sans effort. C'est merveille de voir quelle abondance d'aperçus ingénieux et d'anecdotes piquantes ; quelle variété de souvenirs, quelle richesse d'érudition M. Laboulaye sait jeter au travers des considérations les plus graves et des discussions les plus sèches. Il y met presque de l'agrément ; l'agrément d'une conversation spiiituelle, où la
science, exempte de pédanterie, sait s'orner de finesse et de grâce. Sous Fémotion d'une grande pensée, d'un regret patriotique, la parole du professeur s'élève parfois : il a des conclusions de leçon qui sont marquées au coin de la véritable éloquence ; éloquence simple, naturelle, qui réside tout entière dans la justesse de l'idée et dans la sobre énergie de l'expression; et qui, selon le beau mot de Nicole, « ne plaît pas seulement à l'esprit, mais laisse un dard dans le cœur. »
Ces leçons ont eu un grand succès au Collège de France : je ne doute pas que, sous leur forme nouvelle, elles n'en aient un plus grand encore auprès du public. Depuis Tocqueville, personne n'a mieux connu que M. Laboulaye l'histoire des Etats-Unis, n'a mieux compris les origines, les principes, l'esprit de leur constitution. On peut même dire qu'il a porté dans cette étude, sinon plus de sagacité que l'auteur de la Démocratie en Amérique^ du moins un esprit plus précis et plus pratique.
Tocqueville a très-bien vu que les sociétés modernes étaient emportées d'un mouvement irrésistible vers la démocratie ; mais, quoique ami passionné de la liberté, il n'a pour la démocratie ni admiration ni sympathie ; il est plus effrayé de ses inconvénients que frappé de ses bienfaits ; les dangers qu'elle entraîne avec elle lui paraissent à la fois très-redoutables et presque impossibles à conjurer. Non moins ami de la liberté et non moins convaincu
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du prochain avènement de la démocratie, M. Laboulaye voit l'avenir d'un œil moins sombre. Il ne se dissimule pas le péril, mais il croit que le péril n'est pas insurmontable. 11 a foi dans l'humanité, dans la civihsation ; il se dit que si la liberté a été donnée à l'homme, c'est sans doute parce qu'elle peut et doit être pour lui un instrument de progrès ; que si la démocratie est Tétat vers lequel tendent les sociétés par une loi naturelle et fatale, c'est apparemment parce que le droit, la justice et la raison doivent y trouver une plus complète satisfaction. Sans croire que les constitutions soient des panacées propres à guérir tous les maux, il croit pourtant que la sagesse politique est de quelque poids dans le monde, qu'elle a sa part d'influence dans les destinées des peuples. Il sait et il répète sans cesse que les institutions politiques n'ont de vie et d'efficacité que par l'esprit qui les anime ; que, réduites à elles-mêmes, a elles ressemblent à nos arbres de liberté : c'est magnifique le premier jour; on les plante tout venus; mais il n'y a pas de racines,, et cela ne dure pas. » Mais cet esprit de liberté, il a besoin aussi de formes appropriées où il puisse se développer et grandir; il a besoin d'être dirigé et protégé, soutenu et contenu ; et les institutions politiques ont précisément cet objet d'agir tantôt comme tuteurs et tantôt comme freins, de protéger les minorités, d'assurer les droits individuels, de prévenir et d'empêcher les entraînements de l'opinion aussi bien que les abus du pou-
voir. Il sait les inconvénients de la démocratie; mais tous les gouvernements ont les leurs, et il pense que, puisque nous allons de ce côté par une pente irrésistible, au lieu de lutter follement contre la force des choses, ou de se répandre inutilement en sombres prophéties , il vaut mieux s'appliquer avec courage à l'organiser et à la régler en l'éclairant.
La lecture de la Démocratie en Amérique est un peu décourageante : celle de Y Histoire des États-Unis^ sans favoriser les illusions, est faite pour inspirer une généreuse confiance, une patriotique émulation. Et nous avons besoin d'être en même temps encouragés et éclairés; — encouragés, car on a tant abusé en France du nom de la liberté, que beaucoup en sont dégoûtés et effrayés ; — éclairés, car la plupart confondent la liberté avec la démocratie et se font une idée absolument fausse de sa vraie nature et de ses vraies conditions. La fonder n'est pas l'œuvre d'un jour, il y faut beaucoup d'efforts et beaucoup de temps, une longue sagesse et une longue persévérance. « La liberté, dit M. Laboulaye, et je finis par ces belles paroles, est une œuvre qui ressemble à ces cathédrales qu'élevait le moyen âge : ceux qui les commençaient n'ignoraient pas qu'ils n'en verraient pas la fin. Qu'importe? la foi suffisait à tous; ils apportaient leur pierre, et pensaient, non point à eux, mais à Dieu et à l'avenir. Ces œuvres magnifiques n'ont point de nom; elles n'ont point immortalisé l'architecte;
elles ont abrité et consolé vingt générations. C'est là notre œuvre ; portons aussi notre pierre au temple de la liberté, et nous aussi comptons sur l'avenir et sur Dieu. »