‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 25 sur 30 · LES · texte numérisé non relu

LES

M. Morlimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, M. Edgard Quinet, La Révolution,

L'histoire de la Révolution française est encore à faire ; et quand on y songe, on ne saurait s'en étonner. Cette Révolution, que nos pères ont commencée et qu'ils ont cru finir, elle dure encore : chaque jour, sous nos yeux, en dépit de nos efforts ou de nos illusions, elle se continue, tantôt violemment ramenée en arrière, tantôt brusquement jetée hors de ses voies, mais reprenant dès le lendemain sa marche avec une insurmontable puissance, et ne paraissant pas encore près d'atteindre son terme. La génération qui est née avec le siècle a déjà vu s'accomplir bien des péripéties de ce grand drame ; nos fils sont destinés sans doute à en voir d'autres. Comment s'étonner qu'au milieu de la lutte sans cesse renaissante, dans la poussière du combat qui nous enveloppe, et souvent nous aveugle, ceux qui ont

tenté de raconter et de juger cet immense événement se soient mépris sur bien des points? Les passions qui ont agité nos pères sont encore vivantes en nous; elles grondent au fond des âmes, toujours prêtes, ce semble, à faire explosion. Les alternatives de victoire et de défaite ont entretenu entre les partis les ressentiments et les haines. Malgré les leçons de l'expérience, bien des préjugés, des illusions, des utopies, ont survécu : il y a toujours des royalistes et des constituants, des feuillants et des jacobins, des girondins et des montagnards. Est-il surprenant que Técho de ces passions retentisse dans nos histoires? Lisez les Hvres écrits sur la Révolution depuis cinquante ans : il n'y en a pas un peut-être qui ne soit fait au point de vue d'un parti, c'est-àdire qui ne soit systématique et passionné. Ce sont des pamphlets, des œuvres de propagande ou de polémique : l'un a écrit une apologie et l'autre une diatribe ; celui-ci a fait un roman, et celui-là une satire.

Il n'y a qu'un moyen d'échapper à cet entraînement des passions contemporaines, à cette injustice inévitable des partis : c'est de s'élever, pour juger le passé, dans une région supérieure à toutes les opinions ; c'est de n'être en écrivant, et à quelque parti qu'on appartienne d'ailleurs, d'aucun autre parti que de celui de la liberté. Non pas de cette prétendue liberté, menteuse et jalouse, qui, sous prétexte de souveraineté populaire, n'étabht qu'un despotisme nouveau, et, sous prétexte de salut pu-

blic, supprime ou bâillonne ses adversaires ; mais de la vraie liberté, qui a pour règle suprême le droit et l'amour de la justice; qui respecte toutes les croyances, même celles de ses ennemis, laisse un libre jeu à toutes les opinions, même à celles qui la combattent, et sait, dans les limites de la loi commune, maintenir avant tout l'indépendance de Tindividu et la dignité du citoyen.

Chose étrange et triste : voilà quatre-vingts ansque nous sommes en révolution, réclamant, proclamant la liberté, — et la plupart d'entre nous ne semblent pas se douter de ce que c'est que la liberté ! Chacun l'invoque dans le combat; mais le lendemain de la victoire , chacun s'empresse de la confisquer à son profit et de l'ôter aux vaincus. Un instant, nos pères de la Constituante ont entrevu et salué son image; mais presque aussitôt elle s'est dérobée à leurs regards et a disparu dans la tempête. Leurs successeurs n'ont embrassé à sa place qu'une image sanglante ; et nous, leurs fils, il nous arrive encore tous les jours de prendre naïvement pour elle je ne sais quelle démocratie bâtarde qui n'est que l'égalité dans la servitude.

Malgré tout, cependant, le nombre augmente chaque jour de ceux qui commencent à comprendre, à aimer la vraie liberté. La conscience et le sentiment du droit rentrent peu à peu dans l'histoire. Yus de plus loin et de plus haut, les événements prennent aussi un enchaînement, une liaison logique, et leur vrai sens se dégage mieux à nos yeux. De

NOUVEAUX HISTORlEîvIS DE LA TERREUR. 299

grands et pénétrants- esprits ont jeté sur les causes •de notre Révolution, sur ses résultats et ses phases •diverses , des vues profondes et lumineuses. En ■même temps que le point de vue général s'élevait, et que les appréciations des choses et des hommes devenaient plus impartiales, on a éprouvé le besoin •d'étudier les faits de plusprès. On ne s'est plus contenté de l'histoire officielle, qui n'est le plus souvent qu'un piège tendu à la postérité, on est allé aux sources, on a fouillé les greffes et les archivas, on a •exhumé les procès-verbaux et les correspondances. Un jour inattendu s'est fait ainsi sur bien des événements, bien des mensonges ont été mis à nu, et plus •d'un faux héros jeté à bas de son piédestal.

Enfin, on ne l'a pas assez remarqué peut-être : 1848 nous a mieux fait comprendre i792. Nous avons pu voir, en effet, de nos yeux, ce que c'est qu'un coup de main révolutionnaire ; comment on renverse dans une émeute un gouvernement qui ne se défend pas ; comment Paris peut, en ces moments de trouble, subir la volonté d'une poignée •d'hommes; et comment la France, grâce à celte centralisation qu'on admire, peut subir du même coup la volonté de Paris. Nous avons vu comment se fait ce qu'on appelle une manifestation, quand une Assemblée résiste aux sommations des partis, et comment la volonté du peuple est invoquée pour violer la liberté de tous et opprimer la représentation nationale. Enfin, éternelle fataUté qui ramène les mêmes effets à la suite des mêmes causes, nous

avons pu voir l'anarchie enfanter la dictature, les hommes, dégoûtés de la liberté, se jeter éperdus aux pieds d'un maître ; et, pour tout dire, les révolutionnaires de la veille devenir aussi aisément qu'autrefois les courtisans dorés du lendemain.

Par toutes ces causes, on est revenu depuis quelques années, avec plus de curiosité, d'exactitude et d'intelUgence des faits, à l'histoire de notre grande Révolution. Certaines parties de cette histoire, certaines époques particulièrement obscures, ont été étudiées, fouillées à fond, celle, entre autres, qui, par les souvenirs qu'elle a laissés dans le monde, excite le plus d'intérêt dramatique ; celle qui a légué aussi à notre Révolution le plus lourd héritage d'horreur; cette époque violente et convulsive qui s'étend de 1792 à 1794, et à laquelle est resté, comme un stigmate effrayant, le nom de la Terreur. M, Campardon, dans sa curieuse Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris ^ a traité une partie de ce sujet. M. Mortimer-Ternaux a entrepris de peindre le tableau tout entier. Cinq volumes ont déjà paru de cet ouvrage, et quoique l'auteur ne semble guère parvenu qu'à la moitié de sa tâche, il est permis déjà d'en apprécier le mérite, et j'ajoute, l'opportunité. Puisque la Terreur trouve encore de nos jours des apologistes, il était bon qu'elle trouvât enfin son historien. Puisqu'on s'obstine à vouloir nous faire admirer les Danton et les Camille Desmoulins comme de grands citoyens, les Robespierre et les-Saint- Just comme de grands hommes d'État , comme

des amants incompris de la liberté et des bienfaiteurs méconnus du genre humain, il n'est pas hors de propos qu'on nous fasse voir à nu ces sinistres figures, et qu'on nous montre à la fois leur ineptie et leur orgueil. Puisqu'il y a encore, à ce qu'il semble, une école de terroristes qui croient à la vertu du sang, et que la liberté peut se fonder par la tyrannie, il est bon de montrer que la liberté n'a pas de pires ennemis qu'eux; que si son avènement a été retardé en France, c'est à eux surfout qu'en est la faute; et que si elle est encore aujourd'hui pour beaucoup une utopie dangereuse et un objet d'effroi, c'est qu'on la rend, bien injustement, responsable de leurs actes, c'est qu'on la croit, bien à tort, complice de leurs projets. Dans un hvre éloquent, que déparent malheureusement des passions antirehgieuses, M. Edgard Quinet a récemment flétri ces odieuses doctrines, avec la chaleur d'une âme généreuse et l'indépendance d'un noble esprit. Mais son livre qui est l'œuvre d'un philosophe, ne s'adresse qu'à un petit nombre de lecteurs; celui de M. Ternaux, qui est une histoire et qui a l'intérêt de toute histoire très- détaillée, seralu de tout le monde ; et il le mérite.

L'ouvrage de M. Ternaux est le fruit de dix années d'immenses recherches. Sans négliger les mémoires, les pamphlets et les journaux du temps, il a puisé surtout à une autre source non moins riche et bien plus sûre : il a interrogé attentivement les documents originaux et inédits qui se trouvent en quan-

tité considérable dans les dépôts publics, dans les archives municipales de la capitale et des départements. Il a eu la main heureuse et on lui doit nombre de pièces historiques, extrêmement curieuses, qui jettent un jour tout nouveau sur certains événements et certains hommes. Les notes et les pièces justificatives placées à la fin des volumes ne sont pas la partie la moins instructive de l'ouvrage.

M. Ternaux, par l'indépendance de son esprit et l'élévation de son caractère, était fait mieux que personne pour écrire cette histoire avec l'autorité qu'il y fallait. Il a, comme M. Edgard Quinet, donné trop de gages à la liberté pour être suspect de pactiser avec ses ennemis ou ses détracteurs : c'est au contraire parce qu'il l'aime ardemment, qu'il a écrit son livre. Il n'a point voulu faire, €omme autrefois M. Granier de Cassagnac, une œuvre de réaction, un pamphlet contre les Girondins et la Révolution. Il n'est pas de ceux qui se réjouissent des échecs de la liberté, et qui s'arment contre elle des attentats commis en son nom. €es attentats, s'il les raconte avec une impitoyable vérité, c'est pour mieux protester contre l'abus qu'on a fait du nom de la liberté, en les lui imputant; €'est pour mieux séparer sa cause de celle des massacreurs et des démagogues. On sent partout dans ce livre l'accent de l'honnête homme et du bon citoyen : ce n'est pas une thèse, c'est un récit sincère, loyal, équitable. S'il s'y trouve quelque passion, c'est celle du bien et du juste; si quelque indigna-

tion parfois y éclate, c'est celle dont ne peut se défendre une âme généreuse, et une conscience droite.

M. Ternaux commence l'histoire de la Terreur au 20 juin il92. D'ordinaire, on ne la fait commencer qu'aune date très-postérieure ; mais l'historien a eu, pour prendre ce point de départ, des raisons qui me semblent excellentes. Si laTerreur n'a régné pleinement et absolument que beaucoup plus tard ; si elle n'est devenue que vers le milieu de 1793 le régime normal et, si j'ose dire, légal de la France, ses origines sont beaucoup plus haut. Elle ne s'est pas, en effet, établie de plano^ en un jour, et sans luttes; elle a eu ses tâtonnements et ses retours ; elle s'est peu à peu enhardie et étendue, et sa première victoire a été l'émeute, ou, comme on disait alors, la journée du 20 juin.

Le 20 juin est, dans l'histoire de la Révolution, une date solennelle et néfaste. C'est le moment où la violence, qui s'est souvent essayée, éclate enfin et triomphe; où les passions populaires soulevées remplacent les délibérations légales ; où la voix des faubourgs va dominer celle de l'Assemblée. C'est le moment où la Révolution, jusque-là grande et féconde, malgré quelques fautes et quelques écarts, va dévier de sa route, sous l'impulsion des déma-

gogues, pour aller trébucher dans l'anarchie et dans le sang. La Révolution de 1789, la révolution légitime et légale, celle des idées et des principes, de l'égalité civile et de la liberté politique, est accomplie : celle qui va commencer, c'est la révolution de î)3, la révolution des passions et des vengeances, des proscriptions et de Téchafaud, qui étouffe la liberté sous une effroyable dictature, et ne laisse aux citoyens que l'égaUté devant la mort. A la Constituante a succédé la Législative, pleine d'inexpérience, d'indécision, de petites idées et de petites rancunes. Près d'elle, le club des jacobins s'estélevé comme une puissance: c'est une seconde assemblée, où se déchaîne librement la fougue révolutionnaire, et qui déjà prétend contrôler, stimuler ou contenir la première. Dans Paris, où affluent les agitateurs de toute la France, une municipalité qui pactise avec eux, paralyse d'abord tous les pouvoirs, s'en empare bientôt par un coup d'audace, et dès lors, maîtresse des sections qu'elle organise, des masses qu'elle ébranle, va lancer à son gré les faubourgs tantôt contre les Tuileries, pour abattre la royauté, tantôt contre la salle du Manège, pour imposer ses volontés à l'Assemblée, désarmée et impuissante. La plupart des historiens ont cru et ont écrit que le 20 juin avait été un mouvement spontané des faubourgs, et, comme on le prétendit alors, une réponse du peuple irrité au refus de Louis XVI de sanctionner les deux décrets relatifs aux prêtres insermentés et au camp de 20,000 hommes sous Paris.

M. Ternaiix prouve, pièces en main, que c'est là une erreur, une explication inventée après coup, et complaisamment propagée. Depuis un mois, la journée était préparée, le jour était fixé : c'était l'anniversaire du serment du Jeu de paume. Le prétexte mis en avant était d'aller planter un arbre de la liberté dans le jardin des Tuileries et déposer une adresse à l'Assemblée nationale. Dès le 16, les meneurs des faubourgs essayent de se faire autoriser par le Département, qui refuse. On passe outre. Les journées des 17, 18 et 19 sont employées à préparer le mouvement. Il eût été facile à la Commune de le comprimer ; mais Pétion laisse faire, préoccupé seulement de ne rien savoir et de dégager sa responsabilité. Le Département essaye de résister ; il prend un arrêté pour rappeler la loi qui interdit les réunions armées, mais il n'est pas soutenu. L'Assemblée n'ose intervenir. De quoi s'inquiète-t-on d'ailleurs? Ce sont des citoyens inoffensifs qui se rassemblent : il ne s'agit que d'une promenade, d'une fête patriotique.

Cependant les pétitionnaires assiègent les portes de TAssemblée ; ils demandent à défiler dans la salle en armes. L'accorder, c'était consacrer la violation de la loi; c'était, comme le dit M. Louis Blanc lui-même, « mettre à la merci de toutes les séditions possibles la liberté de l'Assemblée, l'indépendance de ses votes, la dignité de ses membres.» Un député s'élance à la tribune pour plaider la cause des

pétitionnaires. Le croirait-on? C'est Yergniaud. Ce

sont les Girondins, qui, aveuglés par leur haine de la royauté, complaisants avocats de l'émeute, semblent l'encourager de la voix et du geste, protestent de ses intentions pures, et défendent en eWeVimprescriptible droit de pétition! Une foule ignoble, armée de piques, de sabres, de haches, traverse l'Assemblée, chantant le Ça ira^ portant de honteux emblèmes. Une heure durant, la majesté de la représentation nationale est abaissée, humiliée par cet insolent triomphe. De là, l'émeute se rend aux Tuileries : c'était le but caché des meneurs. L'Assemblée a abdiqué ; la royauté maintenant va être bafouée; on lui crachera au visage, on la coiftera du bonnet rouge.

Les républicains crurent avoir remporté une grande victoire. ((Lajournée, ditM. Quinet, fut plus fatale àla république qu'à la royauté \ » Ces éloquents et imprudents Girondins, combien ils ont prouvé ce jourlà qu'ils manquaient d'esprit politique ! Combien la passion leur a fait perdre toute prévoyance ! Au 10 août encore, ils joueront le même jeu : ils laisseront faire, ils laisseront les faubourgs abattre la royauté, espérant naïvement redevenir le lendemain les maîtres, calmer avec de beaux discours la populace déchaînée, et conduire à leur gré la Révolution obéissante. Au bout de ce chemin, ils allaient trouver le 31 mai, et ce jour-là seulement, mais trop tard, ils devaient comprendre, selon le mot de

\. La névolution, t. l«% p. 33S.

M. Ternaux, que « celui qui appelle la rue périra par la rue. »

Le i 0 août n'est que le développement, l'achèvement du 20 juin. On s'est essayé en juin ; on a tâté- TAssemblée, qu'on a trouvée timide, indécise, secrètement complice. On en finira cette fois; la royauté sera jetée à bas. Les Girondins eux-mêmes ont semblé marquer le but et provoquer l'attaque ; Vergniaud, dans un discours resté fameux (3 juillet), a dénoncé le roi comme la cause ou loccasion de tous les maux et de tous les périls de la patrie.

C'est une histoire curieuse et instructive, et qu'il faut lire dans le livre de M. Ternaux, que l'histoire de cette journée du 10 août, méditée, combinée, organisée de longue main par les sections. On assiste là à un phénomène étrange, à la création d'un pouvoir nouveau,. constitué de toutes pièces par l'émeute et pour l'émeute, s'intronisant lui-même, de sa seule et propre autorité, sous prétexte de salut public, se perpétuant à force d'audace, et finissant par dominer et par faire trembler tous les autres pouvoirs : je veux parler de la trop célèbre Commune insurrectionnelle du 10 août. Cette histoire, qui n'avait pa& été faite dans tous ses détails, M. Ternaux l'a écrite avec les documents officiels.

C'est dans les sections que commence le travail d'agitation et d'organisation. Le 3 août, la section Mauconseil déclare le roi déchu, traçant ainsi son devoir à l'Assemblée qui hésite. La section des- Ouinzc-Yingts y met un peu plus de formes : elle

déclare qu'elle patientera en paix jusqu'au 9, à onze heures du soir ; « mais que si justice et droit ne sont pas faits au peuple par le Corps législatifs une heure après, à minuit, le tocsin sonnera, la générale battra, et tout se lèvera à la fois. » — L'Assemblée, qui a essayé de réprimer ces insolences sommations, est débordée; elle se laisse arracher un décret qui déclare les sections en permanence (6 août) : on peut dire qu'elle décrétait par là l'agitation et l'anarchie dans Paris. De ce moment, il y a dans la capitale quarante-huit clubs où, jour et nuit, on délibère, on déclame, on vocifère, et où les honnêtes gens cèdent bien vite, comme toujours, la place aux factieux .

Les sections les plus ardentes s'entendent, se concertent pour prendre des résolutions identiques. Celle des Quinze-Vingts décide qu'elle enverra trois commissaires à l'Hôtel de Ville, lesquels aviseront aux mesures à prendre ; elle invite les autres sections à en faire autant. C'était là une mesure capitale; ce n'était rien moins que destituer par le fait la municipahté, en constituer une nouvelle, et du même coup centraliser et légaUser l'insurrection. L'exemple est suivi, la même décision est prise par plusieurs autres sections ; mais la nomination des commissaires se fait de la façon la plus étrange. « Dans beaucoup de sections la séance était levée; il ne reste plus dans la salle que quelques individus endormis sur les banquettes. On les réveille, on leur dit qu'il faut sur-le-champ nommer des commis-

saires pour aller à l'Hôtel de Yille sauver la patrie en danger. A l'Arsenal, les six personnes qui se trouvent dans la salle du Comité, nomment trois d'entre elles pour représenter quatorze cents citoyens actifs. Les choses se passent à peu près de même au Louvre, à l'Observatoire, au Roi-de-Sicile*. »

Le 10, à trois heures du matin, ces étranges comjnissaires du peuple souverain^ investis de pouvoirs extraordinaires^ indéterminés et illimités, se réunissent à l'Hôtel de Yille. Ils siègent à côté de la Commune légale, dans une salle voisine. Dix-neuf sections seulement y sont plus ou moins représentées. Vers sept heures du matin, on y comptait des délégués de vingt-six ou vingt-sept sections, tout au plus : en tout, quatre-vingt-deux commissaires. Vingt sections au moins n'y furent représentées en aucune façon.

Quels étaient ces quatre-vingt-deux individus qui allaient décider du sort de la royauté et de la France? Etaient-ce des hommes importants, des personnages politiques ; ou à tout le moins des citoyens influents et connus, jouissant de quelque estime ou de quelque notoriété? Nullement. Les chefs du parti démagogique restent dans l'ombre, le succès n'était rien moins que certain, et ils évitent prudemment de se compromettre. Robespierre, Billaud-Varenne, Fabre d'Kgiantine ne paraîtront à la Commune que deux ou trois jours après. La Uste publiée par les auteurs

1. Histoire de la Terreur, t. 11, p. 234. — M. Ternauv donnele texte des procès-verbaux de plusieurs de ces sections.

aïO PORTRAITS LITTERAIRES ET PHILOSOPHIQUES.

de \ Histoire parlementaire est une liste qui a été fabriquée après coup : elle contient environ trois cents noms, et comprend tous les commissaires qui furent adjoints dans les jours suivants, quelques-uns même qui n'y entrèrent qu'un ou deu:x mois plus tard. M. Ternaux a refait, avec un soin infini et des peines extrêmes, la liste primitive. Elle est curieuse à parcourir. C'est à peine si quelques noms connus frappent les yeux, comme Huguenin, le chef des émeutiers du 20 juin, ancien commis aux barrières, et qui fut plus tard l'objet de graves accusations de concussion ; Rossignol, qui fut général des armées de l'Ouest et que sa lâcheté a rendu célèbre ; Léonard Bourdon, le furieux conventionnel; le vendeur de contre-marques Hébert; des prêtres apostats, comme Bernard et Audouis ; le cordonnier Simon, qui fut le geôlier du prince royal au Temple ; Cailly, Lenfant et Dufort, futurs collègues de Marat, de Panis et de Sergent au comité de surveillance de septembre... Le reste est inconnu : des comédiens, musiciens, épiciers; des marchands de toile, de vin, de faïence; des artisans comme Simon, menuisiers, tourneurs, serruriers; surtout des hommes de loi, défenseurs officieux, avocats obscurs, scribes subalternes. Yoilà (c les rois nouveaux^, »

Rois, en effet ; ils agissent comme tels. Ils suspendent le Conseil général de la Commune, qui siégeait encore pour la forme à côté d'eux. Ils appellent de-

\, Edgard Quinet, la Révolution, t. 1*'., p. 377.

vant eux le commandant de la garde nationale, Mandat; et comme il refuse héroïquement de leur obéir, on lui casse la tête d'un coup de pistolet. Par là ils sont maîtres de la force armée : le mouvement se prononce; les Tuileries sont forcées; le roi se réfugie dans TAssemblée. L'Assemblée, seul pouvoir constitutionnel qui subsiste désormais, semble souveraine : elle est esclave. La Commune nouvelle vient le lui signifier. Huguenin, son président, lui adresse ces insolentes paroles : « Le peuple^ qui nous envoie vers vous, nous a chargés de vous déclarer qu'il vous investissait de nouveau de sa confiance;, mais, il nous a chargés en même temps de vous déclarer qu'eV 7ie pouvait reconnaître pour juge des mesures extraordinaires auxquelles la nécessité et la résistance à l'oppression l'ont porté, que le peuple français^ votre souverain et le nôtre^ réuni dans ses assemblées primaires. »

La royauté est abattue, mais la liberté est morte. Captive dans la salle de ses séances, enveloppée, opprimée par l'émeute , l'Assemblée ne sera- trop souvent qu'une chambre d'enregistrement des décrets de la Commune. La liberté de la presse n'existe plus : on emprisonne, on assassine les journaUstes aristocrates. La liberté de conscience est abolie : on arrête , on déporte les prêtres insermentés. Le secret des correspondances est violé ; la sûreté des citoyens est Hvrée au caprice : une loi du H août autorise la Commune à arrêter tous les suspects de conspiration contre l'État. La dé-

fense des accusés cesse d'être libre et perd ses garanties : la Commune demande la création de tribunaux spéciaux. Par un reste de pudeur, l'Assemblée s'y refuse d'abord, tout en abolissant le recours en cassation, première et regrettable concession. Mais bientôt la résistance tombe devant la menace d'un nouveau 10 août; et elle vote la création du premier tribunal révolutionnaire , celui qui a gardé dans l'histoire le nom de Tribunal du 17 août.

Les trente-sept membres de ce tribunal, juges suppléants, accusateurs publics et jurés, étaient électifs. La Commune prend ses mesures pour diriger cette élection et en assurer les résultats. Avant même que le décret soit promulgué et qu'une convocation légale ait lieu, les sections révolutionnaires se hâtent de se réunir. Comme on n'a pas fixé le nombre de votants nécessaire, un simulacre de vote a lieu dans la plupart des sections : chaque section devait nommer un électeur. Trente-trois électeurs, choisis parmi les affidés de la Commune, se réunissent en hâte à l'Hôtel de Ville, dans la soirée même du jour où le décret a été rendu; et dans la nuit suivante, sans attendre leurs collègues des autres sections, ils procèdent à la composition du tribunal. Le 18, à sept heures du matin, tout est terminé. Six ou sept d'entre eux s'étaient nommés eux-mêmes. Parmi les juges étaient Osselin, Mathieu, Coffinhal, tous jacobins émérites.

Dans la journée, les Individus désignés pour faire partie de ce tribunal improvisé sont avertis de venir

prendre possession des fonctions que la confiance du peuple leur a conférées, A cinq heures du soir, le maire de Paris les installe au Palais de justice dans la grande salle dite de Saint-Louis^ aujourd'hui la grand'chambre de la Cour de cassation. — Cette installation fut marquée par une de ces comédies ridicules qui servaient df'vjà à masquer sous des dehors de liberté le plus effroyable arbitraire. Les nouveaux magistrats et jurés, après avoir reconduit le maire au seuil du palais, s'avancèrent sur une estrade et prononcèrent l'un après l'autre cette formule sacramentelle , déterminée par arrêté spécial de la Commune : « Peuple, je suis un tel , de telle section^ demeurant en tel endroit. Avez-vous quelque reproche à me faire avant que j'aie le droit de juger les autres? » — Naturellement, il n'y eut aucune récusation, et le tribunal entra immédiatement en fonctions.

En créant le tribunal révolutionnaire du 17 août, l'Assemblée législative, on peut le dire, avait inauguré la Terreur. Par là, la Révolution s'appropriait la plus odieuse institution de l'ancien despotisme : d'un seul coup elle reculait jusqu'aux Chambres ardentes ; elle égalait les plus tyranniques violences de Louis XI et de Richeheu. Les formes protectrices des accusés sont effacées : on abrège les délais; l'interrogatoire préalable est supprimé, le pourvoi en cassation avait été aboli ; le délai légal de trois jours entre l'arrêt et l'exécution l'est également. La guillotine est dressée en face des Tuileries dévas-

tées, et un arrêté de la Commune décide qu'elle y restera en permanence, — La première tête tomba le 21 août.

De ce moment un vertige de fureur et d'extermination semble s'emparer des esprits. Tout droit, toute justice, toute humanité est abolie. 11 semble qu'on revient aux temps barbares. Ainsi le Comité de sûreté générale lance un mandat d'amener pour faire arrêter au Havre Mme de La Fayette, « attendu, est-il dit dans les considérants, qu'il est à craindre que le général n'égare les soldats qui l'entourent ; ce qui nécessite des otages à la nation^ capables ou de conduire M. de La Fayette à l obéissance aux loisj ou de répondre de ses faits dans le cas contraire^. » Et ces procédés sauvages, on les érige en théorie. Bazire proclame comme un axiome que, c( pour combattre les ennemis de la nation, tous les moyens sont bons et justes^. » MerUn de Thionville demande que les femmes et les enfants des émigrés soient considérés comme les otages de la nation. La Commune propose qu'on les réunisse dans des maisons de sûreté. Un membre de l'Assemblée, Jean Debry, ose demander l'organisation

\. Histoire de la Terreur, t. III, p. 63, note. Cet ordre est signé de Grangeneuve, Vardon et Bazire.

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