Histoire de la Terreur, t. Ill, p
NOUVEAUX HISTORIENS DE LA TERREUR. 3ir>
d'un corps de douze cents volontaires qui se dévoueront pour aller assassiner les tyrans ; et malgré les protestations indignées de Yergniaud, la proposition est envoyée à l'examen de la commission extraordinaire. — On attise dans Paris, par tous les moyens possibles, les passions révolutionnaires ; on répand l'alarme , on exploite le danger de la patrie et les insolentes menaces de Brunswick. On se prépare à frapper un grand coup : nous sommesà la veille du 2 septembre.
L'esprit de parti a essayé de faire pour le 2 septembre ce qu'il a fait pour le 20 juin , pour le 10 août : il a voulu y faire voir un acte spontané, irréfléchi de fureur populaire. Cela n'est pas plus .vrai du 2 septembre que du 10 août et du 20 juin : c'a été là encore (il est triste de le dire) un acte voulu , prémédité , concerté ; c'a été une mesure de rigueur salutaire , ordonnée et payée par les hommes de la Commune. — On a usé aussi d'une autre tactique. Il y a un homme que personne ne défend, Marat. On en a fait le bouc émissaire ; on a rejeté sur lui la responsabihté des massacres ; et en le sacrifiant on a cru blanchir les autres. Cette explication ne tient pas plus que l'autre devant l'histoire. Marat eut peut-être la première idée de la mesure; mais cette idée fut adoptée et mise en œuvre par tous les hommes d'action de la Montagne et de la Commune, Danton, Robespierre, Manuel, Billaud-Yarennes, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, Hébert, Panis, Sergent, etc.
316 rORTRAITS LITTÉRAIRES ET PHILOSOPHIQUES.
Danton surtout : ii a les mains dans ce sang jusqu'au coude. C'est lui qui déclare à l'avance qu'il faut c( faire peur aux aristocrates.» C'est lui qui, le 29 août, propose et fait rendre par l'Assemblée intimidée ou surprise cet effrayant décret des visites, domiciliaires, qui, sous prétexte de la recherche d'armes cachées, remplit les prisons de victimes. C'est lui qui prend la défense de la commune insurrectionnelle, et demande, avec Robespierre, que tout soit remis aux mains du peuple. C'est à lui qu'on vient demander des ordres : il a ses hommes partout, il assigne à chacun son rôle, et marque d'une croix sur les listes les noms de ceux qu'il faut sacrifier. C'est sous son couvert, c'est sous son contreseing de ministre de la justice, que, le lendemain des massacres, une abominable circulaire, imprimée par Marat, est expédiée aux jacobins de tous les départements, pour engager la province à imiter Paris. C'est lui, « ce misérable esclave, habile à couvrir la faiblesse des actes sous l'orgueil de la parole ', » qui refuse d'intervenir pour empêcher les massacres de Versailles ; et qui adresse au chef des assassins , à Fournier l'Américain, ces paroles qui seront sa flétrissure éternelle : « Celui qui vous remercie, ce n'est pas le ministre de la justice, c'est le ministre du peuple. »
« Entre Danton, dit M. Louis Blanc, concourant aux massacres parce qu'il les approuve, et Robes-
\ . Miclielet, Histoire de la Révolution.
pierre, ne les empêchant pas, quoiqu'il les déplore, je n'hésite pas à déclarer que le coupable c'est Robespierre. » — J'hésiterais peut-êlre pour ma part. Mais Robespierre a-t-il vraiment déploré les massacres?... C'est son esprit qui animait la Commune, et c'est de la Commune que part l'impulsion.
Les sections, comme toujours, sont réunies et provoquées à prendre les mesures qu'exige le salut pubUc. Des délégués leur sont envoyés, chargés de leur indiquer ces mesures. Celle du faubourg Poissonnière prend une délibération ainsi conçue : « Considérant les dangers imminents de la patrie et les manœuvres infernales des prêtres, — arrête : 1** que tous les prêtres et personnes suspectes^ enfermés dans les prisons de Paris, Orléans et autres, seront mis à mort ; — 2° que les femmes^ enfants des émigrés^ et personnes qui iiont pas paru ni ne se sont montrés citoyens^ seront mis sur une ligne en avant des volontaires qui partent pour les frontières, atin de garantir les braves sans-culottes des coups que pourraient porter les ennemis. » — La section du Luxembourg ne reste pas en arrière : «La motion d'un membre de purger les priso?is en faisant couler le sang des détenus de Paris avant de partir, les voix prises, a été adoptée. Trois commissaires ont été nommés pour aller à la Yille communiquer ce vœu, afin de pouvoir agir d'une manière uniforme ^ »
\. Histoire de la Terreur, t. III, p. 218 et 219, et aux Pièces justificatives, p. 475 etsuiv.
Bientôt, à la nouvelle de l'investissement de Yerdun,. le tocsin sonne, le canon retentit. Et pendant que les volontaires, pleins d'un héroïque enthousiasme, vont s'inscrire au Champ de Mars, les assassins de la Commune se mettent glorieusement endevoir de purger les prisons des ennemis de la patrie. Maillard et sa bande annoncent à l'Abbaye qu'ils vont travailler au nom du peuple souverain. Le procureur général syndic de la Commune, Manuel, ceint de son écharpe , vient les haranguer et les conjure d'apporter dans les vengeances légitimes qu'ils exercent une certaine justice. J^iWdMàr- Yarenne , son substitut, encourage les travailleurs et leur dit « qu'ils n'ont pas besoin de voler les coquins d*aristocrates dont ils font justice, car on aura soin de les payer comme on en est convenu avec eux. » — Le conseil général de la Commune est en séance. Informé des premiers meurtres, il envoie des commissaires dans les prisons pour protéger, qui?... les détenus pour dettes de mois de nourrice^ ainsi que pour causes purement civiles.. Un des membres vient annoncer que « les citoyens enrôlés ne veulent pas partir sans que tous les scélérats du 10 août soient exterminés, » C'était le mot d'ordre convenu. Sur quoi le Conseil envoie de nouveaux commissaires « pour tâcher de calmer les esprits et d'éclairer les citoyens sur leurs véritables intérêts. » Quant à l'xVssemblée, il semble qu'elle ignore tout. Le sang coule dans Paris, et elle a repris tranquillement son ordre du jour. Ce n'est
qu'au bout de six heures qu'on lui annonce « qu'il se fait des rassemblements autour des prisons et que le peuple veut en forcer les portes. » Elle envoie alors des commissaires « pour parler au peuple et le calmer. » Les commissaires reviennent sans avoir pu se faire entendre, ni même se faire reconnaître : ils parlent à mots couverts « de malheureux événements que les ténèbres ne leur ont pas permis de voir... » L'Assemblée reste muette, courbe la tête, et passe à l'ordre du jour.
Les égorgements de l'Abbaye, de la Force, des Carmes, sont assurément une chose affreuse ; mais il y a, s'il se peut, quelque chose de plus triste, de plus honteux, de plus navrant : c'est l'inertie de tous les pouvoirs, de la ville tout entière, devant ces atrocités. Les massacres durent depuis quatre jours, et personne ne bouge. Il y a, sur Paris, comme un nuage de sang, comme une atmosphère de terreur, qui pèse sur les âmes et, glace tous les courages. Le pouvoir exécutif est comme paralysé, l'Assemblée est immobile, la garde nationale laisse faire, les citoyens se renferment dans leurs maisons ; et pendant quatre jours, les assassins, maîtres de Paris, procèdent à leurs exécutions systématiques, avec ordre, allant d'une prison à l'autre, parodiant indignement les formes sacrées de la justice, transformant les greffes et les conciergeries, selon le mot de Vergniaud, « en abattoirs de chair humaine ; )> — et cela sans qu'un cri d'indignation s'élève, sans qu'une résistance soit essayée, un ordre donné, un décret
rendu, un effort tenté pour arrêter ces horreurs, disperser ces cannibales, défendre des vieillards, des femmes, des enfants qu'on égorge, sauver la Révolution d'un grand crime et la liberté d'une ineffaçable souillure. Cela est-il possible? Est-il croyable que cela se soit passé, en France, il y a quatre-vingts ans?
Et ils n'étaient qu'une poignée. Et devant cette petite bande de misérables, tout se tut, tout trembla. D'où vint tant d'indifférence, d'inertie, de lâcheté? — La Gironde elle-même, si généreuse, si courageuse quelquefois, ne trouve pas une protestation à élever. On dirait qu'elle se sent vaincue par son audacieuse rivale de l'Hôtel de Ville. Le souvenir du 10 août pèse sur elle d'un poids terrible : c'est au nom du peuple qu'au 10 août la royauté a été brisée, foulée aux pieds; c'est au nom du même peuple que les mêmes hommes prétendent aujourd'hui sauver la patrie en péril. De quel droit les arrêter? Le salut du peuple n'est-il pas la seule loi?
Dans Paris, qui oserait remuer? Le travail des prisons se fait administrativement : il n'en faut pas davantage. Les massacrei^^s agissent au nom de l'autorité. Tout plie devant ce mot-là.
Plusieurs fois, pendant ces lugubres journées, des citoyens honnêtes s'adressèrent à des commandants de la garde nationale, les suppliant d'intervenir pour arrêter cette boucherie. — «Nous n'avons pas d'ordres, » — répondaient-ils ; et ils passaient tran-
quillement leur chemin. — « Nous n'avons pas d'ordres ! » C'est bien là notre mot, à nous autres Français. « Nous n'avons pas d'ordres ! » Donc il faut laisser des brigands ivres remplir une ville de meurtres; il faut laisser violer toutes les lois, outrager la justice et riiumanité. 11 faut laisser la tuerie s'achever à Taise, le sang- couler à flots, les cadavres s'entasser dans les rues, a Nous n'avons pas d'ordres ! » Cela dit tout, excuse tout, dispense de tout.
Un homme qui détestait la Révolution française, mais chez qui la haine n'a fait qu'aiguiser la sagacité, et qui parmi ses paradoxes nous a dit de rudes vérités, Joseph de Maistre, écrivait peu d'années après : « Il y a, comme on sait, plusieurs sortes de courage, et sûrement le Français ne les possède pas toutes. Intrépide devant l'ennemi, il ne l'est pas devant l'autorité, même la plus injuste. Rien n'égale la patience de ce peuple qui se dit libre... Les tyrans se succèdent, et toujours le peuple obéit\ » — Tocqueville, un libéral celui-là, a exprimé la même pensée, quand il a dit que « la Terreur eût été impossible ailleurs qu'en France, avec les caractères qu'elle a eus'^. » Et enfin, voici un écrivain, ami passionné delahberté, admirateur de la Révolution, qui, se posant cette question : Pourquoi Paris resta inerte? n'y fait pas une autre réponse que Joseph de