‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 4 sur 30 · Montai-ne, Essais, liv. I, ch. l : « Il me semble que · texte numérisé non relu

Montai-ne, Essais, liv. I, ch. l : « Il me semble que

chefoucault quel est le fondement de sa morale ? ïï ne croit pas plus à l'homme qu'il n'espère en Dieu !. — Plus modérée, plus équitable, il n'est pas jus-v qu'à la froide raison du peintre des Caractères qui ne soit empreinte d'un certain dédain et n'inspire à» * | la longue le découragement et la tristesse.

Entre ces deux manières de considérer l'homme, identiques par le procédé, bien que différentes par le but, il y en a une troisième, qui est purement philosophique comme la seconde, et qui aspire à être consolante comme la première. Entre ces deux morales, qui toutes deux dépriment la créature humaine , il y en a une autre qui s'efforce de la re^ lever, et y par le sentiment de sa dignité native, d^ lui donner des forces pour le bien. C'est celle qu'ea^ seignèrent sous des formes diverses les grands philosophes de l'antiquité ; celle dont Platon entrevit dans l'ordre éternel et divin le sublime exemplaire ; celle qui soutint Épictète, inspira Cicéronet Sénèque, affermit Marc- Aurèle et tous les stoïciens : nobles esprits qui, manquant des lumières de la foi et réduits aux seules ressources de la raison, cherchaient dans la conscience humaine un point fixe où pût j s'appuyer le monde.

Or, cette morale antique, cette morale éternelle

nous ne pouvons jamais estre assez mesprisés selon nostre mérite... Je ne pense point qu'il y ait tant de malheur en nous comme il y a de vanité...; no^us ne sommes pas si pleins de mal comme d'inanité ; nous n-e sommes pas si mi* sérables comme nous sommes vils. »*

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et éternellement belle, c'est celle dont s'inspire Vaii- Tcnargues ; c'est celk; qu'il entreprend de restaurer.

Morale tout humaine , j'en conviens ! Non pas qu'elle méconnaisse ou qu'elle oublie Dieu : Dieu apparaît toujours au-dessus d'elle comme son prin^ cipe à la fois et sa sanction; mais c'est dans le cœur de l'homme, c'est dans la conscience que cette morale prend son point d'appui ; c'est aux vérités qui se révèlent à la raison qu'elle emprunte son flambeau .

Mais quoi ! n'était-ce pas là, à l'heure où écrivait Vauvenargues , la seule morale qui fût de saison? N'était-ce pas la seule que pût écouter son siècle ? Quand les croyances reUgieuses avaient perdu déjà de leur autorité ; quand l'incrédulité , comme un flot croissant , commençait de les battre et de les ébranler de toutes parts ; quand bientôt la raison, ivre de sa souveraineté reconquise , allait régner sans rivale sur les ruines du passé, n'était-il pas opportun de chercher, comme les philosophes anciens, dans la raison même, la base immuable qui allait manquer ailleurs? Quand les idées spiritualistes elles-mêmes allaient pâHr obscurcies un instant par les grossières vapeurs du matérialisme, n'était-ce pas une grande pensée de mettre en plus vive lumière les éternels principes de la morale, et, à la place de la loi reUgieuse désertée, de proclamer une loi, moins efficace sans doute, mais faite encore pour commander à l'homme le respect et le sacrifice ?

Qu'on y songe en effet! ce n'était pas seulement

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l'âge de la foi qui était passé ; l'âge même de la grande philosophie , de la raison pure et de ses subhmes spéculations, semblait fini. On était entré dans l'ère de la critique et de l'analyse. Le monde appartenait au doute.

Déjà des bords voisins de la Hollande, l'esprit sceptique et frondeur a soufflé sur la France. Déjà, en France même, un puissant génie, qui plus tard élèvera à la science des lois un monument d'immortelle sagesse , s'est essayé en se jouant à cette raillerie audacieuse qui mettra tout en poussière.

Voltaire est allé emprunter à l'Angleterre une philosophie analytique qui,néghgeant dansl'homme l'élément divin, principe des clartés supérieures, le subordonne tout entier aux sens et fait sortir toute l'intelUgence du phénomène de la sensation. Disciples infidèles de Descartes, les philosophes nouveaux, tout en gardant sa méthode, ont déjà dévié de la ligne lumineuse qu'il leur avait tracée, et, au Heu de diriger leur pensée vers les hauteurs dont il leur ouvrit le chemin , se sont peu à peu inclinés vers la matière où bientôt ils iront se perdre.

Vauvenargues essaye de repi*endre l'œuvre interrompue du maître. Assez ignorant des philosophies anciennes et modernes, et grâce peut-être à cette ignorance même, il a fait, par une admirable inspiration, dans le domaine de la morale, ce que Descartes, par la puissance de l'abstraction, avait fait naguère dans la sphère de la méthaphysique. Il a rompu comme lui avec la tradition reçue ; il a

échappé comme lui aux systèmes en honneur ; et il y a échappé de la même manière, je veux dire en cherchant l'évidence au dedans de lui, en demandant à la conscience humaine, profondément interrogée, les principes indéfectibles de la vérité morale.

Ce n'est pas de l'analyse, c'est de l'inspiration qu'il procède ; ce n'est pas à l'esprit critique, c'est à l'esprit de foi qu'il demande la lumière. L'esprit critique dessèche et stérihse ; l'esprit de foi vivifie et féconde. L'intuition, le sentiment intime, la révélation intérieure , voilà à quelle source il ira puiser ses croyances et ses règles de conduite.

Il semble qu'en cela l'instinct de sa nature le guidait autant que la sagacité de son esprit. Le doute lui est antipathique; la raillerie lui déplaît; le sarcasme irréhgieux l'afflige. Il ne se sent nul goût pour les esprits légers ou dédaigneux. Ne lui parlez pas de Bayle : toute son érudition, il la donnerait pour une pensée de Socrate. Il aime, il admire Voltaire ; mais en Voltaire, ce n'est pas le philosophe, c'est le poëte qu'il aime ; ce n'est pas l'auteur des Lettres anglaises, c'est l'auteur de Zaïre et deBrutas qu'il admire. *

Et pourtant, il est bien vrai, le doute l'a atteint lui-même. Le doute a ruiné en lui le vieux dogme. Comment en eût-il été autrement? L'incrédulité était partout; on la respirait dans l'air. Mais quelles douleurs ne devine-t-on pas dans cette âme veuve et mal consolée de ses croyances maternelles ! Comme

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il semble les pleurer encore ! comme il crie parfois et se débat sous la blessure qu'il a reçue au cœur et qui saigne toujours * !

L'entendez-vous s'indigner des plaisanteries qui s'attaquent aux choses saintes^? Le voyez-vous at-tester, comme pour s'abriter sous leur génie, ceâ grands hommes « du plus philosophe de tous les siècles, » les Newton, les Descartes, les Bossuet,.les Racine, les Fénelon, nobles patrons dont il aime à invoquer la gloire, comme un fils celle de ses aïeux^.

En proie à ces combats secrets, tourmenté par le doute et plein du besoin de croire, il n'a trouvé le repos que dans une philosophie généreuse qui, aii lieu de dégrader l'homme, s'appliquât à le réhabiliter à ses propres yeux, et pour accroître ses forces lui en rendît le sentiment.

Exagérer les misères humaines, faire ressortir les Contradictions et les difficultés, fausse philosophie ! s'est-il dit. Dieu n'a rien fait en vain ; Dieu ne s'est point donné de démenti à lui-même *. La concihation qui se dérobe à votre étroite analyse, une plus large compréhension des faits, une vue d'ensemble vous l'eût révélée. Aussi, à la hauteur où il se place, ni les défaillances de la nature humaine ne le déconcertent, ni ses contrariétés apparentes ne le troublent. Les petites objections s'effacent, les antinomies

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