Discours sur la gloire
pas deux faces diverses d'un même idéal ! Et râmê humaine n'est-elle pas faite pour les embrasser d'un même amour et dïm même enthousiasme ?
L'idée que Yauvenargues se fait de la passion, jointe à un besoin d'action qui était dans sa nature, lui a dicté encore cette maxime caractéristique : « Pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir... La pensée de la mort nous fait oublier de vivre. » (Max^ 142- 143.) Maxime tout antique, qu'il oppose dans sa pensée à la morale ascétique ; maxime que Montaigne avait aussi énoncée à sa façon, quand il avait dit : c( Il m'est advis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie ^ . . »
Sans nul doute, il faut bien le répéter, c'est là une morale tout humaine, trop humaine peut-être. Yauvenargues peut-être croit un peu trop à la force de l'homme : il néglige trop l'idée divine, la pensée reHgieuse, les espérances immortelles et tout ce secours qui nous vient d'en haut, et sans lequel toute force humaine n'est que faiblesse. C'est la marque de son siècle. C'est aussi l'effet de cette réaction philosophique qu'il accomplit, de cette protestation qu'il élève contre deux systèmes de morale qui déprimaient également l'homme.
Mais du moins quelle pureté^ quelle grandeur d'inspiration ! S'il s'arrache à ce qu'il y a d'étroit
i. Essais^ liv. III, ch. xii. — « La sagesse, a dit un autre philosophe, n'est pas la méditation de la mort, mais de la vie. » (Spinosa, Eth.)
dans l'ascétisme, à ce qu'il y a de sec dans la doctrine de l'intérêt, ce n'est pas pour se laisser aller à la molle et facile vertu de Montaigne; ce n'est pas davantage pour tomber dans l'orgueilleuse dureté du stoïcisme. Encore bien qu'il ne soit plus chrétien, il semble avoir retenu de la religion chrétienne un fond d'indulgence et d'amour. C'est un stoïcien religieux et attendri; c'est un stoïcien, moins l'impassibiUté et l'orgueil stoïques.
Avoir, au milieu du dix-huitième siècle, porté à cette hauteur la science de l'homme et le sentiment moral; avoir, avant les impiétés de Voltaire, protesté contre l'esprit d'irréHgion ; avant les sophismes d'Helvétius et les déclamations de Diderot, flétri les doctrines matériahstes ;. c'est une gloire qui suffirait à sauver un nom de Toubli. Ces philosophes qui prétendront émanciper l'esprit de l'homme, asservir le monde entier à sa domination, et le conduire par un perfectionnement sans fin vers un bonheur sans limites, étrange contradiction ! eu exaltant son orgueil, ils le dégraderont de- sa dignité morale; en proclamant la souveraineté de sa raison, ils le feront déchoir au rang des créatures inférieures. Yauvenairgues, plus profond qu'eux, a vu que la grandeur de l'honuiie est moins dans son intelligence que dans le sentiment moral qui l'éclah^e, et que s'il est une créature subhme, c'est surtout parce qu'il a en lui la raison pour concevoir- le bien et la liberté pour l'accomphr.
Si cette noble philosophie ne prévalut point, l'ef-
fort n'en fut pas moins beau. Si l'œuvre à peine ébauchée de Yauvenargues fut emportée par l'irrésistible courant du siècle, elle a surnagé toutefois ; elle a, chose admirable, survécu à tant d'œuvres brillantes qu'entoura la popularité. Elle agrandi de jour en jour dans l'estime et le culte de la postérité,parce qu'elle portait l'empreinte de la beauté morale et de la vérité éternelle.
Yauvenargues connaissait peu les hommes, mais le cœur de l'homme n'avait guère de mystères pour lui. Il n'avait pas, comme La Bruyère, observateur attentif et patient, étudié dans ses mille incidents le jeu de la vie sociale, pris les mœurs sur le vif, scruté les caractères, analysé les passions, leurs nuances et leurs caprices. Il n'avait pas, comme La Rochefoucauld, en des temps de trouble et à la lueur des agitations politiques, sondé les rephs de l'égoïsme humain, dévoilé ses ruses, démasqué ses hypocrisies. Mais dans le silence de la solitude, il était descendu en lui-même, et comme dans l'eau pure d'une source, il y avait lu les lois secrètes gravées par la nature.
Aussi, sur les choses qui touchent les grands intérêts sociaux, comme sur celles qui n'ont trait qu'à la morale privée, fait-il preuve de la même rectitude, de la même fermeté d'esprit, de la même mesure dans la sagesse. Il ne croit point que le progrès des lumières, comme on disait déjà, emporte nécessairement le progrès de la raison générale. Vainement le siècle s'enorgueillit de ses connaissances -, il trouve
que le bon sens est toujours rare ; et, à son avis, on aura gagné peu de chose, si, en jetant dans les esprits tant d'idées nouvelles, on ne leur a pas appris à raisonner juste '. Il aime la liberté et applaudirait volontiers à de sages réformes. Mais il estime qu'il n'estpas sensé de renverser ce qu'on qualifie d'abus, avant de savoir ce qu'on pourra mettre à la place. 11 croit à l'égalité de tous les hommes ; mais sa haute raison a com.pris d'abord que TinégaUté des conditions entre les hommes découle nécessairement de l'inégahté de leurs facultés et de leurs forces : et d'avance il a réfuté d'un mot les sophismes que son siècle léguera bientôt au nôtre ^.
Que de traits de lumière semés dans ces pensées éparses ! que d'aperçus profonds ! que de paroles éloquentes ! Ce mot ne semble-t-il pas tombé de la plume de Tacite? «La servitude abaisse les hommes « jusqu'à s'en faire aimer. » Et dans cet autre : «La « hberté est incompatible avec la faiblesse, » quelle leçon pour les peuples comme pour les individus î
Partout, dans ses Maximes^ se peint une belle âme, aUiée à un beau génie. Partout éclate l'amour de la justice, de la clémence qui la tempère, de l'indulgence qui adoucit la sévérité de la loi, de la magnanimité meilleure que la prudence.
Une simphcité mâle caractérise le style comme les pensées de Vauvenargues. 11 a des incorrections