‹ Portraits littéraires et philosophiquesChapitre 9 sur 30 · Ibid · texte numérisé non relu

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et des faiblesses nombreuses. Mais on sent qu'en écrivant il obéissait toujours à une inspiration vraie et n'exprimait que des idées profondément méditées. Nulle recherche, nulle ciselure de style ; rien de cet art laborieux et savant qu'on admire chez La Rochefoucauld et La Bruyère. L'expression naît sous sa plume simple et forte, limpide et lumineuse. Il a, à un degré que personne n'a dépassé, cette netteté souveraine et cette propriété parfaite qui sont, comme il Ta si bien dit, a. le vernis des maîtres. » Ce style ferme et plein, élevé sans effort, concis san& affectation, atteint à l'éloquence à force de justesse et de clarté. Il semble que pour parler aux hommes, p la vérité ne pût trouver un langage plus digne d'elle. Parfois l'accent du cœur, à demi étouffé, se fait entendre : sa parole s'empreint alors d'une sensibilité touchante. Parfois même l'imagination colore j doucement sa pensée ; et une image gracieuse la fait briller un instant comme un nuage léger qu'empourpre le couchant. Quel charme pénétrant, par exemple, dans ces sentences qu'on se plaît toujours à rappeler : « Les premiers jours du printemps ont (t moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune c< homme. » — ce Les conseils de la vieillesse éclai- (( rent sans échauffer, comme le soleil d'hiver. » — (c Les longues prospérités s'écoulent quelquefois en « un moment, comme les chaleui^ de l'été sont c( emportées par un jour d'orage. »

Yauvenargues s'occupait de revoir ces pensées,

œuvre rapide de sa jeunesse, quand la mort vint le frapper; il l'attendait et l'avait vue venir de loin. Il avait 32 ans. Que de fois, sans doute, sentant la vie tarir en lui et son génie s'éteindre, il dut jeter un regard attristé sur cet avenir plein de promesses cruellement trompées, et, comme un autre et charmant génie moissonné aussi dans sa fleur, se frapper le front en se disant : « Il y avait pourtant là quelce que chose ! » Et n'est-ce point en effet comme un soupir de regret qui lui échappe quand, à la fin de cette belle page où, sous le nom de Clazomène, il a tracé son propre portrait, il ajoute ces touchantes paroles : a On voit des années qui n'ont ni printemps « ni automne, et où les fruits sèchent dans leur <( fleur »

Mais l'égaUté de son âme n'en fut pas troublée. Aux angoisses d'un mal sans remède, il opposait une fermeté et un calme inaltérables. Comme un disciple de Socrate, il conversait paisiblement avec ses amis sur ce lit de douleur qu'il savait être son Ut de mort; et jusqu'au dernier jour il les charma par ses discours pleins de grâce et d'éloquence. Frappé d'admiration pour tant de courage et de simphcité. Voltaire a laissé tomber au souvenir de son ami quelques larmes venues du cœur, et prononcé une parole qui est à elle seule tout un éloge : « Jamais, dit-il, je n'ai vu de mortel plus infortuné et plus tranquille. »

Nous-mêmes, à la distance d'un siècle, nous ne pouvons sans émotion contempler cette pâle et mé-

lancolique figure, inclinée à demi sous le poids de la douleur et de la pensée. Nous ne pouvons, sans un sentiment de respect mêlé d'attendrissement, suivre dans son rapide passage au travers d'une époque brillante et dissolue, ce jeune homme à l'âme antique, au cœur a simple comme celui d'un enfant*, » qui, solitaire, ignoré de tous, accablé parle malheur et portant fièrement sa pauvreté, meurt entrevoyant à peine la gloire tardive qui luira sur son tombeau.

Cette gloire est pure du moins entre toutes ; elle est unique peut-être dans le temps qui l'a vue éclore. Au miheu de tant d'hommes illustres dont il fut le contemporain, Yauvenargues se distingue par des qualités singuhères. Dans le siècle de l'esprit et des hardiesses sans frein, la raison seule et la plus ferme sagesse l'inspirent. Quand la philosophie devient un moyen de popularité ou une arme de parti, elle reste pour lui une croyance austère et une consolation pieuse. Ce n'est ni la vanité ni la mode qui le poussent à écrire, mais seulement le besoin de soulager son cœur ouïe désir de rendre hommage à la vérité. Dédaigneux des frivolités de ce monde qu'il a vu de loin sans se mêler à lui, supérieur à ses bassesses et à ses petites ambitions, il offre, à une époque où les caractères ne furent pas toujours au niveau des talents, l'image du véritable philosophe.

Le dix-huitième siècle n'avait pas encore atteint

\. Voltaire.

la moitié de son cours quand VauYenargues mourut. On dirait qu'en lui se personnifie la jeunesse de ce siècle puissant, et qu'il résume tout ce qui s'y renconfra de yraiment grand et de vraiment fécond ; je Yeux dire sa foi dans la raison humaine, son amour de l'humanité, son culte pour tout ce qui l'élève, l'affranchit et l'honore. J'avouerai même qu'il partagea quelques-unes desllkisions de son temps, et je ne me sens pas le courage de l'en blâmer. Heureux qui a pu mourir avant d'avoir perdu toutes ses illusions !

Si la mort l'a frappé avant l'âge, elle lui a donné au moins cette fortune de mourir avec sa foi entière et ses jeunes espérances. Il n'a pas vu la confiance de l'esprit humain s'exalter jusqu'à un orgueil insensé ; il n'a pas vu la hberté de pensée dégénérer en une Hcence impie, la philosophie en un matérialisme dégradant. La mort lui a épargné des désenchantements et des tristesses. Elle l'a enseveli dans la douce sérénité de son âme ; elle a laissé sur son front une auréole de foi et d'enthousiasme.

Noble foi, qui console et fortifie ! Enthousiasme saint, qui élargit les âmes et les soulève de terre ! Pourquoi cette foi s'est-elle retirée de nous? Qui nous rendra les fortes convictions, les ardentes espérances? Nous n'avons plus, hélas ! la foi rehgieuse de nos pères, et nous, n'avons pas la foi philosophique qui la remplaçait pour Vauvenargues. Le scepticisme a passé sur nous comme un torrent de sable : les institutions ont été détruites, les croyances

déracinées, tous les principes ébranlés. Nous marchons parmi les ruines du monde moral. La puissance de l'homme, la grandeur de son intelhgence, c'est dans le monde matériel surtout qu'elles se déploient ; c'est dans la sphère des sciences physiques, de l'industrie, des arts qui contribuent au bien-être des individus et à la prospérité des nations, que l'homme rêve de hautes" destinées, que l'enthousiasme l'enflamme, que sa foi accomplit des miracles et transporte des montagnes.

Voici un homme fait pour nous rappeler la \Taie grandeur de l'homme : c'est Yauvenargues. Il parle un langage doux et grave ; il s'adresse au cœur autant qu'à la raison. Arrachons-nous, s'il se peut, quelquefois au bruit de nos luttes et aux eni^Tements de nos triomphes, pour prêter un instant l'oreille à sa forte et consolante sagesse.

Le roman a été une des puissances de notre époque. Durant vingt années, il a régné, et régné en despote dans notre littérature ; mais il lui est arrivé ce qui arrive à toutes les puissances qui outrepassent leurs limites et méconnaissent leurs lois naturelles : Tabus a engendré la réaction, la décadence a suivi de près le triomphe. Non pas que les destinées du roman aient été en cela sérieusement compromises ; le roman est une forme littéraire trop heureuse, trop féconde, trop bien appropriée au génie moderne, pour que rien, pas même les plus fâcheux excès, puisse compromettre sa fortune. Il faut pourtant reconnaître, — et Dieu en soit loué ! — que tout un genre détestable, le roman philosophique et humanitaire, le roman violent et brutal, l'un tout gonflé de rêves et d'utopies, l'autre nourri de crimes et saturé d'horreurs , il faut reconnaître que ce genre faux et monstrueux a passé de mode et

qu'il est aujourd'hui frappé d'un universel et profond discrédit.

Plus d'une renommée a grandement souffert du changement qui s'est accompli de ce côté dans les esprits. Que d'illusions dissipées ! que d'engouements dont nous rougissons aujourd'hui! que d'enthousiasmes dont nous nous étonnons d'avoir été dupes ! Nous n'avons besoin d'écrire ici aucun nom ; chacun peut faire la liste, trop longue, hélas ! de îios gloires contemporaines pour qui l'oubh de la postérité est déjà venu.

A cette justice, qui pour être tardive n'en est pas moins sévère et qui frappe plus d'un écrivain encore plein de vie, il semble pourtant qu'une exception soit faite : un nom a surnagé dans ce naufrage de tant de réputations d'un jour; c'est le nom d'un écrivain qui a joui, il est vrai, à une certaine époque, d'une grande faveur, mais dont la popularité vers la fin de sa vie avait prodigieusement pàh, si bien que la mort , loin de lui nuire , semble avoir ravivé tout à coup l'éclat terni de son nom et amené pour cette gloire à demi fanée comme un reverdissement inattendu. Nous voulons parler de Balzac.

Depuis qu'il n'est plus , on l'a admiré , vanté , exalté, plus qu'il ne l'avait jamais été de son vivant. La Comédie humaine a été proclamée le chefd'œuvre , le monument littéraire et philosophique du dix-neuvième siècle : on a été jusqu'à prononcer les noms de Cervantes, de*Shakspeare et de Molière.

Ce sont là de ridicules exagérations, qu'on nous permettra de ne point prendre au sérieux. Mais, bien que le public ne s'associe pas à ces enthousiasmes posthumes et ne prenne pas au pied de la lettre ces éloges dithyrambiques, à notre a\is l'opinion est encore trop indulgente dans le jugement qu'elle porte sur les œuvres de Balzac. L'auteur d'Eugénie Grandet^ malheureusement pour lui et pour nous, n'a pas su se renfermer dans le genre charmant où il a excellé ; je veux dire la peinture des caractères et de la vie intime. Il a voulu élargir son domaine, et il en est sorti : il a tenté toutes les voies hasardeuses où s'est égaré le roman moderne ; il a essayé tous les genres, même les plus déplorables ; il a pactisé mainte et mainte fois avec le mauvais goût et le mauvais esprit de Tépoque. A juger son œuvre en elle-même et dans son ensemble, sans parler des admirations fanatiques, nous croyons que le mérite de l'écrivain a été étrangement surfait, et il nous a semblé qu'il ne serait pas inutile de rétabhr sur ce point ce qui nous paraît la vérité. Surtout ne rapetissons pas la critique littéraire en l'isolant systématiquement de toute pensée morale. Trop souvent on a affecté, pour juger les œuvres contemporaines, de mettre, comme on disait, la morale hors de cause : on eût cru, en procédant autrement, trahir les intérêts de l'art, faire preuve de petitesse d'esprit et mériter le reproche de puritanisme ou de pruderie. Il semblait que ce fût affaire aux prédicateurs et aux pédagogues

de juger les œuvres littéraires au point de vue de rinflueuce qu'elles peuvent exercer sur les mœurs, €t que la critique en cela eût empiété sur le sermon et la leçon de morale. On n'était pas de cet avis autrefois : on ne connaissait pas la commode théorie de l'art pour l'art inventéer de nos jours ; on tenait que la beauté morale est l'élément essentiel et Le caractère éminent de la beauté littéraire. « Quand une lecture vous élève l'esprit, disait La Bruyère, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et généreux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon, et fait de main d'ouvrier. » D'oii la conséquence sans doute pour le grand moraliste qu'un livre ne peut être bon, s'il inspire de mauvais sentiments et s'il abaisse l'âme. N'est-ce pas la même pensée qu'exprimait Yauvenargues, quand il disait « qu'il faut avoir de l'âme pour avoir du goût? » Et Mme de Staël enfin n'en jugeaitelle pas ainsi, elle qui estimait que « la vraie critique est bien souvent un traité de morale? »

Nous n'avons point dessein de faire ici la biogra* phie de Balzac : elle est connue et de peu d'intérêt* d'ailleurs. Toutefois, retracer rapidement les diverses phases de sa carrière littéraire, esquisser en quelques traits le caractère et l'esprit de l'homme, nous semble un préliminaire indispensable pour

bien comprendre l'écrivain et pour juger sainement son œuvre.

On sait que, né à Tours en 1799, venu très-jeune à Paris, sans fortune et sans vocation bien arrêtée^ Balzac menajusqu'àTâge de trente ans une vie singulièrement agitée, laborieuse,, pleine de tâtonnements, d'efforts en sens divers et d'avortements douloureux. La littérature l'avait attiré d'abord ; bientôt, espérant mieux de l'industrie, il y chercha la richesse et n'y trouva que la ruine. Il revint alors aux lettres, et si rude que la carrière y fût d'abord pour lui, si pénibles qu'y fussent ses premiers pas, il y persévéra désormais. Plein de courage et d'énergie, avec une force de volonté et une opiniâtreté de travail qui assurément l'honorent, soutenu par la foi robuste qu'il avait dès lors en lui-même, et qu'il est permis aux. adnùrateurs d'appeler le pressentiment de son génie, il lutta intrépidement et obstinément pendant de longues années contre la pauvreté et l'indifférence pubhque, écrivant sans relâche, entassant volumes sur volumes, accumulant romans sur romans.

Il est certain que son génie, si génie il y avait en lui, fut long à briser l'enveloppe et à déployer ses ailes. La partie de la vie de Balzac qui s'étend de 1820 à 1828 est comme une période d'attente et d'obscure incubation : nul autre caractère qu'une abondance stérile, une médiocrité incolore ; nul indice d'originalité, nulle lueur qui brille dans la nuit et présage l'aurore. Ces innombrables romans, publiés soit en collaboration avec M. Lepoitevin Saint-

Aime, qui prenait le nom de M. de Viellergléy soit sous les pseudonymes à' Horace de Saint -Aubin et de lord Rhoone^ ne sont que d'informes ébauches, où l'on cherche en vain l'annonce, même lointaine, du talent à venir.

Son Dernier Chouan^ en 1829, révèle pour la première fois, sous l'imitation très-visible de Walter Scott, quelque talent de récit et de mise en scène; mais le nom de Balzac ne sort tout à fait de sa longue obscurité qu'avec un livre qui, dans un genre bien différent, jette tout à coup sur lui un éclat mêlé de scandale : nous voulons parler de la Physiologie du Mariage (183G), livre où il y avait tout juste assez d'esprit pour faire passer beaucoup de corruption et de cynisme. Cette veine licencieuse a été féconde chez Balzac ; elle a produit peu après la longue série de ses Contes drolatiques^ nouvelles pour la plupart obscènes, et dont l'obscénité s'aggrave de la crudité de la langue de Rabelais. Ces caractères sont à noter dans la carrière de Balzac ; ils ont une importance considérable ; ils marquent un des traits les plus caractéristiques de sa nature, un de ceux que nous verrons le plus obstinément et le plus fâcheusement reparaître.

Quoi qu'il en soit, malgré le succès de la Physiologie du Mariage^ Balzac n'était point encore classé parmi les romanciers en renom, quand parut, en 1831 , le premier de ses romans restés célèbres, la Peau de Chagrin. On fit au sujet de ce livre, avant et après la pubhcation, plus de bruit qu'il ne méri-

tait : sous des formes prétentieusement et obscurément philosophiques, ce n'était qu'une imitation des contes d'Hoffmann, gâtée parla déclamation romantique et un faux lyrisme. Quoi qu'il en soit, de ce jour, Balzac a conquis son droit de cité dans les lettres, et bientôt après sa réputation s'établit détinitivement avec ses Scènes de la vie privée et de la vie de province^ qui sont demeurées un de ses meilleurs titres de gloire : courtes et charmantes études qui s'appellent la Femme abandonnée^ la Femme de trente ans, laGrenadière^ les Célibataires, Eugénie Grandet.

C'est une remarque à faire dès à présent, que Balzac, avec ses prétentions à la fécondité et à l'originalité, a toute sa vie subi des influences étrangères et reçu ses inspirations du dehors. Sa forme est à lui, sans doute; il s'est fait dans le roman un genre à part, le genre descriptif et l'analyse des mœurs intimes ; mais pour le fond, il l'emprunte souvent ou l'imite. L'imagination chez lui est riche de détails, riche jusqu'à la profusion et à l'excès : elle est pauvre dans l'invention, dans la conception des caractères, des situations et des passions. Là, il magique de variété, et tournant dans un cercle assez étroit, reproduit sans cesse les mêmes types. Aussi le voiton, quêtant à droite et à gauche les inspirations, attentif aux caprices de la mode, habile à saisir au vol toute idée nouvelle qui traverse l'atmosphère littéraire, s'essayer dans tous les genres et se mettre à la remorque de tous les succès du jour. Ainsi nous

l'avons vu, parti de rimitation du roman anglais, passer au genre psychologique et fantastique mis à la mode par l'Allemagne. A peine a-t-il traversé la veine vraiment originale de ses Scènes de la vie privée^ qu'il se jette brusquement dans un ordre d'idée& où la pente naturelle de son esprit ne semblait pas devoir le conduire. C'était le temps où naissaient à foison les religions nouvelles et pullulaient les réformateurs et les messies : Balzac s'érige à son tour en prophète. Saint-Martin, le philosophe inconnUy était Tourangeau : Tourangeau lui-même, l'auteue de la Peau de Chagrin prétend continuer Saint- Martin, comme il avait continué Rabelais, et le voilà qui, amalgamant ensemble le mysticisme, le matérialisme et le panthéisme, écrit Louis Lambert et Seraphiia, Un peu plus tard, 'épris des rêveries du magnétisme animal y il élèvera les doctrines de Mesmer à la hauteur d'un dogme reUgieux, en même temps qu'il se fera un ressort dramatique nouveau des miracles des sciences occultes. Chose étrange ! cet esprit profondément sensualiste a la malheureuse prétention de toucher aux fleiu's les plus mystiques de la poésie et aux sentiments les plus délicats de l'âme. Un poëte a écrit un livre d'amour idéal et de rêverie intime : Balzac veut refaire Volupté; le Lys dans la Vallée sera la revanche du romancier sur le critique. Mme Sand a mêlé à des pages charmantes d'éloquentes déclamations sur le mariage : Balzac mêlera lourdement de pauvres paradoxes à de révoltantes peintures dans les Mémoires de deux Jeunes

Mariées^ et nous donnera dans Honor^ine le poëme prétentieux du faux idéal et des exaltations factices du cœur.

Voici maintenant que la vogue a passé des romans philosophiques aux histoires lugubres, aux aventures compliquées et sanglantes, à la littérature de meurtre et de poison, de voleurs et d'assassins; les romanciers parlent l'argot du bagne et initient le public aux secrets de la Force et de la préfecture de poHce. Les Mystères de Paris empêchent Balzac de dormir; il se hâte d'écrire les Mystères de la province. Après le Curé de Village^ histoire de cour d'assises sous un titre pastoral, après Une Ténébreuse Affaire^ véritable imbroglio de police secrète, on voit se dérouler la longue suite de romans où Vautrin, ce hideux personnage ébauché dans le Père Goriot, et qui semble la création favorite de l'auteur, reparaît, comme le Bas-de-Cuir de Cooper, à travers tous les actes de cet interminable mélodrame des Illusions perdues^ de la Torpille et des Splendeurs et Misères des Courtisanes. Enfin, dernier degré de cet abaissement successif d'un esprit fatigué par les luttes d'une rivalité ardente et d'une concurrence fiévreuse, l'auteur à' Eugénie Grandet en vient, recommençant les Mémoires du Diable^ à traîner le roman dans les derniers bas-fonds du vice, et à étaler dans ses Paysans et ses Parents paumes les plus repoussants spectacles que la nature humaine puisse offrir ou une imagination malade inventer.

On le voit par ce seul aperçu : ce qui manque à cette carrière littéraire, c'est avant tout l'unité et la direction. Point de pensée dominante qui l'éclairé et marque le but. Le désordre et l'incohérence y régnent : l'esprit de l'écrivain flotte au hasard, obéissant à tous les souffles, subissant les influences les plus contraires , préoccupé par-dessus tout d'atteindre le succès et de soutenir sa popularité chancelante. Et pourtant, on le sait, c'est sur un édifice fait ainsi de pièces rapportées et de morceaux disparates, c'est sur cette Babel, entassement confus de matériaux de toute forme et de toute nature que l'auteur s'avisa un jour de mettre cet orgueilleux, écriteau : La Comédie humaine. L'idée lui était venue après coup, ex post-facto^ comme disent les juristes , qu'il avait fait là, sans s'en être douté, une œuvre immense, élevé un monument d'airain, écrit le poëme gigantesque de l'humanité et de la société au dix -neuvième siècle. La mort l'a surpris endormi dans cette prodigieuse illusion.

Le désordre, la confusion qui se remarquent dès le premier coup d'œil dans l'œuvre de Balzac, éclataient bien plus encore, au témoignage de tous ceux qui l'ont connu, dans son esprit, dans sa conduite, dans sa conversation. Pour qui le voyait seulement une heure, l'homme expliquait tout de suite l'écrivain. Caractère bienveillant, imagination fougueuse, esprit mobile, intempérant, fantasque, déréglé, c'était là l'auteur de la Peau de Chagrin, Sa tête était incessamment en ébullition : mille idées y fermen-

talent à la fois; mille conceptions bizarres, mille rêves étranges y bouillonnaient, comme une lave qui cherche à s'échapper. Romans, drames, comédies, polémique, systèmes scientifiques, théories poHtiques, entreprises littéraires et industrielles, tout l'attirait, tout le passionnait en même temps; tout se mêlait et tourbillonnait dans son esprit. Il avait vingt ouvrages commencés à la fois, et souvent abandonnés le lendemain; il avait vingt projets ébauchés en une heure, auxquels il ne songeait plus l'heure d'après. Le trait saillant de ce singulier esprit était une vanité immense, maladive, qui se traduisait au dehors par des habitudes bizarres et, comme on dit aujourd'hui, excentriques, par des singularités de vie et des affectations puériles.

Un des effets de cette vanité vraiment fabuleuse de Balzac , c'est l'universalité d'ambition qu'il a toujours affichée, c'est l'intrépide assurance avec laquelle il s'est proposé de tout embrasser, a prétendu tout savoir, et s'est donné comme capable de tout. N'être qu'un romancier, un peintre de mœurs, il ne pouvait se résigner à un rôle si étroit. Comme écrivain, il a voulu s'élever à tous les styles, s'approprier toutes les formes : il a voulu être poëte, philosophe, moraliste, réformateur reUgieux, dramaturge, auteur comique, législateur. C'était peu ; il a prétendu connaître toutes les sciences, posséder tous les arts et tous les métiers. Pour s'être un jour frotté à Geoffroy Saint-Hilaire, il s'est cru naturaliste et a traité d'égal à égal Cuvier et Buffon.

Il s'est posé tour à tour en phrénologue, en physiologiste, en diplomate; il a été peintre, musicien, imprimeur, papetier, homme d'affaires surtout et procureur. Il a voulu enfin être homme politique et a répandu des circulaires électorales. Napoléon était l'objet de son culte : il admirait en lui le type de la force et prétendait le continuer. Sur le socle de sa statue, on raconte qu'il avait écrit cette étonnante phrase : « Achever par la plume ce qu'il a commencé par l'épée. »

Avec beaucoup d'esprit, Balzac était complètement dénué de jugement. Non-seulement la rectitude d'idées, le discernement du vrai, mais le bon sens, le sens du réel, lui manquaient. Crédule autant que présomptueux, dupe de lui-même aussi facilement que des autres, parfois presque superstitieux comme le sont beaucoup de sceptiques, il s'engouait des plus absurdes chimères. Ses propres idées suffisaient à l'enivrer; sa propre parole finissait par l'éblouir, par le fasciner, et sous l'influence de cette exaltation factice, qui gagnait ses auditeurs, il allait jusqu'aux limites de la fohe '.

Comme il arrive aux esprits faux doués d'une imagination ardente, il prenait volontiers le bizarre pour le beau, l'extraordinaire pour le grand, le

\. « C'est un grand avantage, à qui veut passer pour un homme de génie auprès du vulgaire, que de manquer absolument de bon sens dans la pratique de la vie ou dans la conduite du talent. Balzac avait cet avantage. » Sainte- Beuve, Lundis, t. YI.

monstrueux pour le poétique, — se passionnant par exemple pour Yidocq, qu'il invitait à sa table, qu'il admirait, qu'il appelait « un Napoléon couché sous sa colonne, » et dont il a reproduit avec amour la figure. et l'argot dans son ignoble Vautrin. On cite de lui mille traits d'une bizarrerie qui accuse plus encore le manque de sens que l'originalité.

Cette bizarrerie, poussée jusqu'à la déraison, rendait la conversation de Balzac fatigante même pour ses meilleurs amis. Son esprit, épuisé par une production forcée, échauffé par un travail excessif et par l'abus du café, en proie à une sorte d'excitation fiévreuse et dévorante, s'abandonnait à des débauches de parole incroyables et y déversait à flots troubles le trop-plein de ses rêveries. Là s'étalaient librement sa vanité phénoménale, son outrecuidance naïve, son égoïsme candide.

Des entreprises commerciales qu'il avait tentées dans sa jeunesse et dont le mirage lui troubla toujours le cerveau, il avait malheureusement rapporté des goûts industriels et des habitudes de spéculation qui étaient bien plus incompatibles encore avec la dignité des lettres. Le besoin de vivre d'abord, plus tard l'amour du lucre et la vanité le poussant dans le même sens, il en vint à pratiquer ouvertement et à ériger en théorie ce qu'(»n a appelé V industrialisme littéraire. On se rappelle comment, dans ses préfaces, il développait cette idée, que la France eût du payer une liste civile aux dix ou douze maréchaux littéraires qui faisaient son illustration.

et comment il expliquait en termes de négoce qu'un écrivain, pour avoir du crédit et vendre cher ses produits, devait avoir sur la place U7ie certaine surface commerciale. Gagner de l'argent, beaucoup d'argent, était devenu sa préoccupation continuelle. Etre millionnaire et mener une vie de prince, c'est le rêve qu'il a poursuivi toute sa vie, et sa plus chère ambition eût été de pouvoir rivaliser de luxe avec un romancier et un poète qui, en ce temps-là, faisaient grand bruit par leurs prodigahtés et leur faste oriental. « Il faut, disait-il, que l'artiste ait une vie splendide. » Soit habitude, soit instinct, soit obsession d'une passion dominante, il en était venu à ce point que «toute idée, y) quelqu'un l'a dit, «tournait chez lui à l'opération, » que tonte conception, même littéraire, se résolvait en un calcul de gains à réaliser. Sous l'homme de lettres, il y avait du faiseur^ de ce Mercadet que lui-même a peint; spéculateur à outrance, exploitant indifféremment toutes choses, escomptant ses idées et celles d'autrui, jetant sur le marché littéraire, pour parler son langage, bien des valeurs fictives, laissant plus d'une fois protester sa signature et ne payant souvent que par contrainte judiciaire.

Nous ne voulons tirer de tout cela qu'une conclusion, la seule que nous intéresse; il nous semble que de ces détails, où nous avons essayé de ressaisir la physionomie morale de Balzac, un fait déjà ressort assez clairement. C'était au total, et malgré de rares qualités, un esprit sans frein et sans lest,

sans justesse et sans mesure, à qui faisaient également défaut l'élévation, la distinction, la délicatesse. Voyons si l'étude de l'œuvre confirmera ce que nous a révélé l'étude de l'homme.

On lit dans la préface de la Comédie humaine : « La loi de l'écrivain, ce qui le fait tel, ce qui, je ne crains pas de le dire, le rend égal et peut-être supérieur à l homme d'État^ est une décision quelconque sur les choses humaines, un dévouement absolu à des principes. Machiavel, Hobbes, Bossuet, Leibnitz, Kant, Montesquieu, sont la science que les hommes d'État appHquent. — Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées; il doit se regarder comme un instituteur des hommes, car les hommes n'ont pas besoin de maîtres pour douter, a dit M. de Bonald. — J'ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles. » Certes on ne saurait mieux dire, et voilà une fière profession de foi. Pour nous, qui adoptons de tout point ces principes, nous ne demandons pas mieux que de les voir appliqués, même par un romancier, et d'avoir à inscrire le nom de M. de Balzac (on voit assez que c'est sa secrète ambition et son secret espoir) à la suite des grands noms de Bossuet, de Leibnitz, de Kant et de Montesquieu.

Entre toutes ses prétentions, c'a été la prétention

suprême de l'auteur de la Peau de Chagrin d'être un philosophe, un penseur^ un de ces instituteurs des hommes qui ont pour rôle ici-bas de découvrir les principes éternels de la science, d'en vulgariser les résultats et d'en livrer les formules à l'habileté secondaire des hommes pratiques. Avant donc d'en venir'^à l'examen des principaux ouvrages de Balzac, on est en droit de lui demander quelle est la pensée philosophique qui domine l'ensemble de son œuvre, quelles sont les croyances, quelles sont les doctrines qu'il a développées? On risque un peu, nous le sentons bien, de prêter à rire en se posant sérieusement ces questions au sujet de l'auteur des Contes drolatiques ; mais si ses idées n'ont pas grande consistance, si ses opinions n'ont pas grande valeur par elles-mêmes, elles pourront du moins nous éclairer sur les tendances morales de l'écrivain, sur la portée morale de l'œuvre.

Au premier abord, et quand on s'adresse cette question : quelles ont été les idées philosophiques de Balzac? on éprouve un véritable embarras. On s'aperçoit en le lisan-t qu'il a parlé tour à tour tous les langages, ici le langage du chrétien, et là celui de l'incrédule ; qu'il a prêché toutes les doctrines, aujourd'hui celles du rationahsme, et demain celles des mystiques. Sous ce prétexte qu'il est peintre, et qu'à ce titre il avait à reproduire toutes les faces de la pensée humaine, on reconnaît bientôt qu'il s'est amusé à préconiser et à railler alternativement tous les symboles et toutes les convictions, qu'il les a

traités comme des imaginations plus ou moins ingénieuses, également soutenables suivant les cas et les points de vue, également indignes d'arrêter les hommes supérieurs. En un mot, l'impression que fait cette lecture, à mesure qu'on la pousse, est celle d'un scepticisme superficiel et léger qui prend les idées philosophiques comme des thèmes à variations littéraires, les dogmes rehgieux comme des symboles poétiques ; au fond, très-indifférent à toutes les opinions, les épousant successivement avec une égale facilité, passant sans scrupule d'un système au système contraire, se servant de tous sans en adopter aucun, et, parmi les contradictions humaines, ne se fiant finalement qu'à une chose, la matière, et ne montrant à l'homme qu'un but, le plaisir.

C'est qu'en réalité Balzac est, avant tout et au fond, un disciple du dix-huitième siècle; il en a l'esprit, les traditions, et, sous les costumes divers dont il s'affuble, le naturel se trahit. Il est sceptique par humeur, il est matériaHste par système et aussi par tempérament. Oh! sans doute il vous montrera en maint endroit de ses ouvrages d'éclatantes adhésions à la foi chrétienne et à la tradition catholique. <c Le christianisme, dit-il dans la préface de la Comédie humaine, et surtout le catholicisme, étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément de l'ordre social... Le christianisme est la seule religion possible... Le christianisme a créé les peuples

modernes, il les conservera... » Mais ouvrez le Livre mijstique^ et vous lirez en tête cette solennelle déclaration : c( Le doute travaille en ce moment la France. Après avoir perdu le gouvernement politique du monde, le catholicisme en perd le gouvernement moral. Rome mettra néanmoins autant de temps à tomber qu'en a mis Rome panthéiste. Quelle forme revêtira le sentiment reUgieux? La réponse est un secret de l'avenir ^ »

Nous voudrions pouvoir citer tout au long cette préface du Livre mystique. Elle est curieuse à plus d'un titre. Gravement ému du doute universel qui agite les esprits, préoccupé de cette irrémédiable décadence du cathoUcisme qu'il vient de signaler, et cherchant à dégager sous sa forme nouvelle la pensée rehgieuse dont il prédit le règne, l'auteur annonce au monde que cette rehgion qui héritera des cultes décrépits du présent, c'est le mysticisme. Il explique avec une merveilleuse assurance comment il y a entre le principe du mysticisme et celui du christianisme primitif une identité absolue ; puis, esquissant à grands traits l'histoire de la doctrine mystique, il la montre venant de l'Inde, son berceau, à Memphis, où Moïse s'en inspire; gardée à Eleusis et à Delphes, comprise par Pythagore, foi'mulée par Jésus-Christ et par saint Jean, et, -à travers les ténèbres du moyen âge, transmise obscurément par l'Université de Paris jusqu'à Swedenborg, qui en a

\, Préface de 183o.

été le dernier et sublime révélateur. On chercherait longtemps assurément avant de trouver entassés en moins de pages, et avec plus d'emphase, autant d'énormités historiques et de non-sens philosophiques. Le Livre mystique se compose de deux parties, la partie philosophique et la partie apocalyptique ou lyrique, Louis Lambert et Seraphita. Ni l'une ni l'autre ne sont fort intelhgibles.

Toutefois, la pensée philosophique àe Louis Lambert, il n'y a pas à s'y méprendre, c'est un franc matérialisme. Le monde entier est le produit d'une substance unique, éthérée, principe connu sous les noms divers d'électricité, chaleur, lumière, fluide galvanique, magnétique, etc. La volonté n'est que cette substance transformée, ce fluide concentré par le cerveau de l'animal. La pensée n'est pareillement qu'une modification de la même substance'. La pensée est donc matérielle ; elle est une puissance toute physique^. C'est, s'il faut en croire l'auteur, à la lumière de ces grandes vérités que le spiritualisme et le matériaUsme, en lutte depuis des siècles, vont s'embrasser et se fondre en une seule doctrine. Louis Lambert^ c'est la science ; Seraphita^ c'est Tinspiration. Le premier pose dogmatiquement les principes des choses; la seconde nous emporte sur les ailes de l'extase dans les sphères des mondes

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