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LA DOUBLE MÉPRISE

Le nouveau livre de M. Prosper Mérimée est un plaidoyer contre l'amour de tête, et, si l'on veut, un sermon contre le désappointement et les douleurs qu'il prépare. La critique littéraire pourra louer librement, dans ce dernier ouvrage, la vraisemblance et la simplicité de l'action, le naturel et la vérité des caractères, l'aisance dégagée du dialogue, l'habile combinaison de traits pris sur le fait. Et nous ne serons pas le dernier à reconnaître, à proclamer ces précieuses qualités. La réalité qui se rencontre dans les inventions de M. Mérimée, bien qu'à nos yeux elle ne satisfasse pas à toutes les conditions de la poésie, est cependant un utile secours, un argument formidable contre des inventions plus éclatantes à la surface , destinées, par leur nature même, à une popularité plus soudaine, plus facilement pénétrables, et condamnées, nous l'espérons du moins, à une plus courte durée. Mais si la réflexion patiente ne devait apercevoir et signaler que ces mérites extérieurs, si l'étude et la comparaison ne devaient surprendre, par l'analyse, que les beautés qui se révèlent à tout le monde, la critique n'existerait plus, elle n'aurait plus ni valeur, ni force individuelle; elle se confondrait avec les conversations de salon, avec les indécises rêveries de la prome-

nade; elle aurait beau faire et crier, Topinion resterait sourde à son autorité.

J'ai donc cherché à découvrir les idées primitives enveloppées dans la Double méprise. Je l'avouerai sans honle, il ne m'a pas été facile, d'abord, d'isoler nettement ces vérités générales qui, dans ma pensée, avaient dû présider à la conception du roman. Plus d'une fois je me suis demandé si l'ironie persévérante du narrateur signifiait autre chose que la colère et le dépit ; si la hautaine raillerie de son récit exprimait la sagesse et l'apaisement, ou bien s'il doutait lui-même de la portée de ses sarcasmes; s'il faisait bon marché de ses aphorismes, et s'il ne serait pas disposé, à la première occasion, à violer les préceptes qu'il posait. A celte heure, je crois qu'il est de bonne foi, qu'il a vu les tourments qu'il décrit, qu'il sait la valeur des principes tirés de l'expérience. Il me semble que je ne puis mieux faire que d'exposer ces principes dans l'ordre où je lésai successivement aperçus.

Selon l'auteur de la Double Méprise, il est trèsdifficile d'aimer, et plus difficile encore de s'assurer qu'on aime. Je me range volontiers à son avis. En parlant comme il fait, on peut n'avoir pas pour soi la majorité des salons ; mais la prudence qui sauve vautmieux àcoup sûr que l'approbation qui aveugle.

Aimer, dans l'acception la plus large du mot, signifie tant de choses, et si diverses, qu'il est nécessaire de bien s'entendre sur les limites et le caractère de l'idée que nous discutons. Si l'on veut parler de l'ontraînemcnt et du plaisir des sens, c'est

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une question de pure physiologie. H suffit pour aimer, de posséder une organisation harmonieuse et complète. Mais cette émotion passagère n'a rien à faire avec la philosophie; elle peut se renouveler fré- 'quemment sans apporter aucun changement notable dans les idées ou les sentiments de celui qui l'éprouve. C'est l'amour antique, une esclave belle et jeune qui entre au lit de son maître, et qui l'endort dans ses caresses. L'amour, tant que la vie intérieure et sociale n'en est pas troublée, mérite à peine d'être nommé. C'est un épisode indifférent qu'il faut abandonner aux professeurs d'hygiène ; on en peut disser-ter comme de la chasse ou de l'équitation, voilà tout. On peut le soumettre à la diète, blâmer l'abus ou l'abstinence ; mais le cœur et l'intelligence n'entrent pour rien dans la délibération.

Or, on ne saurait le nier, la plupart des hommes ne sont guère capables que de l'espèce d'amour que je viens d'indiquer. C'est pour eux une distraction, un délassement, parfois même une occupation ; ce n'est jamais une pensée sérieuse : c'est un jouet qu'ils prennent et rejettent à leur gré, sans interrompre le cours de leurs études, ou de leur ambition. 11 est donc vraiment très-difficile d'aimer. — Mais comment s'assurer qu'on aime? Comment se prouver à soi-même qu'on n'est pas dupe d'une illusion ? Je ne crois pas qu'on puisse résoudre d'un mot cette question embarrassante. Je ne connais pas de symptômes irrécusables au moyen desquels on puisse constater l'existence d'un amour vrai. Pourtant il est facile d'indifjuor des épreuves que la prudence

avoue, et qui rendent Terreur très-improbable.

En effet, après l'amour des sens qui memt souvent avant qu'on ait eu le temps de le blâmer, il y a un autre amour plus dangereux, parce qu'il est plus persévérant, qui n'écoute ni la raison, ni l'amitié; qui va tête levée, qui provoque sans remords la société qui le réprouve, qui ne tient compte ni des remontrances d'une sagesse étrangère, ni des angoisses de sa conscience, ni de la lumière de chaque jour : cet amour-là s appelle l'amour de tête.

Les hommes qui l'ont éprouvé s'en souviennent à peine. C'a été pour eux une déception de quelques jours. Ils n'ont guère trouvé d'ennemi qu'en euxmêmes : leur plus grande douleur a été l'humiliation de leur vanité. Mais il n'en est pas de même pour les femmes. Quand une fois elles ont engagé la lutte, la retraite est difficile. 11 ne leur suffit pas de dire : je me suis trompée. C'est donc à elles surtout qu'il importe de bien savoir à quoi s'en tenir, avant de se livrer. C'est pour elles surtout que l'amour de tête est dangereux.

Ordinairement cet amour débute par l'enthousiasme et s'adresse aux caractères qu'il n'a fait qu'entrevoir. 11 se plaît à les revêtir d'une perfection exagérée ; il les agrandit et les exalte pour les adorer ; il les doue libéralement des plus rares qualités. Aux premières interrogations qui voudraient attiédir ses pensées, il répond par le dédain et la colère. 11 ne permet h personne d'entamer ou de révoquer en doute l'idéale sublimité de son idole. Le premier qui pose la main sur l'autel où se consume son (m-

cens est son ennemi déclaré. N'espérez pas qu'il vous pardonne de vouloir dessiller ses yeux : il repousse la lumière que vous lui présentez; il continue aveuglément la route où il s'est engagé, et ceux qui crient : Prenez garde ! il les appelle blasphémateurs.

Un tel amour, on le comprend sans peine, est rarement payé de retour; et comment pourrait-il en être autrement? Depuis Héiiodore jusqu'à mademoiselle de Scudéri, l'intérêt romanesque a presque toujours pris sa source dans Tamour de tête. Je ne veux pas le nier, entre le rhéteur grec et le bel esprit de la cour de Louis XIV, il s'est rencontré plus d'un narrateur habile qui a su trouver dans cette maladie de l'âme humaine des épisodes pathétiques et déchirants. La matière poétique n'a pas manqué, et ne menace pas encore de s'épuiser. Mais le point culminant des poëmes consacrés à l'amour de tête a toujours été le désappointement.

Chaque heure de la journée, dans la vie réelle, emporte une des illusions dont l'amour de tête ne peut se passer. Il n'y a pas une femme ou une jeune lîlle^ d'une imagination un peu vive, qui ne trouve au fond de sa conscience l'application et la preuve de ces idées. Pour choisir, entre mille, nn exemple éclatant qui puisse éclairer ma pensée, combien de femmes, depuis dix ans, ont envié le sort de la comtesse Guiccioli ! combien ont rêvé le bonheur à Ravenne ou à Venise, près de l'auteur de Don Juan et de Beppo l combien se sont dit en elles-mêmes : Une nuit dans ses bras, et puis mourir le lendemain ! Les maris et les amants n'en ont

jamais rien su ; en voyant passer un nuage sur le front de leurs bien-aimées, en voyant leurs yeux se mouiller de larmes involontaires, ils n'ont pas deviné le secret de leur mélancolie; au milieu de leurs ardentes caresses, ils n'ont pas soupçonné l'adultère ou l'infidélité; ils n'ont pas maudit le rival invisible et préféré qui leur dérobait le cœur oii ils avaient planté leur espérance.

Cependant les calomnies envieuses de Leigh Hunt, les caquets puérils de M. Dallas , les minutieuses anecdotes du capitaine Medwin, les riens prolixes de Thomas ^loore, les spirituels bavardages de lady Blessington, ontlaissé surnager quelques vérités dures sur le compte du noble poëte. En lisant , d'année en année, toutes ces indiscrètes confidences, les femmes, qui, dans l'entraînement de leur imagination, avaient dévoué leurs destinées au bonheur du poêle errant, qui faisaient de le consoler le premier de leurs devoirs, ont gémi sincèrement sur les ridicules et les petitesses du dieu qu'elles avaient adoré. Elles se sont dit, en s'applaudissant de leur impuissance dans le passé, que le génie, comme le fronton des temples, a besoin de l'éloignement pour ne rien perdre de sa majesté.

Or, ce qui est arrivé aux rivales imaginaires de la comtesse Guiccioli, arrive tous les jours dans la société où nous vivons.

Comme l'amour de tête se développe d'abord dans l'imagination, avant d'envahir les autres facultés de l'àme, il est naturel et nécessaire qu'il domine de préférence les femmes environnées de toutes les con-

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ditions extérieures d'une vie heureuse et paisible, c'est-à-dire celles qui, n'ayant pas à former de souhait immédiat, ne trouvent à leurs rêveries d'autre sujet qu'un avenir lointain et impossible. Elles ne voient pas dans Tamour, tel qu'elles le conçoivent, une consolation, une espérance, des jours meilleurs et plus sereins. Non, car en regardant autour d'elles, elles n'aperçoivent que la paix et le calme, l'obéissance et l'harmonie. Elles n'ont pas à vouloir, puisque leurs volontés sont prévues ; leurs désirs sont devinés et satisfaits avant de naître et de s'exprimer. Mais le repos les fatigue; le calme les embarrasse et les gêne; à force de sentir sous leurs pieds une route ouverte et frayée , d'apercevoir à l'horizon un ciel clair et pur, il leur semble qu'elles ne vivent pas, que la moitié de leurs facultés demeurent enfouies et inutiles. Elles appellent de leurs vœux l'heure de la lutte et de la souffrance, comme un devoir glorieux, comme une tâche divine, comme une mission qui doit ceindre leur front d'une lumineuse auréole.

Ne vous étonnez pas si elles manquent de prévoyance et de discernement; si elles baptisent d'un nom angélique le moins digne et le moins capable ; si elles multiplient , pour elles-mêmes , les tortures et les sacrifices avec une prodigalité enfantine ; si elles devancent, dans leur entraînement, l'ardeur paresseuse de l'adversaire qu'elles ont choisi. Elles veulent un maître impérieux et se soumettent avant qu'il ait commandé. Et quand elles ont lléchi le genou, et baisé la poussière de ses pas, il con-

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tinue sa route et ne daigne pas même apercevoir la trace de leurs lèvres.

L'amour de cœur, le seul vrai aux yeux du moraliste, diffère des deux passions que nous avons décrites, par son origine, son développement et sa durée : c'est à lui seul qu'appartient légitimement le nom d'amour. Les deux autres affections, confondues sous la même désignation, n'ont rien de commun avec lui.

L'amour de cœur est un besoin réel, incontestable. Les âmes élevées, après avoir assuré tous les éléments de la vie individuelle, après avoir pris le rang qui leur appartient dans la société, ne sont pas longtemps à reconnaître qu'il leur manque quelque chose, et que l'égoïsme, si évidemment utile à l'établissement du bien-être immédiat, attriste et rétrécit la carrière qu'elles ont à parcourir. Elles sentent en elles-mêmes une force qui demeure sans emploi, et qui, pour se développer, demande l'intimité d'une âme pareille.

Les joies les plus grandes leur semblent insignifiantes et vides, parce qu'ils ne peuvent les partager; les triomphes les plus éclatants ne réussissent pas à les distraire ou à les rassasier. Si le mécompte le plus léger vient déranger leurs espérances, ils s'en affligent puérilement, au delà de toute vraisemblance, parce qu'ils n'ont personne à qui confier cette frivole défaite. Alors, s'ils rencontrent une âme dévorée du même besoin d'expansion et de confiance, il s'établit entre eux involontairement, à leur insu, un échange actif de consolations et d'espérances. Peu à peu ils se révèlent mutuellement tous

les secrets de leur vie passée; ils s'expliquent l'im h l'autre, sans réserve et sans détour, tous les problèmes de leur ambition et de leur volonté, condamnés sans appel par le vulgaire , qui ne les comprend pas; et le jour oii ces deux âmes se savent bien, elles s'aiment.

Dès qu'elles se sont dévouées l'une à l'autre, elles se consolent naturellement par la révélation assidue de leurs douleurs; elles espèrent et prennent courage. La vie, incomplète jusque-là, prend un aspect nouveau, et s'enrichit de perspectives inattendues. Les incidents les plus indifférents en apparence acquièrent une importance singulière : chacun des deux y devine ou y cherche l'occasion d'un plaisir ou d'un bonheur pour l'autre.

L'amour de cœur, qui ne débute pas par l'exaltation, comme l'amour de tête, peut cependant atteindre à l'enthousiasme. Pour lui, à la vérité, les extases sont rares ; mais quand elles s'évanouissent, ce n'est pas sans retour. Gomme la vienne fois soumise à cet ordre de sentiments se compose de calme, de paix et de sérénité, il ne regrette ni n'appelle ces heures divines et fugitives, où l'âme oublie le monde entier pour ne plus se souvenir que de la personne aimée. Il les accueille avec joie comme les bienvenues, mais les voit partir sans larmes et sans colère. Loin (le se révolter contre la vie réelle, il l'étudié assidûment pour la dominer, l'assouplir ; il ne détourne pas les yeux de la route où il marche, })Our regarder incessamment le ciel où il ne peut monter.

Cet amour, le [)lus sérieux, le plus rare et le plus

durable de tous, s'engage lentement, et s'éprouve longtemps avant d'accepter une sanction réelle ; pour lui, le dernier abandon n'est pas un sacrifice, car il ne craint pas les mécomptes. Ce qu'il ne peut obtenir, il ne l'a pas attendu. Il n'aura pas à pleurer sur sa clairvoyance tardive, sur son espérance déçue. Il résout victorieusement une question qui a longtemps occupé les écoles de l'antiquité, et qui se débat encore aujourd'hui parmi quelques sophistes entêtés dans l'étude exclusive de la sagesse écrite : il confond et réunit dans une même pensée le devoir et le bonheur.

Car si l'amour des sens et l'amour de tête sont égoïstes, et condamnés au regret des sacrifices ; si le plaisir et l'exaltation , en finissant , laissent au fond de l'âme une tristesse immense et inconsolable ; si la beauté ou le génie sont incapables de réaliser leurs promesses, le cœur, plus sûr de lui-même, plus circonspect dans ses engagements, plus défiant et plus loyal, s'expose rarement au même danger.

Le devoir accompli religieusement, en vue d'un perfectionnement individuel, est laborieux, austère; souvent le courage fait défaut avant l'achèvement de la tâche. L'esprit, sans quitter la voie où il est entré, marche paresseusement et sans trop s'inquiéter si le but se rapproche. L'amour de cœur change la nature et le caractère du devoir, en l'identifiant p<^rpétuellement avec le bonheur de la personne aimée.

De ces trois amours, M. Prosper Mérimée a choisi le plus dangereux : l'amour de tête. — Je ne veux pas raconlcr Ja Double Méprise : c'est une lecture

de deux heures que je gâterais bien inutilement. Qu'il me suffise de dire que les trois caractères principaux sont tracés de main de maître. M. de Chaverny réunit toutes les conditions qui préparent à l'amour de tête. Quant à Darcy, c'est un type achevé d'égoisme poli. Et c'est pourquoi le titre du livre n'est pas justifié, car il n'y a pas double méprise : la déception n'atteint que Julie de Chaverny.

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Le roman est aujourd'hui la forme la plus populaire de la littérature. Grâce à la souplesse du genre, le roman s'adresse en effet à toutes les classes de la société. Il se prête avec un égal bonheur à la peinture des mœurs, à l'analyse des passions; il peut même, sans désavantage, s'il sait se contenir dans de jusles limites, aborder les plus hautes questions sociales. Pourvu qu'il réussisse à encadrer la pensée dans le récit, à déguiser la prédication sous le mouvement des personnages, il règne avec une autorité souveraine sur tous les sentiments, sur toutes les idées dont se compose la vie de l'âme humaine. A proprement parler, il n'y a pas un sentiment, pas une idée que le roman ne puisse aborder. Par un singulier privilège, il lui est donné de se montrer tour à tour lyrique, philosophique, épique, selon qu'il lui plaît d'entreprendre la peinture des passions, l'analyse de la pensée, ou le tableau des événements

qui intéressent une nation tout entière. Malheureusement cette forme si populaire et si souple a été de nos jours gaspillée avec une insouciance dont l'histoire littéraire ofTre peu d'exemples. Des esprits heureusement doués, appelés sinon à de hautes destinées, du moins à une renommée de quelque durée, prodiguent en pure perte les facultés qu'ils ont reçues du ciel, et méconnaissent à plaisir toutes les conditions du genre qu'ils ont choisi. Entre les mains de ces artisans, car je ne puis consentir à les nommer d'un autre nom, le roman est devenu une chose indéfinissable, qui résiste à toute classification, qui défie toutes les poétiques, et n'a rien à démêler avec les lois de l'imagination. Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de prendre au sérieux les prétendues créations que chaque jour voit éclore et qu'un oubli légitime ensevelit avec une rapidité dévorante. Qui saura, dans dix ans, le nom de tous ces livres qui meurent sans avoir vécu, dont la mort est juste pourtant, qui ne pouvaient pas vivre, et qui servent à occuper l'ennui et l'oisiveté ? Le roman, en effet, tel que nous le voyons se multiplier sous nos yeux, semble n'avoir d'autre but que de tromper l'ennui. A hre, ou seulement à feuilleter ces récits sans fin que la presse livre chaque jour en pâture à l'avidité des salons désœuvrés, on dirait que l'ennui règne en souverain sur toute la France, et que toutes les têtes grisonnantes ont besoin d'être amusées comme des enfants. Ne demandez à ces livres ni composition, ni prévoyance, ni logique; sauf de très-rares ex-

copiions, les auteurs prennent en pitié de pareilles exigences. Ils s'adressent à des esprits énervés par l'ennui, étrangers par leur éducation, ou par leurs habitudes, à toutes les délicatesses du goût littéraire. Ils connaissent parfaitement le public pour lequel ils écrivent, et ils profitent de leur savoir avec une impitoyable rigueur. Le roman, tel qu'ils le comprennent, telqu'ils l'improvisent chaque jour, n'est pas une œuvre sérieuse; ils ne l'ignorent pas, et accueilleraient avec une ironie dédaigneuse le conseiller assez malavisé pour leur dire ce qu'ils savent depuis longtemps. Ils n'ont qu'un but, ne poursuivent qu'une idée, n'obéissent qu'à une seule ambition : ils veulent tromper l'ennui, et, pour obtenir la gloire singulière de désennuyer cette foule qui n'a ni passions ni pensées, dont toute la vie se compose d'intérêts et d'appétits, ils ne reculent devant aucune monstruosité. Pourvu que la curiosité du lecteur soit excitée, pourvu que les aventures accumulées sans mesure apaisent un moment l'hydre à mille têtes qui s'appelle l'ennui, leur tâche est accomplie ; ils sont contents d'eux-mêmes, ils s'applaudissent, ils se félicitent entre eux, et se demandent, avec une légèreté digne de la régence, ce que signifient les maîtres de l'art. Nous savons parfaitement à quoi se réduit la poétique de ces artisans littéraires, et nous ne sommes pas assez ingénu pour leur poser des questions qu'ils ne prendraient pas la peine d'écouter. Grâce à Dieu, nous avons assez de clairvoyance pour comprendre qu'ils ont rompu depuis longtemps avec la littérature et relèvent exclusive-

ment de l'industrie. Ils traitent l'imaginai ion, on plutôt ce qu'ils appellent de ce nom, comme une forge, un laminoir ou une filature ; ils savent à point nommé en combien de milliers de paroles peut se dévider l'ombre d'une pensée ; et, quand ils comptent les lignes qu'ils ont rangées en bataille comme une armée vivante et aguerrie, quoiqu'ils commandent à des fantômes, ils font semblant de se prendre pour les héritiers d'Alexandre. Ne leur faisons pas l'aumône d'une indulgence qu'ils n'accepteraient pas. Ne les jugeons pas d'après des lois qu'ils n'ont jamais étudiées. La critique n'a pas à s'occuper d'eux, puisque depuis longtetnps , ils ont renoncé à s'occuper de littérature. Plaignons la foule, qui perd son temps et use ses yeux dans de pareilles lectures; mais ne discutons pas d'après les règles du goût les œuvres qui n'ont rien à faire avec la discussion, qui sont nées sans raison de naître, et pour lesquelles la discussion ne saurait se faire assez petite. Le mérite de ces œuvres est une question purement industrielle 011 la critique n'a rien à voir. A quoi bon estimer tous les genres d'ignorance dont se compose le bagage de ces artisans, depuis l'ignorance de l'histoire jusqn'à l'ignorance de la langue? Ils prendraient pour de la niaiserie notre étonnement ou notre colère, et nous ne voulons pas leur donner le plaisir de rire à nos dépens.

Par bonheur, le roman sérieux, le roman fondé sur l'analyse et le développement des passions humaines, compte encore quelques disciples fidèles et dévoués. Parmi eux et au premier rang il convient

de placer M. Jules Sandeau. L'auteur de Marianna ne s'est jamais adressé à la curiosité oisive ; il n'a jamais spéculé sur l'ennui, et, pour ma part, je l'en remercie. Il a compris le roman comme un genre vraiment littéraire, et il l'a traité littérairement. Soutenu par cette conviction, il a produit à son heure, lentement ; il a donné à sa pensée le temps de mûrir, de s'épanouir ; il s'est préoccupé des lois de la composition avec une bonne foi , une persévérance qui passera pour enfantine auprès de certains esprits; mais il a obtenu le suffrage des juges les plus sévères, et son labeur a été dignement récompensé. Pour ma part, je n'ai jamais songé à compter les pages qu'il a signées de son nom; je sais seulement qu'il n'y a pas une de ces pages qui n'offre au cœur un sujet de rêverie, à la pensée un sujet de méditation. Je sais que chacun des récits inventés par cet artiste laborieux est plein de vie dans la plus haute acception du mot, non de cette vie bruyante dont se composent les aventures, mais de cette vie intellectuelle et morale qui forme le fonds même de la poésie. Tous les romans de M. Jules Sandeau sont écrits d'un style pur et châtié. Toutes les pages quMl a signées de son nom ne méritent pas les mêmes éloges, toutes les fables qu'il a inventées n'offrent pas la même vraisemblance et le même intérêt ; mais il y a dans chacun de ses livres une substance morale qui se prête merveilleusement à la discussion. Lors même qu'il lui arrive de se tromper, son erreur s'explique par des motifs honorables. Il traite le public avec respect^

et la critique doit lui tenir compte de sa persévérance et de la sincérité de ses efforts.

Le premier roman de M. Sandeau, Madame de Somerville, se recommande par des qualités précieur ses, par la simplicité de l'action, par la vérité des épisodes, par la grâce et la sobriété du style. Cependant je crois inutile de m'y arrêter, car toutes les qualités qui distinguent Madame de Somerville se retrouvent avec plus d'éclat et d'évidence dans Marianna. Le sujet choisi par M. Jules Sandeau est empreint d'une profonde tristesse; mais l'auteur l'a traité avec une vérité si attachante, il a développé avec un soin si scrupuleux les moindres épisodes de son récit, il a si habilement idéaUsé la réahté qu'il avait sans doute connue par lui-même, il a usé si ingénieusement de sa mémoire et de son imagination, que la tristesse de la donnée disparaît sous le charme des développements. Si les passions n'étaient pas éternelles, si l'homme n'était pas amoureux du trouble et de l'inquiétude, nous dirions que Marianna est une leçon éloquente, et nous insisterions sur le mérite moral de cette œuvre, nous la recommanderions comme un excellent conseil. Mais pénétré, comme nous le sommes, de la nécessité, de l'éternité des passions, nous nous contenterons d'appeler l'attention et la sympathie sur les personnages, la fable et le style de ce livre.

Louons d'abord, et sans réserve, le caractère substantiel de Marianna, Il est évident que le temps n'a manqué nia la conception, ni à l'exécution de ce récit. On voit dès les premières pages que l'auteur a

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hésaurisé avant de se meltre en dépense. Il a lentement amassé, il a trié avec un soin sévère les pensées qu'il nous offre aujourd'hui. Cette méthode, que nous ne saurions recommander trop hautement, exige une patience aujourd'hui bien rare ; c'est la seule qui permetle d'accompUr des œuvres durables; M. Sandeau n'a donc pas seulement fait un livre plein d'élégance et d'intérêt, il a donné un bon

exemple.

Les personnages du roman sont dessinés avec une remarquable précision. Dès qu'ils entrent en scène, dès qu'ils parlent, chacun croit les reconnaître et les accueille comme d'anciens amis. Marianna et Noëmi, M. de Belnave et M. Valtone, George et Henri, sont conçus très-simplement, et agissent de façon à ne jamais violer les lois de la vraisemblance. Le portrait des deux sœurs, Marianna et Noëmi, fait le plus grand honneur à l'imagination de M. Sandeau. 11 y a dans ces deux figures une suavité qui rappelle les meilleures pages de miss Edgeworth. Je ne sais si le portrait de ces deux sœurs a été tracé d'après nature ; mais, réel ou idéal, il révèle une grande finesse d'observation. Tous les secrets de ces deux jeunes cœurs, toutes leurs espérances, toutes leurs ambitions, tous leurs rêves sont racontés avec une délicatesse que nous sommes habitué à ne rencontrer que chez les femmes. L'auteur explique et analyse, comme un souvenir de la veille, toutes les puérilités angéliques, tous les divins enfantiUages dont se compose la vie d'une jeune fille. Lors même qu'il invente, il a l'air

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de transcrire, tant il met de naturel et de vivacité dans les tableaux qu'il nous présente. 11 croit à ses personnages, il les a vus, il les a écoutés, et sa foi entraîne la nôtre. lia plus que notre attention, il a notre sympathie. Marianna et Noëmi, unies ensemble d'une étroite amitié, mais diversement douées, nous intéressent sans jamais nous étonner. Noëmi est née pour la paix et le bonheur ; elle est pleine de courage et de raison; elle s'applique avec une constance infatigable à réaliser le rêve des moralistes, à chercher la joie dans le devoir. Elle ordonne sa vie en vue du bien, et soumet à cette règle austère tous les mouvements de sa pensée. Elle s'interdit comme insensés, comme criminels, tous les désirs qui dépassent le cercle de la famille. Aussi les vœux de jNoëmi sont-ils récompensés par un bonheur sans mélange. Une fois éclairée sur la nature des espérances qu'il lui est permis de former, elle s'attache à régler sa volonté sur sa puissance, et chacun de ses jours s'embellit à la fois du souvenir de la veille et de l'espérance du lendemain. Quoique Noëmi offre le type d'une vertu irréprochable, quoique chacune de ses actions soit courageuse et sainte, nous devons dire que le personnage de Noëmi ne cesse pas un seul instant d'intéresser.

Marianna contraste heureusement avec Noëmi. Curieuse, ardente, amoureuse d'émotion, elle comprend les devoirs de la famille, mais ne peut se résigner au bonheur des jours calmes et pareils. L'aiïec* tion la plus sainte, le dévouement le plus complet ne suffit pas à la contenter; car elle ne veut pas seule-

ment se sentir aimée , elle vent être cmne, et, ponr satisfaire cette soif impérieuse d'émotion, elle ira tête baissée au-devant du danger. Elle abandonnera sans regret le bonheur qu'elle a sous la main. Son imagination ne parle pas moins haut que son cœur. L'étonnement et l'inquiétude lui sont aussi nécessaires que l'amour. Ce caractère n'a certainement rien de nouveau. Bien des femmes y liront le secret de leur destinée. M. Sandeau a su rajeunir le type de Marianna par des détails pleins de fraîcheur. Sans s'écarter jamais de la vérité, il a idéalisé tantôt avec adresse, tantôt hardiment, les données que lui fournissait l'expérience. Aussi Marianna, quoique unie par une étroite parenté à bien des modèles qui ont passé devant nos yeux, est une véritable création. Sa candeur et sa crédulité nous charment et nous émeuvent, et s'il nous est arrivé de voir et d'étudier des types du même genre, nous trouvons dans Marianna la tranformation harmonieuse de nos souvenirs.

M. de Belnaveet M. Valtone, conçus aussi simplement que Noëmi et Marianna, ne sont pas dessinés avec une moindre habileté. M. de Belnavc, en épousant Marianna, croit que tous ses devoirs se réduisent à l'aimer. Sûr de l'affection qu'il a pour elle, convaincu qu'elle ne peut douter de lui, il ne songe })as à lui prouver les sentiments qui règlent toute sa conduite. Excellent, loyal, mais d'une nature peu expansive, il considère l'empressement et la flatterie comme des enfantillages dignes de pitié, et il croirait insulter sa femme en cherchant à deviner ses capri-

ces. S'il surprend sur le visage de Marianna un nuage de tristesse, il ne l'interroge pas, il n'essaye pas de la consoler, car il a fait pour elle tout ce qu'il peut faire ; il le sait, il ne l'oublie pas un seul instant, et le témoignage de sa conscience le dispense de toute curiosiié. Le personnage de M. de Belnave n'est pas moins vrai que le personnage de Marianna. Bien des maris, fermement convaincus de n'avoir rien à se reprocher, et cependant abandonnés, contre toutes leurs prévisions, se reconnaîtront dans M. de Belnave. Ils comprendront, en l'étudiant, qu'il ne suffît pas d'aimer pour être aimé, qu'il faut pour exciter, pour nourrir l'affection, un dévouement ingénieux et qui sache se résigner tour à tour à la vigilance et à l'expansion.

M. Valtone, moins paisible que M. de Belnave, n'est pas moins réservé dans l'expression de sa tendresse. Mais il trouve dans Noëmi une docilité, une résignation, qui ne lui permettent pas d'apercevoir ce qui lui manque pour récompenser dignement l'amour de sa femme. Sous sa rudesse miHtaire, il cache un cœur excellent; et prêt à sacrifier sa vie pour jNoëmi, récompensé, encouragé chaque jour par un sourire de bonheur, il ne lui arrive jamais de se demander s'il comprend, s'il contente tous les désirs de sa femme.

George et Henri, qui complètent la liste des personnages, sont, comme Marianna et Noëmi, comme M. de Belnave et M. Yaltone, dessinés d'après des types que chacun de nous peut retrouver dans ses souvenirs. George, arrivé à trente ans, éprouvé par

les passions, vieilli par Ions les serments qn'il a prêtés et reçus, résume très-bien l'égoïsme impitoyable auquel conduit le développement exclusif de la sensibilité. 11 a souffert et il trouve juste et naturel de se venger de la douleur qu'il a subie par la douleur qu'il inflige. Il y a dans la peinture de ce caractère une fidélité, une âpreté, qui révolteront peut-être les cœurs ignorants, mais que nous croyons pouvoir louer sans réserve ; car l'amour est assurément de toutes les passions la plus égoïste, la plus cruelle, et le personnage de George Bussy exprime très-bien cette triste vérité. Quanta Henri Felquères, sa crédulité, sa candeur, le préparent admirablement à l'épreuve qu'il appelle de tous ses vœux. Etonné, indigné de la franchise brutale avec laquelle George Bussy brise les liens qui ne veulent pas se dénouer, effrayé de la cruauté qu'il ne comprend pas, presque aussi honteux qu'affligé de la rupture qui s'accomplit sous ses yeux, il tente le malheur comme la cime des chênes tente la foudre.

Avec ces personnages, M. Sandeau a composé un roman qui a toute la réalité d'un souvenir personnel, et en même temps tout le mouvement d'un drame. La tristesse et l'inquiétude de Marianna aux prises avec le mari qu'elle aime, dont elle connaît, dont elle a éprouvé l'affection, offrent un tableau plein de simplicité. Il n'est guère possible de présenter sous une forme plus nette et plus précise les souffrances d'un cœur poussé à la colère par la sécurité. M. Sandeau a trouvé, pour peindre cette ré-

222 POBTRAITS LITTÉRAIRES.

volte invisible de-xhaque jour, des traits pleins de finesse et que ne désavoueraient pas des écrivains consommés. Il a très-bien montré comment le cœur, une fois résolu à faire de la curiosité, de l'émotion, de l'ingratitude, la loi suprême de la vie entière, se détache du bonheur et du devoir, et se précipite audevant de la douleur comme au-devant d'un hôte longtemps attendu. 11 a retracé avec une grande délicatesse la lutte de l'indulgence et de la rêverie, de la raison et de l'imagination, lutte engagée dans bien des ménages, et qui finit trop souvent par l'abandon et le désespoir. Marianna, humiliée de la sécurité que lui a faite M. de Belnave, honteuse du bonheur paisible qui rempUt toutes ses journées, voit, dans l'indulgence avec laquelle il traite sa tristesse, une preuve d'indifférence, un témoignage de son indigence intellectuelle. La colère, la résistance, la ramèneraient peut-être au sentiment du bonheur et du devoir; Tindulgence l'exaspère et la pousse à la révolte ; la pitié silencieuse de M. de Belnave pour des souffrances qu'il ne comprend pas et qu'il dédaigne d'étudier, semble à Marianna plus voisine de l'injure que du pardon. Si une parole d'encouragement, une parole inquiète et curieuse, appelait sur ses lèvres l'aveu d'une faute imaginaire, elle renoncerait sans doute au roman qu'elle a rêvé. Mais le silence de M. de Belnave l'aigrit au lieu de la calmer, et quand elle s'est bien démontré qu'elle n'est pas comprise, elle se décide à jouer son bonheur sur un coup de dé. Tout cela est raconté dans le livre de M. Sandeau avec une précision merveil-

JULES SAISDEAU. 223

leuse, et l'infidélité de Marianiia est si bien préparée, que M. de Belnave a perdu le cœur de sa femme avant qu'elle ait rencontré l'homme qu'elle va aimer. Quand il se décide à quitter Blanfort pour essayer de la distraire, pour étourdir, pour dérouter sa rêverie, le mal est déjà profond et irréparable. M. de Belnave commence à entrevoir l'abîme creusé sous ses pieds, mais il n'est plus en son pouvoir de le franchir ou de le combler. Lorsque Marianna rencontre George Bussy aux eaux de Bagnères, elle n'est plus assez clairvoyante, assez maîtresse d'ellemême pour l'interroger, pour l'éprouver avant de le suivre. Elle ne s'appartient plus, elle ne se connaît plus, elle appartient au premier homme qui saura mentir et flatter son orgueilleuse rêverie.

L'aveuglement, la confiance, la jalousie et le désespoir de M. de Belnave, lorsqu'il comprend qu'il a perdu le cœur de sa femme, sont racontés par M. Sandeau avec une vérité qui s'élève souvent jusqu'à l'éloquence. L'adresse ingénieuse a\ec laquelle Noëmi défend sa sœur contre un ennemi que Marianna ne lui a pas nommé, lui a fourni le sujet de plusieurs })ages très-fines. Le chapitre où M. de Belnave découvre, sans le chercher, le secret de Marianna, l'entrevue de Noëmi et de George, sont traités avec une vérité, une énergie, qui ne laissent rien à désirer. Le mensonge imaginé par Noëmi pour sauver l'honneur de Marianna complique l'action sans la ralentir. Mais je ne saurais approuver la conversation belliqueuse de M. Valtone avec le capitaine Gérard. Cet épisode est, à mon avis, un véritable hors-d'œu-

vre, et je le verrais disparaître avec plaisir. Etant donné les habitudes militaires que l'auteur lui prête, M. Valtone, pour provoquer George Bussy, n'a pas besoin de s'enivrer avec le capitaine Gérard; il lui suftît d'avoir été tourné en ridicule. Puisqu'il désire venger son ami, il n'a pas besoin de s'exalter par le récit de ses exploits de garnison. Pour dire toute ma pensée, je crois qu'il eut mieux valu ne pas mettre aux prises M. Valtone et George Bussy. Marianna renonçant hardiment à suivre son mari sans avoir rien à craindre pour les jours de l'homme qu'elle aime, refusant de se réhabiliter par un mensonge, imposant silence à Noëmi, m'eût semblé plus poétique, plus grande que Marianna se résignant à l'obéissance après avoir abandonné son mari, et rendue à la franchise par la frayeur. La lutte de M. de Belnave et de Marianna se trouverait réduite à ses éléments nécessaires, et, au lieu d'une scène qui manque de simplicité, nous aurions une scène rapide et hardie. Le caractère de M. de Belnave ne perdrait rien de sa grandeur devant l'aveu spontané de Marianna. Puisqu'il se résigne et pardonne, puisqu'il ne cherche pas dans la vengeance une compensation impuissante, la franchise de Marianna n'eût fait que placer la générosité de M. de Belnave dans un jour plus éclatant.

Je crois pouvoir louer sans réserve la lutte de Marianna et de George Bussy. Tous les traits de ce tableau sont d'une irréprochable vérité. Il n'y a pas une page de ce rapide récit qui n'émeuve profondément, car chaque page respire^la colère et le désesj>oir. Ce

rêve commencé dans le paradis et achevé dans l'enfer est raconté avec une précision quelquefois effrayante, et qui pourtant ne franchit jamais les limites de l'émotion poétique. Toutes les scènes de ce drame lamentable sont retracées avec une simplicité poignante, et attestent, chez M. Sandeau, une connaissance profonde du sujet qu'il a choisi. La fuite de Marianna et ses longues rêveries au bord de la mer composent un tableau' d'une mélancolie touchante.

L'amour de Henri Felquères pour Marianna, facile à pressentir dès les premières pages, a fourni à M. Sandeau plusieurs chapitres pleins de grâce et d'élégance. Henri commence par pleurer sur le malheur de Marianna, par mêler ses larmes aux siennes. Il lui parle de l'absent, il s'attendrit avec elle sur la perte irréparable ; il croit à l'éternité de la douleur et il partage son désespoir. Mais qui ne sait comme les larmes mènent aux: baisers? C'est une vérité vieille comme le monde, et que M. Sandeau a su rajeunir par le charme et la nouveauté des détails. Les mutuelles confidences de Henri et de Marianna remplissent l'ârne d'une émotion douce et font presque oublier la cruelle prophétie prononcée par George Bussy. En voyant cet amour si pur, si ardent, si crédule ; en écoutant les promesses échangées par cet enfant et cette femme que le malheur n'a pas instruite, on a peine à croire que Marianna va se venger sur Henri comme George s'est vengé sur Marianna. Pour détourner ainsi l'attention du lecteur du dénoùment annoncé par George Bussy, M. San-

doau a fait une grande dépense d'habilelé. Il a Tair si convaincu de ce qu'il nous raconte, il paraît ajouter aux serments qu'il transcrit, une foi si complète, que nous partageons l'erreur de Henri et de Marianna. Nous oublions avec eux la prophétie de George Bussy, et nous les écoutons comme si leur erreur devait durer, comme s'ils ne devaient pas se réveiller dans les larmes. L'amour de Marianna pour Henri est si naturel, si bien préparé, je dirais volontiers si nécessaire, que M. Sandeau eût bien fait de ne pas prêter à Henri une tentative de suicide. Pour triompher de la résistance de Marianna, Henri n'a pas besoin de l'effrayer. Il lui suffit de pleurer avec elle etde lui parler de son amour. Un jour viendra où elle- ne songera plus à se défendre, où son vœu le plus ardent sera d'être vaincue, où elle se glorifiera dans sa défaite. D'ailleurs une tentative de suicide réussit difficilement à émouvoir une femme. L'amour ne se prescrit pas, et le cœur le plus généreux peut très-bien nepasserendre à cet argument. Je voudrais donc voir disparaître du roman de M. Sandeau le chapitre où Marianna surprend Henri un pistolet à la main.

M. Sandeau était condamné, par la nature du sujet qu'il avait choisi, à faire de la seconde partie de son livre une contre-épreuve de la première. Il n'a pas cherché à éluder cette nécessité, et nous pensons qu'il a bien fait. 11 s'est soumis résolument à la condition qu'il avait posée lui-même, et il a trouvé, dans celte obéissance volontaire et prévoyante, l'occasion d.im éclatant triomphe. Marianna se détachant de

Henri n'est pas moins vraie que George se détachant de Marianna. Des deux parts c'est la même colère, la même franchise, la même cruauté. La victime se fait bourreau avec une joie féroce. Mais je crois devoir blâmer d'une façon absolue les menaces de mort proférées par Henri, lorsque Marianna se décide à le quitter. Une pareille menace, loin d'ajouter à l'émotion, diminue la pitié qu'inspirait Henri. Si Marianna était infidèle, si Henri se voyait trahi, le meurtre se comprendrait; mais répondre à l'abandon par une menace de mort, c'est une extravagance qui n'a rien d'attendrissant.

L'intervention de George Bussy à l'heure où Marianna, désabusée, hésite encore à quitter Henri, ne me paraît pas pouvoir être avouée par le goût. Je trouve dans cette intervention un double inconvénient. En premier lieu, cette prophétie vivante, qui arrive à point nommé pour que les acteurs obéissent au programme, donne au récit quelque chose d'artificiel et rappelle maladroitement la phrase qui termine toutes les fables d'Esope. Marianna, pour devenir cruelle, n'a pas besoin des conseils de George* L'amour qu'elle subit sans pouvoir y répondre parle assez haut pour la décider. En second lieu, il ne convient pas de placer Marianna entre ses deux amants. Un pareil rapprochement n'est pas invraisemblable, mais il ne peut manquer de blesser le lecteur le moins délicat. Si lemondeoffredetels rapprochements, s'il y a des femmes assez adroites pour peupler leur salon des oublis de leur cœur, la poésie doit omettre celte face de la réalité.

Le départ de Marianna, ses courses t'urtives dans les environs de Blanfort, son entrevue avec Noëmi, la scène où M. de Belnave lui pardonne sans s'humilier, et lui permet de rester près de lui sans la rappeler, forment assurément les plus belles pages du livre. 11 y a dans ces derniers chapitres une fermeté de style, un enchaînement d'idées qui ne permetlenl pas à l'attention de broncher un seul instant. L'auteur a su associer habilement à l'analyse des sentiments qui agitent Marianna la peinture du paysage. L'action réciproque de l'âme sur la nature et de la nature sur l'âme, a fourni à M. Sandeau plusieurs traits d'une véritable éloquence. Tantôt le paysage encadre la pensée, tantôt la pensée éclaire le paysage, et cette alliance du monde intérieur et du monde extérieur n'a jamais rien d'artificiel. Privée de Marianna, là campagne décrite par M. Sandeau n'aurait plus le même sens, et Marianna, autrement encadrée, ne produirait pas la même émotion. L'auteur a très-bien rendu Thumilité fière de Marianna et la dignité indulgente de M. de Belnave. J'accepte sans répugnance le suicide de Henri, qui sert de denoûment, car il fallait que Marianna eût un remords en même temps qu'un repentir; il fallait qu'elle regrettât le bonbeur que lui avait offert M. de Belnave, qu'elle avait méconnu, et qu'elle eût à se reprocher le malheur et la perte de Henri.

Il me reste deux reproches à formuler, et j'hésite d'autant moins aie faire, que j'ai pu louer sincèrement la plus grande partie de Marianna. M. San-

JULES SANDEAL. 229

deau a iulroduil dans la traîne de son récit des idylles et des élégies qui sont quelquefois bonnes en ellesmêmes, mais qui pourraient disparaître sans laisser aucun regret. Ces morceaux, traités généralement avec une grande délicatesse, distraient l'attention, et troubleraient l'unité du poëme, si Fauteur n'avait pris soin de placer les idylles en forme de description, et les élégies en forme d'exorde. Mais quelle que soit l'babileté avec laquelle ces morceaux sont placés, je ne balance pas à les blâmer ; car ils ralentissent le récit, et paraissent entamer la réalité des personnages : en voyant l'auteur se détourner pour chanter une idylle, s'arrêter pour soupirer une élégie, on est tenté de se demander s'il croit encore aux acteurs qu'il abandonne si facilement, s'il a vraiment assisté aux souffrances qu'il raconte. Or, la croyance, une fois ébranlée, a grand'peine à se raffermir; une fois conquise, on ne saurait l'entretenir avec trop de vigilance.

Fernand et Madeleine méritent les mêmes éloges que Marianna. Ces deux récits, conçus dans de moindres proportions, offrent la même élégance, la même clarté, le même intérêt. Dans Fernand, dans Madeleine comme dans Marianna, la pensée engendre l'action sans jamais se montrer à découvert. C'est le même artifice, le même bonheur ou plutôt le même savoir, la même habileté. L'histoire deFernand est celle de bien des honnnes qui croiront, en lisant le roman de M. Sandeau, lire le récit de leur vie. Fernand réussit à séduire la femme de son meilleur ami; pendant plusiems années, ce bonheur cou-

pable demeure ignoré du mari; mais un jour vient où Fernand se lasse de sa maîlresse et veut reprendre possession de lui-même. 11 s'éloigne avec l'espérance que son départ assure sa liberté. Il croit que sa maîtresse devinera sans peine le molif de son absence, et qu'elle acceptera l'abandon sans lutte, sans colère. Il se trompé. Elle devine bien, en effet, que Fernand l'abandonne parce qu'il ne l'aime plus, parce que son amour s'est refroidi ; mais elle ne se résigne pas. Elle interroge son cœur, et le trouvant encore dominé par la même passion, dévoré de la même ardeur, elle ne peut croire que l'affection de Fernand soit éteinte sans retour. Fernand s'est étrangement abusé. Présent, il eût réussi peut-être à recouvrer sa liberté, en brisant chaque jour un anneau de sa chaîne. Il s'est trop pressé; la fuite, au lieu de le sauver, le perdra. Il a cherché la solitude; les lettres de sa maîtresse viennent troubler la paix de sa retraite. Cet amour importun dont il voulait se débarrasser le réveille en sursaut au milieu de ses rêves de bonheur et d'indépendance. Quand il a passé la journée près d'une jeune fille calme et pure, dont le cœur ne s'est pas encore ouvert à la passion, dont la beauté sereine, le caractère angélique, le regard limpide, le sourire presque divin, lui promettent une longue suite d'années heureuses, il trouve, en rentrant chez lui, une lettre qui lui rappelle que sa chaîne n'est pas brisée. M. Sandeau a peint les tortures de Fernand avec une rare habileté. Il serait difficile de présenter d'une façon plus poignante la lutte de l'égoïsme contre la passion. Fernand touche du

doigt le bonheur, et il faut qu'il y renonce ; car sa maîtresse, lasse enfin d'attendre son retour, se décide à partir, à mettre entre elle et son mari une barrière infranchissable. Elle vient retrouver Fernand. Ici, le châtiment commence; il va se poursuivre avec une inflexible rigueur. Le mari est bientôt sur les traces de sa femme. Fernand est seul avec sa maîtresse, qu'il veut décider à partir, quand le mari paraît. Fernand offre sa vie à l'offensé; mais ce n'est pas là le compte du mari : le duel est un jeu hasardeux. Le mari a deviné le secret de Fernand, il a compris que la passion est usée dans son cœur. Pour punir du même coup la maîtresse et l'amant, il refuse l'offre de Fernand. — Vous avez pris ma femme, gardez-la, — c'est à cette seule réponse qu'il borne pour le moment sa vengeance. Il part, et Fernand, resté seul avec sa maîtresse, ne tarde pas à mesurer toute la rigueur de l'expiation qui lui est imposée. Obligé de subir chaque jour les reproches, les larmes, le désespoir muet de la femme qu'il a pour jamais séparée du monde, sa vie n'est plus qu'un perpétuel supplice. Pour tromper sa douleur, il voyage, il parcourt l'Italie; mais il traîne avec lui sa chaîne. Par une pente irrésistible, il arrive à souhaiter la mort de sa victime. Ses vœux sont exaucés, il est libre enfin, il le croit du moins. Sa poitrine se dilate. H a beau faire, il se révolte inutilement contre son indignité; il ne peut se défendre d'une joie cruelle en contemplant le corps inanimé de la femme qu'il a aimée avec frénésie, et dont l'amour obstiné a fait plus tard son supplice. Sa joie n'est pas de longue

durée. Il revient en France, il retrouve la jeune fille dont le souvenir est demeuré dans sa pensée comme un tourment de plus ajouté à tous les tourments de son esclavage. Il la retrouve languissante, pâle, abattue, mais libre encore. Le bonheur qu'il avait rêvé près d'elle ne lui est donc pas interdit sans retour. Il demande sa main, il l'obtient ; son espérance est comblée, quand le mari reparaît et lui demande sa vie. Fernand est blessé mortellement et vient expirer au sein de la famille qui allait devenir la sienne. Je ne sais si j'ai réussià faire comprendre tout ce qu'il y a d'inexorable dans l'enchaînement des incidents dont se compose cette tragédie. Il n'y a pas une page qui ne porte l'empreinte de la vérité. L'art est partout et ne se montre nulle part. C'est un beau roman qui tient dignement sa place près de Marianna.

La conception de Madeleine est pleine de grâce et de simplicité. Dans ce livre, M. Sandeau a voulu montrer l'homme réhabilité par le travail et l'accomplissement du devoir. Maurice a dévoré son patrimoine dans le désordre et l'oisiveté. Las de la vie qu'il mène depuis quelques années, trop faible pour changer de conduite, trop fier pour avouer sa pauvreté à ses compagnons de plaisir, il a résolu de se tuer. Il envisage la mort sans effroi, et cependant il ne se presse pas d'exécuter son projet. Il est si parfaitement convaincu de la nécessité du suicide, qu'il ne craint pas que la réflexion puisse ébranler son courage ou éveiller en lui de nouvelles espérances. Madeleine a deviné le projet de son cousin ; pour

le sauver, elle se fait pauvre comme lui. Dans les lettres de Maurice à son père, elle a surpris le secret de son désespoir; le père mort, elle accourt et lui dit : (( Je n ai rien, j'ai compté sur vous. » ïl y a dans ces paroles toute la régénération de Maurice.

Dès que Maurice comprend, en effet, qu'il peut être utile à quelqu'un, qu'il y a dans sa vie un devoir impérieux, sans renoncera son projet, il l'ajourne; il n'abandonne pas la pensée du suicide, mais il consent à vivre pendant deux ans pour Madeleine. Ce répit suffit à la jeune fille pour transformer, pour régénérer, pour réhabiliter l'âme désespérée de son cousin. Je ne sais rien de plus touchant, de plus naïf, de plus vrai, que la vie de Maurice et de Madeleine dans une mansarde de la rue de Babylone. Là, chaque heure de la journée est sanctifiée par le travail : Madeleine peint des boîtes de Spa, Maurice sculpte le chêne et le poirier. La famille Marceau, établie dans la même maison, au même étage, compose un tableau charmant. Maurice, en voyant le bonheur de Marceau et de sa femme, comprend toute la grandeur, toute la sainteté du travail. Ursule, sœur de lait de Maurice, qui a voulu accompagner Madeleine, bonne, franche et railleuse, égayé de ses reparties l'intérieur de ces deux ménages. Un jour, Maurice reçoit une commande importante; il s'agit de sculpter une sainte Elisabeth de Hongrie pour un riche Anglais dont la famille est demeurée fidèle au culte catholique. Malgré lui, sans le savoir, Maurice trouve dans le chêne obéissant l'image de sa cousine.

En cherchant l'expression de la pudeur et de la fierté, en s'efforçant de reproduire dans un visage austère et doux le type de la reine et de la sainte, il a modelé involontairement le visage angélique de Madeleine. Sir Edward n'a pu voir Madeleine sans l'aimer; il lui offre sa fortune et sa main. Maurice presse Madeleine d'accepter cette offre généreuse ; il pari, et lui laisse une lettre touchante, empreinte à la fois de résignation et de dévouement. Maurice, régénéré par le travail, a renoncé à ses projets de suicide; mais, plein de reconnaissance pour Madeleine, il ne veut pas, en restant près d'elle, la condamner à la pauvreté. Cependant, avant de faire son tour de France, il va revoir le château de ses pères ; il va dire adieu aux ombrages qui l'ont vu grandir, aux allées paisibles où il a rencontré Madeleine pour la première fois. Qui trouve- t-il en arrivant? Madeleine, qui l'attend sur le perron et lui dévoile le secret de sa ruse ingénieuse. Elle s'est faite pauvre pour l'obliger au travail, pour le forcer à ne pas désespérer de lui-même. Maintenant qu'il a repris goût cà la vie, maintenant qu'il est régénéré, elle n'hésite pas à lui avouer sa richesse pour la partager avec lui. Ce château qu'il croyait perdu sans retour, elle l'a racheté. J'ai omis, pour laisser au récit toute sa simplicité, plusieurs épisodes pleins de fraîcheur et de grâce. Pour mieux expliquer le sens et la portée du récit, je l'ai réduit à ses lignes principales. Cependant je ne puis me défendre d'appeler l'attention sur la première entrevue de Madeleine et de Maurice. 11 y a dans cette scène un parfum de jeu-

liesse dont rien, à mon avis, ne saurait surpasser la douceur.

J'ai réuni à dessein Marianna^ Fernand et Madeleine, quoique ce dernier récit soit séparé de Marianna par un intervalle de sept années. C'est qu'en effet ces trois romans sont unis entre eux par une étroite parenté. Nous retrouvons dans ces trois romans le même procédé, la même alliance ingénieuse et déguisée de la philosophie et de la poésie, la même habileté à tirer l'action de la pensée, à personnifier dans les acteurs les idées révélées par la réflexion. Il me reste à parler du Docteur Herbeau., de Mademoiselle de la Seiglière et de Catherine, qui, traités avec le même talent, écrits d'un style aussi châtié, n'appartiennent cependant pas à la même famille, et montrent sous un aspect inattendu la manière de M. Sandeau. Dans Marianna, dans Fernand , dans Madeleine , nous avons rencontré des émotions sérieuses, une profonde connaissance de l'âme humaine et des passions qui l'agitent; dans le Docteur Herbeau, dans Mademoiselle de la Seiglière, dans Catherine, nous sommes doucement charmés par une sorte de gaieté attendrie que Marianna ne permettait pas de pressentir. Les amours du docteur Herbeau et de Louise Riquemont rappellent, en plus d'une page, la manière de Mackenzie et de Sterne. Ce mélange de raillerie et de sincérité, d'ironie et d'émotion, donne au lecteur un plaisir singulier, difficile à caractériser, dont Mackenzie et Sterne semblent offrir le plus parfait modèle. La passion contenue du docteur Sa-

venay, la grossièreté naïve de M. Riqiiemont, la jalousie d'Adélaïde Herbeau, rimpertinence de Gélestin Herbeau, indigne héritier du nom, composent, avec la mélancolie de Louise Riquemont, un tableau que ne désavoueraient pas les maîtres les plus habiles. Sans doute il est permis de reprocher à l'impertinence de Célestin Herbeau une verve surabondante qui ne sait pas toujours s'arrêter à temps; mais cette tache légère ne détruit pas l'effet général de la composition. Il y a dans ce roman des scènes d'un comique vrai, qui amènent le rire sur les lèvres, pleines de naturel et d'entraînement, et qui font place aux émotions les plus attendrissantes. Le rire et l'attendrissement se succèdent avec tant de bonheur, avec tant de vraisemblance, que jamais l'un ne fait tort à l'autre.

Mademoiselle de la Seigiière est probablement le plus achevé de tous les récits que M. Sandeau a composés depuis l'époque de ses débuts. En subissant de légères transformations, ce livre deviendrait une véritable comédie, et cependant je ne voudrais pas conseiller à M. Sandeau de changer le cadre de sa pensée. En général, ces tentatives ne sont pas heureuses. La pensée qui s'est produite pour la première fois sous la forme du récit, perd, en se montrant sous la forme dramatique, la meilleure partie de sa jeunesse et de sa fraîcheur. Toutefois il m'est impossible de ne pas appeler l'attention sur la verve comique, sur la gaieté communicative qui éclate dans phisieurs chapitres de ce roman. Le personnage du marquis de la Seigiière est une création qui ferait

honneur aux esprits les plus exercés ; le vieux Stamply est composé avec une franchise, une vérité que je ne me lasse pas d'admirer. La figure de mademoiselle de la Seiglière est empreinte d'une mélancolie touchante. Madame de Vaubert exprime trèsbien le type de la ruse et de la sécheresse. Bernard Stamply, placé entre son amour pour mademoiselle de la Seiglière et la conscience de ses droits, intéresse constamment par la sincérité de son langage. J'ai dit ffue ce roman me paraît le plus achevé de tous les l'écits composés par M. Sandeau. Ce n'est pas que le sujet soit plus heureusement choisi que celui de Marianna ou de Madeleine, mais dans aucun de ses livres l'auteur ne s'est montré aussi maître de luimême; dans le développement d'aucune de ses pensées, il n'a révélé une puissance aussi calme, une volonté aussi prévoyante. Jamais il n'a manié sa fantaisie avec une avarice plus inteUigente. Il sait où il va, et il marche vers le but prévu du pas qui lui plaît, hâtant ou ralentissant son allure selon les besoins du récit. 11 a tiré de son sujet tout le parti qu'on pouvait souhaiter; il l'a fécondé sans l'épuiser. La manière dont madame de Vaubert pétrit l'âme de Stamply comme une cire obéissante, les conversations de Bernard et du marquis, révèlent, chez M. Sandeau, un véritable talent pour la comédie. L'abondance de la pensée, la sobriété de l'expression, donnent aux personnages une vie, un naturel, qui n'appartiennent qu'aux maîtres du genre. Mademoiselle de la Seifjlirre est à coup sûr une des lectures les plus agréables qui se puissent rencontrer, une œuvre

dont le mouvement et la variété ne laissent rien h désirer. On ne sent nulle part l'effort ou l'inquiétude. L'auteur semble si convaincu de ce qu'il raconte, il croit si bien au caractère, aux paroles de ses personnages, que sa foi entraîne la nôtre, et nous écoutons le marquis et sa fille, le vieux Stamply, Bernard et madame de Vaubert, comme si nous les avions près de nous. C'est pourquoi Mademoiselle de la Seiglière me .paraît supérieure à tous les romans de M. Sandeau, par la réalité, par le mouvement et la vie.

Catherine, publiée l'année dernière, sans réunir toutes les qualités qui recommandent Mademoiselle de la Seiglière, est cependant un tableau de genre digne de la plus sérieuse attention. Catherine, la petite fée, comme l'appelle l'auteur, Roger, qui s'éprend pour elle d'un amour sincère, et qui cependant n'a pas le courage de lui donner son nom , François Paty, le digne curé de village, Claude, l'amant silencieux de Catherine, sont autant de personnages dessinés avec une vérité, une franchise, qui rappellent en maint endroit la manière de l'école flamande. Il n'y a pas jusqu'à la vieille Marthe qui n'intéresse et n'ajoute à l'effet du tableau. Quoique l'attendrissement domine dans la composition de Catherine, il y a cependant plus d'une scène qui touche à la bonne comédie. Les esprits chagrins pourront reprocher aux paysans de M. Sandeau leur innocence toute patriarcale, et lui demander comment il n'a pas trouvé moyen de leur donner un seul dos vices qui affligent les villes. Quant à moi, je l'a-

voue, je ne songe pas à lui adresser ce reproche, car la lecture de Catherine ne m'a laissé qu'une impression de plaisir. J'ai suivi avec tant d'intérêt les amours de Roger et de la petite fée , j'ai assisté avec tant de curiosité au dîner de monseigneur chez François Paty, que je ne veux pas chicaner l'auteur sur la manière dont il a su m' attacher. Je ne suis pas loin de croire que les paysans tels qu'il nous les peint se rencontrent rarement. Est-ce là pourtant une raison suffisante pour les déclarer impossibles de tout point, et les renvoyer au pays des chimères? Tel n'est pas mon avis. Claude me plaît d'ailleurs par sa candeur et son dévouement. Quant à la petite fée, je prends parti pour elle, et je n'hésite pas à me proclamer son champion. Il est impossible de réunir plus de grâce et de finesse, plus de malice et de pureté; elle mérite vraiment son nom. Elle comprend à merveille toute la faiblesse de Roger; malgré la vivacité de son affection, elle devine que son amant ne renoncerait pas sans regret à l'approbation du monde; et, pour s'épargner un repentir inutile, elle le dégage de ses serments. La petite fée ne pouvait manquer de clairvoyance ; elle préfère à bon droit le dévouement de Claude à la passion exaltée de Roger. Elle se montre aussi sage que bonne, et ce dénoûment fait honneur au bon sens de M. Sandeau.

Outre les romans dont je viens de parler, l'auteur de Marianna a écrit plusieurs nouvelles dont la lecture est pleine de charme et d'entraînement. Je citerai particulièrement Vaillance^ Richard^ Karl-

Henry et Mademoiselle de Kérouarc. Vaillance est un véritable modèle de narration. Les trois frères Legoff sont peints de main de maître. Le caractèi»c de Jeanne rappelle, sans le reproduire, le gracieux personnage de Diana Vernon. Il y a, dans cette nouvelle, une vérité de pinceau, une franchise de coloris, qui se rencontrent bien rarement dans les récits que nous voyons se multiplier chaque jour. Après avoir tourné le dernier feuillet, il est impossible de ne pas garder dans sa mémoire l'image vivante du Koat d'Or. Bichard est un récit dont l'intérêt ne saurait être contesté. Karl-Henry nous offre le développement d'un caractère dessiné certainement d'après nature. Ce jeune musicien, réservé peutêtre aux plus hautes destinées, dont le nom semblait promis à la gloire, et qui, pour soutenir sa famille, va s'ensevelir vivant au fond de la province, dans une étude d'avoué, excite un attendrissement involontaire. Il y a dans cette immolation de chaque jour quelque chose de poignant, et M. Sandeau a su traiter cette donnée avec tant de vérité, que l'invention semble à peine jouer un rôle dans son récit. Pour moi, je pense qu'il a dû assister aux misères qu'il nous raconte. L'imagination la plus heureuse ne saurait deviner toutes les tracasseries, toutes les piqûres d'épingle dont se compose la vie de Karl-Henry. Quelle que soit la vérité de nos conjectures, inventé ou transcrit, le tableau de cette abnégation obscure et résignée a droit aux plus grands éloges. Ce n'est pas, en effet, un médiocre triomphe que de donner à sa pensée

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un accent de réalité où Tart semble n'avoir aucune part. Quant à Mademoiselle de Kérouare, je regrette sincèrement que l'auteur n'ait pas développé dans de plus larges proportions la donnée qu'il avait choisie. Tous les incidents sont à leur place, les caractères sont dessinés avec netteté ; mais le récit manque d'air. A proprement parler, c'est plutôt un programme de récit qu'un récit achevé. La manière dont M. Sandeau a su traiter le sujet de Vaillance, légitime pleinement nos regrets à l'égard de Mademoiselle de Kérouare.

Si maintenant nous essayons d'embrasser par la pensée l'ensemble des œuvres que nous venons d'analyser, si nous nous demandons quel est le caractère général de tous ces récits, quelle est l'idée constante qui les domine, la réponse ne sera pas difficile. Un seul mot suffit, en effet, à caractériser tous les romans de M. Sandeau : ce qui domine dans tous ses livres, c'est le sentiment profond de la famille. Depuis Marianna jusqu'à Madeleine, il n'a pas écrit une page qui ne respire la passion la plus sincère pour la vie de famille, la connaissance complète du bonheur qu'elle donne et des devoirs dont elle se compose. Je ne crois pas que M. Sandeau ait choisi la vie de famille comme un thème à développer; je ne crois pas qu'il se soit proposé de réfuter, dans chacun de ses livres, les doctrines professées depuis quinze ans dans plus d'un livre célèbre et justement admiré. Je pense qu'il a exprimé lil;>remcnt ses convictions, et qu'il n'a pas eu besoin de contradicteurs pour rencontrer l'éloquence. D'ail-

leurs aucun de ses livres n'est empreint du caractère dogmatique. Les personnages créés par sa fantaisie concourent merveilleusement à l'expression de la pensée que nous signalons ; mais aucun ne porte écrit sur le front le principe qu'il représente. Quoi qu'il en soit, involontaire ou prémédité, le caractère général des livres de M. Sandeau ne saurait être contesté. Or, cette pensée dominante laisse dans l'âme du lecteur une impression salutaire. M. Sandeau peint la passion avec franchise, avec liberté, sans crainte, sans pruderie, comme s'il lui attribuait le gouvernement de la société, et cependant, entraîné par la pente inexorable de sa pensée, il donne toujours gain de cause au devoir. Quoique je ne songe pas à confondre la loi morale et la loi poétique, je ne puis m'empêcher de signaler cette coïncidence et d'en relever toute la valeur. Bien que Tune de ces lois régisse la volonté, tandis que la seconde régit l'imagination, c'est toujours un avantage pour les créations de la fantaisie de satisfaire aux prescriptions de la loi morale, ou du moins de les rappeler.

Ai-je besoin de dire ce que je pense du style de M. Sandeau? Il est généralement pur, châtié, transparent ; il dit nettement ce qu'il veut dire. L'idée se laisse toujours apercevoir sous l'image. Les mots obéissent à la pensée et ne la gênent jamais dans son allure. L'analogie, cette loi souveraine du style, est constamment respectée dans l'emploi des images. On voit que M. Sandeau prend l'art d'écrire au sérieux, et se contente difficilement. Aussi je crois

que ses livres ne sont pas menacés d'un oubli prochain, car ils offrent des pensées justes clairement exprimées, des sentiments vrais analysés avec finesse. Que faut-il de plus pour assurer la durée des œuvres littéraires?

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