VOLUPTE
Le roman que je viens de lire est bien ce que j'attendais : le poëte et le critique sont résumés dans ce livre, et transformés sans altération notable. La connaissance des choses humaines y est plus complète et plus à nu; les sentiments et les opinions sur l'ordre social où nous vivons s'y révèlent plus nettement, mais sans troubler la continuité harmonieuse de la vie littéraire de l'auteur.
Oui, nous sommes heureux de le reconnaître, et ce bonheur est assez rare pour qu'on prenne la peine de le signaler, le roman de Sainte-Beuve ne dément pas une seule des espérances qu'il donnait il y a dix ans, à l'époque de ses débuts. C'est une conclusion logique et glorieuse dans la série des tentatives intellectuelles qu'il a courageusement abordées en 1 824.
Aussi, pour bien comprendre et pour expliquer
le sens intime du roman, il faut rappeler sommairement les travaux et les volontés de Fauteur. Envisagé de cette sorte, Volupté n a plus rien d'obscur ni de mystérieux ; c'est dans l'ordre humain et dans l'ordre littéraire une œuvre inévitable et prévue; c'est, sous la forme du récit, l'expression plus familière et plus vive, plus abondante et plus accessible, des idées révélées déjà sous la forme dialectique et sous la forme lyrique. Détaché de l'unité à laquelle il se rapporte, ce livre court le danger d'être mal compris ; rapproché des prémisses dont il est le complément, il s'éclaire d'un jour lumineux et paisible.
Je répugne à publier ce que je sais des contemporains. Quand je posséderais toute la vie privée des hommes dont le nom est aujourd'hui célèbre, je me garderais bien de la révéler. Mais je crois qu'en de certaines circonstances, l'homme importe à l'explication de l'artiste ; et, par exemple , à moins d'attribuer à Sainte-Beuve un caractère spécial, choisi, exceptionnel, il est impossible de comprendre ses pèlerinages et ses dévotions. Il y a en lui un mélange heureux d'enthousiasme et de curiosité qui se renouvellent à mesure qu'ils s'apaisent, et qui enrôlent son esprit et ses études au service de toutes les gloires naissantes ou méconnues. Ce n'est pas tout : cette singularité d'intelligence ne dénouerait qu'à demi le problème de ses travaux. Il est doué d'une abnégation bien rareen ce temps-ci. Quoiqu'il ait foulé aux pieds bien des cendres qu'il ne prévoyait pas, il ne recule. Dieu merci, devant aucune ingratitude. 11 ne perd pas son temps à supputer les oubUs dont il a peuplé
sa mémoire. Il dit la vérité pour le plaisir de la dire. Il popularise les noms dédaignés par l'ignorance ou la frivolité, sans trop se soucier du destin réservé à son dévouement. Le témoignage qu'il se rend à luimême d'avoir bien fait, et courageusement, suffit à le contenler, aie soutenir dans les luttes nouvelles.
Chaque fois qu'il agrandit pour la foule curieuse, moins prodigue de louanges que de railleries, le cercle de la famille littéraire, il s'applaudit et se repose, sans demander aux disciples qu'il initie, aux dieux nouveaux qui n'avaient pas d'autels avant ses prédications, une longue reconnaissance, une solide amitié.
Il marche par le chemin qu'il a choisi, et se fait une gloire involontaire de toutes les gloires qu'il a révélées. Quand il rencontre sur sa route un poëte dont la voix est à peine entendue, il s'applique sans relâche à grossir son auditoire, il construit de ses mains un théâtre, il place lui-même les vases d'airain qui doivent enfler le son et le porter aux oreilles les plus rétives. Puis, quand le peuple s'est assis pour écouter, il épie (l'un œil vigilant sur les figures étonnées l'inintelligence ou l'inattention, et, comme le chœur de la tragédie antique, il moralise la foule et déroule devant elle le sens mystérieux des symboles qu'elle admire sans les comprendre.
Comptez parmi nous ceux qui se résignent au rôle du chœur antique; comptez ceux qui suivent l'histoire et ne s'y mêlent pas; conq^tez ceux qui expliquent la chute et l'élévation des trônes, et ne prétendent pas à la royauté! et pourtant le rôle du choMir est un rôle
grave et sérieux, plein d'ampleur et de majesté, mais dont ne s'accommode pas volontiers Végoïsme de notre temps. Chacun pour soi et Dieu pour tous, c'est là ce qui se lit au fond des amitiés les plus bruyantes. Triste vérité ! mais qu'il ne faut pas nier. Ordinairement, le blâme et l'éloge départis aux contemporains ne sont guère que des contrats passés avec la vanité. En élevant sur un piédestal ceux qui gisaient dans le sable, le plus grand nombre songe à soi et se promet bien de monter au même rang.
Or, parmi les désintéressements littéraires je n'en sais pas de plus éclatant que celui de Sainte-Beuve : depuis dix ans, il n'a pas écrit une page qui ne rende témoignage pour lui, et malheureusement aussi contre bien d'autres. 11 a tendu à bien des grandeurs chancelantes une main fraternelle, dont l'étreinte s'est relâchée, sans qu'il y eût de sa faute. 11 a secouru bien des naufragés qui ont oublié le nom de leur sauveur en touchant le rivage. Il a couvert de la pourpre impériale bien des soldats obscurs avant son acclamation, et qui se sont éloignés de lui en disant comme un des Césars à son lit de mort : Je sens que je deviens dieu.
Mais, à chaque nouvelle déception, son courage grandissait pour tenter un nouveau pèlerinage, et marcher à de nouvelles découvertes. Avant lui, la critique française, lorsqu'elle n'étaitpas savante ou acrimonieuse, n'était guère qu'un blutage assez vulgaire de préceptes et de formules dont le sens était perdu. C'est à Sainte-Beuve qu'il faut rapporter l'honneur d'avoir mis la poésie dans la critique; c'est lui qui
le premier a fait de l'analyse des œuvres littéraires quelque chose de vivant et d'animé, capable d'intéresser par soi-même, en dehors de l'œuvre quia servi de point de départ. Son tableau du xvi^ siècle et ses Portraits prouvent assez, quoique diversement, ce que j'avance. Bien que la partie plastique de la poésieoccupe, dans le premier de ces ouvrages, une place importante et presque souveraine, pourtant il est facile de deviner, à chaque page, que, si l'auteur estime si haut la naïveté de l'expression, ce n'est pas de sa part un caprice puéril, et qu'il poursuit sous la simplicité du mot la simplicité du sentiment. D'ailleurs, lorsque parut ce premier livre, en 1828, toutes les questions de plastique poétique étaient encore flagrantes. On se battait pour des droits encore mal définis. La querelle était bariolée de blasons inexpliqués ; à ces obscures familles qui réclamaient perles et fleurons sans produire leurs titres, il fallait und'Hozier pour les mettre d'accord. Cette tâche était réservée à Sainte-Beuve. Il a retrouvé les origines de notre poésie; il a dressé l'arbre généalogique de nos franchises, que le temps et les commentaires avaient enfouies; il a nommé les aïeux inconnus d'André Chénier et de Molière; il a franchi Malherbe pour atteindre Régnier.
Il s'est chargé de légitimer historiquement l'école poétique de la restauration, que la foule prenait pour une invasion d'usurpateurs; il a tiré de la poudre de nos bibliothèques les chartes oubliées, les constitutions méconnues de la vieille France; il a réconcilié les novateurs avec les amis du passé.
Ce premier travail achevé, il s'agissait déjuger le passé d'après les principes aujourd'hui reconnus. Après avoir rattaché le xix® siècle au xvf, il fallait estimer les deux siècles intermédiaires d'après leur parenté plus ou moins prochaine avec les premiers ou les derniers noms de la famille française, et surtout, ce qui était plus important et plus difficile, d'après le rang qu'ils occupent dans la grande famille humaine. Cette seconde moitié de la tache n'a pas été moins glorieusement accomplie que la première. Une fois résolu à chercher constamment l'homme sous l'artiste, en même temps qu'à préciser la généalogie de tous les noms, Sainte-Beuve a courageusement pratiqué le double devoir qu'il s'était imposé. Chacune des biographies qu'il étudie lui devient, pour quelques semaines, un monde de prédilection, une atmosphère préférée oii il respire à pleins poumons, un paysage chéri dont il épie curieusement les moindres ondulations, un fleuve bienheureux dont il suit le cours et les sinuosités les plus capricieuses. Chacune de ses études est un véritable voyage. Il nous revient de ces lectures aventureuses comme d'une course lointaine; il secoue de ses pieds le sable des rivages ignorés ; il rapporte à la main la tige des plantes inconnues qu'il a cueillies sur sa route. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, comme tous les voyageurs, il s'imprègne des mœurs et des passions des peuples qu'il a visités, s'il lui arrive de vanter tour à tour les temples de Bombay, de Memphis et d'Athènes, et de confesser tant de religions qu'on le prendrait pour un impie.
Non, celte perpétuelle mobilité n'est qu'une bonne foi constante. Sainte-Beuve ne perd jamais de vue, dans chacune de ses initiations, les paroles de François Bacon : il faut que le disciple croie. Il croit à Saint-Martin et à Lamartine, il croit à Chateaubriand et à Lamennais, il croit à Diderot et à l'abbé Prévost; mais croire, pour lui, ce n'est qu'une manière de comprendre. Il croit pour savoir; il étudie avec le cœur, comme les femmes ; il se livre comme elles pour obtenir. La foi nouvelle qu'il accepte n'a rien de factice ni d'irrésolu ; à force de contempler son nouvel ami, il se transforme en lui; il se met à vivre de sa vie; il évoque les ombres d'une société qui n'est plus; il réveille les passions éteintes; il reconstruit les caractères et les volontés impossibles aujourd'bui, et tout cela de si bonne grâce, avec un naturel si parfait, que nous cédons à l'illusion comme lui. Chacun des modèles qu'il fait poser devant nous gagne notre affection en révélant à nos yeux des mérites inattendus.
Il se peut que des intelligences plus sévères et moins expansives répudient quelques-unes des ad-* mi rations de Sainte-Beuve. Il y a des âmes sérieuses, pleines de candeur et d'austérité tout à la fois, qui ne se résignent pas à la sympathie aussi facilement que lui; mais il désarme le blâme par la sincérité de ses opinions. Il est heureux d'admirer, comme d'autres sont heureux de comprendre.
C'est pourquoi je m'explique sans peine qu'il ait omis jusqu'ici dans ses études les natures trop éloignées de la sienne, celles surtout qui se sont pro-
duites au milieu du bruit et des pompeux spectacles ; s'il lui arrive presque toujours d'aimer pour comprendre, on peut dire a\ec une égale vérité qu'il ne comprend guère ceux qu'il n'aime pas.
Dans la poésie lyrique, Sainte-Beuve a eu pareillement deux moments bien distincts, mais non pas contradictoires. Dans les morceaux publiés sous le pseudonyme de Joseph Delorme, comme dans le tableau du xvi^ siècle, il semble plutôt préoccupé du mécanisme de la versification que du fond même des pensées. 11 s'applique avec une curiosité amoureuse à reproduire tous les rhythmes essayés au temps de la renaissance par Baïf, Ronsard et Diibellay. L'esprit tiède encore de cette laborieuse exploration qu'il vient d'achever, il s'empresse de consigner les résultats de ses études dans une lutte assidue avec les modèles qu'il a quittés tout à l'heure. C'est ainsi que faisait Warton, en étudiant l'histoire de la poésie anglaise.
Si l'on veut pourtant pénétrer le caractère intime des poésies de Joseph Delorme, on s'aperçoit bien vite que l'auteur a surtout cherché à traduire, sous une forme naïve et harmonieuse, le journal de ses impressions personnelles. Si l'on excepte en effet l'ode à la rime, qui, par la prestesse des évolutions et la variété des similitudes, ressemble volontiers à une gageure, on retrouve presque à chaque page le retentissement d'une pensée qui étonne d'abord par sa nudité, mais qui bientôt, lorsque les yeux sont façonnés à ce nouveau specacle, nous attacbe et nous intéresse par sa nudité
même. C'est une révélation franche et hardie, dédaignant les rélicences, pleine de mépris pour la périphrase, préférant le mot yrai aux images les plus élégantes j c'est une causerie domestique.
Dans les Consolations , l'élément humain s'est complètement dégagé des questions de rhythme, de césure et de rime. L'artiste est sûr de Tinstruiuent qu'il manie ; il choisit volontiers les plus simples mélodies, et ne paraît guère songer qu'à luimême. Ce qu'il dit, ce n'est pas pour plaire; car s'il voulait plaire, il le dirait autrement. Il connaît tout le manège de la coquetterie poétique ; il s'est rompu de honne heure aux ruses les plus difficiles de l'expression. S'il procède avec une austérité continue, c'est qu'il a subi depuis un an une métamorphose irrésistible ; c'est que livré à luimême, loin du monde qu'il a toujours mal connu, dans la société de ses livres chéris qu'il devait bientôt épuiser, las de mordre au fruit de la science, il est monté jusqu'à Dieu pour lui demander compte de sa misère et de son impuissance ; c'est qu'il s'est réfugié dans les mystiques entretiens pour échapper au doute qui le rongeait.
Si j'insiste sur le caractère religieux des ConsolalionSy c'est que ce. livre contient le germe entier de Volupté ; c'est qu'on y voit déjà le cœur se débattre sous les sens, et se révolter contre l'avilissement du plaisir. Envisagées poétiquement, les Consolations, malgré l'empreinte personnelle (jui les distingue en ce temps d'imitation et de prosélytisme, sont unies à l'Rcole des lacs, et en particulier à Wordsworth, par
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une étroite parenté. Sainte-Beuve, comme le poëte anglais, ennoblit par la pensée qu'il y mêle, plutôt que par l'expression dont il les décore, les sujets les plus vulgaires, les accidents les plus indifférents de la vie quotidienne. Je sais qu'on a reproché aux Consolations de ressembler trop à la prose. Je sais qu'à de certains esprits habitués dès longtemps à la pompe de l'alexandrin, ces confidences familières ont paru presque triviales; mais ceci, je crois, est plutôt l'effet de la surprise que le symptôme d'un réel mécontentement. Le même dédain pourrait se manifester en présence d'un Hobbema, chez un homme qui n'aurait vu jusque-là que des Claude Lorrain.
Et puis, dans son amour pour les simples paysages de l'école flamande, Sainte-Beuve ne s'interdit pas l'essor d'une pensée plus élevée. H y a dans les Consolations deux pièces qui se distinguent entre toutes par la naïveté du début, le progrès lent et mesuré des premiers accords, et aussi, je dois le dire, par la magnificence et la subhmité de la conclusion : je veux parler des amours d'Alighieri et de Béatrice , et du monologue désespéré de Michel- Ange. A coup sur il est impossible de commencer plus familièrement que ne le fait Sainte- Beuve dans ces deux morceaux. 11 traduit presque littéralement un sonnet du Buonarroti, une page de la Vie nouvelle. Il épelle le thème qu'il a placé sur son pupitre, il le commente et le décompose nonchalamment ; on dirait qu'il promène au hasard ses doigts sur le clavier. Mais peu à peu il s'exalle, il
s'enivre de sa pensée, le son grandit et monte jusqu'au faîte; le murmure qui tout à l'heure chuchotait à nos oreilles s'enfle jusqu'à la menace; nous étions dans une prairie, au bord d'un limpide ruisseau, et voici que nous sommes transportés sur la crête d'un rocher, au bord d'un fleuve écumant. C'est une grande habileté, et très-rare, je vous assure : c'est le procédé familier aux grands symphonistes de l'Allemagne.
Il y a dans ces deux morceaux assez de poésie pour défrayer bien des poëmes. Quant au caractère mystique du recueil entier, qui a paru à quelques personnes plutôt découragé que fervent, il n'y a qu'une réponse à faire, c'est que les plus fermes espérances, qu'elles s'adressent à Dieu ou bien à un cœur préféré, ont leurs moments de défaillance et d'abattement ; c'est qu'il n'y a pas de prière possible dans une perpétuelle glorification.
Des Consolations au roman la transition est toute naturelle. Le sujet, qui d'abord ne se révèle pas en plein, mais qui se dessine et se précise au bout de quelques pages, n'est autre que la lutte des sens et de la volonté, le duel du plaisir et de l'intelligence, de la mollesse et de la réflexion, du corps et de l'âme, le combat acharné de la volupté contre l'amour. Ceci pourra sembler singulier aux esprits inattentifs; mais, avec un peu de complaisance, et surtout de bonne foi, on se convaincra bien vite de la réalité de la guerre que Sainte-Beuve a choisie comme sujet d'étude poétique.
Croyez-vous que l'amour pour le poêle, pour
l'artiste, pour le philosophe, pour le prêtre, pour l'homme qui pense et qui veut, pour l'homme enfin qui est vraiment un homme, se réduise au plaisir des sens? Croyez- vous que l'ivresse et Toubli , l'exaltation et l'épuisement, Tentraînement et la prostration suffisent à réaliser l'amour tel que l'ont conçu, tel que l'ont éprouvé Pétrarque et saint Augustin, ces deux grands maîtres dans la science d'aimer? oh ! que non pas î la tâche n'est pas si facile.
Pour peu qu'on ait vécu ou qu'on ait seulement regardé vivre autour de soi, on ne tarde pas à le reconnaître, les plaisirs trop hâtés, le gaspillage des sens, les ivresses trop rapides et mal choisies, avilissent l'âme, l'épuisent et l'endorment; et quand vient l'heure d'aimer sérieusement, quand il s'agit d'engager sur nn nom le reste de ses années, ce n'est qu'à grand'peine que l'âme se réveille pour essayer cette vie nouvelle et glorieuse, cette vie d'épreuve et de dévouement; bien souvent le courage lui manque à moitié chemin. En vue du port qu'elle aperçoit, elle ralentit la manœuvre, se laisse démâter, et retourne paresseusement aux vagues tumultueuses de ses plaisirs.
Sans doute il y a des voluptueux qui se purifient dans un amour sérieux; sans doute il y a des âmes qui, après s'être longtemps tlétries dans le plai'^ir, se rajeunissent et se renouvellent dans le dévouement et l'abnégation. Mais combien, au lieu de se transformer et de dépouiller le vieil homme , flétrissent à leur image l'âme qu'ils ont choisie,
qui devait les régénérer, et qui devient leur proie !
C'est qu'en effet la méleimorphose est laborieuse, c'est qu'au delà de certaines limites elle est tout à fait impossible ; c'est que la volupté, analysée dans ses intimes éléments, n'est qu'un monstrueux égoïsme, une perpétuelle immolation aux sens inapaisables; c'est que les sens, irrités à toute heure, impuissants à contenter leur colère, éteignent une à une toutes les facultés généreuses de notre âme.
Il est donc naturel que le voluptueux recule devant la tâche imposée à l'amant, qu'il pâlisse et trébuche devant l'abîme de résignation et de lutte ouvert à ses pieds. S'il tremble à la seule pensée de frayer la route à celle qu'il a choisie, c'est que ses pieds amollis dans le repos ne sont pas de force à saigner impunément, c'est qu'il craint pour ses pas chancelants les cailloux et les ronces, c'est que ses yeux baignés dans l'ombre d'une alcôve enivrée ne supporteraient pas la lumière éblouissante de la plaine, c'est que ses bras usés dans les étreintes furieuses soutiendraient mal la femme préférée.
J'ai connu des caractères singuliers, d'une paix austère et permanente, à peine au seuil de leurs années, dédaignant la jeunesse qui s'agitait autour d'eux, pressés de vieillir avant l'âge, ambitieux de sentir sous les tresses dorées de leur chevelure les pensées qui d'ordinaire ne mûrissent que sous les fronts chauves et ridés; ceux-là prenaient la volupté par son côté impitoyable et terrible ; ils tuaient leurs sens pour dégager leur âme ; ils déchiraient le corps pour ouvrir à l'intelligence des horizons plus larges,
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de plus lointaines perspectives. Au delà du plaisir qu'ils se prescrivaient et qu'ils menaient à bout, ils apercevaient l'atmosphère sereine de la réflexion. Quand ils ont voulu se mettre à aimer, quand ils ont compris que l'intelligence livrée à elle-même , abreuvée de vérité, ne suffit pas à remplir la vie, ils ont trouvé dans l'amour une vie nouvelle et qu'ils avaient prévue. Ils avaient mesuré la tâche, ils avaient l'œil paisible, et leur paupière ne s'est pas abaissée convulsivement. Ils avaient compris que la volupté a deux sens, l'un grossier, vulgaire, qui se révèle au plus grand nombre, c'est le plaisir égoïste ; l'autre idéal, poétique, supérieur à la vie commune, c'est la volupté dans l'amour. Ils avaient pressenti que le plaisir acheté par le dévouement et le sacrifice, préparé par la persévérance et les mutuels épanchements, acquiert une saveur nouvelle, que les voluptueux ne soupçonnent pas. Aussi quand ils ont essayé l'amour, ils l'avaient deviné , et sans peine ils ont triomphé de leurs sens avilis. Ils avaient conservé soigneusement l'étincelle précieuse qui devait ranimer les cendres de leur jeunesse. Au jour du réveil, ils ont retrouvé ce qu'ils avaient dédaigné dans leur folie orgueilleuse, la faculté d'aimer.
Mais ce n'est pas à celte volupté réfléchie que s'en est pris Sainte-Beuve; il sait bien que le plaisir ainsi accepté plutôt que poursuivi n'est qu'une cruelle initiation qui mérite plus de compassion que de colère.
Ainaury, le héros du roman de Sainte-Beuve, placé entre trois femmes, toutes trois dignes d'être
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aimées, les perd toutes trois par son irrésolution et ses caprices. Livré de bonne heure aux faciles plaisirs, il s'y amollit, s'y énerve, et lorsqu'il cherche en lui-même la force de vouloir et d'aimer, il ne la retrouve plus; il entame la destinée de trois femmes sans compléter la sienne. Tout le roman est là. Delà volupté à l'impuissance d'aimer, de l'irrésolution à la nulHté, la transition est logique, irrésistible. Les trois caractères qui s'offrent à l'amour d'Amaury, et qu'il n'accepte pas, parce qu'une fois avili par l'efTémination, il tremble de s'engager et de vouloir, sont tracés habilement, simples, vrais et bien distincts. La première, Amélie de Linier, est une jeune fille candide et pure, attachée à ses devoirs, résignée à l'obéissance, soumise à la destinée que Dieu lui a faite, qui suivrait Amaury dans ses plus hardies entreprises, mais qui souhaite un rôle à l'homme qu'elle aime, parce qu'elle ne conçoit pas la dignité virile sans la volonté. Son ambition ne va pas jusqu'à surprendre à son profit toutes les facultés d'Amaury : elle veut la première place dans son cœur ; dans le monde, elle ne veut pour elle-même que le second rang. Elle est libre, elle pourrait devenir la femme d'Amaury; mais le voluptueux demande deux années de répit. Deux ans dans la vie d'un homme sans volonté, sans prévoyance, c'est un monde pour l'oubli et les mauvais desseins. Bientôt Amélie est détrônée par madame de Gouaën. Cette nouvelle figure, pour l'achèvement de laquelle le poëte a dépensé le meilleur de ses forces, est plus grande, plus idéale que la première ; sa mélancohe est pleine de siqierstition et de
pressentiments; elle se laisse aller à aimer Amaury sans craindre nn senl instant que cette nouvelle affection puisse troubler la paix de ce qui l'entoure. Elle aime saintement, pour le bonheur d'aimer; ce qu'elle offre et ce qu'elle demande, c'est un dévouement sans réserve, mais chaste, mais religieux, mais contenu dans les limites austères du devoir : elle ne connaît pas l'entraînement des sens, et ne songe pas à le redouter. La troisième figure, moins poétique peut-être que les deux autres, madame de R..., intéresse pourtant par la franchise même de sa légèreté. Elle est d'une coquetterie naïve, incapable d'un amour sérieux, mais capable cependant de pleurer l'abandon. Son amour, on le comprend sans peine, est plutôt dans sa tête que dans son cœur; c'est un type qui se rencontre assez souvent, et que Sainte- Beuve a fidèlement reproduit d'après nature. Sans doute madame de R. .. n'est pas digne de lutter dans le cœur dWmaury avec Amélie ou madame de Couaën; mais pour l'irrésolu voluptueux c'est une occasion naturelle d'oubher son second amour comme il avait oublié le premier, et c'est pourquoi il faut remercier Fauteur de l'avoir placée près d'elles.
Amélie représente le bonheur paisible, sans lutte, sans péripétie, l'amitié dans l'amour, la sérénité des jours pareils et prévus. Madame de Couaën résume idéalement l'amour romanesque, mêlé de larmes sanglantes et de célestes sourires; la possession de madame de R... serait tout au plus un bonheur de quelques semaines.
Entre ces trois amours, Aniaury, on le voit bien, préfère le second, le plus grand, le plus difficile ; mais il recule devant le danger, et n'offre pas le combat. Le cœur d'Amélie se laisse trop facilement pénétrer, et n'offre pas ci son avide curiosité assez d'éléments d'excitation; et puis, pour l'obtenir, il faudrait s'engager sans retour, et le voluptueux ne veut pas même engager le lendemain. Madame de R... ne refuse pas de se livrer; mais elle veut être dignement gagnée, et s'accommoderait mal d'un cœur partagé. Elle surprend dans le cœur d' Amaury deux images rivales de la sienne, et qui rendraient son règne impossible ; elle ne peut pas se méprendre sur les vrais sentiments de l'bomme qu'elle a distingué; elle devine son liésitation et ses lâcbetés; elle serait folle vraiment de céder à des attaques si mal conçues et si mal poursuivies.
Ces trois amours sont décrits dans le roman de Sainte-Beuve avec une exquise délicatesse.
Un jour ces trois femmes se rencontrent, et sans plainte, sans récrimination, sans aveu, elles comprennent la secrète rivalité qui les sépare; ce jour-là est un jour décisif pour Amaury. Témoin de ces trois douleurs qu'il a faites, il s'afOige et s'apitoie sur luimême, il maudit sa misère et son infirmité. 11 s'éloigne avec un effroi religieux de ces trois plantes llétries au souftle de son amour impuissant. U se retire de la Yie où il n'a plus de rcMe à jouer, il se réfugie en Dieu; et pour (jue rien ne manque au cbâtiment de sa lâcheté, à peine a-t-il été ordonné prêtre, qu'il assiste aux derniers moments de madame deCouaën ; il
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récite sur sa dépouille la prière des morts, et renvoie au ciel cette âme dont il n'a pas voulu.
Il y a dans tout ceci une haute moralité. Cette histoire très-simple aboutit à une conclusion lumineuse, à un enseignement sévère, à une leçon évidente : Amaury manque sa destinée faute d'avoir voulu.
Aimer, savoir, qu'est-ce après tout sans la volonté? une occasion de vivre, mais non pas la vie elle-même. Vérité simple, et que beaucoup pourtant révoquent en doute, ou ne soupçonnent pas.
Si j'ai négligé dans cette rapide analyse toute la partie locale et historique du roman , si j'ai omis le portrait de M. de Couaën, celui de madame de Cursy, celui de Georges Cadoudal, c'est que ces trois figures ne sont pas sur le premier plan du tableau, c'est qu'elles servent plutôt à Tencadrement de l'action qu'à l'action elle-même, c'est que dans la destinée d'Amaury ces trois noms sont plutôt des accidents que des ressorts.
L'épilogue tout entier est magnifique d'élévation, d'abondance et de verve. Dès qu' Amaury, en expialion de sa jeunesse livrée aux vents capricieux de la volupté, pour racheter ses années perdues, a choisi la prière comme un dernier et inviolable asile, comme un rocher inexpugnable et que les flots du monde baignent incessamment sans jamais l'ébranler, il se régénère et se jelève, il se renouvelle et se transfigure : le voluptueux redevient homme.
Le style de ce roman possède les qualités habituelles de l'auteur. La grâce, la pureté qui lui sont familières se retrouvent dans ce livre. Mais il v a lieu.
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je crois, à faire quelques remarques techniques sur la trame intérieure du langage appliqué au récit et en particulier au roman.
La forme choisie par l'auteur admet, je le sais, toutes les variétés, toutes les nuances de style, depuis le familier jusqu'au lyrique, depuis le simple et le nu jusqu'à l'épique et au pittoresque ; mais ne couYientil pas de ménager soigneusement la transition d'une nuance à l'autre?
Dans la succession même des nuances, n'y a-t-il pas une loi? Et cette loi, quelle est-elle? N'est-ce pas la sobriété? La nuance lyrique en particulier ne doitelle pas se produire avec une avarice réfléchie? Et s'il arrive qu'elle se répande avec une abondance luxuriante, n'entache-t-elle pas de mesquinerie et de nudité les nuances voisines et plus simples? Pour le récit, par exemple, ne serait- il pas utile de s'interdire les images fréquentes et vivement accusées? Ne faut-il pas réserver les similitudes pour la peinture du paysage, les symboles pour la révélation du monde intérieur, qui, sans le secours de la poésie, ne pourrait jamais s éclairer que d'un jour incomplet?
Chacune de ces questions est grave, et ne se résout pas à la course. Aussi, en les faisant, nous éprouvons le besoin de les justifier. Parfois il nous a semblé que les pages les plus belles de ce livre gagneraient singulièrement à se simplifier. 11 y a dans une œuvre de longue haleine une perspective poétique dont il faut tenir compte. Souvent le style trop chargé d'images plie sous le faix et ralentit la marche du récit.
Mais s'il est prescrii au romancier d'apporter dans l'emploi des images d'infinis ménagements, il doit éviter avec un soin pareil de les briser en les variant, de les obscurcir en les superposant ; or je dois déclarer franchement que Sainte-Beuve a plusieurs fois commis cette faute. 11 lui arrive de choisir des images dans des ordres de pensées souvent très-éloignés l'un de l'autre, et de mettre une comparaison abstraite à côté d'une comparaison visible; de cette sorte, la première perd son autorité, et la seconde sa grâce.
Et puis il répugne généralement à continuer, à soutenir la similitude qu'il a choisie: on dirait qu'il craint de la rendre puérile en la déroulant. Les nombreux exemples qu'il a sous les yeux expliquent sa frayeur, mais ne la justifient pas. Sansdouteil est arrivé de nos jours à des artisteséminentsd'enlamer le tissu du style à force de l'amincir pour l'étendre ; mais le danger peut être évité, et Sainte-Beuve, mieux que personne, connaît le moyen de n'y pas succomber.
Cette brièveté volontaire dans les similitudes» en multipliant les facettes et les tons du style, lui ote une partie de son unité. La prose prend alors un aspect chatoyant qui fatigue l'œil et déroute l'attention.
Ces reproches, que nous croyons sérieux, s'expliquent par une disposition particulière à l'esprit de Sainte-Beuve. En présence de sa pensée, comme devant les caractères qu'il éiudie, sa curiosité tient du tressaillement; il aperçoit du même coup plusieurs faces diverses, également éblouissantes, qui le séduisent avec une égale puissance ; tantôt c'est le
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côté sensuel, tantôt c'est le côté idéal. Dans son ardeur mobile, il ne choisit pas assez résolument le côté qu'il veut peindre, et comme un enfant placé entre deux fruits également dorés, il va de l'un à l'autre, sans se décider. Cette disposition est, dans Tordre intellectuel, quelque chose qui correspond assez bien au chatoiement du style, dans l'ordre littéraire.
Malgré ces chicanes qui sans doute sembleront niaises au plus grand nombre, à force d'être subtiles, Voluplé est un beau livre, plein de substance, nourri de pensées et surtout de sentiments vrais, surpris avec bonheur, étudiés avec précision; c'est un livre oi^i ruisselle le sang des blessures, où l'artiste a laissé des lambeaux de son cœur, comme la brebis des lambeaux de sa toison dans la haie qu'elle franchit.
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Depuis plus d'un an nous attendions le discours de réception de M. Scribe, et nous commencions à désespérer. Nous connaissons les occupations multipliées, les travaux innombrables et sans cesse renaissants de l'auteur de Bertrand et Raton; nous savons qu'il entreprend à la même heure un opéra-comique, un ballet et deux ou trois menues comédies avec ou sans couplets : il était donc naturel de penser que les administrations dramatiques , dont M. Scribe est aujourd'hui la providence, faisaient tort à l'Académie française. Les documents les plus authentiques semblaient fortifier cette conjecture; depuis l'inauguration de VAmbilieux, on parlait à la fois d'une pièce en cinq actes pour la Comédie-Française, de plusieurs poëmes lyriques, destinés à madame Damoreau, et d'une fourniture considérable pour le boulevard Bonne-Nouvelle; c'était bien assez pour absorber toutes les facultés du génie le plus fécond de la
France. Enfin, les répétitions actives de la Saint- Barthèlemy auraient suffi seules à expliquer le silence du nouvel académicien.
Heureusement pour la littérature, pour l'Académie et pour nous, M. Scribe, par un redoublement d'énergie, a trouvé le temps d'écrire son discours de réception entre une cavatine et un trio. L'assemblée était nombreuse à l'Institut, jeudi 28 janvier, et la composition de l'auditoire avait un caractère inaccoutumé. Les députations qui s'étaient donné rendez-vous sur les bancs de l'Académie narguaient naïvement l'étonnement des curieux. C'était, d'une part, la légion des collaborateurs de M. Scribe, clients modestes qui avaient voulu accompagner leur patron jusque dans l'enceinte du sénat, qui se glorifient de lui appartenir, et qui, ce jour-là du moins, partageaient les honneurs décernés à son génie. Plus loin, on distinguait un essaim de jeunes veuves, maîtresses à vingt ans d'une fortune indépendante et ne sachant que faire de leur main et de leur cœur; dans les rangs de ces veuves privilégiées, il y avait bien quelques orphelines délaissées, quelques filles coupables, chargées de la malédiction paternelle; mais elles avaient oublié leurs larmes et leurs remords, et se confondaient dans- la foule de leurs compagnes. Aux pieds de ces veuves enchanteresses, on apercevait des colonels sans réginient qui, pendant quinze ans, ont noué avec ces dames des intrigues victorieuses. M. Scribe était véritablement entouré de son état-major, il pouvait se croire encore sur la scène du Gvmnase. C'est sans doute
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à la présence de ces députations que nous devons attribuer la première émotion de l'orateur. Sa voix tremblait comme celle d'un jeune étourdi qui aurait un oncle à fléchir, des dettes à payer et une cousine à convaincre. L'exorde du récipiendaire ressemblait volontiers à l'exposition d'un drame sentimental. M. Scribe a rapproché sa gloire académique de ses premiers succès au Lycée Napoléon; il s'est mis en scène entre Fontanes et Arnault , et a même trouvé moyen d'appeler à son secours le souvenir de sa mère absente. Après cette habile préparation, il a loué rapidement les tragédies, les fables et jusqu'aux chansons de M. Arnault; il a rappelé la nomination académique de Laujon , et commencé la biographie de la chanson. M. Scribe se prend très-sérieusement pour un chansonnier, et c'est par ce titre qu'il a expliqué publiquement son avènement à l'Académie. La chanson, selon lui, a seule une valeur historique parmi les ouvrages d'imagination. Pour prouver cette thèse singulière, il a parlé des Croisades et de la Ligue, de la Fronde et des Etats Généraux, de la Convention et du Directoire, des trouvères et des ménestrels , de la liberté et de VAlcoran , avec un aplomb et une volubilité qui ont amusé l'auditoire et l'ont presque étonné comme un morceau d'érudition.
Cette biographie de la chanson n'était que la première partie du plaidoyer de M. Scribe. Après avoir lu dans le couplet l'histoire entière de la France, l'orateur a soutenu, contre l'avis de M. Etienne, que la comédie n'exprime ni la conduite ni les mœurs
d'une nation. Pour démontrer cette seconde partie de son plaidoyer, il a en recours à des arguments d'une force vraiment terrible. En homme généreux, et nous devons l'en remercier, il n'a pas voulu remonter au delà du xvii^ siècle; les trouvères, les ménestrels et VAlcoran avaient mis en lumière tout le savoir du récipiendaire : après ces preuves glorieuses , il pouvait être impunément modeste. Il a donc mené sa démonstration de Louis XIV à Bertrand et Raton. Il a demandé hautement si Tartufe ei les Femmes savantes parlent de la révocation de l'édit deNantes et des guerres de Flandre; si Destouches, dans le Dissipateur et le Philosophe marié, raconte les orgies de la régence et les débauches du Parc - aux - Cerfs ; si Marivaux, dans les Fausses Confidences, trace le portrait de la Dubarry. Il a omis à dessein le Mariage de Figaro; mais il a flétri avec une indignation toute paternelle les comédies pastorales de la Terreur et le drame adultère de nos jours. Il a comparé la Belle Fermière et le comité de salut public, les orgies de nos théâtres et la société vertueuse au milieu de laquelle nous avons le bonheur de vivre. Toutes ces déductions ont paru au public de l'Académie trèssavantes et très-probantes. Je regrette seulement que M. Scribe ait négligé de porter en compte la plus hideuse et la plus effrontée de toutes les pièces représentées au boulevard, une pièce qui soulevait le cœur des filles entretenues, et qui pourtant porte son nom : Di.r ans de la vie d'une Femme. Paris n'a pas encore oublié que l'actrice chargée du rôle prin-
cipal dans cet ignoble catéchisme, où l'avilissement est enseignépar demandes et par réponses, vint protester par ses larmes sincères contre les sifflets vengeurs de la salle. Cette pièce, qui semble écrite pour la ronde de nuit, la patrouille grise et les lieux de prostitution, qui laisse bien loin derrière elle le Pornographe de Rétif de la Bretonne, ne se trouve pas dans le théâtre de M. Scribe, dédié par lui à ses collaborateurs ; mais elle défie hardiment toutes les débauches futures du théâtre, et n'aurait pas déparé la biographie de la comédie en France. Je ne puis croire que cet oubli soit involontaire , et voilà précisément pourquoi je ne saurais le pardonner à M. Scribe. Quand on a signé de son nom une pareille ineptie, qui n'a ni l'énergie d'une priapée, ni la licence ingénieuse d'un souper de petite maison, il faut soutenir jusqu'au bout son rôle de marchand; si l'on a vendu le scandale et le vice à la foule ébahie, il faut se souvenir de son premier trafic, et ne pas ouvrir une boutique de vertu en pleine Académie. Le discours de M. Scribe, si remarquable par l'abondance et la nouveauté des idées, n'est pas moins digne d'étude sous le rapport du style. Nous y avons compté quelques douzaines de solécismes joyeux, qui souriaient tôle haute comme s'ils eussent été confiés aux lèvres musicales de madame Yolnys ou de madame Allan. M. Scribe, après avoir si souvent cravaché la langue en plein théâtre, aurait eu grand tort de la respecter jeudi dernier. Pour bien remplir son rôle, il devait braver jusqu'au bout la littérature et ceux qui la représentent. 11 a donc bien fait, selon
nous, d'écrire son discours de réception du même style que ses comédies.
M. Villeniain avait beau jeu pour répondre au récipiendaire. Il n'a pas demandé de cartes, et il a eu raison; car il était sûr de retourner le roi. 11 a défendu pied à pied, contre la déclamation vulgaire et le paradoxe anecdotique, le terrain du goût et du bon sens. Fidèle aux traditions académiques, il n'a pas cru pouvoir se dispenser de reprendre en sous-œuvre l'éloge de M. Arnault; mais il s'est bien vite débarrassé de cette obligation insignifiante, et a franchement abordé le véritable sujet de sa réponse. M. Villeniain n'est pas un esprit original et ne prend guère sous sa responsabilité la promulgation des vérités nouvelles; mais il excelle à dire l'opinion déjà soutenue par une phalange serrée; il marque volontiers au coin de sa parole le métal coulé en lingots par des mains plus hardies que la sienne; il se fait le tribun des causes gagnées ou qui touchent à leur triomphe ; il ne se compromet pas à l'étourdie pour les idées aventureuses, mais il proclame d'une voix claire et sonore les idées qui ont entamé les lignes ennemies. Il y a dix ans, M. Villemain n'aurait offert à M. Scribe que le dédain ou le respect ; aujourd'hui que la presse a ouvert la brèche, M. Villemain monte courageusement à l'assaut.
Sauf ces réserves que je ne pouvais passer sous silence, je dois rendre à M. Villemain une éclatante et pleine justice. 11 a traité M. Scribe comme le plus mutin des enfants gâtés, il lui a dit avec des paroles emmiellées les phis dures vérités. Il a dé-
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moli à coups de chiquenaude les théories httéraires. de M. Scribe; mais il a mis dans le renversement de ce château de cartes tant d'ordre et de patience qu'il avait Pair de prendre au sérieux la solidité des murailles. Au moment même où il se proposait de berner son antagoniste comme Sancho dans la cour de l'hôtellerie, on eût dit, à l'entendre, qu'il ne respirait que franchise et bienveillance. J'ai même la certitude qu'une grande partie de l'auditoire s'est laissé prendre aux paroles de M. Yillemain, et n'a pas songé à deviner la moquerie cachée sous le compliment. Pour le plus grand nombre, il n'était que poli et s'acquittait de sa lâche avec résignation; mais, en réalité, chacune de ses phrases était une satire amère, implacable, et retournait le fer dans la plaie sai-
gnante.
En présentant la défense de la comédie, M. Villemain avait une marche toute tracée : de Molière à Beaumarchais, en traversant Regnard, Destouches et Marivaux, il pouvait sans effort montrer la constante fraternité des mœurs et du théâtre; il n'a pas manqué à ce facile devoir. En effet, si la révocation de l'édit de Nantes et les guerres de Flandre ne sont pas écrites dans l'École des femmes et le Misanthrope, Molière a pourtant sa place marquée entre la Bruyère et le duc de Saint-Simon ; s'il a fait grâce au grand prieur de Vendôme et à la veuve Scarron, il a été sans pitié pour les marquis insolents, pour les femmes tachées d'encre et de bouillon, pour les colporteurs de sonnets. Si Destouches n'a pas mis sur la scène les jupes relevées jusqu'au genou
.et les baisers avinés, il a représenté fidèlement nne face de son siècle, il a été sentencieux comme les roués de la Régence. Marivaux, dédaignant avec raison les bals de bonis de chandelle et le ministère en corset qui trônait à Versailles, a peint avec une souplesse merveilleuse toutes les galanteries sans cœur auxquelles il assistait; il a très-bien montré comment l'amour peut occuper sans passionner, comment la stratégie de boudoir peut devenir une affaire sérieuse et savante sans entamer la liberté des amants. Collé, dont M. Villemain n'a pas parlé, dans son Théâtre de Sociélê s'est chargé de peindre le xv!!!*" siècle en déshabillé. Enfin Beaumarchais, dans le Mariage de Figaro^ a préparé le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille. Les tragédies romaines de TEmpire, les comédies guerrières de la Restauration, les drames désordonnés de nos jours ne sont pas sans {)arentéavec les sentiments de la France depuis trente ans; l'ambition militaire, le souvenir cuisant de l'invasion, et plus tard le mouvement tumultueux des aveugles espérances, l'audace effrénée de l'orgueil et de l'égoïsme, se sont fait jour dans la littérature dramatique. Il suffit donc d'ouvrir l'histoire pour juger la théorie de M. Scribe.
Après avoir réfuté au [)as de course les paradoxes de son adversaire, M. Villemain a terminé par des félicitations ironiques; il a rappelé la fortune rapide de M. Scribe, et lui a généreusement pardonné son blason; mais il a très-bien caractérisé cette carrière littéraire qui compte un succès par mois, cette destinée d'un dangereux exemple, qui met la curiosité
publique en coupe réglée, qui plante à jour fixe des idées de haute et moyenne futaie, et qui approvisionne régulièrement les chantiers dramatiques. Laissant à M. Scribe le titre de chansonnier, lui permettant même de mettre Désaugiers au-dessus de Béranger, il a prié le nouvel académicien de veiller, au nom de ses confrères, sur la conduite littéraire des théâtres lyriques. C'était le coup de grâce, le dernier châtiment infligé au vaincu. Désormais, M. Scribe est condamné par arrêt de F Académie à mettre du bon sens même dans ses opéras-comiques. Il faudra qu'il invente de nouvelles dynasties dans les cercles allemands, qu'il étudie la géographie de l'Europe, cl même la langue française. La sentence est rigoureuse et sans appel. Que va devenir l'inépuisable improvisateur? comment satisfera-t-il à ces conditions onéreuses? S'il se pique de respect pour les conseils impérieux de l'Académie, je le vois forcé d(3 se réfugier dans le silence. Mais soyez sûrs qu'il n'en fera rien, soyez sûrs qu'il continuera courageusement de monnoyer sa parole, d'accoupler des rimes boiteuses, de rhabiller sans embarras les personnages décrépits de ses créations prévues; soyez sûrs qu'à l'exception du couplet final, où il épargnera l'Académie, il ne changera rien à ses habitudes souveraines, et traitera toujours le bon sens et la grammaire avec un mépris absolu.
Tout en tenant compte à M. Villemain de son adresse malicieuse, de sa politesse ironique, je ne puis m'empêcher de blâmer sévèrement la comédie jouée jeudi dernier à l'Institut. L'Académie, eji
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adinetlant dans son sein des hommes d'un mérite aussi douteux que M. Scribe, n'est-elle pas coupable d'imprudence? Ne serait -il pas à souhaiter que les futurs récipiendaires fussent de force à défier la verve railleuse de M. Villemain? La sagesse et les convenances ne se réunissent-elles pas pour prescrire dans le choix des candidats plus de scrupules et de sévérité? Que M. Villemain s' égayé et s'amuse dans un salon aux dépens de M. Scribe, rien de mieux ; qu'il engage avec lui une polémique agile et ingénieuse, et qu'il assemble autour de sa moquerie un cercle attentif, tout cela est permis. Mais railler le récipiendaire en pleine Académie, n'est-ce pas travailler de ses mains à ébranler sa maison ? n'estce pas appeler l'indifférence et la déconsidération sur une compagnie littéraire que la France veut bien prendre au sérieux? Encore deux ou trois acquisitions de la même valeur que M. Scribe, et l'Académie, malgré les noms recommandables qu'elle renferme, n'offrira bientôt plus l'étoffe d'un couplet. A l'heure qu'il est, elle joue le même rôle que la noblesse française au dix-huitième siècle pour prévenir la moquerie des philosophes ; elle prend l'initiative, et se moque d'elle-même. Elle se fait gaie, insouciante, frivole; elle jette au feu ses parchemins, et ne s'aperçoit pas que le tiers-état sourit de pitié. Elle fait bon marché de sa grandeur, elle se tourne en ridicule, et se chatouille pour se desserrer les dents; mais elle ne prévoit pas qu'un jour la foule s'avisera de la prendre au mot, et sera sans respect pour un corps littéraire si peu ménager de sa propro
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dignilé. Si l'Académie, en se gaussant des nouveaux élus, espère se populariser, elle se trompe radicalement. Entre le discrédit et la popularité l'intervalle est immense, et, maintenant, l'Académie me paraît s'acheminer rapidement vers le discrédit. Ce conseil, dans notre bouche, est parfaitement désintéressé. Les services littéraires de l'Académie française sont pour nous très-contestables, et la récente publication du Dictionnaire n'est pas faite pour ébranler notre conviction.
En avertissant une institution qui se ruine , nous cédons à l'instinct du bon sens. Si la critique s'est montrée sévère pour l'Académie, ce n'est pas la faute de la critique. Il faut que l'Académie consente à le croire, les parenthèses envenimées de M. Scribe et de M. Villemain ne changeront rien aux termes de la (juestion : pour se prononcer sur le mérite d'un livre, il n'est pas nécessaire de siéger dans les commissions. L'étude et la clairvoyance suffisent amplement. Peu importe à la presse indépendante et sincère que l'Académie, dans ses lits de justice, accuse la critique d'amertume et de mauvaise foi ; Horace , que ces messieurs ne récuseront sans doute pas , se charge de répondre pour nous. C'est lui qui conseille le repos aux chevaux haletants. L'avis est clair et facile à comprendre, et les orgueils obstinés qui sont punis par l'indifférence publique ne doivent imputer qu'à eux-mêmes le châtiment qui les atteint. Nous pouvons le dire franchement , puisqu'on ne doit aux morts que la vérité : tant pis pour M. Arnault, s'il a démenti Marins et les Vénitiens par la pitoyable tra-
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gédie de Perlinajc; tant pis pour M. Gros, s'il a démenti Aboukir et Jalfa par Hercule et Diomcde. Ce n'est pas nous qui refusons d'honorer les vieillards, et d'amnistier le présent au nom du passé. Pourquoi les vieillards prennent-ils à tâche d'effacer les traces glorieuses de leurs premiers pas? Je sais que l'Académie tient en réserve contre la critique un reproche plus grave, et qu'elle juge sans réplique. Je sais qu'elle accuse de turbulence et de désordre les esprits inflexibles qui poursuivent la vérité sous toutes les formes; qui ne font grâce ni à la popularité si elle est injuste, ni au talent s'il est menteur, ni à la science si elle se fourvoie ; qui, dans l'appréciation d'un ouvrage mettent l'idée au-dessus de l'homme, et ne consultent jamais que leur conscience pour se prononcer. Je n'ignore pas que l'Académie traite souvent avec un dédain superbe, mais souvent aussi avec une colère mal déguisée, cette émeute de la raison contre la légalité qui se lézarde; mais, Dieu merci 1 nous écoutons sans ressentiment les murmures et le dépit de ces messieurs. Nous leur permettons de lancer contre nous toutes les flèches aiguisées de leur rhétorique impatiente; nous ne descendrons jamais jusqu'à la représaille ; nous croyons qu'ils sont faillibles, qu'il ne leur est pas défendu , plus qu'à nous, de se tromper; nous n'imiterons pas leur exemple, nous ne confondrons pas l'erreur avec la mauvaise foi.
Aujourd'hui , comme toujours, nous souhaitons que l'Académie appelle à elle des candidats vraiment littéraires; nous souhaitons qu'elle devance la popu-
larilé et ne ratlende pas, qu'elle domine l'opinion publique au lieu de l'écouter et de la suivre servilement. Une fois entrée dans cette voie, nous en avons l'assurance, il ne lui serait pas impossible de se régénérer. Et, quand nous contestons les services rendus par l'Académie, ce n'est pas que nous la regardions comme irrévocablement inutile. Nous pensons qu'elle pourrait entreprendre et accomplir des travaux d'une grande valeur ; mais, pour réaliser cette utile destinée, il faudrait abandonner sans retour la métbode mise en pratique jusqu'à présent. Dans la création des commissions pbilologiques, il faudrait consulter, non pas l'exiguïté des patrimoines, mais les gages littéraires. Sauf un très-petit nombre d'exceptions, les membres nécessiteux sont de droit nommés commissaires pour tous les travaux, quels qu'ils soient. Or, on ne l'ignore pas, plus d'un écrivain voit dans le titre d'académicien un brevet d'oisiveté ; mais l'oisiveté, si douce à ceux qui n'en abusent pas, n'est pas et ne sera jamais un brevet d'érudition. Que ceux qui ne produisent rien se laissent volontiers pensionner par le ministère, la cliose est toute simple; mais la plus riche rétribution ne peut leur conférer l'aptitude qu'ils n'ont pas. Pour avoir rimé autrefois quekjues odes sur le roi de Rome, et plus tard sur le duc de Bordeaux, on n'est pas d'emblée maître en philologie; pour avoir enchanté de ses contes les douairières de la rue de Varennes, on n'est pas appréciateur consommé des finesses de la langue. Dansla littérature comme dansl'armée, il faut gagner ses grades à la su(Mir doson fronl. C est
281) pcinuAirs litték vires.
pourquoi, dût rAcadémie poursuivre la critique de ses récriuîinalions et de ses invectives, nous souhaitons qu'elle devienne laborieuse, mais nous ne l'espérons pas; et surtout nous la prions de ne pas appeler dans son sein les collaborateurs de M. Scribe.
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