LOUIS XI
Quel sujet M. Delavigne a-t-il choisi? Est-ce la vie entière du roi? mais les deux mille vers que nous avons entendus n'embrassent guère plus de quinze jours. Est-ce un épisode important de son règne? mais à travers les cascatelles coquettes de ces alexandrins académiques, j'ai vainement cherché l'ombre ou le retentissement d'un événement, si petit qu'il fut. Depuis sept heures du soir jusqu'à onze heures, mon attention ne s'est pas un seul instant ralentie; mon oreille et mon cerveau ont toujours été sur le qui vive, et je puis assurer qu'il n'a pas été ([ueslion une seule fois de Montlhéry ou de Péronne. Des relations diplomatiques de Louis XI, si tines, si délicates, si tortueuses et si multipliées, il n'est pas dit un mol. Les jeunes pensionnaires de Saint-Denis ou d'Ecoucn, qui ont entre les mains
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Leragois, Millot ou Anquetil, en savent aussi long sur Louis XI que la tragédie de M. Delavigne. Je crois même pouvoir affirmer que les trois sources vulgaires que je viens d'indiquer sont infiniment plus instructives et plus animées que le poëme prétendu que j'ai entendu jeudi dernier.
Qu'est-ce donc que la tragédie de M. Delavigne? Puisqu'elle n'est ni biographique comme le Roi Jean, ni dramatique comme le Roi Lear; puisque ce n'est ni le développement d'une idée une et féconde comme Cinna ou Miihridate ; puisqu'on ne saurait y retrouver ni les rapides incidents de Calderon, ni les mouvements pathétiques de Shakespeare, ni la simplicité de Sophocle ou de Racine, serait-ce par hasard une savante analyse du caractère de Louis XI? M. Delavigne a-t-il déployé dans cette nouvelle œuvre une sagacité poétique qui défie tous les historiens à venir? Ne devons-nous plus regretter la maladresse du secrétaire qui nous a privés de l'histoire de Louis XI par Montesquieu? Le poëte tragique a-t-il deviné la pensée du publiciste? l'a-t-il agrandie? Ou bien faudra-t-il dire de lui ce qu'on a dit de M. de Jouy , lorsqu'il nous a gâté le magnifique dialogue d'Eucrate et de Sylla? Est-ce une étude profonde et pénétrante de l'àme despotique et bourgeoise du roi qui a commencé si habilement l'émancipation de la royauté, et qui a servi de prologue et de modèle à Louis XIV? Mon Dieu 1 ce n'est rien de tout cela. A mesure que je multiplie les questions, mon embarras redouble, et je no sais que |)enser.
Cependant la marche de la pièce est on ne peut plus simple. Le sujet, car il en faut un, quel qu'il soit, pourrait bien être le jeune duc de Nemours, celui même qui a reçu sous l'échafaud le sang de son père , que Louis XI avait fait habiller de blanc et parer comme pour une fête, pour qui Voltaire, au milieu de ses froides et mesquines railleries, a trouvé des larmes vraies Ce jeune prince que je prendrai, si vous le voulez bien, pour le héros de la tragédie, est amoureux, comme on l'est à son âge, d'une jeune fille élevée à la cour du roi, de la fille de Philippe de Coniines. Marie, c'est le nom de l'héroïne, est adorée en même temps par le dauphin qui, plus tard, fut Charles YIIL Le duc de Nemours revient à la cour de France, malgré l'arrêt sévère qui le proscrit , sous le nom du comte de Rethel, et avec le titre d'ambassadeur de Charles de Bourgogne. Dans quelle intention? C'est ce qu'il n'est pas facile de déterminer. Est-ce pour épouser Marie? F^sl-ce pour tuer le roi? Le cœur de l'amant et du fils nourrit-il à la fois ces deux projets? Je laisse à de plus habiles à décider cette question. Pour ma part, j'inclinerais assez volontiers vers la première solution que je vous propose, et je crois que le duc de Nemours ne demanderait pas mieux que de laisser Louis XI en paix, pourvu que le roi ne l'inquiétât pas dans ses amours ; malgré l'indignation sonore dont le poète emplit sa bouche , je pense (pi'il ferait bon marché de sa vengeance, s'il pouvait librement contenter sa passion .
Et quel rôle croyez-vous que joue le roi dans cette affaire? De quoi s'occupe-t-il,tandis qu'un proscrit fait la cour à la fille de son premier ministre? 11 joue le rôle d'un tuteur de comédie. Il dépense toute sa ruse, toute sa pénétration à deviner les secrets d'une jeune fille. Puis , quand il les a surpris , il commence à soupçonner ce qu'il n'aurait pas dû ignorer un seul instant, le vrai caractère de l'ambassadeur qu'il a reçu. Pour confirmer ses soupçons, il lui donne audience. Suit une scène empruntée au drame de Méli-Janin. Le dauphin relève le gant du duc de Nemours. Le duc est bientôt arrêté et enfermé, vous ne devineriez jamais où, dans la chambre même du roi. Coyctier, médecin de Sa Majesté, donne au jeune prince, qu'il chérit et qu'il protège, la clef de sa prison; et le duc, au lieu de profiter de l'occasion qui lui est offerte pour reprendre sa liberté, abuse indignement de la confiance de son ami, et se cache dans l'alcôve royale. Resté seul avec Louis XI, il saisit le moment oia le vieux monarque récite ses prières, pour s'avancer sur lui le poignard àla main; le roi demande grâce, et l'assassin consent à le laisser vivre, on ne sait trop pourquoi. 11 récite bien à la vérité quelques lieux communs sur le remords, sur les misères d'une vie criminelle; mais ce qui se comprend à peine dans le Nain myslérieux de W. Scott est encore plus inintelligible dans la scène dont je parle. Le roi appelle du secours, et le duc de Nemours est de nouveau arrêté.
A quoi bon poursuivre plus loin l'analyse d'uue
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[»ièce qui échappe à la critique? Le roi se meurt. H n'est plus question de Marie ni de son amant; les courtisans épient les derniers moments du monarque pour tramer de nouvelles intrigues, et se débitent entre eux, sur le malheur et la servitude des cours, des maximes banales qui ont traîné sur tous les tréteaux de boulevard. Tout à coup le roi qu'on croyait mort, se trouve n'être pas mort : il se réveille comme Argan. Il se traîne jusqu'au dauphin, qui avait déjà essayé la couronne sur sa tête, il trébuche en la lui disputant, la couronne tombe à terre; le roi chancelle et meurt. Cette fois, c'est tout de bon. Avant d'expirer, il récite à son fils quelques vers sur ses devoirs de roi et de chrétien, qui m'ont rappelé la chronologie française versifiée. J'oubliais de vous dire que Marie avait obtenu de Charles VIll, qui était redevenu le dauphin, la grâce du comte de Rethel; que le roi, en revenant à la vie, avait de nouveau condamné l'amant de Marie, et qu'au moment où Louis XI rend le dernier soupir, Tristan vient lui annoncer que ses ordres sont exécutés.
Vous parlerai-je des caractères groupés autour de cette action, si toutefois une pareille fable mérite ce nom? De Phihppe de Comines, ce Machiavel français, qui vient, au lever du soleil, écrire ses histoires, comme on fait d'une idylle ou d'une églogue, sous l'ombrage du hêtre? D'Olivier leDaim, qui, certes, se mêlait d'intrigues et d'affaires, et qui, dans le Louis XI de M. Delavigne, n'est qu'un barbier vulgaire et bavard, comme tous les barbiers, si Ton excepte le barbier de Beaumarchais? De François de Pnnle,qui pa-
rail et disparait comme une marionnette, qui arrive au premier, acte sur l'invitation expresse du roi, et qui attend pendant trois actes, avant d'être introduit; que le roi supplie de le guérir et de lui donner cent ans de plus, et qui lui arrache l'aveu de ses crimes en le menaçant de la colère céleste?
J'ajouterai, pour compléter votre instruction, qu'il y a au premier acte une procession et un cantique; et que le quatrième acte est orné d'un bal champêtre, parodie impardonnable de la belle chanson de Béranger que vous savez.
Vous dire à quelles sources M. Delavigne a puisé les éléments de son poème serait chose fort difficile assurément. Je vous dirai plutôt celles qu'il a négligées. Si, comme on le dit, et comme je serais tenté de le croire, M. Delavigne n'a pas travaillé à son Louis XI moins de quatorze ans, je ne m'étonne pas que sa tragédie réfléchisse toutes les révolutions qui se sont accomplies, pendant ce temps, au sein de la poésie dramatique; qu'il y ait dans son poème un peu de tout, une imitation de toutes les manières; qu'il ait emprunté une scène à Quentin, une autre à Mercier, une page à Duclos, une autre page à Méli-Janin. Quant à Comines et Jean de Troyes, je puis assurer qu'il ne lésa pas lus. Il n'a pas même consulté les derniers volumes de Sismondi, oh il aurait trouvé de la science toute faite.
Le style de Louis XI est quelque chose d'inouï, et de merveilleux : c'est une sorte de poésie acrobatique, oii l'alexandrin, entre deux rime? qui no
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sont pas toujours sœurs, exécute, sans balancier, les évolutions et les pas les plus variés. Le poëte a du yelours et de la soie pour toutes les idées qu'il met en œuvre. Dans Louis XI, la périphrase règne en souveraine, le sang et le cadavre sont ennoblis; rien ne s'appelle par son nom ; la cheville , toujours présente au premier vers, reparaît souvent au second.