‹ Portraits littérairesChapitre 28 sur 36 · DO M GUE RANGER · texte numérisé non relu

DO M GUE RANGER

co)itemporain (I), ou, pour parler plus nctlemenl, ce sont les vingt-quatre articles que notre bénédictin a consacrés dans V Univers à la réfutation du célèbre ouvrage de M. Albert de Broglie, l'Eglise et l Empire romain au quatrième siècle. Je me souviens fort bien du retentissement de ces belles pages. Dom Guéranger a mérité par elles de devenir le modèle de tous ceux à qui l'on confie dans un journal la plume du critique. C'est avec ce respect de nos lecteurs, c'est avec ces longs travaux préparatoires, c'est avec cette conscience et ce zèle que nous devons traiter toutes les œuvres que nous analysons. Et plût à Dieu que nous eussions la même érudition, le môme sens critique et le même style ! Je n'ignore pas qu'on a violemment accusé dom Guéranger d'avoir manqué de ménagements à l'égard d'un des plus illustres catholiques de France. Mais c'est en vain que j'ai cherché dans les cinq cents pagesde ce beau livre un seul mot dont le son fût dur, une seule note âpre, une seule injustice, une seule injure; je n'ai rien trouvé de tel. On m'avait fait craindre un critique amer dans sa sincérité et inopportun dans son zèle : je n'ai vu qu'un père à cheveux blancs, grondant d'un ton fort doux un fils fort tendrement aimé. En vérité , cette critique est pleine d'amour.

Quel fut le véritable objet de cette célèbre polémique entre l'abbé de Solesmes et le jeune historien de V Eglise et de V Empire romain au quatrième .s«èe/e ? Laissons de coté les questions secondaires; andiamo al fonda.

Eh bien ! en déblayant ainsi le terrain, en écartant ainsi les inutilités, voici le problème, le rude problème qu'il s'agissait de résoudre : « Quelles ont été. dans l'é-

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(( tablissement du christianisme, la part de l'homme et a la part de Dieu? » Donnons tour à tour la parole aux deux écoles, et faisons-les parler sans partialité, sans parti pris.

<( Je m'incline devant le surnaturel, dit l'école de M. de Broglie dont la bonne foi ne saurait être suspecte. Le surnaturel, que je ne veux pas confondre avec la Providence, ce n'est pas l'intervention de Dieu dans les choses ordinaires de la vie et de l'histoire ; c'est son intervention en dehors des lois naturelles, c'est son intervention en des faits d'un ordre supérieur à l'ordre de la nature. Dieu nous procure le moyen de soutenir la vie terrestre de nos enfants, c'est la Providence ; il ressuscite un de nos enfants morts, c'est le surnaturel. Le miracle est un des noms du surnaturel ; c'est peutêtre son nom le meilleur, le plus facile à comprendre. Je ne nie pas la grande part que le miracle a prise à la conversion de l'ancien monde ; mais je pense que cette conversion trouve aussi son explication dans les faits de l'ordre naturel. N'est-il pas certain, par exemple, qu'au moment où a éclaté dans l'Empire romain la prédication des apôtres, il y avait, dans toutes les intelligences d'élite, de profondes et énergiques aspirations vers une meilleure doctrine, vers un dogme plus spiritualiste, plus épuré? Le christianisme a donné satisfaction à ces désirs, qui étaient très-naturels et trèslégitimes en même temps. N'est-il pas vrai que la morale chrétienne, par sa beauté poétique, a dû entraîner les imaginations et les cœurs ?X'était-on point dégoûté de l'idolâtrie et du polythéisme ? N'était-on pas las de l'orgie ? Ne devait-il pas enfin se produire une réaction très-naturelle, qui a précipité heureusement

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des milliers d'âmes dans la pureté des nouvelles doctrines? Ne me parlez donc pas avec tant d'opiniâtreté des miracles qui ont signalé les premiers siècles de rÉgîiseije n'en ai pas besoin. Avec le cœur humain tout seul j'explique la fin du paganisme et le triomphe de Jésus-Christ. Vous me dites que les apùtres ont été foudroyés par la grâce et qu'ils ont frappé le monde, qu'ils l'ont converti de même à coups de foudre, à coups de grâce. Je le veux bien; mais, dans l'apôtre, ne me supprimez pas l'homme. N'allez pas surtout donner à tous ces prédicateurs de la grande doctrine la même physionomie, que vous rendriez monotone à force de la surnaturaliser. Saint Paul ne ressemble pas à saint Pierre, et saint Jean ne leur ressemble point. Saint Pierre représente au sein du Sacrc-Gollége l'élément judaïque ; saint Paul y représente les espoirs et les tendances de la gentilité ; saint Jean, c'est l'amour qui, après la mort de saint Pierre, exerça dans l'Église une véritable suprématie. Laissez, laissez leurs traits naturels à ceux qui avaient une mission surnaturelle. N'étouffez pas la nature, respectez-la, et confessez que, dans la formation de la société chrétienne, elle a rempli un grand rôle à côté du surnaturel que

nous vénérons »

— « Yos doctrines, répond la seconde école, sont étrangement dangereuses : elles me donnent presque de l'eiiroi; j'ai peur. A force de ne pas vouloir écraser la nature, vous la divinisez. Tous prétendez qu'il y avait dans tout l'Empire une immense aspiration vers le christianisme, et qu'il devait être accueilli avec des Ah! d'enthousiasme et de désir satisfait. Toute l'histoire proteste cr)ntre cette hypothèse. A part quelques âmes

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de choixquel'on compterait aisément, le christianisme fut reçu par des huées, par des cris de rage, par de sanglantes et horriljles menaces. Cette rehgion qui répondait si parfaitement aux besoins de notre nature, on a voulu la noyer pendant trois siècles dans le sang heureusement fécond de ses sectateurs honnis et déshonorés. Douze ou quinze millions de martyrs attestent avec quel succès se produisit un dogme si conforme, suivant vous, aux soupirs des intelligences et aux battements des cœurs. Le Musée sacré, à Rome, où l'on conserve les instruments du supplice des martyrs, nous fait voir aussi, et non sans éloquence, si la nouvelle morale avait aisément conquis les sympathies universelles. Mais cette morale, vous prétendez que, par une salutaire et naturelle réaction, elle devait aisément triompher dans le monde. Ici encore le miracle n'aurait été d'après votre système, que d'une utilité secondaire. Et il n'était pas absolument nécessaire de foudroyer les âmes par les coups inattendus de la grâce, de ressusciter les morts, de rendre la vue aux aveugles et la parole aux muets. Non, le monde ancien, dites-vous, avait soif et faim d'une morale pure et élevée, et à peine a-t-il aperçu l'Église qu'il s'est jeté dans ses bras. Yoilà ce que vous prétendez, et je ne pense pas avoir exagéré vos doctrines. Cependant, si j'ouvre l'histoire, je ne trouve guère dans l'empire romain, à l'époque de sa décadence, que vices monstrueux et concupiscences inassouvies. J'y vois des débauchés qui sont heureux de l'être et qui veulent l'être davantage encore. Dans les hautes classes, ce sont des orgies délicatement ignobles ; dans le peuple, ce sont des orgies brutales. Les plébéiens aiment les distributions de mangeaille et les

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tueries du cirque ; les patriciens aiment les dîners qui coûtent des milliers d'écus. Les uns et les autres détestent le christianisme, qui leur dit de jeûner. Ceux qui recommandent le jeûne, sachez-le bien, ne sont jamais bien accueillis par ceux qui tous les jours se donnent de coupables et monstrueuses indigestions : et tel était le cas des Romains aux premiers siècles de l'Église. Eh ! transportez-vous de nos jours sur quelques-uns de nos turfs, devant ce public où abondent les incrédules élégants, les filles de mauvaise vie, les escrocs, les viveurs : montez sur une borne, et prêchez l'abstinence à ces gens qui boivent du Champagne et se livrent à des paris effrontés : ... soyez certains que les aspirations de leurs âmes et les besoins de leurs intelligences ne seront nullement d'accord avec vos beaux discours, et que vous serez sifflé. Encore un coup, je vous accorde que deux ou trois belles âmes pourront être influencées par votre morale élevée ; mais la grande majorité restera dans sa fange, et il faudra que d'énergiques courants de la grâce traversent cette société pour lui rendre la vie, pour la transfigurer. Le surnaturel est nécessaire contre une telle nature, et Dieu a employé le surnaturel. Et n'allez pas appliquervotre système naturaliste à la physionomie de nos apôtres. Rien n'est plus dangereux, rien n'est plus faux que de s'écrier : « Saint Paul, c'est la gentilité : saint Pierre, « c'est le judaïsme ; saint Jean, c'est l'amour. » Avec des textes qu'il serait facile de multiplier, dom Guéranger a fait justice de ces prétentions romanesques et romantiques : il a montré saint Paul aussi judaïque que saint Pierre, saint Pierre aussi aimant que saint Jean. Les théories de nos adversaires ne sont-elles pas d'ail-

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leurs trop voisines de celles de M. Taine, qui donne une si large part dans Ihistoire au climat, au momenl, au milieu, au tempérament ? Xe peut-on pas, sans tomber dans cet excès, laisser à la nature une belle et légitime place? Ne peut-on pas, sans aller aussi loin que les )taturaliste<, laisser sa physionomie propre à chacun des ouvriers de la vigne céleste ? Nous le pensons. In medio virtus. »

Nous venons d'exposer les doctrines des deux écoles que le livre de dom Guéranger a mises en présence ; nous nous sentons ici le devoir de nous prononcer en faveur de l'une d'elles. Et nous déclarons nous ranger sans réîterve au sentiment de l'illustre bénédictin.

La troisième œuvre de l'abbé de Solesmes a consisté dans cette apologie constante des doctrines romaines qui éclate dans ses livres. On se rappelle l'émoi que produisit dans le monde chrétien la publication, en 1837, des Origines de ï Eglise romaine. Les politiques euxmêmes prirent l'alarme, et la voix de M. Isambert se fit entendre. « Cest un ramas d'apocryphes, » dit-il à la tribune de la Chambre des députés. Il y eut de nombreuses et virulentes attaques. Nous ne regrettons pas cette explosion ; il vaut mieux qu'on se passionne pour ou contre une grande doctrine que de demeurer dans l'inertie honteuse d'une indifférence matérielle. Dom Guéranger, d'ailleurs, n'était pas embarrassé de répondre à ses adversaires. La question était belle : il s'agissait de savoir à quelles sources fut puisé le Liber pontificalis, ce document qui jette une si vive et si

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pure lumière sur l'histoire des premiers papes. Est-il l'œuvre originale d'Anastase le bibliothécaire? ou n'estil pas plus probable qu'Anastase aura seulement compilé les notes que ses prédécesseurs rédigeaient tour à tour sur les pontificats dont ils étaient les contemporains ? Tel est le problème que dom Guéranger discute avec une force lucide. Plusieurs chapitres de son livre forment des opuscules complets. Je signalerai surtout ceux qui ont pour objet les notaires de l'Église romaine durant les premiers siècles. Tous ceux qui s'occupent de diplomatique pontificale devront consulter ces pages savantes, claires, décisives.

Que l'abbé de Solesmes ait combattu pour l'idée romaine en liturgie, c'est ce que nous avons surabondamment démontré. Qu'il ait été le soutien des mêmes doctrines dans sa lutte contre le naturalisme contemporain, c'est ce que confessera tout esprit impartial. Mais, en vérité, toute cette intelligence est un aimant tourné vers Rome. Veut-il écrire la vie d"un saint, il choisit une des vierges les plus chères à l'Église romaine, il se consacre à sainte Cécile. Dans son Mémoire sur r Immaculée Conception de la Vierge, il donne une voix aux soupirs de l'Église universelle et prépare le travail du Saint-Siège. Toutefois, son amour pour les principes de Rome ne s'est jamais manifesté plus originalement, plus vivement que dans la longue série de SCS articles sur Marie d'Agréda. Il est bien entendu que je n'ai aucune autorité pour traiter ici la question de la Cité mystique, question si profondément controversée depuis plus de deux cents ans. Je préfère constater que dom Guéranger a profité de ses études sur la vénérable abbesse pour tracer la physionomie de l'épo-

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que tout entière où Ton discuta pour la première fois ses révélations et ses doctrines. Il nous a ouvert la porte de la Sorbonne à la fin du dix-septième siècle, il nous y a introduits avec lui, il nous y a fait assister aux menées gallicanes et aux intrigues jansénistes. Mais surtout il nous a fait toucher du doigt les grandes plaies de ceiemps, que certains méprisent injustement, mais que d'autres ont le tort de vanter à l'excès. La fin du « grand siècle » fut triste : on est effrayé des germes d'incrédulité, de révolte, d'athéisme qui déjà sont visibles partout. Le dix-huitième siècle est tout entier contenu dans la fin du siècle précédent; la Révolution semble avoir commencé. Dom Guéranger nous a dénoncé ce grand ïàii en nous montrant les libres allures et en nous faisant entendre le libre parler des libres penseurs de 1690. Il nous a par là rendu un grand service. On suppose de par le monde que nous sommes les admirateurs exclusifs de Louis XIV et de son temps. Nous ne voulons pas plus parquer notre admiration dans ce siècle que dans un autre. Un siècle est trop étroit pour contenir les enthousiasmes d'un chrétien, même ses enthousiasmes politiques. L'absolutisme sans bornes de Louis XIY nous scandalise ; sa prétention de dominer l'Église nous indigne : il n'est pas pour nous le type du roi chrétien, et nous ne saurions admirer sans réserve un siècle qui mérite d'être appelé par excellence le siècle du séparatisme, et qui a tant travaillé à risolement de l'Église.

L'abbé de Solesmes, comme nous avons essayé de le montrer, a beaucoup fait pour son temps, pour son pays, pour l'Église. Certes, il est un des hommes de

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