DOM GUÉRANGER
France qui auraient le plus de droits au repos : il est un de ceux qui travaillent le plus. Il achève son Année liturgique^ il prépare une Histoire de saint Benoît que nous attendons avec une grande vivacité d'impatience. Elle sera l'honneur de cette seconde jeunesse de l'abbé de Solesmes, de cette maturité prolongée que nous ne voulons pas encore appeler sa vieillesse. Elle couronnera dignement cette belle vie.
Les paradoxes ont aujourd'hui la permission de circuler partout; ils se pavanent, il se carrent librement dans nos journaux et dans nos livres ; ils s'épanouissent, ils triomphent. Mais il n'en est peut-être pas un seul qui ait été mieux accueilli et qui ait conquis d'aussi brillants succès que le suivant : a Le dix-neuvième « siècle n'a pas de mystiques, il ne saurait en avoir. » Pour notre part, nous avons bien entendu répéter cette sottise cent fois. C'est comme si l'on disait : « Le dixneu\ ième siècle ne peut aimer Dieu ; l'amour lui est expressément interdit. » C'est encore comme si l'on affirmait que les catholiques de notre temps ont une cervelle et pas de cœur. Cet affreux paradoxe tendrait à mutiler l'Église.
Les faits, d'ailleurs, donnent un éclatant démenti à ces prétendus axiomes. N'avons-nous pas entendu dire aussi que l'Église ne possédait plus de saints, de vrais saints, de saints à miracles : et n'avons-nous pas eu, ne possédons nous pas le grand curé d'Ars?
Ne prétendait-on pas que le temps des extases et des
visions miraculeuses était passé : et n'avons-nous pas eu les admirables révélations de la sœur Catherine Emmerich ? X'avons-nous pas été mis en demeure de considérer les stigmates sanglants aux mains de cette femme presque incomparable, n'avons-nous pas vu l'inspiration frémir sur ses lèvres et s'allumer dans ses yeux ?
Que ne nous refusait-on pas depuis le commencement de ce siècle ? On nous refusait la poésie : nous eûmes Chateaubriand. On nous refusait l'éloquence : O'Connel, Ventura, Lacordaire, ouvrirent la bouche et ravirent les multitudes. On nous refusait la philosophie : Bonald et Balmès montèrent en chaire. On nous refusait le roman : AViseman raconta Fahiola. On nous refusait l'histoire : l'abbé Gorini écrivit sa Défense de l'Eglise, Franz de Champagny publia ses Césars et ses Antonins. On nous refusait le journalisme : Louis Yeuillot tailla sa plume, a Tous n'avez plus de grands évoques : » et nous répliquâmes en montrant nos. grands évoques d'Arras, de Perpignan, de Poitiers, d'Orléans, de Tulle, de Nîmes, de Montauban, et tant d'autres, dignes des premiers siècles de l'Église, orateurs, théologiens, soldats. « Mais, enfin, vous avez beaucoup de talents, je ne vois pas de génie. » Parais, Joseph de Maistre.
Toutefois, on n'osa pas dire que nous n'avions plus de grands Papes. On s'en dédommagea en prétendant, comme nous le disions tout à l'heure, que nous n'avions plus demystiques.
C'est contre cette dernière opinion que nous venons protester aujourd'hui. Ravis, enthousiasmés, délicieusement perdus dans la lumière, nous venons de lire et de relire les dix volumes qui composent l'œuvre du
P. Faher. Après une telle lecture, nous n'hésitons pas à proclamer que l'oratorien de Londres est le plus grand mystique de notre siècle, et qu'il est légitimement comparable à tous les mystiques des âges de foi. Nous allons le prouver.
Nous nous attacherons d'abord, dans la série de ces études, à préciser nettement la physionomie de ce grand homme, à faire le portrait de son intelligence et de son style. Puis, nous exposerons sa doctrine, et nous lui emprunterons le plus souvent ses propres paroles, que nous avons soigneusement recueillies. 11 se peindra lui-même, et n'en sera que mieux peint.
Le P. Faber s'est tellement assimilé la substance de tous les grands mystiques et des théologiens de tous les temps, qu'il n'a rien de particuHèrement anglais. Il donne par là un démenti puissant aux théories de M. Tàine, qui, dans l'histoire de toute littérature, donne la première place au climat, à la race, au tempérament. C'est chose admirable de voir comment la vérité catholique relègue au second rang toutes ces influences pour mettre en leur place sa seule influence qui vaut mieux. Les saints et les mystiques de tous les siècles se ressemblent, et, s'ils ont certains traits caractéristiques, ils ne les empruntent que fort rarement à leur patrie. Lisez saint Anselme. Hugues de Saint-Victor et saint Bonaventure, et vous serez aisément persuadé de cette ressemblance essentielle. Essayez de deviner la patrie d'un mystique ; vous y aurez toujours quelque peine. Sa première patrie, c'est le ciel.
Pour en venir à notre oratorien, le premier trait distinctif de son talent, c'est une belle originalité, pleine de puissance et même de fougue. Nul écrivain n'est ni' ins banal. Dans ses livres, où les lieux communs devraient abonder, il n'est peut-être pas une seule page vulgaire, et je ne saurai jamais l'en louer assez. Un des grands ennemis de la piété, c'est la banalité. Qui ne connaît ces petits livres pleins d'un faux sucre et d'un faux miel, ces Mois de Marie sans doctrine et sans style, contre lesquels s'est justement élevée l'indignation d'un Louis Veuillot? Voilà ce qu'il s'agit de repousser loin de nous, mais surtout voilà ce qu'il s'agit de remplacer. Ouvrez les livres du P. Faber(l); la médiocrité n'y a jamais pénétré. Cet homme a trouvé le secret des saints. Il dit d'une façon puissamment nouvelle les choses qui sont le plus antiques ici- bas, les choses de l'Église. Il ressemble à tous les docteurs, et il ne ressemble à aucun. Il a une orthodoxie très-originale, ou, si vous l'aimez mieux, une originalité très-orthodoxe ; il est dans la vérité d'une manière hardie et qui n'appartient qu'à lui. Si, pour la méthode, il ressemblait à quelqu'un, ce serait à Catherine Emmerich. Son inspiration suit à peu près les mêmes chemins et le conduit au même but que les visions de la sœur du Tyrol. Tous deux suivent la même direction. Dans l'Écriture,
(I) Les œuvres du P. Faber se composent des volumiîs suivants: Le Précieux Sang. — BelJdéem. (2 vol.) — Le Saint-Sacrement. (2 vol.'* — Conférences spirituelles. ~ La Bonté. (Extrait des Conférences spirituelles.) — Le Créateur et la Cnature. — Tout pour Jésus. — Progrès de l'Ame dans la Vie spirituelle. — Le Pied de la Croix. — De la Dévotion au Pape. — De la Dévotion à l'Église.
dans la Tradition, il est certains domaines presque inexplorés : ce sont ces domaines oii pénètrent le P. Faber et l'auteur de la Douloureuse Passion. Ainsi, nous savons peu de choses sur l'enfance de Jésus, mais, avec les lumières de la théologie, les mystiques ont découvert sur ce sujet de merveilleux détails. Lisez plutôt, lisez dans Bethléem ces admirables premiers chapitres, où l'illustre oratorien étudie « les occupations de Jésus pendant les temps qui précédèrent sa naissance ; » où (( il essaye de construire la biographie du Verbe éternel durant ces quelques mois (1); » où il le montre a occupé « à adorer le Père, à gouverner le monde entier, à sauver (( les âmes et à juger les hommes (2). » Jamais la théologie ne s'est élevée plus haut. Dans le récit de la Passion, le P. Faljer rivalise encore avec la sœur Emmerich : si l'onplaçaitenregardleurs deux narrations, on y trouverait aisément un grand nombre de points communs. Le souffle, d'ailleurs, est le môme; ces deux grands cœurs étaient brûlés des rhêmes flammes.
Le P. Faber a connu son siècle : il a vu très-nettementque ce siècle étaitendormi sous le rapport de la doctrine, et surtout de la théologie. La cause en était dans l'indiflerence religieuse, et aussi dans ces méchants petits livres dont nous parlions tout à l'heure. Notre grand religieux a entrepris de réveiller ses contemporains. Et quels contemporains en particulier? Des
(1) Bethléem, t. I, 121 et suiv. — (2) Ibid. — Rien n'est plus beau que tout le plan de Bethléem. Ce livre se divise en neuf chapitres do;it voici les titres : L Le sein du Père éternel ;\\. Le sein de Marie; III. La Grotte de minuit; IV. Les premiers Adorateurs; V. Le Dieu enfant ; VI. Ame et corps; VII. Le Calvaire avant le temps; VIIl. Déjà le ciel , IX* Les pieds du Père e'terneL
Anglais. Rude besogne. A cet effet, il ne manque jamais de présenter sous une forme toute neuve les vieilles vérités qui soutiennent le monde. Yeut-il exposer le dogme de la Rédemption ? veut-il esquisser l'histoire de notre salut? que fait-il ? Il laisse de côté les procédés vulgaires ; et, pour saisir très-vivement l'entendement engourdi de ses lecteurs, il leur raconte longuement ce qu'il appelle (( la procession des Décrets (f divins, la pompe magnifique du précieux Sang. » En vingt pages, il fait ainsi toute l'histoire du monde dans ses rapports avec le Rédempteur (1) ; il raconte la création, la chute, l'incarnation, le Calvaire, l'eucharistie, le ciel. Mais que nos paroles sont froides pour résumer une doctrine aussi ardente ! Il faut tout au moias citer quelques lignes de ces pages trop peu connues :
« Suivons encore notre procession.... A.partir du jour de la Pentecôte, nous pouvons assister à sa marche progressive pendant tous les siècles. L'histoire nous présente ici des montagnes sauvages et des contrées fertiles, des vallons et des phines, des foréls et des déserts, des cités et des solitudes, des côtes gracieuses sur le bord de la mer et des bandes longues et grisâ'.res de mélancoliques campagnes. A travers ces paysages si variés, la procession du précieux Sang s'avance. . . Sa marche est toujours visiblement progressive; elle va de l'Orient à l'Occident. Bientôt, sa capitale n'est plus la même : ce n'est plus Jérusalem, c'est Rome. Sa magnificence, d'ailleurs, est plus grande que jamais. Les chœurs des anges marchent encore à sa suite, mais nous avons en outre sous les yeux une hiérarchie humaine resplendissante, copie des hiérarchies du ciel, émanation du sacerdoce éternel de Jésus. A sa tète apparaît
(1) Le Précieux Snng, pngos 18G-2IG.
l'immortel Pierre, le prince des apôlres et le vicaire de son Maître ; en môme temps qu'à ses côtés veille sans cesse le glorieux saint Michel, le chef des armées de Dieu et le jaloux défenseur de son honneur. Au-dessus, dans le sein de la gloire et de la plus pure lumière, plane la colombe éternelle... Ainsi la procession s'avance, portant dans les airs les vaisseaux des sacrements, cette étrange invention divine ; elle s'avance, accompagnée de cette suite merveilleuse. Elle s'adapte à toutes les époques ; elle s'harmonise avec toutes les scènes. Son aspect martial n'est pas déplacé dans l'obscurité des catacombes, et elle se trouve à l'aise au milieu des cours impériales. Kilo illumine des siècles qui, sans elle, eussent été plonges dans les ténèbres. Elle sait revêtir d'ornements qui leur sont appropriéslesinsti t utions les pi us \énérables par leur antiquité, et c'est avec une égale convenance que, dans desâges de progrès, elle inaugure (les nouveautés jusque-là inconnues, d'une manière aussi calme que si elle y était habituée depuis des siècles. Dans les déserts de la Thébaïde et parmi les temples d'Athènes, sur les blanches places d'Iconium et sur les bords des mille ruisseaux de Damas, au milieu des marais de la Bulgarie et des mosquées de Grenade, dans les forêts sacrées dj la Scandinavie ou dans les collèges de Pnris, sur les marchés des villes flamandes ou sur les rives de la Pla(a, elle est partout une lumière surnaturelle embellissant la nature... Nous avons vu tout cela ; car tout cela se passe à la clarté de l'histoire (I). »
Et c'est au hasard, véritablement au hasard, que nous venons de citer cette page éloquente et sublime. Comme second exemple de. cette originalité qui nous occupe, nous pourrions signaler ici ce magnilique tableau de l'univers, a à onze heures du soir, le 24 décembre, une
(1) Le Précieux Sang, pages 211-213.
heure avant la naissance de Jésus à Bethléem (1). » Le savant mystique (en vérité, l'association de ces deux mots lui convient bien), parcourt du regard toutes les parties de l'univers en ce moment solennel ; il décrit le monde romain, le monde grec, le monde barbare ; il nous apprend ce qui a dû en ce moment se passer au purgatoire, dans les limbes, dans l'enfer. ((Arrêtons-nous sur e penchant de la colline, considérons la nuit qui s'épaissit, et pensons à la vaste surface de la terre qui s'étend, aux environs et bien loin de ce sanctuaire nouveau et obscur que Dieu va sanctifier. » Tout d'abord, voici les Romains : (( Une grande partie de la terre est occupée des affaires de Rome ; les courriers se pressent de tous C(3tés sur les grandes routes de l'Empire. Les intérêts des grandes colonies donnent de l'emploi et de l'occupation à un bon nombre d'hommes d'État. D'immenses armées, véritables républiques, se lèvent rapidement pour être bientôt les capricieuses maîtresses du monde. Mais nulle part dans la vaste étendue de la politique romaine, on n'aperçoit la trace de la grotte de Bethléem ; aucune ombre prophétique n'apparait au-dessus de la scène. Toutes choses portent l'apparence de l'instabilité; le système, quelque vaste qu'il soit, agit comme une machine parfaitement construite. Personne ne se doute de quoi que ce soit. » Quant à la Grèce, elle en est toujours à chercher la vérité ; (( il y a là bien des têtes qui bâtissent des systèmes: Il y a bien des hommes qui trouvent la vie suffisamment remplie par l'intérêt que leur offre un stérile éclectisme. Le vent murmure à travers les plaines dépouillées de feuilles,
(1) Bcl/iléem, L i: 1-190.
LE P. FABER. 7i
au milieu desquelles coule l'IUyssus, mais lorsque minuit arrivera, personne ne pensera que le Dieu inconnu des écoles d'Athènes est en ce moment un petit enfant muet sur la terre (I). Les Juifs regardent dans toutes les directions plutôt que de se tourner vers la grotte de Bethléem, et ce peuple déchu n'a pas d'yeux pour reconnaître la splendeur céleste de cette nouvelle tactique qui ne remporte des triomphes que dans les profondeurs de l'humiliation (2). » Là-bas, tout là-bas, ce sont les Barbares. « Cette même nuit du 24 décembre, nos propres ancêtres, le corps peint de mille couleurs, étaient renfermés dans leurs huttes de terre, au milieu de leurs fougères et de leurs forêts de houx que la lune éclairait de ses pâles rayons. Cette même nuit, les tribus mexicaines erraient le long du golfe de Californie à travers la boue et sur les dunes sablonneuses, revêtues de la peau des bêtes et des plumes des oiseaux, imitant leurs cris, et honorant ainsi la veille de la grande fête de la nativité du soleil qu'ils célébraient le 25. Mais elles n'entendaient pas dans les cieux cette musique angéhque qui devait un jour adoucir leur férocité et faire trembler leurs membres vigoureux au doux contact des ondes du baptême (3). » Il faut s'ar rêter. Nous n'avons pas coutume de citer aussi longuement, mais nous n'avons pas coutume de trouver sur notre chemin de tels torrents de poésie et d'éloquence (4).
Nous venons de prononcer une belle parole : « poé-
(1) Bethléem, p. 171-173. — {2)Ibid., p, 174. — (3) Ibid., p. 177. — (i) Voir encore le beau portrait de Tàme de Marie avant l'instant fie la Nativité (Bethléem, I, p. 147-149), et dans le même livre (pages 53-70),les « neuf choix de Jésus-Christ avant l'Incarnation. »
sie, » et tous nos lecteurs auront déjà salué dans le P. Faber un grand poëte. Oui, un poëte^ bien qu'il n'ait jamais écrit un seul vers. Pourquoi trouvons-nous sans cesse sur notre chemin cette ridicule définition de la poésie, qu'on s'obstine à confondre avec la versification? Tout récemment encore, on publiait avec un soin vraiment très-consciencieux un Traité du siècle dernier, où Ton enseigne aux jeunes intelligences qu'en poésie il faut dire a un coursier » et non pas « un cheval, » etc., etc., oi\ Ton donne sentencieusement les ègles de l'idylle et du rondeau ; oii l'on rabaisse la poésie en voulant l'enseigner. Eh ! la poésie, la vraie poésie, c'est l'emploi de grandes et vives images dans une langue harmonieuse et pure, pour exprimer de grandes pensées et conduire les âmes à Dieu. La poésie, ce n'est pas le sonnet, le triolet, le poëme épique ; ce n'est pas même le vers, quoique le vers lui ajoute un élément musical qui la relève et l'embellit. Ut pictura poESis, UT MusiCA POESis, voilà la vraie définition, et, pour qu'elle soit complète, il faut ajouter : ad majorem Dei gloriam. C'est en ce sens que l'auteur du Précieux Sang et de Bethléem est un grand poëte : on en a pu juger par les morceaux qui précèdent. Mais il est peu de pages, dans ses œuvres, où n'éclate une aussi vigoureuse, une aussi brillante poésie.... Au moment même où il arrive devant la crèche de l'Enfant divin, au moment où il va raconter la Nativité, le P. Faber s'arrête tout à coup; sa joie est un instant suspendue, il s'attriste, il pleure. A quoi peut-il penser, grand Dieu! surle seuil d'un mystère aussi joyeux? Quoi ! des larmes, des larmes de tristesse devant Marie qui est tout enveloppée de lumières, devant saint Joseph qui se recueille délicieusement, de-
Tant les chants des anges et la musique des bergers ! Oui, ce grand ami de Dieu est triste : c'est qu'il a jeté un regard sur son pays, sur l'Angleterre ; c'est qu'il a pensé (( à cette île de l'Occident avec son empire aussi vaste que le monde et ses cœurs vides de foi et ses intelligences dépourvues de la vraie lumière :
« Il fat un temps^ dans les siècles de foi, où le pays ne serait pas demeuré silencieux, comme il l'est aujourd'hui, la veille du 25 mars. La suave et religieuse harmonie des cloches sans nombre annoncerait les Vêpres de la glorieuse fête de l'Incarnation. De l'Orient, du centre de la foi, de Rome, la grande nouvelle viendrait vers le déclin du jour, de cités en cités, de villages en villages. Elle descendrait les pentes des Alpes, traverserait les flots azurés des mers; ello passerait par-dessus les forêts encore dépouillées de feuilles et les monceaux de neige encore gelés sur les montagnes incultes delà France. Les vagues glacées se couronneraient d'une brillante écume au moment où le carillon joyeux traverserait l'étroit canal qui nous sépare. A un instant donné, la première cloche d'Angleterre n'aurait pas encore retenti. Et puis. Calais aurait annoncé la nouvelle à Douvres ; et l'église et les chapelles n'auraient pas tardé à la communiquer joyeusement à l'antique métropole saxonne de Cantorbéry. De là, semblable à une tempête d'harmonie, la nouvelle de ce décret éternel du Dieu d'où émane toute la création se serait répandue sur toute la surface de l'île chrétienne. Les saints «dans leurs lits » se réjouiraient de l'entendre : Augustin, \Yilfrid et Thomas à Cantorbéry ; Edouard à ^Vestminster ; notre chevaleresque premier martyr, toujours sous les armes, parmi les prés fleurisdans sa grande albaye de Saint-Alban; Osmond à Salisbury, Jean à Beverley, tout un chœur de saints. Et les anges, depuis les contrées où l'Arun et l'Adur versent leurs eaux dans la mer du Midi jusqu'aux rives escarpées
74 LE p. FABER.
entre lesquelles mugit la Tweed, n'entendraient sortir de l'âme de toute une nation, des chœurs de nos églises sans nombre et de nos milliers de beffrois retentissants, qu'un %iu\ Magnifi'-at redit et prolongé au loin(l). »
Essayez, après de telles pages, essayez de lire les vers de Jean-Baptiste Rousseau ou de Lefranc de Ponipignan (2) ! Non, non, on ne peut plus lire que la poésie supérieure du Psalmiste et dlsaïe. Quand on a vu la grande mer, on ne sait plus se plaire aux étangs.
Et notez que chez le P. Faber la poésie se concilie merveilleusement et se fond avec la théologie. Un rapprochement se présente à mon esprit. Je disais tout à l'heure qu'on ne saurait rien lire après l'auteur de Bethléem. Il est quelqu'un qu'on pourrait entendre après lui; c'est notre évêque de Tulle. Ces deux vastes intelligences ont d'étonnantes ressemblances. Tous deux sont théologiens, et tous deux^ ont poètes ; tous deux ont voulu prouver par leur parole l'union qui doit régner entre la théologie et la poésie ; tous deux ont jeté sur les épaules de la théologie la pourpre et l'or d'une poésie éblouissante. Ils diffèrent cependant. L'oratorien anglais est un théologien mystique, l'évèque français est un théologien scolaslique (3). Le premier suit toujours un plan plus ou moins rigoureux ; dans ses discours le second jette à l'aventure sur ses auditeurs émerveillés la pluie de diamants d'une parole qui ne connaît pas de règle. Mais (j'aime à revenir sur les belles analogies de ce« deux
(1) Bethléem^ I, 80-84, — (2) V. encore le Crnciriement dans le Pied de la Croix^ et le Couronnement d'épines dans le Précitux Sang; nous citons plus loin ces deux remarquables morceaux. — (3) Tous deux encore sont plutôt scotistes que thomistes.
éloquences) ils sont tous deux amis des grandes images, et des récits saisissants, et de la vie dans le style. Tous deux, enfin, portent le môme amour aux champs, aux prés, aux astres, aux oiseaux, à la création matérielle, à la nature.
Le P. Faber, notamment, est un grand paysagiste. Que de charmants tableaux dans ses livres ! quels paysages frais, verts, séduisants, où coulent de belles eaux et que dominent de belles montagnes ! « Gravissons, dit-il, le sommet de cette colline. Le soleil brillant et l'air pur nous versent des flots de vie et de joie, tandis que nos pensées sont élevées vers Dieu et que nos cœurs s'ouvrent à l'amour. Devant nous se déroule cette belle plaine avec ses masses.de sombres feuillages qui s'étendent sous les rayons du soleil, tournant du vert au bleu, selon la disposition et les ombres des nuages. D'autre part, à nos pieds, est la gigantesque cité, ressortant comme une découpure d'ivoire sous le rideau entr'ouvert de ses fumées perpétuelles... Tout près de nous, l'air est rempli du chant joyeux des oiseaux et du délicieux bourdonnement des insectes qui boivent les rayons du soleil et entrelacent les mille méandres de leur danse capricieuse en faisant résonner leurs petites trompettes. Les fleurs exhalent leurs douces senteurs et les feuilles des arbrisseaux sont tachetées de brillantes petites créatures revêtues de couleurs étincelantes et d'armures dorées. Cependant la sphère d'azur s'étend au-dessus de nos têtes, plus profonde et plus bleue que de coutume, et retentit des accents vifs et joyeux d'alouettes invisibles , et les clochers de la ville retentissent pour annoncer les victoires de la nation. De bien loin, le cours du fleuve nous apporte le
retentissement du canon, et là, tout près, dans le bassin, une flotte déjeunes perches nagent au soleil, lentement, sans se troubler, comme si elles jouissaient avec gravité de leurs petites existences. Quelle scène pleine à la fois de Dieu et de l'homme ! Quis d'éclat, que de beauté, que de variété, que de calme (1) ! » Il y a mille tableaux de ce goût dans l'œuvre du P. Faber, et je ne sais comment le remercier d'avoir ainsi procuré à mon àme, à mes yeux fatigués, un repos et une jouissance incomparables. Hélas ! faut-il le dire, il arrive souvent que, dans nos luttes pour la défense de l'Église, nous oublions la nature et ses charmes puissants. La polémique, religieuse ou politique, nous empêche parfois d'admirer les astres et les bois autant que nous devons les admirer. Nous vivons dans une légitime indignation contre des adversaires qui nous harcellent, les yeux fixés sur l'éternelle vérité pour laquelle nous voulons vivre et mourir. Et, fiévreusement, nous passons de la lecture d'un journal à la lecture d'un livre : nous vivons dans le papier imprimé, nous sommes envahis par l'encre. Le soir, épuisés par la lutte, nous n'avons pas la force de contempler avec enthousiasme l'armée des mondes lumineux, le ciel bleu, la belle lumière... Eh bien ! à ce grand mal il y a un grand remède : apprenons du P. Faber à mener de front les deux amours de la nature et du surnaturel. Ce grand homme passe
(1) Le Créateur et la Créature, p. 40 et U. H faut encore citer les passages suivants : Les Astres {Précieux Sang, p. 25); — L'aspect de la Création au premier jour [Bethléem, I^ 22, 34); -^Beauté de l'univers [le Créateur et la Créature, p. 74 et suiv.)j — L'alouette (fie^/«/éem, I, 19); — Dieu caché dans la nature [Conférences spirituellesj p. 18}, etc., etc.
de l*un à Tantre avec une facilité ravissante. Après une page sur la vision béatifique, vient immédiatement la description charmante d'une fleur, d'une vallée, d'un beau soir. Et partout a c'est la douceur du Dieu caché, c'est la joie de la vie, c'est le sourire de la nature, c'est la consolation partout présente à la souffrance (1). »
N'est-ce pas l'instant de dire que l'amour de la beauté est un des traits caractéristiques de notre grand mystique ? Il n'est peut-être pas de mot qui revienne plus souvent sous sa plume, sur ses lèvres. C'est chez lui une véritable passion, et, si je puis parler ainsi, une manie sublime. Il aime innocemment le beau partout 011 il le trouve : et, encore ici, il nous est d'un grand exemple. Combien d'esprits émincnts et de grands cœurs ont cessé parmi nous d'aimer le beau, tant ils sont occupés à défendre le vrai ? A force d'étudier l'astre, on en vient à ne plus admirer son rayonnement, sa splendeur visible. Et cependant je dis que le devoir strict de tout catholique est d'aimer, comme le P. Faber, toute l:)eauté pure et vraie : d'abord celle de l'ordre surnaturel, qui dépasse et pénètre toutes les autres : puis, celle de la nature elle-même, qui est beaucoup moins vive et beaucoup moins admirable. Dans ces deux mondes se reflète le Créateur, qu'il faut chercher^ atteindre et adorer partout.
D'ailleurs, cet amour de la beauté nous paraît le signe d'une grande âme; je dirai plus, d'une âme bonne. Chez le P. Faber, au moins, rien n'est plus vrai. Il est essentiellement bon, non pas d'une bonté banale et niaise, mais d'une bonté substantielle, surnaturelle.
(1) Conférences spirituelles, La Boulé, p. 18.
austère. Je ne pense pas que, dans tous ses livres, il y ait une seule attaque personnelle. C'est qu'il n'est point condamné, comme nous le sommes, aux devoirs d'une polémique journalière, à ces âpretés trop souvent nécessaires. Certes, on voit quelles sont ses sympathies intimes ; on aperçoit très-facilement toutes ses pensées à travers le cristal de son âme ; il ne pactise jamais, il ne sait pas faire une seule concession. Il ne peut notamment parler de Rome et du Pape sans qu'aussitôt on ne sente à l'émotion de sa voix, au battement de son cœur, à l'éclair de ses yeux, combien il est profondément attaché aux doctrines que nous avons l'honneur de défendre. Ce génie est très-ultramontain; mais il n'a pas rencontré sur son passage d'adversaire direct, et sa bonté éclate librement.
L'auteur de la Bonté a eu d'autant plus de mérite à se montrer plein de mansuétude et de pardon, qu'il avait l'esprit très-finement aiguisé. C'était un observateur des plus subtils ; il connaissait l'âme humaine dans toutes ses défaillances, dans toutes ses petitesses. Dans ses homélies sur les « Aspects de la mort, » il a raconté « Ihistoire d'un mourant » avec une vérité de détails véritablement effrayante (1). On ne peut se dérober aux regards perçants de ce prêtre, qui voit les âmes comme nous voyons les corps ; on est pris de tremblement, on a peur. Rassurez-vous : il est si bon ! Il ne vous dévoile que pour vous sauver, et, s'il vous scrute jusqu'à l'intime de votre intime, c'est pour vous jeter dans les bras de Dieu. Il est, comme nous le verrons bientôt, un partisan déterminé de la facilité du sa-
(1) Conférences spirituelles^ p. G5-61).
lut; il est l'adversaire de la doctrine exagérée du petit nombre des élus ; il vous montre la béatitude, il veut, il veut vous y précipiter. C'est un homme d'esprit, sans doute; mais c'est le seul homme d'esprit peut-être qui ait été sincèrement charitable. Ses écrits si doux sont pleins de mots très-piquants, qui sont en même temps des mots très-miséricordieux.... Écoutez plutôt (1) :
* On dirait que nous venons au monde sans peau, tant les moindres froltomerils nous causent de souffrances.
*Vjn homme qui se laisse surcharger de trop de choses est toujours insensé, s'il n'est pas criminel. Il sera dévoré par SCS affaires, comme Actéon par ses chiens,
*l/âgene fait que masquer nos enfantillages, il ne les change pas. Hélas! les années n'emportent que la candeur, et les défauts de l'enfance nous restent.
* Un secret une fois lancé ramasse le péché véniel dans sa course, comme la boule de neige qui grossit en chemin. Combien peu de choses ont réellement besoin d'être tenues secrètes !
* J'ai lidée que les anges se pressent autour de l'homme de bonnehumeur, comme les cousins autour de leurs arbres de prédilection.
* Il est rare, hélas ! que la modestie soit persuasive.
* Quelques auteurs nous disent que, si nous accordons à nos sens la jouissance d'une odeur délicieuse, nous commettons un acte d'immortificafion considérable ; et cependant nous voyons sainte Madeleine de Pazzi, qui, en se promenant dans un jardin, y cueille des fleurs, jouit de leurs parfums et s'écrie : « 0 Dieu infiniment bon, Dieu infiniment aimable, de toute éternité vous avez destiné cette fleur âme procurer ce plaisir, à moi, indigne pécheresse ! »
(1) Conférences spiiituelles, pp. 53, 8G, 90, etc., etc.
* L'homme d'esprit a beaucoup à faire pour être charitable en paroles : il a une de ces tentations qui semblent presque irrésistibles, celle de faire de l'esprit. Or, les paroles spirituelles sont rarement bonnes, dans toute la force de ce mot, sans une goutte d'acide ou d'amer qui en fait le montant. Je crois que si nous voulions renoncer une bonne fois à faire de l'esprit, nous arriverions bien plus vite dans le chemin du ciel.
En résumé, le P. Faber réunit en lui certaines facultés de premier ordre qui feraient aisément la gloire de plusieurs grands esprits. Une originalité puissante et voisine de la hardiesse, sans jamais aller jusqu'à la témérité; une poésie riche, abondante, orientale; un sentiment de la nature exquis ; une théologie profonde et empruntée aux meilleures sources ; une érudition presque universelle et qui ne prend jamais le soin de s'étaler ; un amour obstiné de la beauté qui, tout naturellement, se trahit dans chacune de ses pages ; une éloquence familière, calme, sans grands mouvements, sans grandes phrases, qui pénètre à la façon de la lumière et de la chaleur, et qui, à force de douceur, finit par vous passionner étrangement, tellement que j'ai quelque peine à me figurer le degré d'enthousiasme où ont dû se monter les auditeurs de ses Conférences spirituelles ; une science aimable de la causerie qui atteint sans s'en douter les plus hauts sommets de l'éloquence ; une observation admirable du cœur humain, qui, chose merveilleuse, ne l'empêche pas d'estimer l'homme ni surtout de l'aimer ; de la finesse, de la subtilité, de la profondeur, et surtout de Télévation ;
et, par-dessus toutes choses, un sens incomparable du surnaturel, l'habitude de pénétrer tout de Jésus- Christ, de tout tremper dans Jésus-Christ, de tout christianiser ici-bas ; une sévérité très-douce, une miséricorde très-austère, de beaux regards perpétuellement jetés vers le ciel et des bras opiniâtrement tendus vers le Père qui est là-haut : tel est le P. Faber. Qu'il ait des défauts, j'y consens. Oui, quelquefois sa poésie l'emporte. Il oublie son plan ; il quitte le grand chemin pour se jeter en vingt petits sentiers charmants; mais il revient bientôt à la vraie roule, et nous y ramène fidèlement avec lui. Je sais encore qu'il abuse de sa poésie , qu'il nous dégoûte presque de l'or et des perles à force de nous les prodiguer ; qu'il se noie trop volontiers en de longues descriptions, et que sa subtilité le conduit parfois à des longueurs d'analyse qui fatiguent un peu son lecteur. Je sais tout cela, et cependant j'avoue que ce génie me passionne, et qu'il est peu d'inteUigences, à travers tous les siècles chrétiens, qu'on pourrait légitimement rapprocher de la sienne.
Il est temps d'examiner sa doctrine.
Le P. Faber serait un théologien très-audacieux s'il n'était pas un théologien si instruit. A tout instant on serait effrayé de ses admirables témérités si l'on n'était en même temps rassuré par son admirable érudition. On se demande comment tant de poésie a trouvé place dans le même entendement à côté de tant de science. Il a tout lu, il connaît tout. Il cite avec une sorte d'ingénuité charmante tel petit traité de casuistique qui a
82 LE P. FÂBER.
paru à Modène en 1757, ou telle dissertation publiée par un théologien espagnol en 1624. Quant à nos grands écrivains français, il semble les « savoir par cœur, » et les cite avec de beaux éloges qui ne nous ont pas laissé indifférent. Le P. Faber aimait passionnément l'Angleterre : il nous sera permis d'aimer notre pays comme il aimait le sien.
L'auteur de Tout pour Jésus n'a jamais voulu se laisser glisser sur les pentes dangereuses de l'ontologisme contemporain. Il n'a pas suspendu l'Être entre ciel et terre, comme une grande abstraction sans attributs. Il ne sépare point en Dieu l'être et la miséricorde, par exemple, ou l'être et la justice. Dans la plus célèbre de ses œuvres (1), il y a un ((porlrail de Dieu » que l'on peut seulement comparer à celui de saint Augustin, dont le P. Yentura nous avait donné une si merveilleuse traduction dans ses conférences de l'Assomption. « Dieu est simple, il n'a point de corps, point de parties distinctes. Il est simple, parce qu'il n'a rien d'acquis. Il est bon sans qualité, grand sans quantité ; il crée tout et n'a besoin de rien ; il est partout sans occuper d'espace. Il est infini dans la multitude de ses perfections, dans leur intensité, dans leur magnificence. Il est immuable : son éternité le met à l'abri des vicissitudes du temps, son immensité ne l'entraîne point à changer de place, sa sagesse ne lui donne pas lieu de revenir jamais sur les arrêts qu'il a portés. Il est éternel : il jouit constamment et parfaitement de la plénitude de son être. Il subsiste en raison de l'incomparable unité de sa nature parfaite,
(1) Tout pour Jésus, chap. VIII, § IV. Connaissance et amour des perfections divines.
,E P. FARER. 83
et cette même unité est le bonheur suprême de tous les hommes. Son nom est le Dieu ineffable. » Et ailleurs, dans ses conférences sur la bonté, il s'écrie avec un enthousiasme plus poétique : a Dieu est caché partout , et sa douceur se fait jour à travers les ombres épaisses qui le dérobent à la vue ; elle se répand à la surface, elle déborde, elle envahit doucement l'univers. Cette présence est comme la lumière quand nous ne voyons pas la face du soleil; comme la lumière, tantôt se versant entre les rochers dans les hautes montagnes, ou se glissant entre les nuages déchirés, ou se frayant, par échappées, un passage à travers la voûte mobile des forets, ou se jouant en traits argentés jusque dans le profond azur des mers, parmi les roches et les herbes marines. Cependant toute chose n'offre pas un passage également facile au rayon divin (1) » . Ce ne 5ont là que des images, direz-vous. Sans doute. Mais les images, c'est de la poésie ; et la poésie, c'est la beauté reflétant la vérité. Il faut se défier de ceux qui se défient de la poésie. Il paraît superflu de signaler ici celle des perfections divines que l'illustre oratorien a le plus volontiers mise en lumière, et sur laijuelle il se plaît à revenir le plus fréquemment. Tous nos lecteurs ont nommé la bonté. Le P. Faber a complété l'œuvre de saint Alphonse de Liguori. Ce vieux jansénisme maussade, odieux, effrayant, tyrannique, il a achevé d'en dégoûter l'humanité. Certes, il n'a jamais songé à rabaisser la justice éternelle ; et, d'un doigt indigné, il montre parfois la face terrible du Dieu des vengeances. Mais il
(l) Conférences spirituelles, p. 18. V. Aussi le Créateur et la Créature^ p. 8 4.
n'est pas alors dans son vrai rôle, ou plutôt dans sa vraie nature. Cet apôtre de la miséricorde manie la foudre avec des doigts inhabiles; ces mains sont faites pour bénir, ces lèvres pour sourire, cette voix pour prononcer de douces paroles. Il aperçoit partout la bonté, avec la même facilité que nous apercevons partout la lumière matérielle; et, de même que nous aimons cette lumière, il aime la miséricorde. « Dieu est bon : » voilà le résumé de ses œuvres complètes. Il a la passion, la folie de la bonté.
C'est encore par là que le P. Faber s'est montré profondément «c^^/e/, s'il m'est permis de parler de la sorte. Notre siècle, plus qu'aucun des siècles précédents peutêtre, ne saura jamais résister aux séductions de la bonté. Et s'il monte en chaire des orateurs inspirés qui disent d'une voix douce aux peuples incertains : « Dieu vous aime. Ah! vous ne savez pas combien Dieu vous aime î » oui, si l'on tient ce langage à nos générations égarées, elles reviendront à la voie, à la résurrection età la vie. Loin de moi cette pensée hérétique, cette pensée fausse et dangereuse qu'il faille, suivant un mot célèbre, éteindre l'enfer, c'est-à-dire n'en jamais parler et en atténuer les rigueurs. Mais il ne faut pas non plus le trop allumer, ni souffler sur ces terribles flammes pour leur donner un épouvantable accroissement. Je me défie presque au même degré de ceux qui nient l'enfer et de ceux qui en dilatent les affreuses frontières. J'aime le P. Bridaine, faisant entendre à ses auditeurs éperdus le bruit terrible du balancier éternel : « Toujours, jamais; jamais, toujours. » Mais je ne puis aimer ces livres qui parlent de la réverbération chérie des flammes éternelles, ni ces paroles véritablement eflrayantes :
(( Il manquerait un élément à ma béatitude si je n'avais pas au ciel la joie de contempler l'enfer. » Qu'on puisse parler ainsi dans un sens strictement orthodoxe, je le veux bien; mais laissez moi préférer le P. Faber, qui a été(( le Bridaine du paradis. » Laissez-moi lire vingt fois et relire d'une voix très-émue ces magnifiques, ces incomparables paroles : « Comment, s'écrie notre grand théologien, comment parler de vous, ô merveilleuse miséricorde de notre Dieu? C'est la miséricorde qui semble le mieux nous faire comprendre Dieu. La miséricorde est le calme de sa toute-puissance, le charme de son omniprésence, le fruit de son éternité, la compagne de son immensité, la principale satisfaction de sa justice, le triomphe de sa sagesse, la patiente persévérance de son amour. Partout nous rencontrons la miséricorde de notre Père céleste : douce, active, vaste, profonde, sans limites. Le jour, elle éclaire nos travaux; la nuit, nous dormons sous sa protection; la cour du ciel resplendit des rayons de cette bonté féconde, la terre en est couverte et devient comme le lit de cet autre Océan (i). » Et ailleurs : « En vérité, s'écrie-t-il. la création tout entière flotte dans cet océan de l'amour de Dieu. Son amour est la cause de tout ce qui existe : il en est la fin, le repos et le bien. Sans lui, rien n'aurait reçu l'existence ; sans lui, rien ne la conserverait une heure seulement. L'amour explique toutes les énigmes de la nature, de la grâce et de la gloire , et la 7'éprobation est, en firatiqne, le refus positif qiiune créature libre fait de partager V amour du Créateur. L'amour est la merveilleuse interprétation de Dieu. La lumière n'est pas
(l) Le Créateur et la Créature, p. 172, et aussi p. 87.
aussi considérable que l'amour; car l'amour est dans l'obscurité aussi bien que dans la lumière. La vie est moins forte que l'amour; car l'amour est la victoire sur la mort, et il est lui-même une vie immortelle (1). » Ici, le P. Faljer redevient poëte, et, par une hypothèse étrange, suppose que Dieu en vient à détruire un jour l'air de notre atmosphère respirable : a Qu'arriverait-il alors? Des myriades d'existences vives et joyeuses s'éteindraient dans une courte et hideuse agonie. La parure verdoyante de la terre sécherait, et le globe, naguère si charmant, ne roulerait plus dans l'espace qu'une masse grossière de matière décolorée. Eh bien! ce tableau de destruction n'est qu'une faible image de ce qui arriverait si Dieu se retirait dans la gloire qui sufiit aux joies divines et rappelait à lui. l'océan d'amour qu'il épanche gratuitement sur toute la création (:2). » Je sens que je cite beaucoup, et cependant je ne cite pas assez. Triste condition de la critique : elle est souvent obligée, pour faire comprendre la beauté d'une statue, de faire passer sous nos yeux quelques fragments de marbre , quelques membres épars oii la beauté sans doute est encore visible, mais où elle est odieusement fragmentée. Voyez plutôt, voyez la statue tout entière... et Hsez tout le P. Faber.
Tel est l'illustre oratorien, quand il parle de Dieu, et nous n'avons rien exagéré en le représentant comme un amant obstiné de la miséricorde. Mais il ne ferme point les yeux aux autres attributs divins. La beauté de Dieu ne le ravit guère moins que sa bonté; et, d'ailleurs, il
{\) Le Créateur et la créature, p. 142-143. — (2) Ibid., p. 143. Voir aussi Tout pour Jésus, chap. m, § l*"'.
n'est pas séparatiste; il ne met pas ces deux attributs à l'écart l'un de l'autre. « 0 mon cœur, mon cœur, tu me cries qu'il est temps de m'arreter, » dit-il après avoir consacré une page sublime au panégyrique de la beauté éternelle (1). La vie de Dieu lui cause des éblouissements analogues : « Telle elle a été de toute éternité, telle elle est actuellement. Sa magnificence stationnaire est toujours aussi fraîche que l'aurore, aussi nouvelle que la première création (-2). » Devant la justice, il a de beaux, de superbes balbutiements qui sont déterminés tour à tour et par la crainte et par l'admiration. Mais, avant tout, il demeure et demeurera toujours l'apùtre de la bonté. Ce nom lui restera, et sera le plus beau rayon de sa gloire.
Et je dis que c'est ce caractère môme de la tliéodicée du P. Faber qui en doit rendre la lecture plus chère à tous les prédicateurs de la vérité. Je répète que notre siècle a des dispositions toutes particulières à se laisser vaincre par la bonté, à tomber aux pieds de la miséricorde.
Un ancien aumônier de prison, un saint prêtre me racontait tout récemment, au sujet du P. Faber et de ses miséricordieuses doctrines, une histoire très-simple et dont le principal mérite est de n'être point un conte. Ce véritable missionnaire arriva dans une prison de femmes et de jeunes filles en une circonstance véritablement critique; quatre ou cinq prêtres, avant lui, avaient été repoussés, méprisés, presque siffles par les prisonnières. Le premier dimanche, il monta en chaire ; et là, sans prétentions, sans phrases, avec mansuétude, avec attendrissement, il exposa à ces pauvres âmes les
(1) Le Créateur et la Créature, \i. 168. — (2) Bethléem, I, p. 35.
doctrines du P. Faber. ou plutôt celles de l'Église sur l'infinie bonté de Dieu. Il leur commenta ces paroles : (( Dieu est bon, et il y a dans vos cœurs des éléments divins, de bons éléments que j'y vois. Dieu vous aime, et vous valez mieux que le monde ne le pense. Dieu vous aime, et Dieu vous veut. » Ce dimanche-là, la prédication fut entendue dans le plus profond silence, et, quelques jours après, le Dieu eucharistique descendait sur les lèvres et dans lame de celles que je ne veux plus désormais appeler des malheureuses. La bonté leur avait révélé Dieu.
De cette histoire il serait très-facile de faire un apologue. La prison, c'est le dix-neuvième siècle. Si nous voulons le pousser dans les bras de Dieu, il faut tout d'abord nous dépouiller à son égard de toute rudesse janséniste. 11 ne faut pas toujours lui dire : « Craignez la foudre; » il faut aussi lui crier : «Aimez l'amour et venez à lui. » Et il viendra.
Le dogme de l'incarnation est celui qui tient le plus de place dans les écrits du P. Faber. Nous avons déjà fait pressentir que cette grande intelligence, toute passionnée qu'elle était pour le génie de saint Thomas, était en pente vers ce qu'il y a de plus profondément orthodoxe dans les doctrines de Duns Scot. Tel était aussi parmi nous le P. Ventura, qui parlait sans cesse de l'Ange de l'école avec un accent d'enthousiasme voisin du lyrisme, et qui cependant se montrait scotiste dès qu'il abordait le traité de Tlncarnation. Et nous n'avons pas besoin d'apprendre à nos lecteurs que la théorie de
Scot se résume en cette proposition rapitale : a Même
SANS LE PÉCUÉ ORIGINEL, DiEU SE SERAIT INCARNÉ.
Mais personne peut-être n'a donné à cette doctrine plus de profondeur et plus d'éclat que l'auteur de Bethléem et du Préeieux Sang. <( Il est toujours entré dans les desseins de Dieu que le Créateur deviendrait, pour ainsi dire, une partie de sa propre création, et qu'une personne incréée prendrait réellement et véritablement une nature créée, et naîtrait d'une mère créée. C'est ce que nous appelons le mystère de l'Incarnation, et c'est ce qui donne à la création une dignité si relevée. La création ne devait pas être seulement un magnifique objet que Dieu exécuterait comme un habile artiste, qu'il placerait en dehors de lui et qu'il tiendrait à distance afin de pouvoir le contempler, l'admirer, Taimer et exercer envers lui ses miséricordes. Il a toujours été dans son intention d'en faire lui-même partie. De sorte que Jésus et Marie auraient existé quand môme il n'y aurait jamais eu de péché. Seulement, Jésus n'aurait pas été crucifié et Marie n'aurait pas souffert les douleurs (1). ))
Les scotistes, d'ailleurs, ne manquent pas de bons arguments en faveur d'un système qui n'a jamais été repoussé par l'Église. Ces arguments ont été victorieusement exposés, avant le P. Faber, par le P. Ventura, dans sa conférence intitulée : La Restauration de l'univers par V Incarnation du }'erbe{2).
Les scotistes, avec le P. Faber, ont condensé leur doctrine dans ces mots : fjynnia vestra sunf., vos autem
(I) Le Précieux Sang, p. 11. — La théorie scoListe est exposée dans le Saint-Sacrement, f. II, p. l3o et suiv. — (2) LaBaison philosophi(jue et la Raison catholique, t. I.
Chrùti, Chrùtm autcm Dei. Ils ont montré que dans l'univers tout entier il y a trois mondes, si l'on peut s'exprimer de la sorte : le monde matériel, le monde humain et le monde divin ; la nature, l'homme et Dieu. Or, avant la création de l'homme, alors qu'il n'y avait ici-bas que la matière et Dieu, quel spectacle présentait l'univers ? Celui d'une masse magnifique, mais inintelligente, qui ne rendait, qui ne pouvait rendre au Créateur aucun hommage intelligent et libre. Un Être infini et une matière stupide, muette, inerte; un Créateur vers lequel ne montait aucun hymne des lèvres irraisonnables de sa création ; un Roi qui n'avait que des statues pour sujets; et, pour tout dire, un Dieu qui NE RECEVAIT PAS DE CULTE. Eh bien ! la création n'était pas complète. L'intelligence y manquait. La matière semblait s'agiter et réclamer l'intelligence : non pas jetée, comme chez les anges, en des êtres uniquement spirituels, mais intimement unie à la matière ellemême. Dieu se recueillit et fit l'homme.
L'homme est une unité vivante, où la matière, représentée par le corps, est indissolublement liée à l'esprit, représenté par l'àme. L'homme, c'est la matière devenue intelligente ; l'homme, c'est un microcosme ; c'est le résumé parfait de tout le monde visible et de tout le monde immatériel ; c'est la nature créée qui est élevée enhn jusquà la dignité sacerdotale, qui prête hommage à Dieu, qui lui rend le culte intelligent et libre. Désormais il y a un hymne qui sort de la terre. Toutes les fois que l'homme s'agenouille devant Dieu, il ne s'agenouille pas seul : il agenouille avec lui tous les êtres matériels dont il est le chargé d'affaires, le représentant, le pontife. Toutes les fois qu'il crie: « Mon Dieu!»
avec ses lèvres de chair, c'est comme si le monde matériel tout entier criait : a Mon Dieu ! » et adorait. Entre Dieu et le monde des corps, le grand trait d'union a été trouvé ; et ce trait d'union, c'est l'homme.
Et c'est ce qui fait que le chrétien est tenu plus étroitement que tous les autres hommes à aimer la nature, les champs, les bois, les animaux, les plantes et jusqu'aux pierres sur lesquelles il marche. C'est pour cela que la promenade du chrétien au milieu de la campagne ne peut jamais ressembler à une promenade vulgaire. A tous les êtres matériels qui l'entourent, il peut crier, il crie : « Je suis votre mandataire ; je rends hommage à Dieu pour vous; je suis votre intelligence et votre voix. Épanouissez-vous donc en toute liberté et fleurissez en toute beauté. Je m'agenouille, je prie, j'adore en votre nom. »
Mais, si beau que fût ce cuite, les scotistes, avec le P. Faber, n'ont pas eu de peine à établir qu'il était imparfait, môme avant les désastres du péché originel. Pour que ce culte fut parfait, que fallait-il? 11 fallait un Dieu adorant devant un Dieu adoré ; un Dieu glorifiant devant un Dieu glorifié. Redoutable programme, et qui a été merveilleusement réalisé par le mystère, par le fait de l'Incarnation. Oui, par la création de l'homme, la matière avait été élevée jusquïi l'inlelligence ; mais par l'incarnation de Dieu, la nature humaine a été élevée jusqu'à la dignité divine. Quand Jésus-Christ s'agenouille devant son Père, il accomplit un mystère trèsaugusle : il agenouille avec lui l'humanité, représentée par une de ses natures, et la divinité représentée par l'autre. Il agenouille tous les astres, tous les mondes, et en même temps tous les hommes avec l'Être divin lui-
même. Il agenouille en vérité l'esprit, la matière et Dieu. Et voilà que le grand problème a reçu sa solution. Il y a un Dieu adorant et un Dieu adoré ; il y a un culte parfait ; il y a une admirable progression de tous les êtres vers Tbomme et de l'bomme vers Dieu: Omnia vestrasunty vos autem Chrkti, C/in'sfusautein Dei.
Telles sont, en partie du moins, les doctrines des scotistes. On les peut combattre, mais on ne leur saurai! refuser le caractère d'une élévation qui est bien de nature à séduire les grandes intelligences. Il semble que le P. Faber ne pourrait pas ne pas être scotiste.
C'est là son point de départ pour écrire en traits de de feu toute l'bistoire du monde avant et après la nuit du Gloria in excelsis.
On pourrait facilement extraire des œuvres du P. Faber tout un cours d'histoire qui élèverait singulièrement les jeunes intelligences de notre temps, si souvent condamnées à des livres médiocres. « Dieu (dit notre oratorien en un de ces beaux résumés auxquels nous voulons faire allusion), Dieu plante l'Éden pour les créatures auxquelles il vient de donner l'être ; il vient lui-même les trouver. Les soirées du jeune monde sont consacrées aux entretiens familiers du Créateur avec ses créatures. Il éprouve alors leur amour par le plus facile des commandements, et, quand ils l'ont transgressé, la miséricordieuse promesse du Sauveur se fait entendre et domine les accents prodigieusement affaiblis de la colère divine. Ni le péché ne décourage Dieu, ni l'opiniâtreté ne lasse la persévérance de cet
amour. Ses dons ne lui semblent ni trop multiples ni trop riches, pourvu que sa créature consente à les recevoir. Dans les pâturages, de la Mésopotamie comme dans les plaines où son peuple façonnait la brique pour les Égyptiens, sous les palmiers du désert comme auprès des vignes d'Engaddi ou sur les rives des fleuves de Babylone, il est toujours le même. Dieu ne peut se passer de nous, il ne peut supporter la perte de notre amour, il s'attache à nous, il nous sollicite, et, quand il nous punit, c'est pour obtenir l'amour. Il cherche à toucher nos cœurs par ses plaintes charmantes ; il gémit comme un amant repoussé ou un ami soupçonné ; il nous appelle avec une sorte d'humilité qui n'a pas son égale dans l'amour humain. Quelle idée, quelle impression la Bible tout entière nous laisse-t-elle? C'est que la passion dominante du Créateur est de gagner le cœur de ses créatures (1). »
Je voudrais que ce passage fût imprimé en grosses lettres sur la première page de toutes ces histoires de l'Ancien Testament dont on impose à nos enfants l'aridité et la rudesse déplorables. Le jansénisme y est resté toujours puissant, car le jansénisme a une sorte de jeunesse hideuse sous ses rides. L'histoire, je le sais, est pleine du récit de ces rudes exécutions de la justice de Dieu, de ces châtiments terribles qu'il inflige tantôt à son peuple et tantôt aux ennemis de son peuple, de ces grands coups de fouet dont il flagelle le monde. De là, les critiques mesquines et ininteUigentes de Voltaire ; de là ces reproches de vengeance et de cruauté que V Encyclopédie a faits à Moïse et à sa loi ;
(I) Le Créateur et la Créature,^. 129-130.
de là aussi les éLonriements de certains chrétiens qui sont presque scandalisés des sévérités divines. L'amour seul, l'amour explique tout. Si Dieu s'est montré si souvent dans l'exercice de ses rigueurs, c'est qu'il s'agissait de sauver le monde ; c'est que, pour le sauver, il fallait préparer le règne de Jésus-Christ; c'est que le peuple juif était providentiellement chargé de garder ici-bas le dépôt de la vérité, et que, si 3e dépositaire était infidèle^ tout le plan divin allait crouler. Yoilà pourquoi la loi mosaïque a de telles rudesses, des rudesses qui, en réalité, étaient très-amoureuses ; voilà pourquoi Dieu frappe tant d'Israélites coupables d'avoir jeté sur l'arche un seul regard sacrilège; voilà pourquoi les Amalécites et tous ces mauvais peuples sont si formidablement châtiés. Il fallait sauver le plus d'àmes possible qui ne pouvaient être sauvées que par Jésus-Christ ; il fallait, encore un coup, que Jésus- Christ fût dignement préparé par le peuple juif, et que par conséquent ce peuple accomplit dignement sa mission. C'est ce que le P. Faber a merveilleusement compris, c'est ce qu'il met dans une belle lumière (1). Et toujours, comme vous le voyez, il fait de la bonté le fondement et ^e sommet de toutes choses. Faisons comme lui.
En résumé, l'Ancien Testament, autant que le Nouveau, est plein d'amour, déborde d'amour : les rudesses divines ne s'expliquent que par le péché de l'homme et la bonté de Dieu. Car u le péché était venu depuis longtemps, et avec le péché ses nombreuses et funestes conséquences. La terre avait été engloutie dans
(1) Le Créateur et la Créature^ pp. 'G-77, etc.
LE P. FABER. 9o
un naufrage complet. Elle continuait sa course, comme d'habitude, sous les rayons du soleil, à travers les espaces. Cependant, aux yeux de Dieu et dans la destinée de ses habitants, quel changement ! Jésus ne pouvait plus venir désormais dans une glorieuse et impassible incarnation (1). ))Mais voici que le moment le plus solennel de la vie de l'humanité est enfin venu. Cette heure suprême de l'Ancien Testament, cette première heure de la loi nouvelle, va bientôt sonner, elle sonne. « Oui, dit l'auleur de Bethléem, ce fut un instant solennel. Il était pleinement au pouvoir de Marie de refuser. Jamais créature n'a exercé sa liberté plus librement que Marie pendant cette nuit. Comme en cet instant les anges ont dû être suspendus dans l'attente autour de la sainte maison ! Avec quelles adorables délices, avec quelle ineffable complaisance la sainte Trinité n'a-t-elle pas attendu l'ouverture des lèvres de Marie, le fiat de celle que Dieu avait tirée du néant, ce fw.t qui devait être maintenant une mélodie si suave à ses oreilles, un écho de la création répondant à cet autre fio.t dont la douceur irrésistible avait fait jaillir à la vie la création elle-même (:2). » Et après avoir ainsi établi la doctrine magnifique de la corédemplion de la Vierge qu'un Français, M. Auguste Nicolas, a si remarquablement développée dans le meilleur de ses ouvrages (3), le P. Faber, ému, presque transporté au ciel, et ne sachant plus contenir Dieu qui frémit en son sein, se laisse aller à raconter la scène de l'Incarnation comme on ne l'a jamais racontée jusqu à ce jour, avec une sorte d'inspiration divine :
[\) Le Précieux Sang, p. lG-17. — (>) Bethléem, ], 109-nf^. — (3) Ln Vierge Marie dans le Plan divin.
« Marie, dil-il, Marie a fait iiii signe d'assciiliment. Maintenant Dieu est libre, Marie l'a rendu libre. La créature a donné une liberté nouvelle au Créateur. L'Océan éternel a pénétré tout autour de la Heine des créatures ; la complaisance divine a fait rouler au-dessus de sa tête le majestueux murmure d'un tonnerre doux et mystérieux ; une ombre qui paraît ressembler à Dieu la recouvre pendant un instant : Gabriel a disparu ; et sans secousse, sans bruit, sans le moindre frémissement du calme de la nuit, Dieu, revêtu d'une nature créée, était assis au dedans de son sein maternel. La volonté éternelle était exécutée, et la création était complète. Bien loin dans l'espace, une immense jubilation éclatait au milieu des régions du monde angélique. Mais la Vierge ne l'cnlcndait pas, elle ne l'écoutait pas. Sa tête était abaissée sur son sein et son ûme était plongée dans un silence qui ressemblait à la paix de Dieu. Le Verbe était fait chair (1). »
YI
(( Le Verbe s'est fait chair. » Faisons ici une halte nécessaire. Nos lecteurs, sans doute, sont fatigués de tant de beautés ; il ne faut pas les lasser à coups de chefs-d'œuvre. Nous nous étions proposé d'étudier la théodicée du P. Faber,sa théorie de la Rédemption et sa doctrine sur l'Ancien Testament : ces trois points ont été élucidés.
En théodicée, le P. Faber ne sépare pas l'Être divin de ses attributs ; il n'est pas ontologiste dans le sens condamnable de ce mot, et, parmi toutes les perfections de rinfmi, c'est à la bonté qu'il donne le premier rang.
Il partage sur l'incarnation les idées générales de DunsScot, et pose en principe que, sans la désobéissance
(1) Bethléem, \, llo-lU.
d'Adam et le crime de nos premiers parenls, le Yeibe se serait incarné.
Enfin, c'est par l'amour qu'il explique toutes les rigueurs de l'Ancien Testament, et si l'Ancien Testament a pu enfin faire place au Nouveau, c'est qu'aux yeux de notre mystique la vierge Marie est célestement intervenue; c'est que, par son fiat sublime, elle a participé à l'incarnation de Dieu et au salut du monde !
Il nous reste à exposer les doctrines du P. Faber sur les causes et les effets de la Rédemption, ou plutôt sur l'histoire du précieux Sang ; car il est bon d'emprunter ici les expressions favorites de notre théologien. Après la lecture de ses livres sur la Passion du Christ, il sera difficile, comme vous allez vous en convaincre, de ne pas avoir sans cesse sous les yeux l'image de Jésus couronné d'épines et chargé de sa croix. Et les lecteurs du Précieux Sang , oui, les lecteurs les plus indifférents, seront forcés de répéter quelque jour cette parole que nous disait jadis un chrétien dont la vie a été longuement agitée, et qui n'a pas toujours eu la plénitude de la foi : « Je ne suis pas un mystique; quelquefois je perds de vue la Yierge et les saints ; mais je vois toujours là, sous mes yeux, la grande figure de Jésus -Christ tout inondé de son sang et me tendant les bras ! »
La Rédemption, ses effets sur l'homme, ses effets sur la société : voilà ce que nous nous proposons de mettre en lumière en empruntant au P. Faber tout le rayonnement de sa doctrine : rayonnement dont rien n'égale la splendeur.
Il y a longtemps, bien longtemps déjà qu'on a reproché au dix-neuvième siècle de dédaigner un humble petit livre oii toute vérité est substantiellement contenue et sans lequel le monde périrait : je dis le monde moral et le monde matériel lui-môme dont Dieu ne pourrait plus supporter le scandale. Ce petit livre, c'est le Catéchisme. C'est là que l'on trouve la définition claire, lumineuse, de ce grand dogme de la Rédemption. La rédemption, c'est l'i^'COmparable substitution DE Dieu a l'homme. Il n'est pas rare de rencontrer, dans le monde, des intelligences, même vulgaires, qui admirent profondément le trait de saint Vincent de Paul se substituant à un galérien, prenant sa place, acceptant son châtiment. Eh bien ! ce trait n'est qu'une très-pàle et très-imparfaite copie du chef-d'œuvre de Dieu parmi nous. Dieu a pris réellement notre place, Dieu s'est réellement substitué à nous. Nous étions dans le bagne du péché, chargés de très-lourdes chaînes, osant à peine lever au ciel des yeux remplis de larmes ; et voilà que tout à coup un homme vêtu de lumière s'est présenté à la porte de celle prison que sa présence a rendue éblouissante. Ses doigts ont touché nos chaînes : elles sont tombées. Sa main nous a relevés, son sourire nous a guéris. Puis, il a dit aux gardiens du, bagne : « Je vais les remplacer, enchaînez-moi. » . Et il a été garrotté pour nous, et il est mort pour nous. , Tout cela s'est littéralement passé sous nos yeux, ; sur celte terre que nous habitons. Et je regrette d'être forcé d'employer ici des métaphores qui rendent si médiocrement ma pensée. Sur ces sommets de la métaphysique , l'intelligence humaine voudrait trouver des mots tout spirituels et sans corps ; mais elle
s'agite en vain, elle est impuissante, elle bégaye...
Nous avons connu un chrétien qui, tous les jours, au moment solennel de l'élévation de l'hostie et du calice, aimait à résumer, dan s une prière ardente, toute la pensée del'ÉgUse sur le dogme qui nous occupe : ?( Omon Dieu, disait-il, je sais que toute faute mérite un châtiment, et je sais encore que, d'après les lois de la justice, ce châtiment doit être subi par le coupable. M lis je sais aussi que, d'après les lois de la miséricorde surnaturelle, qui est supérieure à la justice, un innocent peut se substituer au coupable. Toutefois, il faut que le coupable consente à cette substitution. Pour ma part, j'y consens. Substituezvous à moi et à tous les hommes. Mettez vous en notre place, mettez-nous en la vôtre, et que votre beau ciel soit plein d'àmes. » Il nous semble que cette prière est un très-exact résumé de la doctrine catholique. Et plus nous avançons dans l'exposition de ce dogme incomparable, moins nous comprenons les révoltes de la hbre pensée. Tous imaginez-vous le galérien que saint Vincent de Paul était venu délivrer, vous Timaginez-vous entrant dans un accès de folie furieuse contre son libérateur, et le battant avec ces chaînes mômes dont le saint voulait se charger? C'est à la lettre l'histoire de l'incrédulité conlemporaine.
Le P. Faber a consacré tout un livre, le Précieux Sang, à l'exposition de la doctrine que nous défendons ; et ce livre est, suivant nous, son chef d'oeuvre (I). Tout d'abord, il y répoûd à certaines objections que
(1) La seule division de ce livre atteste sa magnifique élûvalion. Il est partage en six chapitres, dont voici les titres : L Le Mystère du Précieux Sany. IL Sa Nécessité. IIL Son Empire. IV. Son Histoire. V. Sa Prodigaliié. VI. La dévotion du Précieux Sang.
nous entendons tous les jours répéter autour de nous. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire par des philosophes de vingtième ordre : « Dieu devait nous sauver ainsi, puisqu'il nous avait laissé tomber dans le péché. » Mais notre grand mystique démontre, avec une éloquente lucidité, que Dieu aurait fort bien pu ne pas nous créer ; qu'en second lieu, il aurait pu nous racheter selon mille autres modes, et entin, qu'en nous rachetant d'après le mode sublime qu'il a adopté, il pouvait fort bien, au lieu de sa])ir tant d'inénarrables douleurs, ne répandre qu'une larme, une seule larme, une goutte, une seule goutte de son sang qui aurait très-surabondamment suffi à laver les péchés de toute la terre, et aussi à laver les péchés de tous les mondes habités. Rien n'est si simple, rien n'est si profond que cette triple démonstration. Mais il faut ici se suspendre aux lèvres de ce grand poëte, de ce beau chanteur, comme dirait l'évèque de Tulle : ((Reportons notre pensée vers les innombrables étoiles qui peuplent les cieux. Multiphons-les des millions et des millions de fois. Supposons-les habitées pendant des siècles infinis par des multitudes de races déchues. Nous n'avons pas de signes qui puissent nous donner une idée du nombre des âmes qui s'y trouveraient, et encore moins nous représenter les actes multipliés de péché de toutes ces âmes ou de tous ces esprits. Mais nous savons ceci : qu'une seule de toutes les gouttes du précieux sang qui sont dans le corps glorifié de Jésus aurait été plus que suffisante pour purifier ces innombrables créatures déchues et pour absoudre séparément chaque pécheur de ses péchés sans nombre. Oui, d'une seule goutte, auraient pu émaner tous ces mondes de grâces répara-
trices. La valeur d'une seule goutte du précieux sang est tout simplement infinie (1). » Et ailleurs : « Ce ne fut pas la nécessité qui détermina Dieu à racheter le monde par le précieux sang. Il aurait pu le racheter de mille autres manières. Sa puissance ne connaît pas de bornes et sa sagesse est inépuisable. Il aurait pu concilier le pardon du péché avec la pureté sans tache de sa sainteté, par une foule d'inventions dont ni nous ni les anges ne peuvent avoir aucune idée. Son pouvoir absolu lui permettait de nous sauver sans Jésus. Même dans le cas de la rédemption, Notre-Seigneur pouvait se dispenser de répandre son sang. Il n'y avait aucune nécessité pour lui de le verser. Une seule larme, un soupir d'un instant, un regard élevé vers le trône de son père, auraient suffi si les trois divines Personnes l'avaient voulu. L'effusion de son sang faisait partie de la liberté de son amour (2). » A la lecture de ces merveilleuses paroles, il est vraiment douloureux de penser que certaines intelligences attardées n'y verront que des nouveautés,qu'elles seront étonnées de ces doctrines, qu'elles iront presque jusqu'à s'en défier; tandis que nous sommes ici dans l'intime, dans le cœur de la vieille vérité catholique. Les nouveautés du P. Faber sont dix-neuf fois centenaires.
Après avoir fortement établi la doctrine, l'oratorien anglais est amené par son sujet à raconter l'histoire de la Rédemption. Le théologien" du précieux sang fait place à l'annaliste de la Passion. Vais-je ici le résumer froidement? Vais-je analyser les ardeurs de ce style? Oserai-je disloquer ces magnifiques rayons pour en
(l) Le Précieux S'ing ^ pp. 33-34. — (2) U Précieux Sang, p. 35.
présenter seulement quelques fragments à mes lecteurs? Non, j'aurai la très-facile et très-délicieuse modestie de citer in extenso le plus grand mystique de mon temps. Il a mis en drame les souffrances du Christ : je choisirai trois scènes dans ce grand drame qui embrasse à la fois le ciel, la terre et tous les mondes...
1. La suel'r de sang. — Voyons ce qu'au jardin des Oliviers fait l'âme du Sauveur. Elle réunit autour d'elle tous les pLchés, si nombreux, si variés, si énormes, des hommes, Sa sainteté si belle se recouvre de ce hideux vêtement qui brûle, semblable à un poison, semblable à une flamme ardente. Ainsi revêtue, elle frémit toute pénétrée du plus terrible des frémissements humains. Sa vie ne se conserve que par une puissance miraculeuse. Jamais, sur la terre, il n'y a eu de pesanteur aussi mortelle, de tristesse aussi poignante, de dessèchement aussi complet des fontaines de la vie, de langueur aussi cruelle, d'abattement aussi excessif. Alors cette âme puissante lève les mains comme si, avec une force plus grande que celle de Samson, elle allait faire descendre les cieux; elle attire sur elle-même la redoutable tempête de la justice éternelle et delà vengeance accablante de Dieu. Le sacrécœurnepeut pasresisterpluslongtemps.il laisse échappersa vie vermeille, comme un pressoir le vin qu'il renferme. L'une après Tautre, d'une manière qui n'est point naturelle, les gouttes de sang suintent lentement à travers les pores brûlants de la peau divine. Elles s'arrêtent sur son front, et puis, elles roulent le long de sa face. Elles embarrassent sa chevelure, elles couvrent ses yeux, elles remplissent sa bouche. Elles souillent sa barbe, elles souillent ses mains, elles coulent sur tous ses membres comme une sueur universelle ds sang. Elles tachent s 33 vêtements, elles rougissent les racines des oliviers, elles recouvrent la poussière
blanche de taches rougeâtres. Certes, si jamais souffrance a été belle — et combien peu de souffrances sur la terre ne l'ont pas été, — c'était bien celle que la lune de Pâques contemplait cette nuit à l'ombre des oliviers de Gethsémani (1).
H. Le couronnement d'épixes. — Voici la quatrième elTusion du sang, voici le couronnement d'épines. C'est la souveraineté de Jésus qvii déplaît à ses bourreaux : ils ne peuvent supporter qu'il s'appelle roi. Ils voudraientbien tourner sa royauté en dérision ; mais ils la sentent et ils la craignent. Tant de douceur aigrissait les bourreaux; elle les abaissait eux-mêmes dans leur propre estime. La mansuétude de son silence était pour eux un reproche. Il y avait quelque chose de si adorable dans ses souffrances que leur fanfaronnade vulgaire s'en trouvait écrasée; son regard les humiliait : il était si beau ! Ainsi, dans l'aveuglement de leur malice^ ils ont opéré un mystère divin, ils l'ont couronné roi.... Le soleil et la pluie étaient tombés alternativement sur les ronces verdoyantes que la terre, sans le savoir, avait fait croître pour son Créateur. Ces ronces s'étaient étendues sur le gazon ; elles y avaient entrelacé leurs nombreux et \igoureux rejetons. Elles avaient poussé en buissons épais; leurs pointes flexibles s'étaient durcies sous les rayons du soleil (le l'automne, et elles étaient devenues de longues et grosses épines. Peut-être l'abeille s'était-elle posée sur leurs fleurs pour en extraire le sucdélicieux; peut être le papillon avaitil été attiré un instant par leur parfum aromatique ; peutêtre l'oiseau avait-il emporté dans son bec leurs baies dorées; mais qui aurait janiais imaginé qu'elles devaient encore être teintes du sang de leur Créateur? Les soldats ont garni leurs mains calleuses de leurs gantelets de cuir, et ils tressent une couronne de ces épines dures et cruelles.
(\)Le Précieux Sang, p. 288-290,
Qu'importe si elle n'est pas parfaitement ronde ? Qu'importe si elle ne doit pas s'adapter exactement à la tôle de leur César du théâtre? Au milieu des plaisanteries, des jeux de mots et des blasphèmes païens, l'ouvrage informe est bientôt achevé. Alors ils se lèvent et s'approchent de leur roi. Oh! ce n'est pas de la môme manière que nous nous approchons maintenant du Saint-Sacrementet que les anges s'approchent du trône de l'Éternel... Jésus est assis sur un banc, et nous osons à peine le regarder tant il est divin dans son abjection. Ce corps de garde se remplit silencieusement de la splendeur de sa divinité. Est-ce qu'ils ne la voient pas? Non. Ils enfoncent la couronne sur sa tôte avec une violence brutale. Elle n'est pas ronde, elle ne va pas : ils font entrer de force les pointes dans sa peau, et le sang jaillit, noir, lent, avec une peine des plus douloureuses... Jésus tremble de la tôte aux pieds, dans un supplice intolérable. Un nuage de souffrance recouvre ses yeux si beaux; ses lèvres sont devenues livides sous l'excès de la douleur. Mais le visage d'un enfant endormi n'est pas plus doux que le sien, ni son cœur plus calme; et il nous apparaît plus beau, maintenant qu'il est couronné. 0 sang précieux, ô amant de la souveraineté de Dieu, longtemps tu as eu soif de la royauté. Mais quelles étranges, quelles saisissantes cérémonies tu avais préparées pour ton couronnement (1) !
III. Le crucifiement. — Ils ont étendu Jésus sur la croix, lit plus dur que le berceau de Bethléem dans lequel il avait d'abord été couché. 11 se remit entre leurs mains avec autant de docilité qu'un enfant fatigué que sa mère prépare doucement au repos. Il semble (et en vérité il en était ainsi) faire sa propre volonté, plutôt que la leur. Beau dans son défigurement, vénérable dans son ignominie, le Dieu éternel s'étend surla croix, les yeux fixés avec douceur vers
(l) Le Précieux Sang, p. 297.
le ciel. Jamais Marie ne pensa qu'il parût plus digne d'adoration, qu'il fût plus manifestement Dieu que quand il était ainsi étendu et couché sur la croix, victime impuissante, mais volontaire. Et elle l'adorait avec laplus profonde vénération. Maintenant les bourreaux étendent son bras droit et sa main sur la croix. Ils mettent le clou raboteux à la paume de sa main, cette main d'où découlent les grâces du monde ; et le premier coup de marteau retentit sourdement au milieu du silence. Madeleine et Jean se bouchent les oreilles, car pour eux ce son est intolérable. Il leur est plus douloureux que si le marfeau tombait au vif sur leurs cœurs. Marie entend tou le bruit. Et cependant pour elle la pose des clous n'est pas une action unique : chaque coup lui infligeait un martyre particulier, comme la main du musicien qui presse tourà tour toutes les clefs de son instrument... La main droite est clouée à la croix; la gauche ne peut atteindre sa place. Ils ont mal mesuré leur distance. Les bourreaux tirent alors le bras gauche de toutes leurs forces, mais il ne s'allonge pas assez. Ils appuient leur? genoux sur les côtes que cette violente pression fait craquer sans les briser, et, en disloquant le bras de Jésus, ils parviennent à étendre la main jusqu'à sa place. Puis, le bruitsourddu marteau recommence, changeantde son selon qu'ilporte sur la chair, les muscles ou le bois dur dans lequel le clou s'ouvre un cruel passage. Dieu soutint Marie : elle continua de vivre. Maintenant on soulève la croix et on la dresse avec Jésus couché dessus et ayant toujours la même douceur d'expression dans les yeux ; l'instrument du supplice est porté près du trou creusé pour le recevoir; on attire graduellement le pied de la croix au-dessus du bord de la cavité, jusqu'à ce qu'elle y tombe d'un bond violent qui disloque tous les os de la victime et détache presque son corps avec les clous qui le retiennent. Quelques saints contemplatifs font même mention d'une corde liée autour du corps sacré pour l'empêcher de se détacher de la croix et
serrée si cruellement qu'elle entrait dans la chair. Ainsi une horreur surpasse l'autre, fouillant, comme ces feux souterrains qui font trembler la terre, sous les abîmes du cœur anéanti de Marie, toutes ses facultés surnaturelles de souffrir. Ne comparons la douleur de Marie à aucune autre (1).
Telles sont, obscurcies par les ténèbres d'une traduction, les beautés de ce drame écrit par un Shakespeare mystique, par un Shakespeare qui n'est certes pas audessous de l'autre. Nous ne regretterions pas d'avoir commis une citation si longue, si nos lecteurs devaient tirer de cette lecture quelques conclusions larges, -élevées et profondes. Tout d'abord, nous voudrions leur avoir persuadé qu'un siècle qui possède des écrivains comme le P. Faber n'est réellement inférieur à aucun autre siècle. C'est toujours avec un serrement de cœur que nous voyons notre époque obstinément placée par certains écrivains bien au-dessous du siècle de Louis XIY. Nous ne voyons pas en quoi Joseph de Maistre est inférieur à Bossuet, en quoi Racine est supérieur à Lamartine, ni comment le P. Faber ne peut pas soutenir la comparaison avec saint François de Sales ou avec Fénelon. Et nous sommes tout prêt à accepter la lutte sur ce terrain. Mais le P. Faber nous est encore d'une autre utilité. Il aime passionnément le beau, et il ne sait pas s'écarter un instant de cet amour très-pratique. Jamais un mot bas, jamais un idéalisme ne vient déshonorer ces pages pures comme le cristal. C'est là une grande leçon pour tous les cathoHques qui mettent aujourd'hui leur plume au service de la vérité ;
(1) Le pied de la Croix, j>, 291-294.
ils doivent haïr toute image laide, toute expression triviale, tout ce qui, de près et de loin, peut ressembler à du Courbet. Mais de tous les passages que nous avons reproduits précédemment, il faut surtout conclure que, dans tous ses livres, notre grand mystique présente la Rédemption comme un efi'et du libre amour de Dieu, et non point comme une nécessité. En résumé, dieu
AURAIT PU NOUS SAUVER AUTREMENT, MAIS IL NE POUVAIT PAS NOUS SAUVER d'uNE MANIÈRE PLUS SUBLIME. (( Oh !
cette pensée, dit le P. Faber, inonde mon cœur de joie. Avoir toujours à reposer sur la libre souveraineté de Dieu au lieu de reposer sur ma petitesse et sur ma misère ; toujours retomber sur la magnificence gratuite de mon Dieu ; être toujours redevable de tout à Jésus (et de quel tout, ô Dieu miséricordieux î) cette joie est de toutes les joies de la terre celle qui se rapproche le plus de la joie des cieux (I). »
(( L'universalité sans limites, « tel est le caractère de toutes les œuvres de Dieu. Une fois que le sang divin avait été répandu, il devait tout atteindre, tout pénétrer, tout régénérer. De telle sorte qu'il n'appartient pas aux seuls théologiens de parler de ses conquêtes ; mais. que l'artiste, le littérateur, le savant, le politique doivent faire de la Rédemption et du sang de Dieu le centre, le but , l'idéal de leur art , de leur science et de leurs idées sur le gouvernement des hommes. Ce n'est pas ici une parole sonore et retentissante, ce n'est
(1) Le Précieux Sang, p. 98.
i08 LE P. FABER.
pas ici de la poésie : c'est de la réalité. Sans la Rédemption, il ne peut y avoir, il n'y aura jamais ici-bas de vérité complète, de beauté accomplie, de science parfaite. Enlin, il n'y aurait pas, sans ce sang répandu, de salut possible pour les âmes, et sans lui le ciel ne serait point peuplé.
En nous donnant le sang de son Fils, Dieu nous a fait quatre présents inestimables. Il nous a donné le vrai que l'Église maintient dans le monde. Il nous a donné le bien dont les sacrements nous communiquent l'énergie. Il nous a donné le beau que l'art chrétien ne cesse d'exprimer à travers tous les siècles. Enfin il nous a donné la béatitude qui ne doit pas finir. Les trois premiers de ces présents sont pour la terre ; le dernier, qui les contient tous, est pour le ciel.
Si cette division que nous venons de soumettre à nos lecteurs n'appartient pas à l'oratorien anglais, on ne peut se dissimuler qu'elle est implicitement renfermée dans son Précieux Sang. Puis, quels torrents de lumière il a répandus sur chacun de ces objets de sa méditation! Car il est prodigue de lumière, ce grand génie ; il ne compte pas les rayons dont il réjouit nos yeux. Et tout d'abord, l'Église, pour lui, se résume dans le Pape. Le P. Faber n'appartient pas à ces esprits trop exclusivement métaphysiques qui ne prennent pas une part assez vive aux angoisses temporelles du Saint-Siège. Ce mystique, ce métaphysicien, pendant les dernières années de sa vie, a suivi avec des battements de cœur^ toutes les péripéties de la question romaine. Le mêm( entendement qui découvrait les secrets de l'essence divine avait de belles indignations et de chauds frémissements à la nouvelle de la glorieuse défaite de Cas-
tclfidardo. 11 avait la plénitude du sens catholique.
Le Pape, aux yeux du P. Faber, tire du précieux sang toute la puissance de sa juridiction, toute la force de son infaillibilité, a C'est dans le Pape, dit-il, que se trouve la paternité de tous les sacrements, et c'est en lui que résident la juridiction du précieux sang et les prérogatives royales du Verbe incarné. Les Papesadministrent l'empire de Jésus: ils sont la tête du Christ rendue visible à nos yeux. Or, la tiare estvéritablement une couronne d'épines, comme le pontificat est véritablement un martyre. La Papauté, c'est la tète divine toujours saignant et saignant lentement. C'est une sorte de sacrement des sacrements, le sacrement de la royauté du précieux sang. La Papauté, c'est la quatrième effusion sanglante continuée jusqu'au jugement. »
Et ceux qui continuent ainsi la Rédemption à travers tous les temps sont aussi ceux qui continuent l'infaillibilité. C'est le sang versé du Fils de Dieu qui a mérité sans doute à l'humanité cette insigne faveur de posséder à plein le trésor de la vérité, de le posséder visiblement et sans interruption. Le Pape est à Piome, comme la lumière sur un candélabre qui domine facilement le monde ; il suffit d'avoir des yeux et de la bonne volonté pour être largement illuminé. De la bonne volonté, disons-nous. Oui, car, jusqu'à la consommation, ceux-là qui croient à la puissance de la Rédemption, et qui imitent le Rédempteur, ceux-là seuls seront admis à la connaissance de toute la vérité. La source de la vérité, au point de vue absolue, c'est le Verbe, c'est la Raison, le Discours intérieur de Dieu; mais, au point de
(l) Le Précieux Sang, p. 323.
vue relatif de notre humanité malade, c'est le Yerbe fait homme et répandant son sang, c'est le Verbe continué par l'Église.
Quant à la source du bien, elle est surtout dans les sacrements ; et les sacrements, qu'est-ce autre chose que l'effusion réelle, authentique, du sang sacré sur les âmes? Comme le dit le P. Faber avec son originalité habituelle, « ils sont la continuation des trente-trois années de Jésas sur la terre. » Je ne dis pas qu'en dehois de la race chrétienne, de la race sacramentelle (si l'on peut parler de la sorte), il n'y ait pas quelques fragments épars de vertu naturelle, de même qu'en dehor> des nations baignées par le sang divin, on rencontre quelques rayons épars de vérité. Mais la plénitude du bien ne sera jamais conquise ici-bas que par ceux qui ont conquis la plénitude de la grâce. Ceux qui boivent le plus souvent aux sources sacramentelle^ sont ceux qui sont parmi nous les plus parfaits imitateurs de Jésus-Christ. Or, le bien fait ici-bas d'autant plus de progrès que ces imitateurs sont en plus grand nombre.
Supposez, par une hypothèse étrange, que Jésus- Christ incarné vive, souffre, répande son sang visiblement en plusieurs pays à la fois : il en résulterait en apparence une sanctification plus vive, plus directement féconde, et dont le monde entier se ressentirait. Eh bien, cette hypothèse est presque une réalité ; car les chrétiens sont d'autres Jésus-Christ. (Jue me parlezvous de morale indépendante? Lorsque je sors du sacrement eucharistique, ne suis-je pas disposé à touteles vertus, n'ai-je pas une horreur plus profonde pour tous les vices, n'accomplii'ai-je pas plus aisément tous
les sacrifices ? Ma morale dépend donc du sacrement que j'ai reçu, et en dépend très-étroitement. C'est un lait d'une évidence axiomatique. D'ailleurs, tout ce qui se fait de grand ici-bas n'est-il pas inspiré directement par l'esprit de sacrifice ? Le sacrifice n'est-il pas l'origine de toutes les grandes idées et de toutes les grandes institutions? Les hommes de sacrifice seuls peuvent Jaire au paupérisme, à la maladie, au mal, une guerre efficace : et il n'y a de ces hommes que parmi les imitateurs et les adorateurs du précieux sang. Toute charité n'est en réalité qu'une substitution de soi-même à la misère des autres ; toute charité est une rédemption, est une copie de la Rédemption. C'est ce que le P. Fabcr a dit mille et mille fois mieux que nous.
L'art lui-même, dont on n'a pas coutume de mêler le nom à ces méditations sur le précieux sang, tire de Jésus souffrant sa véritable grandeur. Je dis que les peuples chrétiens, seuls, ont l'entière notion de la véritable beauté. Tous m'objecterez les Grecs et la perfection de ces formes antiques qui s'épanouit si merveilleusement ^ur la blancheur des marbres athéniens. Et je vous répondrai que c'est là une beauté de second ordre ; que sans Jésus-Christ nous aurions été à perpétuité condamnés à ce culte du muscle, à cette adoration du torse; mais que depuis dix-neuf cents ans l'art a été délivré, et qu'il lui a été donné d'exprimer avec la couleur et le marbre quelque chose de supérieur, l'àme. Parcourez, parcourez notre Musée des antiques ; considérez ces figures merveilleuses, ces corps gracieux, ces plis admirables : vous ne rencontrerez pas l'àme sur le visage de tous ces dieux et de tous ces héros. Ces marbres doublement matériels ne prient pas, ne luttent pas
contre le niai, n'adorent pas Dieu. Le dernier petit slatiiaire d'un pays chrétien donnera, tout au contraire, cette vie spirituelle à la toile et à la pierre. Voyez un saint : quel sujet incomparable de portrait ou de statue î II a ses beaux yeux jetés vers le ciel, il est brûlé au dedans par de rudes passions contre lesquelles il se débat rudement, et cette lutte éclate sur son visage, que la victoire va tout à l'heure embellir magnifiquement. Ne me parlez plus de vos Apollon ni de vos Vénus : je tiens enfin, je tiens la véritable beauté, je connais sur une tête humaine le triomphe visible de l'àme sur le corps et du bien sur le mal. Et ne me demandez rien de plus beau : car rien de plus beau ne sera jamais ^•uque dans le ciel.
Écoutez là-dessus notre admirable P. Faber : a L'art chrétien, dit-il, est à la fois une théologie et un culte. Qu'est-ce que la Vie de Jésus-Christ par le B. Ange de Fiesole, sinon le plus magnifique traité de l'Incarnation qui ait été composé après celui de saint Thomas. L'art EST UNE VÉRITABLE RÉVÉLATION DU CIEL. Il fait apparaître en Dieu des choses trop profondes pour que la parole puisse les exprimer. L'art est né, comme Notre-Seigneur, à Bethléem ; il y a été bercé avec lui ; il semble PRESQUE toucher A LA Grace. Dans toutes ses parties, d'ailleurs, la vie de Jésus-Christ est la représentation du beau (1). )) Que ne lisez-vous ces lignes, à vous qui vous glorifiez du nom d'artistes ? Elles vous apprendraient la hauteur de vos fonctions, dont vous n'avez pas la première idée. Elles vous diraient que vous devez tout au Christ. Oui, les anciens ont pu con-
{() Beth/éem, I, 327 et suiv.
LE P. FABER. dl3
cevoir et réaliser la froide et régulière perfection du Parthénon ; mais les adorateurs de Jésus crucifié ont voulu, de leurs mains fortes, élever les voûtes trop basses de cet édifice trop humain, ils ont voulu faire de leurs temples l'image du ciel. Les anciens ont pu bégayer les mélodies pures et correctes d'un chant dont nous ne leur avons guère emprunté que la méthode ; mais dans leurs incomparables harmonies, les adorateurs de Jésus crucifié ont su mettre toute la lutte entre le ciel et la terre, entre le bien et le mal, entre le Calvaire et l'enfer. Est-ce qu'un ancien eût pu concevoir la Création d'Haydn ? Est-ce qu'un ancien eût pu seulement imaginer ce passage célèbre du Don Juan de Mozart, où la mélodie peint les plus délicates, les plus vives et en apparence les plus pures tendresses, tandis que l'orchestration exprime la raillerie satanique et la perfidie du séducteur? Les anciens, enfin, ont pu arriver à rendre, dans toute sa perfection, les traits de la beauté physique : ils ont fait la Vénus de Milo, que je ne crains pas d'admirer; ils ont fait V Apollon du Belvédère, que je n'ai jamais contemplé sans frémir ; mais les adorateurs de Jésus crucifié ont trouvé mieux : ils ont trouvé cette tête de Jésus-Christ, dont on a découvert la sublime empreinte aux catacombes ; ils ont trouvé « la beauté vraiment artistique et idéale des douleurs de Marie; ce caractère pathétique et ces tristesses de la Compassion, qui ne doivent pas être séparées des terreurs sublimes et sacrées de la Passion du Yerbe incarné (1). » La figure qui domine l'art, c'estcelle de la Yierge immaculée.
( 1 ) Le Pied de la Croix, ^. 21.
Nous nous arrêtons ; car nous n'aurons pas à parler lonirtemps de ce salut que nous a procuré le sang répandu de Jésus-Christ, après nous avoir procuré, comme nous venons de le montrer, le triple trésor du Beau, du Vrai et du Bien. N'avons-nous pas dit déjà que le P. Faber était un partisan déterminé de la facilité du salut pour tous les hommes ? Dans son beau traité qui a pour titre : Le Créateur et la Créature, il consacre à l'étude de cette grande question deux chapitres admirables de candeur, débouté et d'érudition (I). Notre cœur a battu très-vivement à la lecture de ces pages que nous voudrions voir sous les yeux de tous les chrétiens du monde entier. A la suite d'une dissertation dont on ne saurait trop admirer la science et la profondeur, le P. Faber s'échauffe, et, soumettant avec une modestie naïve tous ses jugements à l'autorité de l'Église, il conclut en ces termes : a Nous pouvons espérer que la grande majorité des catholiques seront sauvés (2). » Il ajoute, avec une rare délicatesse de pensée : « Nous parlons de choses que nous ne savons pas ; mais il doit nous être permis d'opposer ces considérations à ceux qui nous donnent sur Dieu des pensées dures et insupportables à notre faiblesse. Ce ne sont pas des doctrines, ce ne sont pas des certitudes ; ce sont des inductions, des espérances, des théories qui sont certainement, plus que l'opinion opposée, en harmonie avec ce que nous savons de notre Dieu infiniment juste et infiniment compatissant (3). » Et il termine ainsi qu'il suit ce ré-
{\) Le Créateur et la Créature, liv. 111, chap. i, Facilité du Salut; chap. II, Le grand nombre des croyants. — (2) Le Créateur et la Créature, p. 358. — (3) Ibidem.
LE P. F\BER. ii;;
sumé d'une doclriiie h laquelle nous nous rattachons du plus profond de notre cœur : « Nous avons parlé des catholiques. Que si notre pensée sort de ces limites et va s'égarer hors de l'Église, nous n'avons pas de profession de foi à faire au sujet de ceux qui ne sont pas des nôtres, sinon que Dieu est infiniment miséricordieux pour chaque âme ; que nul n'a jamais été ni ne sera jamais perdu par surprise, ou victime de son ignorance. Et quanta ceux qui peuvent être perdus, je crois avec confiance que Dieu, pressant pour ainsi dire chaque esprit créé dans ses hras, a, parmi les ténèbres de sa vie mortelle, fixé sur lui ses yeux brillants de la lumière de l'amour; je crois enfin que, si la créature ne possède pas son Créateur, ce n'est que par un acte délibéré de sa volonté (1). » Nous aimons ce noble langage, et nous lopposons à cette autre parole qu'on nous citait tout récemment, et qui a été prononcée dans un instant d'erreur par une grande intelligence de notre temps : « Ce que Dieu a fait de mieux, c'est l'enfer. » Nous protestons contre ce mot, qui pourrait être horriblement interprété, et qui est d'ailleurs tout à fait hétérodoxe. En vérité, CE que Dieu a fait de mieux, c'est le ciel. Et telle est la conclusion réelle des dix volumes du P. Faber, tel est le résumé de ses œuvres complètes :
« Voir Dieu face à face, tel qu'il est; contempler sans Otre éliloui les trois divines Personnes, reconnaissables et distinctes dans le foyer en flamme de leur inaccessible splendeur; jouir de la vue si longtemps désirée de l'éternelle génération du Fils ; en posséder les joies dans notre cœur sans mourir; admirer dans le ravissement de l'adora-
(1) Le Créateur et la Créature^ p. 359,
tion les merveilles ineffables que révèle sans cesse le Saint-Esprit dans sa procession du Père et du Fils; parti- {, ciper à cette joie des joies, en boire .à longs traits les délices; scruter avec une liberté triomphante attribut après attribut; pénétrer dans les océans sans lin des beautés di-' • vines,... 0 ma pauvre âme, que peux-tu connaître de ces '\ merveilles qui seules pourront satisfaire ton amour en ; déternclles alternatives de respectueux silence et de cantiques de reconnaissance (1) ! » 4
En terminant cette longue élude, nous nous aperce^ Yons, hélas ! que nous n'avons pas dit la vingtième partie de ce que nous voulions dire. Sous nos yeux, là, sont de longues notes et de plus longues citations dont nous n'avons fait aucun usage. Nos lecteurs suppléeront à ces lacunes de notre critique en prenant connaissance de toute l'œuvre du grand mystique. Le P. Faber est de ceux qu'on ne lit pas sans que l'àme s'ennoblisse, sans que le corps lui-même prenne une attitude plus digne. 11 élève les intelligences ; il les rend plus vastes, plus profondes; il les dilate. L'âme d'un paysan qui le lirait ne pourrait plus être banale. Il donne à ses lecteurs une sorte de génie, une vraie grandeur...
L'Angleterre est une nation puissante;, et, par certains côtés, un grand peuple. Elle a une vie politique véritablement puissante ; elle a un parlement qui parle librement et qui sait bien parler ; elle a des colonies qui produisent certainementbeaucoup d'opium et beaucoup de coton ; elle a je ne sais combien de lieues de super-
(1) Le Créateur et (a Créature, p. 257-258.
ficie sur le bord du grand Océan et sur les rivages de l'Inde ; sa marine n'est comparable qu'à sa fortune ; elle est la reine de la mer... Mais parmi ses lords et ses banquiers, en est-il un seul qui se soit jamais dit à luimême : (( Le plus grand honneur, la plus riche gloire de l'Angleterre, ce n'est pas son argent, ce ne sont pas ses vaisseaux, ce n'est pas son parlement ; c'est le P. Faber ! »
« Œuvres complètes d'Edouard Ourliac! ! » Hélas ! le charmant esprit dont nous allons parler n'a pas eu, de son vivant, la consolation de voir flamboyer ce titre pompeux, ce titre envié, en tête des quelques volumes qu'il eut la joie de pouvoir éditer : a Œuvres complètes! » Edouard Ourliac eût souri à la pensée de cet idéal si difficilement réalisable; il eût souri de ce sourire un peu triste de littérateur désabusé. Il n'eût jamais pu croire qu'on s'étudierait un jour à recueillir toutes ces feuilles volantes qui, tous les soirs, s'échappaient de sa fenêtre et qu'il ne complaît pas. Douze volumes déjà ! Et le dernier venu est accompagné de cette formule séduisante : (( Les autres ouvrages paraîtront successivement. » Étrange destinée de cet homme d'esprit î Les autres survivent à leur gloire très-légitimement éphémère : la gloire d'Ourliac s'éveille vingt ans après sa mort et fleurit sur sa tombe. Il est doux de penser que ce succès si bizarrement posthume est véritablement mérité,
(1) Œi'vres complètes d'Edouard Ourliac, douze volumes in-î8 Jésus, chez Michel Lévy.
A nos yeux, Edouard Ourliac est une des intelligences les plus originales, les plus fines, les plus humoristiques de ce temps-ci. Si l'on n'avait pas tant abusé de ce mot à double sens, j'ajouterais que c'est un des esprits les plus gaulois que je connaisse. Disons tout simplement qu'il est très-français. 11 a la joie pétillante, il a la tournure sémillante propre aux artistes de notre race : gai jusqu'à la cabriole, original jusqu'au paradoxe, charmant enfin, et tout à fait aimable. Nous n'avons plus assez de ces esprits du cru. Nos littérateurs tiennent trop souvent à entour 3r leur front des nébulosités de l'Allemagne et des brc uillards de l'Angleterre. On rougit volontiers d'être français. On demande pardon de (( la liberté grande » que l'on a prise de naître au sein d'un peuple si superficiel, si léger. Ourliac n'avait pas de ces scrupules; il aimait la France... un peu en gascon, mais il l'aimait, et faisait bien. Bien qu'il fût né, je crois, de l'autre côté de la Loire, il avait plutôt les finesses du nord que les ardeurs du midi de notre France. Au treizième siècle, il eût rimé des fabliaux.
Le temps des fabUaux étant passé, Ourliac a fait des nouvelles. Et, disons-le, avant d'aller plus loin, c'est dans la nouvelle qu'il a particulièrement excellé. Il est un des maîtres en ce genre difficile.
La nouvelle, c'est le roman en miniature, ou plutôt en essence. La nouvelle demande une parfaite unité, tout en exigeant une concentration rigoureuse. Permis aux romanciers de s'éparpiller, d'enchevêtrer les épisodes dans les épisodes, de faire des chapitres philoso-
phiques, scientifiques, politiques, etc. ; mais le nouvelliste n'a aucun de ces droits. Sur un terrain restreint il conduit deux ou trois personnages dont il est forcé de dessiner d'une main sûre et très-nettement les physionomies distinctives. Après une très-courte introduction, il faut que l'action s'engage ; il faut qu'elle se précipite rapidement, sans fatiguer jamais l'attention ni la mémoire du lecteur. Quelques pages claires et presque dramatiques; peu de descriptions, et qu'elles soient charmantes en leur brièveté nécessaire ; surtout, que le style soit irréprochable, car la nouvelle est un monde si petit, si petit, qu'on y voit toutes choses de fort près, et que les plus minces incorrections y frappent douloureusement les regards les mieux disposés. Enfin, n'y violez pas la loi des proportions. A ce scarabée charmant n'allez pas donner une tète gigantesque et un corps microscopique. C'est aux plus petits êtres qu'il appartient d'être le mieux proportionnés.
Mais, si la nouvelle est d'un succès si difficile, il faut avouer que rien n'égale sa puissance. Elle circule partout, grâce à sa finesse. Les ennemis de la vérité ont compris la force de ces contes jadis trop dédaignés ; ils ont chargé plus d'une fois la Nouvelle de colporter l'erreur avec son sourire engageant. De là, tant de petits romans révolutionnaires et impies; de là, tant de récits élégamment lubriques. Dans un autre ordre d'idées, on a vu les protestants se servir de la nouvelle ainsi que d'un commissionnaire dont on ne sait pas se défier : de là ces contes honnêtes et ennuyeux qui se terminent par une citation de l'Ancien Testament... et par l'adresse exacte de quelque temple luthérien, calviniste ou wesleyen. Nous avons encore la
nouvelle humanitaire , la nouvelle morale indépendante, etc., etc. Et, par la grâce de Dieu, nous avons aussi la nouvelle catholique.
Il importe singulièrement que nous ne désertions pas cette cause du roman chrétien, qu'on a déjà plaidée tant de fois et avec tant de honheur. Viens, chère Nouvelle au pas alerte, viens vers nous. Nous t'oterons des mains ces poisons couverts d'or, ces faux hrillants, ces éclats faux dont t'ont chargée les adversaires du Christ et qu'ils font mise en demeure de répandre parmi notre société si malade. Nous les remplacerons, ces dons funestes, par un flambeau qui jettera immortellement une lueur éclatante et vraie. Tu auras un visage toujours charmant, toujours aimable et joyeux, mais honnête. Tu iras frapper à toutes les portes, nobles, bourgeoises ou populaires. Tu iras causer avec la jeune fille et lui donner une pudeur invincible ; tu iras aider le père chrétien dans cette tâche très-ardue de l'éducation de ses fils ; tu iras relever les abattements du jeune homme et lui mettre au cœur une flamme vertueuse. Car tu es capable de toutes ces besognes délicates et rudes; car lu as la jeunesse et tu as la grâce, auxquelles rien ne sait longtemps résister.
C'est ici qu'Ourliac est un de nos modèles les plus parfaits et les plus inimitables. S'il est vrai que chaque écrivain a sa tâche providentielle, l'auteur des Contes du Bocoge a eu pour mission d'aider à cette création de la nouvelle catholique. Aux deux derniers siècles, nous n'avions rien de pareil.
EDOrAUn Ol'RLlAC. 123
Je regrette avec sincérité l'ordre passablement arbitraire que les nouveaux éditeurs ont adopté pour la publication de ces œuvres de notre Ourliac. Je dis notre, et je n'ignore pas que la vie d'Ourliac a été partagée en deux périodes bien distinctes, dont une seule appartient aux catholiques. Je n'apprendrai à personne que cette belle intelligence n'a pas toujours été éclairée des vives lueurs de la vérité, et qu'enfin nous avons affaire à un converti. Mais celte distinction, j'aurais voulu qu'on l'établît très-clairement dans l'édilion que j'ai sous les yeux. Puisqu'il y a deux Ourliac, celui d'^uv/??^et celui ù' après la venue de la Lumière, j'aurais désiré qu'on divisât lucidement ses Œuvres complètes en deux catégories distinctes, et qu'elles fussent ainsi un reflet exact de sa vie tout entière. Pourquoi, d'ailleurs, avoir publié certaine nouvelle que je ne veux pas nommer, dont Nazarille est le héros, et qui est véritablement obscène (I)? Pourquoi avoir donné ce titre de Contes sceptiques et pJn!osopliiques à un volume où abondent au contraire les nouvelles les plus réellement chrétiennes ? Je suis tout prêt à reconnaître le soin pieux que l'on a mis à reproduire tant de chefsd'œuvre charmants, et je ne voudrais pas être ingrat envers ceux qui les remettent en lumière ; mais je ne saurais abdiquer mes droits de chrétien devant l'œu-
(1) Je (lois tout au moins mentionner le volume où se trouve ce conte révoltant, de peur qu'il ne tombe entre des mains chrétiennes : ce sont les Confessions de Nazarille.
124 EDOUARD OURLUC,
vre d'un chrétien. Ce que j'avais sur le cœur, je l'ai (lit.
Et je demande à mes lecteurs la permission de donner maintenant aux œuvres d'Ourliac une division nouvelle que je crois plus exacte et surtout plus chrétienne.
Tout d'abord (le fait n'est malheureusement que trop vrai), certaines de ses nouvelles méritent ce nom de sceptiques qu'on a, suivant moi, mal appliqué à d'autres. Sous ce titre donc : Contes sceptiques et humoristiques, j'aurais désiré qu'on réunît tous les récits oii ce personnage créé par Ourliac, Xazarille, joue le rôle principal. Qu'est-ce que Nazarille? C'est le gamin de Paris, sceptique, railleur, méprisant la vie et tâchant d'en tirer tout le parti possible, dédaignant les hommes et tâchant de les exploiter de son mieux, voleur, gouailleur, lubrique, gourmand, paresseux, flâneur, bohémien, industriel, menteur..., au demeurant la plus fine canaille du monde entier. Nazarille, c'est Robert Macaire jeune encore, avec une désinvolture plus leste et des ressources plus sémillantes ; c'est Robert Macaire courant les petites aventures au lieu de se lancer dans les grandes aûaires. Et tout à côté de ce drôle, Ourliac place d'ordinaire une sorte de Joseph Prudhomme populaire et non pas bourgeois, qu'il appelle Pelloquin. Ce Pelloquin est venu au monde tout exprès pour être le souiïre-douleurs, le jouet de Nazarille. Oui, Nazarille lui vole son déjeuner ; puis, l'abandonne dans une île sauvage ; puis, le met cent fois à deux pas de la mort la plus ridicule ou la plus cruelle..., et rien de tout cela, non, rien ne peut lasser l'inaltérable patience de cet admirable Pelloquin. Ce sont là, en vérité, deux créa-
tions d'Ourliac. Il semble qu'elles ne soient pas aussi populaires qu'elles le mériteraient. Robert Macaire et Joseph Prudhomme sont encore aujourd'hui dans tout réclat de leur gloire : Nazarille, lui, n'est pas connu. Pourquoi ? — C'est qu'Ourliac n'a pas donné à son personnage des contours assez précis ; il l'a trop laissé dans une ombre indécise. Il s'est trop servi de l'estompe pour dessiner Nazarille, et pas assez du crayon. Ce coquin devient quelquefois philosophe et dit, ma foi, de fort bonnes choses sur l'humanité qu'il méprise. Ailleurs, il tourne au politique, comme dans le Souverain (le Kauih.iha, où l'on entend Xazarille faire des allocutions politiques qui n'ont certes rien de parlementaire. Tournez la page, et vous ne trouverez plus que le plus vulgaire de tous les fripons. Nazarille est par trop Protée ; il est par trop insaisissable pour avoir pu être saisi durablement par l'imagination du public. De plus, Ourliac n'a pas eu à son service un dessinateur puissant qui ait fixé sur le papier, qui ait rendu populaires les traits matériels de son Nazarille . Et voilà pourquoi Piobert Macaire et Joseph Prudhomme, qui lui sont Irès-inférieurs, ont subsisté pendant qu'on l'oubliait.
« Contes de la vie réelle, d tel est le titre que je proposerais pour une seconde série des Nouvelles d'Ourliac, qui, comme la première, n'appartiendrait pas tout entière à la période chrétienne de sa vie littéraire. J'y placerais Schérer rinvalide, rErrnite de la Forêt-yoire, Hubert Tcdbot, les Gurnac/tes, Thérèse, Col- Unet, une Anecdote littérmre. Parmi ces œuvres, dont quelques-unes sont déjà franchement religieuses, il en est dont la lecture est malsaine et qu'on ne saurait mettre en toutes les mains. Mais on ne peut disconvenir
qu'il n'y ait dans tous ces petits romans la marque d'un talent primesautier et plein de verdeur. Sc/térer l'Invalide est peut-être un chel-d'œuvre. C'est la lamentable histoire de deux aventurières, mère et fille : la plus jeune, pour se donner une contenance dans le monde, épouse un vieil invalide qu'elle voit pour la première fois à la mairie, et qu'on écarte ensuite du ;• logement nuptial où il ne doit jamais entrer. Ce Sché- ^' rer, d'ailleurs, est un ivrogne, une âme vile et plate, k qui n'excite aucune sympathie. En sorte que, dans ce conte à la Courbet, il n'y a pas en réalité un seul personnage qui représente l'idéal et qui intéresse le lecteur. Ce ne sont qu'infamies et infâmes. Le talent d'Ourliac était lancé dans une vilaine voie. Il prenait énergiquement le chemin du réalisme : par bonheur il ne l'a pas suivi. Mais il a dû y avoir quelque peine; car il y avait en lui l'étoffe de je ne sais quel Henri Monnier d'ordre supérieur. Il y avait en lui du photographe, si je puis parler ainsi, et si l'artiste a dominé, c'est que le Christianisme est enfin venu apporter à cet esprit l'idéal jadis absent. Et ne médites pas ici que je me livre à des phrases sans signification, lorsque je parle de « nouvelles réalistes. » J'entends par là toutes celles où n'apparaît aucune figure aimable, belle, vertueuse et pure. De même que j'entends par toiles réalistes celles où il n'y a que de la boue, du fumier et des êtres laids, sans le contraste nécessaire de la beauté et de la lumière. Si Ourliac n'était pas devenu chrétien, il eût tourné au Champfleury.
Mais voici que j'arrive à la période cathohque de cette vie qui fut courte et agitée.
EDOUARD OURLIAC. i27
C'est Ourliac lui-même qui avait trouvé ce titre excellent : Contes du Bocage, et il importe de le conserver à toutes ces nouvelles charmantes qu'il a consacrées à la Vendée et aux Vendéens. Personne n'a peut-être mieux compris le caractère religieux de ces luttes de géants ; personne n'a peut-être mieux su donner à l'élément politique, dans ces plus quam civilia bella, un rang honorable qui ne fût pas le premier. Le Chemin de ^e'roi//rt2 peut 'passer pour le type de ces contes trop historiques, hélas ! Ils sont pleins de la grandeur vendéenne elle-même, qui a passé tout entière dans l'àme de l'écrivain. Notez qu'Ourliac était un ami profond de la nature, des arbres verts, des eaux claires, des chants d'oiseaux. Il a fait, dans ses Contes du Bocage, de beaux mélanges de ce sentiment de la nature avec le sentiment plus mâle de son indignation contre les tyrans de 1793. Des herbages charmants, un pays admirable, et du sang dessus : voilà les Contes du Bocage. Plusieurs estiment qu'ils sont le chef-d'œuvre d'Ourliac. Je ne suis pas de ceux-là. Combien je leur préfère ces Contes enfantins et rustiques parmi lesquels je publierais certaines nouvelles dont je ne puis prononcer le nom sans éprouver une émotion sincère, et que je ne puis jamais lire sans pleurer de ces bonnes larmes cachées dans le meilleur coin de tout notre être. En voici quatre que je proclame hautement les perles de cet écrin, et qui sont en effet d'inimitables modèles de simplicité, de charme honnête et pur, de style délicat et classique : Manette, la Petite Loisena, Tambour et Trompette, la Procession
de Mazières. Ce dernier morceau est célèbre. Je ne pense pas qu'il soit possible de mêler plus harmonieusement les larmes et le rire, le sublime et le ridicule. Mazières est un petit, un tout petit village de la Touraine, et cette procession c'est celle de la Fôlc-Diea. « Je veux être vrai et voici quelques détails qui vous aideront à concevoir cet ensemble villageois. La tunique des jeunes fleuristes était de grosse toile, et ce n'était, je crois bien, que des chemises dont on avait rogné les pans. Plusieurs de ces lévites laissaient voir, sous l'auguste vêtement, les deux jambes d'un pantalon de cotonnade rayée. L'un d'eux, gros garçon, grave et joufflu, déployait en haut de son aube un immense col de chemise serré par une cravate des dimanches, et qui entourait sa tête comme ce grand papier dont on enveloppe un bouquet. Que dirai-je de plus ? La dalmatique du cruciger, antique et flétrie, tombait de travers sur ses épaules, mais cela même lui donnait un air d'ancienneté pittoresque et de pieuse gravité. On eut dit un diacre des vieux tableaux chrétiens (1).
Yoilà qui est du Gharlet, n'est-il pas vrai ? et même qui va quelquefois plus loin. Mais attendez, voici maintenant la note attendrissante, chrétienne, charmante. « Et, tournant doucement la tête, j'entrevis parmi ces visages hàlés, sous l'ombre du dais rustique, le Saint- Sacrement étincelant dans les mains du prêtre. — Oui, oui, je le reconnais, c'est bien lui; c'est celui qui entrait jadis en vainqueur à Jérusalem, monté sur une ânesse ; et c'est vous, mon divin maître, qui marchez aujourd'hui au milieu de ces braves gens, sur ce che-
(1) Les Contes de In fami!/e^]). 173-174.
min champêtre qu'ils ont jonche de fleurs. Je vous reconnais à ce trait, o mon Sauveur ! Quel autre voudrait de ces triomph(\s misérahles, et quel autre les aurait ennoblis de tant d'éclat divin ? En un certain endroit, une basse-cour laissait entre deux masures un vide trop étendu, qu'on n'avait pu masquer de toiles et de guirlandes ; on y voyait à découvert un amas de fumier, une mare desséchée, et tout le dénùment de la misère villageoise ; mais ce spectacle augmenta pour moi le charme attendrissant de la cérémonie. 0 mon Dieu, s'il m'était permis d'emprunter des traits mortels pour rendre mes faibles imaginations, quels doux regards, quel radieux sourire vous avez dû laisser tomber en passant sur cette pauvreté si mal déguisée ! Mais quoi ! mon Seigneur n'est-il pas né dans l'étable de Bethléem (1)? »
C'est ainsi qu'Ourliac atteint parfois le point culminant de l'art, sans effort pénible et avec tout le naturel d'un esprit surnaturalisé. Et que dire de Manette? Non, j'aime mieux me taire, j'aime mieux avouer mon impuissance. Mais si j'étais l'éditeur de ces livres charmants, je sais bien ce que j'en ferais. Je réunirais en un volume ces quatre nouvelles que j'ai énuraérées tout à l'heure; j'en confierais Villustration (ce mot est déplorable) au crayon de Giacomelli, et j'en composerais un des plus délicieux livres d'enfants qui puissent nous consoler ici-bas du succès de tant de platitudes....
Toutefois, ne croyez pas que vous connaissiez encore tout notre Ourliac. Je passe rapidement sur un petit volume intitulé : Croquis, où l'on pourrait imprimer
(1) Les Contes de la famille^ p. 175-170.
'•'**^ ÉDOUAR^ OLRLIAC.
co e a cote la f.mcse étude sur le Gendarme, qui valut a 1 auteur les plus douces étreintes de la gencLn e ie reconnaissante, la P^sMogie de fÉcoti'AlX,^ Gascon Je ne veux même point parler de ses romans ; de cette ^«.«««e qu, est, j'en ai fait l'épreuve, l'œuvre p éférée de tous les lecteurs d'Ourliac dont l'espril n'est pas nrofon dément chrétien ; n> même de cette Mar^é^Zl ^od, ou la v,e de prov„He est si exactement rendue t.opexaclenu.ntpeul être et, comme j'osais le dirëX:
aSl 7 P f"r •">'>— ^ (-"e pardons poL'c ad erbe). Ces deux romans, disons-le, sont des meilleurs parmi ceux de notre temps. Cette jeune fille dan, ■S«.v,«„., ,ju, met une obstination si prodigieus à ai mer 1 homme le plusind.gne de son amour^qu mé pnsee, délaissée, haltue par un orgueilleu ■ ^ parTi. goiste, par un lâche, l'aime encore: l'aime oui laime avec d'autant plus de tendresse n.« i - .uVlle estplus miserai e. plus ^l^Lî ~ -y Des Ilels est une création originale et foHp i dirai aulant de la belle marquise de ontni a , il'" •rascible, mais chrétienne et noble qu "â r él? ' s- merveilleusemen. un moment de X p tr nées d abnégation et de dévouement, et qui ieti deT "m.ere pour parler ainsi, au milieu de la soc Ïé prÔ
'Zm L'Ïlif r-'^-r"' '--Seoise et la plulV: î^eoisemcnt nclicuJe... C'est fort bien • mais Pnfîr. œuvres, cent autres romanciers de notr'eTe pfa :;i „" pu les concevoir et les écrire; tandis que fort ne„ d esprits, à notre gré, é.aien, capables de ces Co!'." iMosopfaques par oùj'a, voulu terminer l'inumératio des œuvres d'Ourliac. t-numeralion
Ces Contes plnlo,o,^kiquu, qu,,.lansla nouvelle édi-
tion, sont dispersés en deux volumes (1), c'est V épicurien, c'est la. Chimère ; puis^ Monsieur Boni face, le Bien des pauvres, les PlujUophages, la Légende apocryphe, VOncle Scipion, Perdriel et Maître Stranz. Tels sont, à mes yeux, les meilleurs titres d'Ourliac à l'admiration du public... et à l'indulgence des gens de lettres.
Dans chacune de ces nouvelles, qui méritent de survivre à notre siècle, Edouard Ourliac s'est proposé de mettre en lumière une idée philosophique de l'ordre le plus élevé. Dans V Epicurien, il combat le sensualisme théorique et pratique ; dans la Chimère, il s'attaque au socialisme; &a.\\s Moadisur Boniface, il traite la question de l'éducation ; dans les Phyllophages, il crayonne un pamphlet contre le journalisme ; dans le Bien des Pauvres, il plaide en faveur des corporations et de l'antique organisation de la charité ; dans la Légende apocryphe, il fait l'apologie sociale de la sainteté; dans Perdriel, il esquisse l'histoire du démon dans la société humaine ; dans Maître Stranz (un chef-d'œuvre), il fixe à la nmsique ses vraies bornes; dans VOncle Scipion, enfin, il prend à partie le progrès moderne, et surtout les conquêtes de l'industrie. Vous le voyez, ce sont la les œuvres économiques de notre Ourliac, et ces neuf nouvelles composent presque un cours de philosophie sociale.
C'est surtout au sujet de ces contes profonds qu'on peut appliquer à Ourliac les paroles qu'un des meilleurs écrivains de notre temps a trop sévèrement appliquées à Joseph de Maistre : « Même quand il énonce une vérité, il a l'air de dire un paradoxe. » Rien n'est plus
(l) Nouvelles el Contes scephques et p/ii/osophiqnes. Encoie un coup, sceptiques est de trop.
juste pour l'auteur de V Epicurien, Son esprit était eu pente vers le paradoxe, et il suivait la pente. Tout heureux de se trouver enfm au sein de cette vérité catho- i lique qu'il aima passionnément, tout illuminé, tout ravi, A Ourliac se laissait volontiers dominer in globo par cette idée chrétienne à laquelle il attachait tant de prix. Voilà pour le fond. Mais, quant àlaforme, il se donnait mille libertés. Il se laissait aller àje ne sais quelle gaminerie dogmatique, qui est charmante venant de lui, qui serait dangereuse venant d'un autre. Il faisait des gambades en économie politique, et traitait avec mutinerie les sujets les plus graves. De là vient qu'il dépasse quelquefois la mesure. Dans V Epicurien, il tombe tout à fait dans un réalisme rebutant. Dans les PhijUophages, il est très-évidemment injuste à l'égard du journalisme contemporain. Dans YOncle Scipion, il étale avec trop de parti pris sa haine joyeuse contre le progrès. Il n'aime pas son siècle, il a pour lui certain mépris gouailleur qui est pire que de la haine, et que nous ne saurions approuver. Il ne parait pas avoir saisi les grands côtés de ce temps où l'art et la littérature ont été pénétrés de tant d'éléments chrétiens. Mais, cher Ourliac, chère mémoire, vous n'auriez pas, au dernier siècle, écrit des nouvelles aussi catholiques que le sont les vôtres. Tous n'auriez pas été si énergiquement chrétien en des contes qui ne ressemblent nullement à ceux de Voltaire. Votre temps a souvent aimé la Vérité, il a eu de généreuses aspirations vers la Lumière. Vous avez eu tort de ne jamais le reconnaître. 0 puissance du paradoxe !
... Et maintenant, il faut laisser cette figure charmante et abandonner à sa destinée ce portrait dont le peintre n'est pas satisfait. La physionomie d'Ourliac est
tellement complexe, tellement mobile, qu'il faut avec lui désespérer de la ressemblance. Telle est la physionomie des enfants : les photographes, les peintres vulgaires, essayent en vain d'en rendre le charme trop remuant ; ces délicieux petits visages ne devraient jamais être peints que par d'illustres pinceaux.
Le a Parfum de Borne!)) Ce titre en langage figuré a froissé certains puristes. Les puristes, une fois de plus, ont eu tort, et en général leur défaut est de n'avoir point de grandes conceptions. Égarés dans les détails, ils perdent la vue de l'ensemble. Le titre du beau livre de M. Louis Yeuillot, condamné par les rhéteurs, est justifié par les Pères de l'Église, par les plus vastes intelligences qui furent jamais. D'après les symbolistes, \e, parfum est la figure de la sainteté : AromoJa, ita vin sancti, dit saint Grégoire le Grand. Et voyez comme ce symbole s'applique bien à Rome. Les parfums, continue le même docteur, n'ont toute leur senteur que lorsqu'on les broie, ou lorsqu'on les brûle : Aromata nuorn fragrantiam non nisi quum incenduntur expandunt. Plus vous broierez la Papauté, plus elle embaumera le monde de sa délicieuse et salutaire odeui\ Et l'on peut lui appliquer ces beaux vers que Pierre de Riga, dans son Aurora, applique au Christ lui-même :
Semper in altari vivit spirans odor : omnem Sic replet Ccclesiam Christus odore suo.
{\) Le Parfum de Rome.
Je me laisserais volontiers aller à exposer cet admirable symbolisme tel que je le vois dans les écrits des Pères, et je voudrais encore montrer, avec l'auteur du Liber moralitatum, que le parfum de la Papauté se trouve à la fois in cortice, in flore, in fructu... Mais je m'arrête, et, franchissant le titre, j'arrive au livre luimême.
(( Mon siège est fait, » disait un historien de second ordre à qui l'on osait conseiller un remaniement de son livre. M. Louis Yeuillot n'était pas capable de prononcer une telle parole. Quelque succès qu'aient obtenu les quatre premières éditions de son livre, il n'a pas craint de le reprendre en sous-œuvre, Hgne par ligne, mot par mot ; d'effacer, d'ajouter, de corriger, de refaire enfin une œuvre dont tant de beaux esprits se seraient tenus pour fort satisfaits. Il faut avoir écrit un livre pour savoir ce qu'il en coûte de le recommencer. La verve première, hélas ! s'est refroidie, le premier feu s'est éteint. On est condamné à relire de sang-froid ce que l'on écrivit jadis avec entraînement. Ah ! comme on préférerait écrire une œuvre nouvelle, avec la fraîcheur charmante de nouvelles idées et de nouvelles paroles ! Et, au lieu de ces douces primeurs, il faut se traîner péniblement sur un chemin qu'on a parcouru en des temps meilleurs et dont toutes les fleurs paraissent à moitié fanées. C'est une entreprise presque héroïque.
Le remaniement qu'a subi le Parfum de Rome, et qui est un véritable rajeunissement, n'a pas coûté peu de veilles à l'auteur. Soixante chapitres nouveaux ont en-
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richi la nomenclature, déjà fort riche, des anciens chapitres. Qui ne se réjouirait de lire les Vierges romaines et Rome en 1862, deux additions tellement importantes qu'elles pourraient à bon droit passer pour deux œuvres tout à fait nouvelles et former deux livres tout à fait nouveaux? Nous nous attendions presque avoir figurer, dans cette cinquième édition, la magnifique Etude sur Baphaël, qui a tout récemment entraîné notre admiration dans les pages de la Revue du Monde catholique. Mais cette Étude elle-même subit en ce moment un rajeunissement admirable : elle se transforme en un beau livre que nous n'attendons pas sans une vive et légitime impatience.
Les nouveaux chapitres que M. Louis Yeuillot a donnés pour parure à cette édition du Parfum de Rome offrent plus d'une utilité. Ils n'ont pas été écrits en ce style à versets un peu trop coupé que nous avions jadis reproché à l'auteur de Çà et Là. Ils reposent, agréablement le lecteur qu'un peu trop de lyrisme avait peut-être fatigué. Les actes de sainte Cécile, notamment, ont été traduits avec une rare délicatesse et une indépendance originale qui charmeront tous les amis de l'antiquité chrétienne. Admirable jeunesse des intelligences catholiques ! M. Louis Veuillot n'écrit pas autrement que les apologistes des premiers siècles. Le Parfum de Rome est l'œuvre d'un Tertullien. Mais c'est un Tertullien que l'orgueil ne précipitera pas dans l'erreur et qui saura toujours rester à genoux devant l'Infaillibilité toujours écoutée, toujours respectée,''toujours aimée !
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Il nous aurait été agréable d'étudier ici le style de M. Louis Yeuillot dans ses nuances les plus délicates, dans tous ses secrets. Mais la tâche est singulèrement difficile et complexe. Même dans le seul Parfum de Home , quelle variété de tons, quelle fécondité, quelle abondance ! Toici une page grave, majestueuse, qui respire la simplicité du grand siècle, où l'on sent l'influence vive de Bourdaloue et de Bossuet ; et au verso voici une autre page qui aurait presque scandalisé Versailles, qui est jeune, plaisante, mordante, j'allais dire qauloise, si ce mot n'était pas l'objet de tant de malentendus. Comme tous les livres sincèrement originaux, le Parfum de Rome ne plaira pas à tout le monde. Les délicats savoureront certaines pages ; ils se voileront les yeux devant certaines autres. Au cri d'admiration succédera parfois un cri tout contraire. Mais c'est cela même qui prouve la prodigieuse variété de ce livre étonnant. Quant à nous, cette variété ne peut nous déplaire, et nous y voyons le signe de la force.
Quoi qu'il en soit, il est évident que M. Louis Veuillot a longtemps étudié le dix-septième siècle, qu'il l'éludie encore, qu'il l'aime, qu'il en veut garder le style. A tout instant l'esprit du lecteur est frappé par quelque expression empruntée au noble vocabulaire de Racine et de Fénelon. Mais à tout instant aussi, et sans qu'il y ait fausse note, l'homme du dix-neuvième siècle se révèle par quelque mot, par quelque phrase dont l'énergie est tout actuelle.. Et c'est ce singulier mélange qui, suivant nous, constitue l'originalité très-puissante de
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M. Louis Yeuillot. Il résume en lui deux époques, deux siècles : il en est le trait d'union vivant. Il a la religion (lu dix-septième siècle, mais il n'en a pas la superstition ; il l'imite sans doute, mais avec une belle liberté. Enfin, si l'on nous demandait toute notre pensée sur le rédacteur en chef de V Univers et sur son dernier ouvrage, nous oserions dire qu'il y a dans son talent plus d'éléments romantiques que d'éléments classiques ; que le souffle du dix-neuvième siècle triomphe dans son livre ; que som le règne de Bossuet, s'il est permis de parler ainsi, on n'eût pas trouvé seulement ce titre : Le Parfum de Rome, et qu'on n'aurait pas écrit deux longs volumes avec cet entraînement, cette fougue, ce lyrisme, cette variété, cette opposition de tons, cette excellente liberté qui nous ravit et qui aurait, je pense, scandalisé Boileau. A nos yeux, et quoiqu'il ait appelé Boileau a maître superbe, » M. Louis Yeuillot est le plus romantique des classiques.
Et ce n'est pas une critique que nous voulons lui faire. Nous trouvons qu'il a pris la bonne voie, qu'il est un modèle pour nous, et qu'il nous faut le suivre. Ce n'est plus aujourd'hui le temps de se séparer en écoles littéraires, de se quereller longuement sur certaines questions de forme, de se rattacher servilement qui à Victor Hugo, qui à Boileau. Ces petits problèmes sont bien loin. La grande question est celle de Jésus-Christ et de l'Église, etil faut défendre la Vérité en un style net, indigné, saisissant. Empruntons à Bourdaloue la solidité de sa langue, et surtout celle de sa logique; mais ne dédaignons pas les ardeurs de notre siècle. Sachons tout comprendre, sachons tout harmoniser, et imitons les grands catholiques, nos contemporains.
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Nous parlions tout à l'heure de style indigné : M. Louis Veuillot possède surtout ce style. Jamais nous n'avons senti aussi vivement l'horreur du mal qu'après une lecture de ses livres; jamais nous n'avons eu une aussi puissante envie de demeurer honnête. L'indignation sort de chacune de ses paroles écrites. Ce n'est pas seulement style indigné qu'il faut dire, c'est style indignant. Oui, à la lecture de certains chapitres du Parfum de Rome, une bonne rougeur monte à la face : a Oh! les malheureux ! » s'écrie-t-on involontairement en poursuivant de ses regards irrités quelques ennemis de la Yérité. Et alors le cœur bat violemment, la poitrine se soulève, le sang s'agite. D'ailleurs, cette émotion qui commence trop souvent par la colère s'éteint presque toujours dans la prière, et toujours dans un cri d'amour vers la Vérité menacée.
Certes, dans sa vigoureuse et légitime indignation, M. Louis Veuillot n'emploie pas contre les adversaires de l'Église ce ton doucereux, sucré, hypocrite, auquel nous ont habitués certains polémistes sans croyance et sans indignation. L'auteur du Parfum de Rome nous apparaît souvent armé du fer rouge, et cette attitude terrible a souvent donné le change sur la physionomie de son âme. Un de ses plus beaux chapitres. Le vrai Infâme^ a été regardé comme l'expression d'une haine sans entrailles. Dans la vérité des choses, ce n'est pas l'infâme, c'est l'infamie que déteste M. Louis Veuillot.! Je ne sais quel adversaire de vingtième ordre lui repro-j chait tout récemment a de n'avoir rien écrit de tendre. » ' Cet auteur de bonne volonté n'avait sans doute rien lu de M. Louis Veuillot; il n'avait certes pas lu ce chefd'œuvre de la langue française qu'on appelle Corbin
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et <ï Aubecoiirt , et qu'on croirait écrit par la plus délicate et la plus douce de toutes les jeunes filles.
Ce qui là-dessus a entraîné déplorablement l'opinion publique, ce sont quelques citations trop habilement choisies dans toute l'œuvre de M. Louis Veuillot, et que certains de ses adversaires ont uniquement placées sous les yeux de leurs lecteurs. Je le connais, ce procédé inique; je la connais, cette race de critiques... Vous avez achevé un long ouvrage, vous y avez mis toute votre intelligence, tout votre cœur, toute votre foi; plusieurs années de votre vie ont été dévorées par cette tâche. Le livre paraît, et votre cœur bat dans l'incertilude du succès. Arrive alors un juge mal disposé qui écrit qu'à la page 397 ou à la page 500 vous avez commis une répétition de mots; qu'à telle autre page vous avez omis une virgule, qu'à telle autre vous vous êtes rendu coupable d'un mot grossier. Le critique relève trois ou quatre erreurs de cette gravité ; il fait valoir ce relevé, il l'assaisonne de mots agréables, et voilà un ouvrage à jamais jugé. Pauvre auteur, ton livre est perdu, il pourrira sur les tablettes du libraire. C'est ainsi qu'on a procédé à l'égard de M. Louis Yeuillot, et notamment du Parfum de Rome : on a noté par-ci, par-là quelques traits un peu réalistes; on les a cités avec un soin haineux, on en a donné la liste, on n'a pas ajouté que l'auteur n'avait pas tardé à les effacer lui-même, et on a cru par là empêcher le succès d'un excellent livre. . . qui en est présentement à sa cinquième édition.
Loin de reprocher à M, Louis Veuillot ce prétendu réalisme de quelques pages du Parfum de Rome, nous pensons que le seul défaut de cette œuvre est l'excès de son lyrisme. Je sais que l'auteur a créé le person-
nage de Coquelet pour nous reposer de ces odes ardentes : je sais que Coquelet vaut le Prudhomme de Monnier, et ce personnage réussit à nous distraire. Mais le ton général est trop continuellement élevé et la corde est' trop continuellementtendue. Beau défaut, d'ailleurs, et qu'on ne saurait faire à beaucoup de livres. Il est certain que le Parfum de Rome agrandit l'àme humaine.
Nous avons dit quelquefois que M. Louis Veuillot possédait par excellence le se>'s catuglique. Aucun livre, parmi les siens, n'est plus propre que le Parfum de Rome à nous confirmer dans cette pensée. Ce livre est naturellement surnaturel. Or, il faut remarquer que nous avons affaire à une sorte d'encyclopédie : on trouve, dans ce livre, plus substantiel qu'étendu, toutes les idées de l'auteur sur la philosophie et sur l'histoire, sur la littérature et sur l'art. Tout cependant, tout est intimement pénétré de catholicisme (et ce n'est pas sans quelque ennui que je me sers ici d'un de ces vilains mots en isme, tant détestés de M. de Metternich). Mais il faut que nous remerciions tout particulièrement M. Louis ^'euillot d'avoir hardiment entrepris la réhabilitation difficile de la sainte liturgie catholique. Il avait autorité pour se jeter dans cette courageuse entreprise...
Il est un livre admirable, qui pour la forme est souvent égal, qui pour le fond est toujours supérieur aux chefs-d'œuvre les plus vantés de l'antiquité païenne. Et cependant ce livre est inconnu de ceux-mêmes qui auraient le plus d'intérêt à le connaître, de ceux-mêmes auxquels il s'adresse : nous avons nommé le Pontifical romain. Nous nous rappellerons toujours la joie vive, éclatante, profonde, qui s'empara de nous quand,
pour la première fois et presque par hasard, nous jetâmes les yeux sur cet incomparable livre. Et dès lors nous avions pris la résolution de populariser ces beautés inconnues, de mettre en lumière ces beautés laissées dans l'ombre. Mais avec toute la puissance de son style et tout le prestige de son nom, M. Louis Veuillot a pris en main cette cause de la liturgie. Il l'a bien plaidée. Il a enchâssé dans la riche monture de son livre les diamants du Pontifical; il a osé citer, et citer littérairement, et admirer littérairement ce magnifique office de la ConséctYition d^un autel. Il a osé surtout écrire ces mots qui paraissent presque audacieux : « Je voudrais dérober un accent à cette poésie de la liturgie, plus parfaite encore que la poésie des livres saints ; car l'Église du Christ a absorbé et accompli la poésie de la Synagogue, comme la loi du Christ a accompli, et absorbé la loi de Jéhovah. » Que ne puis-je applaudir avec plus d'autorité à ces paroles énergiques! C'est là le beau commencement de ce Traité de la Littérature liturgique que nous avons si longtemps rêvé d'écrire, et qui sans doute est réservé à une plume meilleure.
Et maintenant, nous voudrions nous résumer sur ce livre si vivant, si fier, si énergique, si doux, si poétique, si vaste, si complet. Sans doute nous y avons constaté une merveilleuse variété, une indignation qui communique à tous ses lecteurs une bonne télé vigoureusement contagieuse, un style oii sont harmonieusement condensées et fondues les sévérités classiques du dix-septième siècle et les énergies romantiques de notre
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temps, une rigueur Irès-dure ù l'erreur, mais qui s'adoucit et se cliange en miséricorde à l'égard des hommes aveugles ou méchants, une pureté singulière de sens cathoUque, une constante élévation, un lyrisme constant et dont l'excès même n'est pas sans fatigue pour le lecteur, quelques réalismes qui se sont glissés dans ce beau style et qu'on en bannira facilement, une science réelle de l'art et de la littérature catholiques, une audace admirable dans l'exposition d'idées nouvelles, et d'autres qualités que nous aurions voulu analyser avec plus de patience. Mais il nous semble qu'un seul mot suffirait pour donner du Parfum de Home une idée complète aux intelligences catholiques. Si ce livre pouvait parler, il dirait : « Je suis l'œuvre d'un grand amour. » Ces quelques mois suflisent : ils disent tout.
M. Louis Yeuillot a aimé Rome, et il a fait ce livre.
Il a vu que Rome a toujours été et est encore le sanctuaire de l'humanité chrétienne : et il y est entré avec un amour respectueux. Dieu, en effet, s'est réservé dans l'espace quelques lieux spéciaux où sont bâties nos églises ; et c'est l'hommage que Tespace rend à Jésus-Christ. Rome, siège de la Papauté, est un autre lieu choisi et réservé par Dieu. Rome, c'est l'église du genre humain : M. Louis Yeuillot le croit, le sait, le dit.
Il a vu que Rome a toujours été et est encore le centre de la lutte entre Dieu et l'Enfer. L'Enfer, en effet, craignait que Dieu ne fit un jour de ce heu sacré le centre de son œuvre sur la terre. Satan y vint le premier; il y facilita la fondation et les développements de l'Empire romain, et, un jour, il opposa la terrible omnipotence de cet empire aux premiers développements de l'Éghse. Aujourd'hui encore, c'est de Rome
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qu'il fait le centre de sa résistance, et c'est de Rome que Dieu fait le centre de son action. M. Louis Yeuillot le croit, le sait, le dit.
Il a vu que Rome a toujours été et est encore ici-bas le centre des intelligences, des volontés et des cœurs. Toute science s'éteindra, tout libre arbitre sera méconnu, toute charité disparaîtra de la terre le jour où Rome ne marchera plus dans l'orbite du plan divin. M. Louis Yeuillot le croit, le sait, le dit.
Et que pouvons- nous dire après lui, qu'il n'ait dit mille fois mieux que nous? Nous ne trouvons qu'une seule parole tirée de l'Écriture, et l'auteur du Parfum de Rome eût pu la choisir comme l'excellente épigraphe de son livre : In odorem unguentorum tuorum sequemur te.
Oui, quel que soit l'avenir, quelle que soit la dureté des temps, quelle que soit l'obstination des hommes, tournons-nous vers Rome avec un amour pacifiquement obstiné et disons-lui : a Parlez, définissez toute vérité, foudroyez toute erreur; nous sommes vos fils, nous sommes à vous; nous vous suivrons dans la joie et dans l'adversité, nous vous suivrons de près ou de loin, nous vous suivrons à la trace de votre parfum : In odorem unguentorum tuorum sequemur te I n
La nouvelle École historique, qui remonte obstinément aux sources et qui rend aux événements du passé leur véritable couleur, ne nous avait encore offert aucune œuvre importante où fussent racontées les annales des ordres monastiques d'une façon vivante et en même temps conforme aux lois de la critique moderne. Cette lacune était singulièrement regrettable. Car enfin nous ne pouvions pas toujours nous contenter des vastes compilations latines telles que les Acta sanctorum des BoUandistes, telles que les Annales de Mabillon. D'un autre côté, pouvions-nous nous montrer satisfaits de ces œuvres médiocres, qui pullulent en notre temps, et où l'histoire des institutions monastiques nous est présentée sans critique, sans lumière et sans vie : œuvres écrites en français, il est vrai, mais plus qu'à moitié mystiques et d'après lesquelles le lecteur ne peut établir aucune distinction entre un monastère du
(l) Lefs Moines d'Occident depuis saint Benoît jusqu'à saint Bernard^ par le comte de Moiitalenibert. Paris. J. Lecoffie, 18GG-I8C7.
sixième siè-cle et un couvent du temps de Louis XIV. Tout y est en effet revêtu de je ne sais quelle teinte grisâtre, de je ne sais quel brouillard qui ne donne de relief à aucune figure. 0 médiocrité, voilà de tes coups. Nous gâter un tel sujet !
Il y a longtemps déjà que M. de Montalembert a conçu le généreux dessein de combler cette lacune et de nous donner une Histoire d"S moines d'Occident. Il a laissé à d'autres le soin plus délicat de nous faire assister aux péripéties, souvent lamentables, de l'histoire du monachisme oriental. Homme d'action, homme d'initiative, intelligence toujours en mouvement, M. de Montalembert était bien fait pour préférer les annales de ces ordres religieux de notre Occident germanique et latin, qui ont développé dans le monde entier tant d'initiative généreuse pour défricher les terres et les esprits; qui ont été si actifs pour la diffusion de la vérité, de la science et du salut ; qui n'ont pas cessé d'avoir un si noble et si fécond mouvement vers la lumière et vers la vie. Sans doute, les moines orientaux ont, eux aussi, fait l'œuvre de Dieu; mais ils l'ont faite autrement, et, s'il m'était permis de faire un choix, je ferais comme M. de Montalembert. Je me tournerais vers ce vieil Occident, tant insulté aujourd'hui, couvert de tant de mépris, accusé de tant de décrépitude, qui cependant possède encore tant de jeunesse et tant davenir; qui enfin, si l'on veut se placer au seul point de vue des institutions religieuses, est assez riche pour envoyer encore tant d'éléments de vie à ce nouveau monde que M. de Montalembert a peut-être le tort d'admirer trop vivement I
Un coup d'œil d'ensemble sur l'histoire du mouve-
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ment monastique en Occident permettra sans doute à nos lecteurs de suivre avec plus d'intérêt les nouveaux lécits de M. de Montalembert, et d'en avoir une intelli- ;ience plus profonde. Ils se convaincront par là qu'une belle variété s'épanouit au sein de la belle unité de cette histoire, et cette variété de physionomie est, en définitive, l'œuvre de la Providence qui approprie très-délicatement chaque institution à chaque époque, à chaque besoin des hommes, à chaque maladie des sociétés. La bonté de Dieu court après notre libre arbitre et le poursuit, pour le conquérir, à travers tous les chemins qu'il peut prendre. C'est toujours la même bonté ; mais l'aspect des chemins varie presque à l'infini, et il faut essayer de le connaître.
C'est par le grand saint Benoit que M. de Montalembert a voulu commencer son livre : il a eu raison. Avant l'illustre fondateur de Subiaco et du Mont-Cassin, les essais monastiques n'ont pas manqué en Occident; mais ces ébauches, souvent magnifiques, n'ont pris nulle part la physionomie d'un véritable établissement social. Tout au contraire, saint Benoît a vécu dans un temps qui ne pouvait plus se passer des moines et durant lequel les moines ont dû, par la force des choses, devenir une institution fixe, consistante, immortelle. Je ne pense pas, en effet, que l'humanité ait souvent traversé une crise semblable à celle du cinquième siècle. Cette mer montante, cette marée de barbares qui menaçait de tout inonder sur la terre, dut avoir un caractère particulièrement effrayant. Victor Hugo, dans ses Misérables, a décrit l'attitude muette et subhme de l'infanterie anglaise à Waterloo, alors qu'elle entendait venir sur elle, sans le voir, le piétine-
ment gigantesque des quatre mille cuirassiers de Napoléon. Quelque chose d'analogue dut se passer à l'époque des invasions, quand l'Église entendit venir la Barbarie. C'est alors qu'elle organisa, comme autant de bataillons carrés, les couvents de Bénédictins. La Providence leur donna une mission spéciale, celle de plier au travail et d'habituer au devoir les nouvelles nations qui allaient se partager l'Empire : telle fut l'utilité, dans le monde nouveau, du grand ordre fondé par saint Benoît, de cette règle austère qui a fait oublier celle de saint Golumban et tant d'autres. Atteint par les malheurs du temps, cet ordre étonnant se réforma toujours lui-même. Saint Benoît d'Aniane, en 816, fut l'auteur d'une première réforme; les noms de Cluny et de Cîteaux demeureront attachés aux deux autres. A travers tous les siècles, le Bénédictin est resté le vrai moine, donnant l'exemple de l'abnégation et du sacrifice aux peuples qui possédaient le moins la notion de ces vertus si nécessci^ires. Lorsque, par une idée de génie, on voulut opposer aux progrès menaçants des infidèles des soldats qui fussent en même temps des moines, lorsque l'on songea à l'établissement des ordres militaires, ce fut un Bénédictin, saint Bernard, qui écrivit la r^gle du plus illustre de ces ordres. Si les Templiers fussent restés fidèles à leur mission, on pourrait les considérer comme des Bénédictins armés. Mais voici déjà venir une seconde époque de l'histoire du monachisme occidental. De tous côtés, se sont élevées des paroisses rurales que le zèle des prêtres séculiers ne suffit point toujours à desservir; dans les villes même, le besoin se fait sentir d'avoir sous la main certains religieux qui puissent en même temps remplir des fonc-
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lions séculières. Quelques hommes d'étude ont aussi le désir d'une règle moins rigoureuse. De là, ces nombreuses fondations de a communautés de chanoines réguliers n, fondations qui sont le principal caractère du onzième et du douzième siècle. A Rome, ce sont les chanoines réguliers de Saint-Jean de Latran ; en Angleterre, les Gilbertins, de Sempringam ; en France, les Yictorins, et, dans toute la chrétienté, ce sont les Prémontrés, dont la robe blanche a évangélisé tant de campagnes.
Au treizième siècle, nouvelle révolution monastique. La terrible secte des Albigeois avait affiché dans tout l'Occident chrétien une fausse pauvreté , des haillons qui laissaient percer l'orgueil et le fanatisme, mais enfin une pauvreté et des haillons qui avaient séduit les esprits faibles. Un ordre véritablement pauvre était nécessaire au sein de l'Église : ce furent les Frères Mineurs. Mais l'hérésie était belle parleuse , c'était une dupeuse d'oreilles ; on commençait à ergoter partout contre la vérité. Un ordre éloquent n'était pas moins nécessaire qu'un ordre pauvre : saint Dominique parut avec ses Frères Prêcheurs. Et les nouveaux dangers furent conjurés par la robe grise des Franciscains et la robe blanche des Dominicains. C'est la troisième époque de cette longue histoire.
Trois siècles plus tard, l'erreur se constitue socialement dans le vieux monde ; le protestantisme enlève la moitié de l'Europe à l'unité romaine et menace de s'immortaliser parmi nous. Comment résistera-t-on à cet ennemi puissant? 11 faut que l'Église possède une sorte d'armée permanente, oîi les soldats soient Ués à leur chef par la plus stricte obéissance, *tout en conservant
au dehors plus de liberté que n'en avaient les anciens moines. Un ordre nouveau devient nécessaire, ordre qui devra être nombreux, car nos ennemis sont nombreux ; qui devra être savant, car ils s'armeront de la science ; qui devra être militant, ou plutôt une véritable milice, car il s'agit d'une véritable guerre. De là, la Compagnie de Jésus; de là aussi tant de « Congrégations de clercs réguliers » qui caractérisent cette quatrième période de nos annales monastiques.
La cinquième, qui remplit les dix-septième et dixhuitième siècles, a pour caractère principal les institutions charitables auxquelles les prêtres de la Mission et les Filles de la Charité peuvent servir de type. Quant à la sixième et dernière époque, elle dure encore, elle est particulière à notre temps. On pourrait dire qu'elle se distingue de toutes les autres par la large part qui y est faite à l'élément laïque... Reste l'avenir que Dieu seul connaît.
Le coup d'oeil rapide que nous venons de jeter sur l'histoire des moines d'Occident ne saurait donner une idée de leur physionomie aux différentes époques et sur les divers théâtres de leurs annales. Rien n'est plus variable que cette physionomie. Sous l'effort triomphant du surnaturel, toutes les institutions monastiques ont revêtu, je le veux bien, le même caractère de sainteté; mais chacune d'elles cependant a conservé un aspect particulier. Car le surnaturel élève la nature, mais ne la fait point disparaître. J'en trouve un exemple bien frappant dans le troisième volume de M. de Montalembert. La première partie de ce volume est consacrée à saint Columba, la seconde à saint Augustin. Ces deux saints, certes, ont bien des traits communs : tous deux
sont apôtres, tous deux évangélisent des races primitives et barbares, tous deux se meuvent à peu près au milieu des mômes circonstances. Eh bien! ils ont chacun leur physionomie particuhère. Columba, que nous allons étudier de plus près, est un Irlandais, un homme du Nord, unpoëte, un barde, qui n'a rien reçu de Rome que sa foi ; c'est un barbare sanctifié, que la civilisation romaine ne semble pas avoir atteint. Augustin, au contraire, est un clerc, un savant, un Romain, qui apporte en Angleterre, dans les plis de sa robe apostolique, les traditions de la patrie romaine avec les révélations de la foi. Tous deux me plaisent également, ou plutôt me touchent au même point ; mais, sous le surnaturel vainqueur, leur nature est restée avec je ne sais quelle sève originale, et je me réjouis de cette belle variété que M. de Montalembert a si bien comprise et si bien rendue. Oui, il a voulu lui-même varier ses couleurs, et, sans exagération, sans tons criards, sans contrastes heurtés, il a peint une longue galerie de saints monastiques dont pas un ne se ressemble. Flandrin n'eût pas fait mieux avec ses immortels pinceaux !
Je voudrais bien pourtant faire saisir l'intérêt puissant de ce beau livre, et je sens qu'il ne s'offre à moi d'autre ressource que celle d'une analyse. Mais comment analyser cinq volumes qui sont « si pleins de choses ? » Je me suis arrêté à un seul épisode de ces longues annales, à la seule histoire de saint Columba, M. de Montalembert, d'ailleurs, semble avoir déployé dans cette partie de son œuvre toutes les richesses de son intelligence . On peut môme affirmer que toutes ses qualités s'y montrent à plein, et je crois bien que ses défauts n'en sont pas toujours absents. Le lecteur jugera...
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Saint Columba ou Coliimb-Kill naquit à Gartan, en 521. Il était de race royale ; sa famille était celle des Nialls ou des O'Donnells. Enfin, <( il était issu de la race qui lut souveraine de l'Irlande pendant six siècles. Il pouvait lui-même être appelé au trône. » La grâce de Dieu (on ne l'a peut-être pas assez observé) s'est plu dans ces siècles barbares à s'abattre de préférence sur des fils de princes ou sur des rois, dont elle a fait des saints. C'est qu'aux yeux de ces peuples primitifs, il importait singulièrement que l'exemple partît de haut, et c'était le moyen de sauver un plus grand nombre d'àmes. Or la Providence ne se propose point d'autre ])iit.
On montre encore la pierre sur laquelle une tradition touchante prétend que sa mère était couchée, quand elle le mit au jour. Et les pauvres Irlandais de notre temps vont encore s'asseoir sur cette pierre miraculeuse qui, disent-ih, a le don de les guérir de la nostalgie. Ils s'embarqnent ensuite, plus calmes el plus fermes. Sainl Columba, lui aussi, eut le courage de quitter sa chère Irlande, et il eut la faiblesse légitime de la regretter amèrement. Ce sont sans doute ces dernières circonstances qui ont donné naissance à la légende.
Il fallait laisser de côté d'autres légendes qui sont, suivant nous, tout à fait apocryphes. Tel est le récit du songe attribué à la mère de Columba et de cette apparition des trois vierges, Sagesse, Virginité et Prophétie. Ce sont là, il faut bien le dire, des agréments de rhétorique qui ont été ajoutés après coup à l'austérité du premier récit, du récit authentique. J'aime mieux suivre M . de Montalembert dans ces grandes écoles de
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l'Irlande chrétienne au sixième siècle ; j'aime mieux me convaincre avec lui que, partout où pénètre l'Église, la science pénètre en môme temps et par la même brèche. Quelques missionnaires descendent dans une île et y fondent une église; le lendemain, soyez sûr d'y trouver une école.
Columba, remarquez-le bien, ne s'éleva pas, dès sa première enfance, aux plus hauts sommets de la sainteté. Il se forme dans ie monde de singulières idées au sujet de nos saints : on s"imagine qu'ils ont été, qu'ils sont essentiellement et froidement impeccables. Quand il s'est agi de la canonisation de Jeanne d'Arc, certains esprits naïfs se sont émus et ont cherché dans la vie de notre chère héroïne s'ils ne découvriraient pas quelque faute inaperçue. La sainteté, qu'on le sache bien, n'est point l'impeccabilité ; sinon, l'Église n'honorerait pas tant d'illustres pénitents. Tout, au contraire, il n'est point de saints chez qui la nature mal endormie ne se réveille quelquefois. Pour notre Columba , c'est surtout durant son enfance et sa première jeunesse que se produisirent ces réveils si faciles à expliquer... et à pardonner. Il était ardent, emporté, violent. Une légende, entourée de nuages épais, nous le montre entrant en lutte avec le roi Diarmid, fondateur de Clonmacnoise, à l'occasion de certain psautier qu'il avait copié de sa main, et ne voulait pas rendre à son maître Finnian. Car c'était un grand, un infatigable copiste que notre saint, et il transcrivit jusqu'à trois cents fois les Psaumes et les Évangiles. La sentence de Diarmid le jeta dans une colère qui ne promettait pas un saint à l'Église. Oui, avec des cris de rage, il parcourut tout ce pays, et souleva contre celui qui venait de le con-
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damner une guerre sans miséricorde. Mais écoutez bien ce que fit l'Église. Le roi Diarmid fut battu au combat de Gool-Drevrnv par ceux que Columba avait excités contre lui ; le sang irlandais, le sang chrétien coula à flots. Les prêtres se réunirent, et au synode de Teilte, en 562, Columba, fils de tant de princes, Columba le savant, Columba l'espoir de l'Église, fut énergiquement condamné. On l'excommunia, sans avoir égard au triple sceau de sa race, de sa sainteté antérieure, de sa science; on l'excommunia, et on fît bien. Devant ces races belliqueuses, il fallait nettement affîrmer que la guerre est toujours d'origine satanique, qu'elle est le plus souvent mauvaise, et qu'entre toutes les guerres, il n'en est pas de plus détestable que la guerre civile. Si l'Église ne faisait pas de ces exemples, toute civilisation, toute lumière seraient depuis longtemps bannies de cette terre !
D'ailleurs, Columba comprit et aima son châtiment. Il courba la tête. Un moine, du nom de Molaise, se montra à son égard d'une étonnante rudesse : a Le seul « moyen d'expier ta faute, lui dit-il, c'est de quitter ton « Irlande pour toujours. » On ne pouvait infliger une plus dure expiation au cœur très-irlandais de Columba; il s'ouvrit alors dans ce cœur une large plaie qui ne se cicatrisa jamais. Il fut frappé, il gémit; puis, il obéit à la voix de Dieu. C'est ainsi que l'on devient saint. Grâce à cette nouvelle soumission, la Calédonie allait être évangélisée.
C'est à partir de cet instant solennel de sa vie apostolique que notre Columba va enfin posséder un historien digne de lui ; nous voulons parler de son successeur Adamnan. Jusqu'ici tout était brumeux dans sa
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vie; mais tout va s'éclairer. A l'apocryphe va succéder l'authentique. Toutefois, ce qu'il y a de vrai dans la première partie de cette belle vie, c'est sa physionomie générale. Oui, nous croyons la voir, cette Irlande du sixième siècle, où Textrème barbarie touche parfois à l'extrême lumière ; où les chefs de familles luttent sur un sol toujours ensanglanté ; que traversent en chantant mille bardes, mille poètes qui ne sont pas encore tous chrétiens ; où s'élèvent d'immenses écoles, fréquentées par des centaines déjeunes gens avides de savoir; où les manuscrits conquièrent une valeur presque invraisemblable, et où on les transcrit avec rage. Golumba est le résumé vivant de ce noble pays : il est belliqueux, il est amoureux des manuscrits, il est poëte enfm. M. de Montalembert nous a traduit de lui quelques vers charmants et d'un patriotisme que nous ne trouvons pas exagéré : a 0 Arran, mon soleil; mon (( cœur est à l'Occident avec toi. Dormir sous ton sol (( immaculé vaut autant que d'être enseveli dans la terre (( de saint Pierre et de saint Paul. Yivre à la portée de (( tes cloches, c'est vivre dans le bonheur. 0 Arran, (( mon soleil, mon amour gît à l'Occident et en toi. » Je suis heureux de citer ces vers à ceux qui s'imaginent que les vers sont inutiles ici-bas et que la poésie est un passe-temps. Je regrette de voir certains catholiques partager ce dédain inintelligent. La poésie , comme le montre l'auteur des Moines d'Occident^ a été ici l'auxiliaire de l'Évangile ; les bardes chrétiens de l'Irlande en ont été les apôtres. La beauté, en cette circonstance comme en tant d'autres, a conduit vers la vérité ; le rayon vers l'astre !
Soudain, tout change dans la vie de Columba. Tout
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à l'heure, il était ddiis la verte Irlande ; le voilà maintenant dans ces tristes et sauvages Hébrides dont M. de Montalembert nous donne une admirable description. Ceux qui se sont réjouis de trouver dans la Vie de Jésus de beaux paysages peints au naturel trouveront d'aussi belles pages dans les J/omes d'Occident, s'ils ont l'impartialité de les chercher, a Qui n'a pas vu les îles et les golfes de la côte occidentale de l'Ecosse, qui n'a pas vogué dans cette sombre mer des Hébrides, ne saurait guère s'en représenter l'image. Rien de moins séduisant, au premier abord, que cette âpre et solennelle nature. Le pittoresque y est sans charme et la grandeur sans grâce. On parcourt tristement un archipel d'îlots déserts et dénudés, semés comme autant de volcans éteints sur des eaux mornes et ternes, mêlées parfois de courants rapides et de gouffres tournoyants. » H est, je le sais bien, des critiques austères qui ne voudraient pas qu'on introduisît de tels tableaux dans la sévérité de l'histoire. Pourvu qu'ils soient exacts, je les trouve charmants. Hs nous reposent des dates et des faits, et ont même une valeur scientifique incontestable. Je comprendrais moins bien saint Columbasi je n'avais dans les yeux le panorama des Hébrides !
Notre saint s'établit dans l'île d'Iona. Ce fut là son quartier général ; c'est de là que partit ce conquérant pour soumettre les Pietés du Nord. Ces Pietés n'étaient rien moins que des Sarmates ou des Scythes, et, pour dire le vrai mot, des sauvages nus, tatoués, sanglants. La tâche de Golumba était presque surhumaine : « H lui fallait prêcher, convertir et. au besoin, braver ces peuplades redoutables, en qui Tacite reconnaissait les plus reculés des mortels et les derniers champions de
la liberté : terrarum ne libertatis extremos ; ces Barbares qui, après avoir glorieusement résiste à Agricola, avaient chassé les Romains épouvantés de la Bretagne, dévasté et désolé toute l'île jusqu'à la venue des Saxons, et dont les descendants, après avoir rempli l'histoire d'Ecosse de leurs exploits sanglants, ont donné, sous le nom de Highlanders, aux Stuarts déchus leurs plus indomptables défenseurs et à l'Angleterre moderne ses plus glorieux soldats. » Le voyageur qui, aujourd'hui, parcourt les sites incomparables de l'Ecosse, étendu dans un wagon confortable, n'ayant sous les yeux que le spectacle charmant de villes opulentes, de riches campagnes et d'honnêtes visages ; ce touriste délicat ne se dit point qu'il y a douze ou treize cents ans, ces beaux lieux étaient habités par de véritables sauvages, presque comparables à ceux de l'Afrique centrale. Il ne se dit point surtout que toute la civilisation, la lumière et le bonheur dont il est entouré lui viennent d'un vieux moine du sixième siècle qui apporta dans ces contrées l'Évangile, la notion du devoir, le beau, le vrai, le bien, l'espoir de la vie immortelle, tout ce qui fait un peuple civilisé. En vérité, il faut, suivant l'énergique parole de Johnson, « plaindre l'homme qui ne sentirait pas son patriotisme s'enflammer à la vue de Marathon et sa piété se rallumer au milieu des ruines d'Iona. »
Faisons-nous donc une idée exacte de cette terre oii vécut Columba. C'était un îlot plat, laid, sans charme, et que le saint avait choisi, parce qu'il ne pouvait pas apercevoir de là sa chère Irlande. Et, en effet, l'amour de la patrie tourmenta toujours sa grande âme : « Mon (( cœur est brisé dans ma poitrine ; si la mort su-
(( bite vient me surprendre, ce sera à cause de mon (( amour pour les Gaeis. » Paroles qui nous montrent comment les saints eux-mêmes peuvent avoir certaines défaillances, et qui attestent aussi la légitimité de l'amour de la patrie. Mais Columba savait comprimer ces élans vers l'Irlande pour se consacrer tout entier à sa Calédonie. Ce petit coin de terre présentait un étrange spectacle. Tous les jours, sur les rives des îles voisines, on entendait de grands cris : c'étaient les nombreux pèlerins qui venaient se précipiter aux pieds de Columba. Une barque allait les chercher, conduite par les moines d'Iona. Puis, le saint sortait de sa solitude, et se lançait au milieu des barbares comme une flèche destinée à percer la barbarie. 11 s'aventurait sur les fleuves du nord de l'Ecosse, en pleine contrée païenne. Un jour, il arriva dans le pays où l'on voit aujourd'hui la ville d'Inverness, et qui était alors occupé par le roi des Pietés, Bruidh, fils de Malcolm : on lui ferma les portes de ce palais qui devait ressembler à un antre. Columba, calme et souriant, se contenta de faire le signe de la croix sur les portes de fer, qui s'ouvrirent toutes grandes et laissèrent passer le messager de Jésus-Christ... Tantôt seul, tantôt entouré de quelques compagnons choisis, il traversa et retraversa toute la Calédonie, prêchant et baptisant. 11 avait surtout pour ennemis les prêtres païens qu'Adamnan appelle u des mages » et qui étaient au demeurant les pharisiens de l'idolâtrie. Cependant il était plein de miséricorde et de douceur. On a quelquefois accusé l'Église de ne point faire estime des vertus naturelles ; rien n'est moins fondé qu'un tel reproche. Le moine d'Iona disait un jour à ses collaborateurs : « Marchons vite et allons
« au-devant des anges; ils nous attendent auprès d'un « Picte qui a fait le biei\ selon la loi naturelle ; » et Ton trouve dans cette vie toute surnaturelle plusieurs traits analogues où la nature est estimée à son juste prix. Il employait néanmoins tous les moyens surnaturels que Dieu mettait à sa disposition. Et, véritablement, quand on lit le récit d'Adamnan, quand on étudie profondément la physionomie de cette race des Pietés, on se demande comment sans miracles un homme tel que Columba lui-même aurait pu venir à bout de cette conquête évangélique. Nous prions les historiens naturalistes de consacrer leur attention à ce problème.
Columba pensait à tout. Il n'oubliait pas les Scofs, les Irlandais établis dans le nord de la Calédonie, et voulait sacrer lui-même leur roi Aïdan , c'était fonder dans ces pays demi-barbares les traditions sacrées de la royauté chrétienne. Il était l'àme du synode de Drunceilt, 011 fut consacrée par son influence l'indépendance de la royauté écossaise. Il tendait sa main libératrice aux bardes, que le roi Aedh voulait détruire et, en sauvant cette caste puissante, il conquérait à l'Église une foule de voix amies et bientôt apostoliques. Tandis qu'il n'est pas rare de rencontrer encore au dix-neuvième siècle des âmes vulgaires et plates qui considèrent la musique comme un a art d'agrément », le grand Columba la regardait comme un auxiliaire admirable de l'Évangile, et en répandait l'usage parmi ses religieux : « Parmi les reliques des saints, dit M. de Montalem- (( bert, on vénérait surtout la harpe dont ils avaient (( joué durant leur vie.» Le saint d'Iona semblait être partout à la fois. Se tournant vers les rois, il leur prêchait la concorde et, chose bien nécessaire à ces sau-
vages, le pardon des injures. Il multipliait ses invasions pacifiques parmi les Pietés, dont il acheva la conversion. Dans son monastère, il était la discipline vivante, la règle visible et tangible. D'ailleurs le couvent d'Iona essaimait çà et là : Columba, selon la légende, fonda jusqu'à trois cents églises. L'érudition consent déjà à reconnaître cent de ces fondations; mais l'érudition, vous le savez, n'a jamais dit son dernier mot. Cependant ces moines navigateurs, qui savaient manier la voile et l'aviron aussi bien que le Psautier et l'Évangile, allaient tous les ans i^econnattre les îles voisines dans l'espoir (V\ apporter la vérité : c'est ainsi que les pieds de ces apôtres connurent tour à tour les îles de Fer, l'Islande même et les Orcades. Puis, ils revenaient dans leur pauvre îlot entouré de grands rochers dentelés, sans culture, sans arbres, sans attrait, mais qui possédait la présence glorieuse de leur maître Columba. Celui-ci, penché sur toutes les misères, encourageant les laboureurs, caressant les enfants, réconciliant les époux, se dépensait tout entier et se partageait entre les Scots et les Pietés. Si j'étais peintre, je voudrais le représenter entre un Picte et un Irlandais, qui tous deux lèveraient sur lui des yeux reconnaissants et sembleraient lui dire : « C'est à toi que nous devons la foi en Jésus- Christ. )) Ou bien encore, je le peindrais au moment de sa mort, donnant à l'île d'Iona et à ses moines la dernière de ses bénédictions, du haut de ce char rustique où des bœufs traînaient le saint désormais trop âgé pour marcher, sur le bord de cette mer d'oia l'on voyait l'Irlande, berceau de cet énergique apôtre ; d'où l'on apercevait laCalédonie, sa conquête.
Telle est la vie de saint Columba ; mais ce froid ré-
sum('' ne peut, liéhis! donner aucune idée de la chaleur et de la vie que l'on seul frémir dans toute l'œuvre de M. de Montalembert. Est-ce que le dessin d'un débutant peut fiiire comprendre la couleur du Titien? Le Titien ! non, je me trompe ; le style de M. de Montalembert ne saurait être comparé aux tons brûlants de ce peintre, l'honneur de l'École vénitienne. L'auteur des Moines d'Occident est plus tempéré, et c'est aux peintres florentins que j'aimerais à comparer ce talent si pur et si vivant. Cependant de grands éclats trahissent çà et là une nature violemment ardente : telle est cette belle page qu'il a consacrée à l'un des plus beaux traits de la vie de son héros, quand il nous le montre entrant courageusement dans la mer, pour s'accrocher à l'embarcation d'un brigand et l'empêcher de commettre une spoliation révoltante Écoutez, écoutez
la conclusion de i\L de Montalembert : « Nous avons tous appris dans les Commentaires de César comment, lors de son débarquement sur les côtes de la Bretagne, le porte-aigle de la dixième légion se jeta à la mer pour encourager ses camarades et s'enfonça dans l'eau jusqu'à mi-jambes. Grâce à la perverse complaisance de l'histoire pour tous les exploits de la force, ce trait est immortel. César ne venait cependant que pour opprimer, au profit de son ambition dépravée, une race libre et innocente en la courbant sous le joug odieux de la tyrannie romaine, dont elle n'a heureusement rien gardé. Devant toute âme, je ne dis pas chrétienne, mais simplement honnête, combien n'est-il pas plus grand et plus digne de mémoire, le spectacle que nous offre, à l'autre extrémité de la grande île Britannique, ce vieux moine entrant aussi dans la mer jusqu'aux ge-
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noux, y poursuivant le farouche oppresseur au profit d'une obscure victime, invoquant et obtenant la vengeance divine, et revendiquant ainsi, sous son auréole légendaire, l'éternelle grandeur et les droits éternels de l'humanité, de la justice et de la pitié ! » Tout M. de Montalembert est dans cette page, qui est une des plus belles de la langue française. Quelle fierté, quel amour de l'homme et de la dignité humaine, quelle chaleur légitime, et quel bonheur dans l'expression !
Faut-il le dire ? Ces beaux éclats sont peut-être trop rares dans le livre de M. de Montalembert. Puis, le reste est un peu trop pâle à côté de ces éclairs. J'aurais désiré une chaleur plus constanle : oui, plus de couleur locale, plus de paysage encore, plus de rayonnement, plus de vie. 11 me faut bien (c'est là le noble et triste devoir d'un critique) faire encore un autre reproche à l'auteur des Moines cV Occident : celui ci est plus grave. Je ne trouve pas que le savant historien ait fait preuve d'une critique assez sévère dans le choix de ses textes. Adamnan mérite une confiance à peu près entière, mais les autres chroniqueurs méritaient-ils seulement d'être cités ? Je sais bien que M. de Montalembert nous met en garde contre leur témoignage, mais il n'a pas dit assez souvent, il n'a pas dit assez haut à ses lecteurs : « Ceci est du domaine de la légende, et cela du domaine {( historique ; ceci est faux, cela est vrai. » Il aurait fallu que l'on distinguât dans son récit les deux éléments légendaire et réel, aussi facilement que si les faits authentiques eussent été imprimés dans son livre en encre rouge et les faits douteux en encre noire. Il est du devoir des historiens catholiques de se montrer sur ce chapitre plus intraitables que tous les autres. En ce qui
concerne les moines d'Occident, les Bollandistes nous avaient solennellement avertis dès le premier volume de leurs Ac(a : a II faut, disait Bolland, nous défier des Actes des saints irlandais et bretons ; ils fourmillent de fables. )) M. de Montalembert s'est défié, mais pas assez. Pour me servir d'un mot de Yictor Hugo, il n'a pas assez échenillé ses textes.
Son livre n'en demeure pas moins un chef-d'œuvre de science vulgarisatrice, de science élevée. C'est un livre plein de sursum et qu'on ne peut lire sans devenir plus fièrement chrétien. On nous jette souvent à la tête la trop fameuse Histoire de la litlérature anglaise, œuvre sensuelle de M. Taine. l.es catholiques ont pris leur revanche avec les Moines d'Occident.
Si M. de Montalembert jette aujourd'hui un coup d'œil sur l'ensemble de ses œuvres, il peut en concevoir ime satisfaction légitime. Par sa Vie de sainte Elisabeth, il a ouvert la voie à la nouvelle école historique et réhabilité le moyen âge ; par son Vandalisme dans Vart, il a contribué largement à fonder l'archéologie chrétienne ; par ses Discours, il est un de ceux qui ont vaillamment conquis parmi nous la liberté de l'enseignement ; par ses Moines d'Occident, il couronne dignement une vie si bien employée. Faut-il ajouter que, dans les treize volumes de ses Œuvres complètes, il est peut-être cinquante ou cent pages que nous voudrions pouvoir effacer. M. de Montalembert les connaît, et ne les effacera point. Nous serions heureux de lui prouver que, parmi les catholiques-, il peut bien avoir des adversaires, mais non pas des ennemis !
En 1841, un prêtre à la parole brillante, à la science solide, qui devait, dans la chaire de Notre-Dame, empêcher aisément cet auditoire d'élite de s'apercevoir d'une absence momentanée du P. Lacordaire ; un jeune professeur, plein d'imagination et de zèle, eut la hardiesse de choisir là littérature biblique pour le sujet de ses Conférences à une Faculté de théologie. C'était de la hardiesse ; nous ne saurions retirer ce mot. En effet, dans une Préface datée de juillet 184:2, l'abbé Plantier croyait nécessaire de donner à ses lecteurs de véritables explications sur la témérité de son dessein : « Il est un travail qu'on n'a pas encore entrepris sur les poètes bi bliques : nul auteur n'a tenté pour eux ce que Laharpe a fait au siècle dernier pour les grandes muses de la Grèce et de l'Italie. » Et l'auteur des Etudes bibliques ajoutait qu'il s'était surtout proposé de tracer, « dans une même suite de tableaux, les portraits littéraires » de tous les écrivains sacrés (2). Hàtons-nous de déclarer
(1) Etudes littéraire sur /e? poètes bibliques. — (2) Avertissement de la première édition, t. I, p. 9.
que cette audace généreuse fut couronnée de succès. Les Études bibliques sont un beau livre, plein de feu, de nombre, de mesure. On y sent les ardeurs de l'éloquence plus encore que les froideurs travaillées de la ] parole écrite : ce sont là des discours, et non pas des chapitres. Peu de discours sont plus réguliers dans leurs exordes, dans leur agencement intime, dans leurs péroraisons ; peu de conférences sont plus éloquentes, et nous ne doutons pas que, dans l'auditoire privilégié appelé à les entendre, on n'ait senti, à plus d'une reprise, les frémissements d'un enthousiasme difficile à contenir...
Les Études bibliques de l'abbé Plantier furent à la philologie et à la littérature sacrées ce que les meilleures Conférences du F . Lacordaire furent à la philosophie et à la théologie catholiques. Les Lettres pastorales sont, comme leur nom l'indique, l'œuvre de la maturité d'un évèque. 11 est un style épiscopal : M^' Plantier en possède toutes les magnificences. Je conçois, en lisant les Etudes bibliques, toutes les espérances qu'ont réalisées les iVandements : y é\)vou\e la joie, en lisant les Mandements, de voir réalisées toutes les espérances qu'avaient fait naître les Études bibliques.
Telles qu'elles sont, les Études littéraires sur les poètes bibliques demeurent l'un des manuels les plus complets et les plus originaux, l'une des plus éloquentes encyclopédies de la littérature sacrée. Nous avons singulièrement besoin de tels livres.
Constitué comme il l'est, depuis bientôt trois siècles,
renseignement des lettres n'a pas laissé de place à la première, à la plus riche, à la plus belle de toutes les littératures. On a laissé la Bible à la porte de nos collèges ; on ne l'a pas jugée digne d'entrer dans l'auguste classe qui s'appelle « la Rhétorique ». On a supposé que la lecture de ce Livre des livres était ennuyeuse, était dangereuàe : on a fait expliquer les Métamorphoses d'Ovide à ceux qu'on éloignait de la Genèse et des Psaumes. On a jugé que des cœurs de quinze ans, des intelligences de quinze ans, éprouveraient une volupté vive à savourer les aventures d'un Énée ou d'un Achille qui ne nous sont rien et ne nous seront jamais rien ; mais qu'elles éprouveraient un formidable ennui h se promener sous les beaux ombrages de l'Éden, à converser avec les patriarches, à parcourir l'Orient avec eux, à vivre dans cette riche lumière en écoutant la voix d'un Dieu qui parle si souvent ; tout près d'Abraham, de Jacob et d'Isaac, qui sont nos vrais pères ; tout près de Moïse qui est le législateur de notre race, et tout près de David qui en est le poëte. C'est une grave erreur et qui a eu de très-graves résultats. Il importe que nos fils soient aujourd'hui réconciliés avec l'Orient, réconciliés avec la Bible. Il importe que, sur dix mois, trois mois soient consacrés, pendant la classe de rhétorique, à la seule étude de cette incomparable littérature ; il importe que les programmes soient retravaillés en ce sens. Les Études bibliques de M^*" Plantier vont hâter cette admirable et nécessaire réhabilitation.
Mais, on le comprend, ces Études ne sont pas écrites d'après un programme étroitement déterminé ; elles ne sont pas appropriées à un enseignement élémentaire. Ce sera le livre du maître ; ce ne sera pas immédiate-
ment le livre des élèves. Ne serait-il pas temps d'écrire ce dernier livre, en le mettant soigneusement au courant de toutes les dérouvertes récentes de la science ; en se servant de Lowth, de Herder, de l'abbé Bertrand dans son excellente traduction des Psaumes : en adoptant d'ailleurs fort nettement tous les principes, toute la doctrine de l'évêque de Nîmes.
C'est le plan de ce livre que nous voudrions donner tout à l'heure. Il nous a coûté un long travail.
Six conférences pourraient suflire à ce Cours élémentaire de littérature sacrée.
La première serait tout entière consacrée à d'indispensables généralités. On y déiinirait clairement la littérature ou l'art, puis la parole, et enfin le style. On y établirait que l'art est l'expression sensible du beau, et que l'art de la parole soit écrite, soit parlée, n'est pas essentiellement différent de celui de la peinture ou de celui de la nuisique. Tous ces arts ont également besoin, pour se produire, d'un élément immatériel qui est notre intelligence, notre raison, notre pensée, et de certains éléments matériels tels que les sons, les couleurs, le marbre, etc. Quant à la parole, nous montrerions son origine toute divine, et qu'elle est née, par un beau présent de Dieu, sur les lèvres glorieuses et pures du premier homme, et que Dieu a causé avec l'homme, et qu'il a été son professeur de parole comme son professeur de vérité et de morale. Nous ferions rapidement l'histoire de la parole écrite, ou plutôt de l'écriture, l^nfin nous emprunterions la définition du style à un
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remarquable écrivain de nos jours, et nous proclamerions que (( c'est l'explosion de la nature intime d'un être, quel qu'il soit (i). »
La seconde de nos conférences serait éiialement divisée en trois parties qui auraient pour titre : La Bible et rinspiration biblique. —La langue biblique. — La poésie biblique. Il n'est pas utile de s'arrêter ici aux deux premiers points : il est fort délicat, d'ailleurs, de préciser les limites exactes de l'inspiration des saints livres. C'est dans cette question difficile qu'il importe de ne rien enlever à Dieu, tout en laissant quelque rôle à l'homme. On peut dire en général que l'inspiration atteint le fond des Écritures, et que la forme varie librement selon les écrivains, selon leur origine, selon leur temps. Après avoir scientifiquement posé les différences qui séparent la famille des langues sémitiques et celle des langues indo-européennes, on arrivera à exposer rapidement les règles de la versification de David et des prophètes. Car cette versification existe, elle a ses règles, qui aujourd'hui sont bien connues. On connaît maintenant dans leurs plus intimes détails les lois du parallélisme ; on sait que chaque verset des psaumes, par exemple, se divise en deux demi-versets qui ont chacun le même nombre de syllabes, les mêmes pauses, et dont le second répète, continue ou confirme les idées mêmes du premier. De là les trois espèces de parallélisme : synonymique, antithétique et conséquent ie t {ît)...
(1) V. sur ces questions les Études bibliques de monseigneur Plantier, conférences XXXIV et XXXV. — (2) On se servira utilement pour cette seconde conférence des chapitres de monseigneur Plantier, 1-V, XXXII, XXXIV.
Dans la troisième conférence, on entrerait tout à fait in médias res et on étudierait les livres historiques de la Bible auxquels M»' Plantier regrette vivement de n'avoir pu consacrer assez de discours, assez de temps. Toute l'histoire du peuple de Dieu peut se diviser en trois grandes périodes, suivant les missions que Dieu lui a successivement données. Jusqu'àMoïse, jusqu'àson établissement dans la terre sainte, il a préservé contre mille ennemis les vérités universellement menacées ; depuis Moïse jusqu'à David, il les a soigneusement conservées dans son sein ; depuis David jusqu'à Jésus- Christ, il les a merveilleusement propagées dans le monde entier; il les a propagées par ses victoires, par ses conquêtes, mais bien plus encore par ses défaites ; il a promené la vérité parmi tous les peuples de l'antiquité dont il a été le maître d'école et le professeur de théologie. « Période de préservation; période de conservation; période de propagation; » nous aurions à suivre ces trois étapes de la marche de l'humanité croyante avant Jésus-Christ ; et c'est dans cet ordre que nous ferions une analyse complète de tous les livres historiques de l'Ancien Testament. Nous résumerions souvent la Bible, mais plus souvent encore nous la lirions, et nous envelopperions nos auditeurs dans la lumière éblouissante du saint livre (1).
Les livres sapientiaux seraient l'objet de la quatrième conférence. On y démontrerait, textes en main, qu'ils ont été, qu'ils sont encore la règle de la foi et des mœurs, premièrement pour tous les individus, secondement pour toutes les nations, et en troisième
(1) Consulter les Études bibliqves, conférences VI-X et XXVIII- XX YI.
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lieu pour l'humanité tout entière, dont ils résument les aspirations, dont ils dirigent la marche, dont ils illuminent le chemin, dont ils hâtent le progrès (1).
Il est temps d'en venir aux livres prophétiques, parmi lesquels nous classerions les Psaumes. Une division toute naturelle s'offre à nos intelligences et partagera I)ien cette cinquième et avant-dernière conférence. On étudiera la prophétie en elle-même et les prophètes dans leur vie, dans leurs écoles, dans leurs monastères, s'il est permis de parler ainsi. Puis, les prophéties se sépareront à nos yeux en deux grandes familles, les prophéties dechàtiment etles prophéties debénédiction, les prophéties heureuses et les prophéties terribles. Nous résumerons les unes comme les autres ; nous fiapperons l'oreille de nos auditeurs avec les formidables retentissements de la voix de Jérémie, d'Isaac, d'Ézéchiel menaçant; nous ferons résonner les foudres épouvantables, nous ferons luire les éclairs effrayants de Daniel et de David en courroux; puis, pour rassurer les esprits terrifiés, nous ouvrirons ces mêmes livres aux pages qui sont tout de miel> nous lirons l'incomparable série des prophéties messianiques depuis la promesse de Dieu au pied de l'arbre de la chute jusqu'à la voix de Jean-Baptiste criant : Ecce Agni/s De'i^ ecce qui tollit peccata mundi (2). . .
Il faut conclure, et nous conclurons dans une sixième étude, dans un dernier discours. Nous ferons voir que toute beauté, toute bonté et toute vérité se trouvent dans la Bible, et que les morceaux épars de
(l Études bibliques^ X-XIV. — (2; Études bibliques, XYXXVII. Monseigneur Plantier a étudié les Prophètes plus complètement que les autres écrivain^ sacrés