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vérité, de beauté et de bonté qu'on trouve au milieu] des peuples enténébrés de l'antiquité, sont des rayons qu'il faut pieusement rapporter au soleil de la sainte parole, à ce foyer central de toute lumière et de toute chaleur. Deux propositions, tour à tour démontrées, for^ nieront la division et la matière de ce dernier travail. En voici les titres clairement formulés : « Les révélatiom bibliques se sont i^épandues partout. — Elles ont été parA tout corrompues et défigurées. Il ne nous restera plus,] après cette démonstration scientifique, qu'à saluer 1î Bible d'un dernier cri de reconnaissance et d'amour, et à remercier Dieu de nous avoir fait naître au sein d'une nation qui est fille de la Bible, et par conséquent fdle| de la lumière (1).

Il nous restera encore un devoir à remplir ; c'estjde

(1) Voici, résumé en quelques lignes, tout le plan que nous venor de développer :

Première leçon. 1° l'Art ; 2» la Parole; 3° le Style.

Seconde leçon. 1° La Bible et l'inspiration biblique; 2° la Langue biblique; 3° la Versification biblique.

Troisième leçon. Les livres historiques : t» Du peuple juif considéré comme ayant préservé, 2° comme ayant conservé, 3° commt ayant propagé la vérité dans le monde ancien.

Quatrième leçon. Les livides sapientiaux : Ils sont la règle d« la foi et des mœurs : 1«> pour les individus; 2° pour les nationsj 3o pour la société tout entière .

Cinquième leçon. Les livres prophétiques. 1" Les prophéties ei elles-mêmes; 2° Prophéties de châtiment; 3° Prophéties de béné-^ diction.

Sixième et dernière leçon. 1° Les révélations bibliques ont été répandues partout ; 2° Elles ont partout été défigurées; 3° Résumé et conclusion.

Nous avons indiqué avec soin les chapitres des Études bibliques qui se rapportent à chacune de^ces six leçons.

MONSEIGNEUR PLANTIER. i'

proclamer que nous n'aurions nullement été capable de concevoir seulement ce plan d'un Cours élémentaire de littérature sacrée, si Dieu ne faisait écrire au milieu de nous des livres aussi savants, aussi éloquents, aussi complets que les Études bibliques de M^' Plantier.

Jusqu'à ce jour nous n'aimions pas, et, devons-nous le dire? nous allions jusqu'à repousser ces sortes de livres : nous les trouvions trop personnels, trop intimes. Ils produisaient sur nous l'effet que produirait un père ou un époux transformant sa propre maison en un musée public, dans lequel il exposerait sous des vitrines tous les objets consacrés par le souvenir de sa femme ou de son fils. Le public égoïste passerait sans s'émouvoir dans ces tristes lieux baignés de tant de larmes ; il profanerait tout ce qu'il ne comprendrait pas : a C'est ici qu'elle est morte, » dirait L'époux en sanglotant ; le public hébété contemplerait ces larmes sans pleurer. Peut-être même sourirait-il. 0 douleurs, intimes douleurs ; larmes, larmes vénérables qui coulez sur les tombes, cachez-vous, cachez-vous bien : en devenant publiques, vous cesseriez d'être sacrées !

Les Mémoires d'un père nous ont fait changer d'avis,

(1) Mémoires tVun père sur la vie et la mort de son fils. Paris, )n-8, chez Douniol. (Sans nom d'auteur; mais M. Auguste Nicolas a été nommé par plusieurs journaux.)

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mais seulement en ce qui les concerne. Nous serions d'ailleurs désolé que l'auteur de ces Mémoires rencontrât beaucoup d'imitateurs. Ce que les délicatesses de son cœur et les habiletés de sa plume ont si convenablement, si religieusement effleuré, ces confidences paternelles, ces révélations, ces larmes discrètes, ces sanglots contenus, ces voiles pieusement jetés, ces ombres scrupuleusement épaissies quand il convient, ou demi-éclairées quand il le faut, toutes ces qualités rares et charmantes disparaîtraient dans une œuvre médiocre, et nous n'aurions plus que le récit banal d'une douleur commune. Hélas ! qui de nous ne possède, dans quelque tiroir secret, les éléments de quelques Mémoires, je ne dis pas semblables, mais analogues à ceux dont nous allons parler? Ce sont de vieux bouquets flétris, de vieux papiers jaunis; mais ces fleurs, il les a tenues ; mais ces papiers, il les a couverts de sa chère écriture, il\ a exprimé sa pensée secrète, ?7y a traduit son âme, déposé son être tout entier. Ce sont de ses reliques, pour ainsi parler. Nous les lirons, ces lettres, nous les relirons en pleurant; mais nous ne les publierons pas. Aucun œil indifl'érentne s'y promènera; aucun libraire ne cotera la seconde édition de mes larmes et ne fera de réclame sur le troisième tirage de mes regrets et de mon agonie. 0 mes sanglots, personne ne vous entendra; ô mes larmes, vous ne relèverez pas des critiques littéraires î

Tel est le langage que s'est tenu longtemps l'auteur des Mémoires (ïna père, et cependant il s'est décidé à publier ces souvenirs intimes, ce mémorial secret du foyer, ces notes écrites d'une main tremblante et sur lesquelles sont tombées sans doute tant de larmes brù-

lantes. Des conseillers autorisés, des prêtres de Jésus- Christ se sont approchés de cette grande douleur et lui ont dit : a Votre fils a été l'honneur de la race chrétienne ; il faut qu'il en soit l'exemple. Nous avons hesoin de jeunesses pures, chastes, ardentes, au service de la sainte Église : séchez vos larmes, ô père, contenez les sanglots qui brisent votre poitrine ; allez chercher dans le coin le plus sacré de votre mémoire les souvenirs où votre bien-aimé tient le plus de place, et publiez-les à haute voix, afin que votre fils ait des imitateurs, afin que nous ayons à nous réjouir d'une augmentation de pureté et de force parmi les jeunes générations de notre temps. Nous vous le demandons au nom de Jésus-Christ, que votre fils a tant aimé. » Le père a eu le courage d'obéir ; et c'est à cette obéissance que nous devons les Mémoires d'un père.

Le livre est d'une belle simphcité. Pas de rhétorique, pas de phrases : de vraies larmes, une sincérité profonde. Ce père a eu la force indicible de révéler les défauts de son fils : il a écrit les Confessions de celui qu'il regrettera toujours. Avez-vous déjà remarqué quel caractère splendide revêtent ces révélations intimes au sein de la société chrétienne :((J'ai péché, disent les chrétiens, ne m'imitez pas, et apprenez de moi combien le péché coûte de larmes à l'œil de l'homme et de désolations à son âme. » Ainsi parlent les Augustins. Les Jean- Jacques, au contraire, s'écrient : -« Regardez-moi, contemplez une victime de la destinée. Contemplez une àme vertueuse qui a eu des malheurs. Surtout, admirez-moi. »

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Faiit-ii analyser les Mémoires cFim père? Non, ces livres ne s'analysent pas. Rien n'est plus ordinaire que la vie de cet Auguste si regretlé; rien ne le distingue très-nettement de tant d'autres enfants. Jusqu'à sa première communion, il est d'une nature presque ingrate ; sur vingt et un ans que dura son existence, plus de douze ont été perdus, en apparence, pour la vie d'en haut. C'était une nature positive : il ne montrait aucune disposiîion pour la piété. Mais la première communion opéra chez lui une de ces merveilleuses transfigurations auxquelles sont habituées les familles qui vivent dans le surnaturel. Combien en avons-nous vu de ces petits Sauls qui ont passé, le jour de leur première communion, sur la route de Damas, et qu'un coup de tonnerre de la grâce a prosternés aux pieds de Jésus-Christ vainqueur ! Le mot transfiguration doit être pris ici au pied de la lettre. Nos petits enfants de douze ans ont leur Thabor.

Après- les salutaires splendeurs de la première communion, commence pour l'Auguste des Mémoires d\m père cette période généralement si difficile, si laborieuse, de la seconde enfance ou de la première adolescence. Rien n'est moins aimable, rien n'est d'un gouvernement si pénible que les jeunes garçons de douze à dix-huit ans. Ils n'ont plus rien des grâces charmantes de l'enfance : ils n'ont pas encore l'énergie et les aspirations de la jeunesse. Leur inteUigence épaisse cherche lourdement à s'envoler et n'y réussit pas toujours ; leur cœur est endormi; c'est l'époque de la formation. Mais la statue sort bien difficilement du bloc informe, et il y faut de rudes coups de marteau. Il est néanmoins une vertu dont la conservation sauve-

garde le présent et garantit l'avenir des adolescents chrétiens : c'est la chasteté. Donnez-moi une nature de quinze ans, sauvage, indomptée, inintelligente, mal façonnée, ingrate enfin et très-ingrate ; si cette nature est chaste, je réponds d'elle : à vingt ans, je vous donnerai un homme, un homme fort et véritahlement viril. Tel fut le fils que pleure encore le père de nos Mémoires: il conserva inaltérablemcnt la fleur de la virginité. Sans doute il avait certains défauts haïssables; il était égoïste, il était personnel, il se faisait centre. Mais ces mauvaises tendances n'avaient rien de désespérant puisqu'il était pur : Beati mundo corde !

Cependant le voilà sur le seuil de Ui dix-huitième année; ô le bel âge, ô la riche splendeur! Le jeune homme est dégrossi, si je puis ainsi parler. Il est léger, alerte, dispos, et se précipite avec son petit bagage sur tous les chemins de la vie. Les chemins sont verts, il fait beau; tous les désirs s'éveillent, et même les passions commencent à taire sentir leurs premiers frissonnements. Mais quel charme, surtout si l'âme est chrétienne ! J'en ai connu, de ces âmes de vingt ans, angéliques et fières, ardentes et tranquilles, faisant la charité avec une douceur de vierges, combattant le mal avec une fermeté de soldats... On admire tout, les arbres, les oiseaux, les régiments qui passent, les églises surtout. On passe tout ému devant un couvent de Dominicains ou devant un grand séminaire ; on s'arrête, on écoute : «Dieune m'appelle-t-il point? » On est tout ravi de ces excellents accueils que savent faire les familles chrétiennes, et si -l'on voit quelque jeune fille •belle, douce et pieuse, ou s'interroge de nouveau, on se demande si l'on n'est pas destiné à fonder quelque

jour une famille profondement catholique et calquée sur celle des anciens âges. Voilà les anxiétés, les incertitudes de la vingtième année : elles sont pénibles, mais encore plus charmantes que pénibles. C'est par elles que dut passer le jeune homme dont nous esquissons ici la très-simple et très-noble histoire. Il hésita longtemps entre le mariage et le cloître : il essaya tour à tour des austérités de la Trappe et des contemplations du Garmel, et il parut qu'il n'était point de force à porter le poids de ces austérités ni la hauteur de ces contemplations. Ce ne fut pas en vain, toutefois, qu'il fut saisi de cette ambition magnifique de servir Dieu sous la robe du religieux; s'il ne dépouilla point les vêlements du siècle, il dépouilla cette personnalité qui, d'après le sincère aveu de son père, était à peu près sa seule imperfection. Il ne resta plus en lui qu'un ange, et déjà les ailes invisibles de son àme semblaient s'agiter pour l'emporter prématurément au ciel.

Il faudrait citer tous ces Mouoires pour transporter réellement nos lecteurs dans cette famille antiquement chrétienne dont Auguste n'était pas la seule parure. Ce père, cette mère purent agenouiller un jour, dans la même chambre, leurs neuf enfants aux pieds de la Vierge corédemptrice. Il est vrai que le jour était solennel. Auguste allait mourir, et ces chrétiens composaient avec leurs dix âmes une seule énergie pour l'arracher à Dieu par la prière. Oui, à vingt et un ans, dans la plus riche gloire de son adolescence, dans la plus vive blancheur de sa virginité, portant depuis peu de jours la robe du fiancé, sur le point d'épouser une chrétienne qui allait devenir, qui était déjà devenue le dixième enfant de sa mère, le jeune chrétien fut tout

à coup réclamé au ciel. Au mois de janvier J86l, à l'improviste, comme un voleur, ou plutôt comme un soldat chargé d'exécuter la consigne céleste et l'exécutant brutalement, un mal horrible tomba sur lui. Ce fut en vain que sa famille se débattit sous l'étreinte de ce mal : sa famille, disons-nous, et non pas lui. Le mal faisait tous les jours des progrès effrayants. Mais comment un étranger raconterait-il ces choses? La mort d'un iils, grand Dieu! Un père, un père lui-môme la sent trop fortement pour la raconter suffisamment. Suivre sur le visage de son fils les envahissements de la douleur dernière, les triomphes de l'agonie, les suprêmes résistances de la vie qui recule en s'éteignant; voir ces yeux se ternir, se vitrifier peu à peu, ces lèvres se contracter, cette sueur froide s'étendre sur la peau horriblement blanche, tout cela ne se peut raconter. Mais l'auteur des Mimoires d'un père est vigoureusement chrétien, et il a passé par-dessus ces accidents pour s'attacher à la substance de la dernière heure, c'est-à-dire à l'espérance de la bienheureuse immortalité. Cet écrivain qui dans ses livres a glorifié Jésus- Christ et la Vierge, a fait mieux encore que d'écrire ces livres : il a aidé son fils à mourir chrétiennement. Écoutez-le, dans le récit de la dernière minute : u Avec quelle ardeur je lui parlai de ce Dieu qu'il avait tant aimé, comme d'un père, de son vrai Père, dont je n'avais été que l'ombre grossière et que l'indigne image ici-bas, et dans le sein duquel j'aimais à le remettre! » Et cependant le coup fut épouvantable : « La mort de mon fils est entrée dans mon âme, et elle n'en sortira que par la mienne, qu'elle commence et qu'elle acheminera. Elle m'est devenue personnelle. Je la porte en

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moi : elle fait comme le fond sanctifiant de mon existence. » Mais le père chrétien n'est pas de ceux qui succombent pour toujours sous le poids de leur douleur : ils ont sans doute de terribles défaillances, mais ils ont aussi, suivant la langue du moyen âge, de belles et subites relevoisons. Même il arrive que la faiblesse du père selon la nature et l'énergie du père selon la grâce se fondent ensemble, et cela produit un sentiment on ne peut plus touchant et vrai. « J'ai voué, dit l'auteur des Mémoires d'un père, j'ai voué le reste de ma vie au culte de cette chère mémoire : j'ai noué, pour ainsi parler, mon existence au fll tranché de la sienne, et j'ai pris à tâche de le continuer pour mériter de le suivre. Toutes ses pieuses pratiques, toutes ses dévotions, toutes ses résolutions et ses intentions, je les exécute, je les acquitte et les accomplis religieusement, autant qu'il est en moi, comme il l'aurait Xait lui-môme. Je fais son intérim sur la ten^e. Je trouve à cela tout à la fois consolation et douleur : car la même religion qui me fait accepter le sacrifice me le représente et me le renouvelle. Plus je suis les traces de mon fils, plus ie me rapproche de Dieu ; et plus je me rapproche de Dieu, plus je retrouve mon fils, que tout le mouvement du siècle me dérobe ; plus je le vois dans sa lumière, plus je le sens dans le douloureux attrait de sa mort et de sa sainteté. » Nous pensons qu'il est peu de pages aussi simplement belles et aussi lucidement chrétiennes que celles que nous venons de citer, et il est peu de traits aussi théologiques et aussi touchants à la fois que celui-ci : « Je fais son intérim sur la terre. » Nous n'aurions qu'une critique à faire, et encore est-elle de nature à apporter une consolation de plus au cœur

brisé du père : plût à Dieu qu'on ne nous fit jamais que dételles critiques! L'auteur des Mémoires d'un père ne parle presque toujours que de l'immortalité de l'àme, et nous avons souffert de ne pas l'entendre plus souvent invoquer le dogme admirable de la résurrection des corps. Il sait pourtant, il sait à n'en pas douter, que son Auguste lui apparaîtra un jour dans la gloire, avec ces mômes traits angéliques et purs qui ravissaient sur la terre les yeux paternels et qui révélaient l'àme. Est-ce faiblesse, est-ce infirmité de ma part? mais l'espoir de revoir au ciel les corps de ceux que j'aime me soutient bien davantage et me transporte bien plus vivement que l'espoir de revoir leurs âmes. Leurs traits, ce sont leurs traits que je veux, c'est leur visage, c'est leur sourire. Et, par la grâce de Dieu, je les re verrai, comme ce père dont nous parlons reverra son fils. Oui, il le reverra, tel qu'il nous l'a décrit le jour de sa première communion : « C'était lui, et ce n'était plus lui; sa taille svelte légèrement inclinée; sa figure, charmante entre toutes, empreinte d'un suave recueillement; ses yeux aux longs cils baissés, tout occupés à l'attrait intérieur que goûtait visiblement son âme; son front, son front si pur, modelé sur celui d'un ange, et dont la pâle candeur était relevée par les noires touffes de sa chevelure ; toute sa personne, transparente comme un vase d'albâtre, reflétait dans ses prémices l'ineffable mystère auquel il était initié et l'amabilité de Dieu qui s'y donnait. » 0 père, c'est ainsi que vous reverrez votre enfant; car on doit avoir au ciel la physionomie que Ton avait au jour de sa première communion : la physionomie d'un être à qui Dieu se donne.

Les Mémoires d'un père ne doivent pas être seulement une lecture édifiante destinée à entretenir ou à calmer la douleur de tous ceux qui ont perdu un fds bienaimé : ce bon livre ne doit pas être un débilitant. Avanl tout, il doit nous encourager à la grande lutte; il doit nous fortifier. Un y trouvera, si l'on cberche bien, tout un traité d'éducation chrétienne, et c'est de ce traité que nous avons peut-ôtre le plus besoin. Rien n'est plus flasque, rien n'est plus ondoyant que les éducations de notre temps. Généralement, en quoi coiisislent-elles? L'enfant naît : une nourrice l'attend et l'emporte comme une proie depuis longtemps promise. On a soin d'ailleurs de l'écarter loin du retrait délicieux où ses cris troubleraient le quiétisme pratique de son père et de sa mère; on ne le fait voir à ses parents qu'habillé de soie et de dentelles, et on le montre alors comme un bouquet. Cependant il grandit : le monde exigeant creuse un abîme entre les premiers besoins de cette petite àme et les occupations inutiles de ses parents : tout est laissé au hasard. Il commence à lire, et ce qu'on place d'abord entre ses mains, c'est ce recueil de mythes païens et de fables celtiques qu'on appelle : les Contes des Fées. Le soin de la prière de l'enfant est depuis longtemps abandonné à des domestiques dont la superstition égale l'incurie, ou la surpasse s'il est possible. Dès l'âge de cinq ans, on le revêt de costumes voyants, bizarres, élégants, prétentieux; ou plutôt ce ne sont pas des habits, ce sont des travestissements. L'enfant se regarde avec une fierté qui n'est pas long-

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leiiips naïve, et se dit en lui-même qu'il produit un certain effet. Mais vite, qu'on se hâte, qu'on se hâte encore plus : un trousseau, vite, un trousseau. La pension, le collège le réclament. Quelle pension choisirat-on? La plus distinguée, si c'est une fille; celle dont les études sont les plus fortes et qui fait le plus de bacheliers, si c'est un garçon. En voilà pour cinq, sept ou dix ans. On voudrait d'ailleurs que la première communion fût déjà faite a afin de s'occuper plus sérieuse^ nient de cette éducation. » Dès le lendemain de ce grand jour où généralement les parents donnent un fort beau dîner, le père prend son fils à part et lui dit gravement (nous l'avons nous-mêmes entendu vingt fois; : « Désormais je ne te considérerai pas autrement que comme un ami; je serai pour toi un camarade. » Va pour la camaraderie : elle entre par une porte, et le respect sort par l'autre; le fils tutoie son père, lui frappe sur l'épaule, lui emprunte ses cigares. Quant au collège, on ne s'y occupe pas du cœur de l'enfant; de son corps pas davantage ; mais on s'occupe trop de son esprit, dans lequel on empile avec rage toutes les connaissances humaines. Deux heures de récréation par jour sur dix ou douze de travail ! Il sera, oui, il sera bachelier. Cependant il a perdu toute sa foi, et déjà plaisante sa mère et ses sœurs. Dans la « cour des grands » de chaque institution, de chaque collège, les jeunes gens se partagent en plusieurs écoles. Il y a les réalistes, les fantaisistes, les coloristes ; voilà pour la littérature. Il y a les positivistes, les éclectiques, les sceptiques; voilà pour la philosophie. Non, je ne parlerai pas de la politique. Ils rougiraient de jouer aux barres : ils se promènent en discutant, ces péripatéticiens de

quinze ans. La religion n*est à leurs yeux qu'une science spéciale enseignée par le seul aumônier, et qui leur paraît en contradiction avec les autres sciences : ils daignent subir la messe le dimanche. Puis arrive la préparation aux écoles spéciales : deux ou trois ans d'un travail désolant auquel on ne gagne pas toujours une fièvre cérébrale ; les concours sont difficiles, sont presque impossibles. Travaillons au délriment de la santé, au détriment de l'âme ; seulement, le dimanche, transformons-nous en gandins et faisons parler de nous sur le turf. Encombrons les théâtres de notre présence bruyante; apprenons, en voyant la Pomme, de M. de Banville, comment un moderne est parvenu à créer une Yénus plus lubrique que celle de l'antiquité ; éreintons les vieux partis avec les Effrontés ; donnonsnous le goût des arts plastiques avec les ballets des Bouffes ; n'ayons même pas les goûts littéraires de la mauvaise jeunesse de 1830; soyons un composé de francs-maçons et de gandins. — Ils n'ont que trop réussi, et telle est notre jeunesse. Je sais qu'il y a aussi une jeunesse catholique, et personne ne l'aime plus ardemment que moi; mais je ne la trouve pas encore assez nombreuse, ni assez active, ni assez virile. Et d'où vient? C'est qu'elle n'a pas reçu l'éducation que l'auteur des }]émoires d\m père a donnée à ses fils.

Il est encore des races et des familles énergiquement chrétiennes. Chez elles, l'enfant n'est pas abandonné dès sa naissance à des mamelles vénales, à des soins mercenaires. L'enfant grandit dans la lumière, sur les genoux maternels. Le père jette avec mépris loin de lui les niaiseries des Contes des Fées : c'est dans l'Évangile que l'enfant apprendra ses premières lettres et

assemblera les premiers mots. Les légendes des saints, racontées au foyer, remplaceront le faux merveilleux de ces mauvais petits romans pleins d'enchanteurs et d'ogres. L'enfant sera trempé tout entier dans le surnaturel; oui, tout entier; car si une partie de son âme échappait à ce bain libérateur, cette partie serait un jour mortellement vulnérable. Plein d'un respect affectueux, l'enfant s'attachera dès lors à son père, à sa mère, et rien ne saura l'en détacher jusqu'à sa douzième année. Il vivra là, sans cesse, jouant beacoup, courant beaucoup, étudiant un peu, assidu surtout à ces excellents catéchismes qui sont des cours sublimes de théologie élémentaire, apprenant ce que c'est que Dieu, ce que c'est que la grandeur d'une âme, et quelle est la destinée de l'homme. On le verra surtout aux champs, prenant des bains d'air, développant les énergies de son petit corps, domptant déjà la nature qu'il doit dompter, nageant, sautant, montant à cheval, courant, remplissant tout de son ardeur ; puis, fatigué, se rapprochant du père et lui demandant de petites leçons d'histoire naturelle sur tous les beaux arbres qui l'entourent, sur les oiseaux qui chantent, sur les pierres, sur les étoiles, sur l'herbe et sur le soleil. Le père répond à tout; mais cette histoire naturelle, ifla fait surnaturellement; il raconte les victoires des saints sur cette nature, saint François d'Assise s'entretenant avec les oiseaux, saint Antoine de Padoue causant avec les poissons, et le lion de saint Jérôme, et le corbeau de saint Paul. Ainsi arrive le jour de la première communion, et cette transfiguration dont nous avons parlé tout à l'heure, ce Thabor des âmes de douze ans. Les catéchismes de persévérance continuent cette transfigura-

tion ; et quoi de plus difficile qu'une transfiguration continuée ! D'ailleurs, à partir du « grand jour, » l'éducation de l'enfant chrétien doit prendre d'autres allures, une autre physionomie : elle doit devenir plus forte, plus virile, plus fîère. « Esto tir » , telle doit être la devise que le père doit donner à chacun de ses fds, et l'homrne achevé, Ihomme terminé, complet, c'est le chrétien. Toutes les sciences humaines seront concurremment enseignées à cette jeune intelligence ; mais toutes seront enseignées catholiquement. Car il y a une chimie catholique, une histoire catholique, une algèbre catholique. Tout sera pénétré de Dieu, tout sera imbibé de Jésus-Christ. Pas de séparatisme surtout; pas de science isolée qui soit sans rapport avec toutes les autres, qui soit sans rapport avec la théologie, reine et maîtresse des sciences. Les Pères de l'Église tiendront autant et plus déplace, dans cette éducation surnaturelle, que les auteurs de l'antiquité païenne. Saint Thomas sera placé plus avant qu'Aristote dans l'estime de l'enfant ; saint Bonaventure primera Platon. On apprendra d'ailleurs à l'enftmt à examiner toujours les questions par leur grand côté, généreusement, largement; on lui dira que l'homme, quand il est humble, ne saurait jamais monter trop haut; on ira jusqu'à lui inspirer de la fierté, dans le sens chrétien de ce mot. Je trouve que nos jeunes gens ne sont pas assez fiers, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas assez joyeux d'être hommes, d'être chrétiens ; qu'ils ne relèvent pas assez leur tête illuminée de ces deux clartés, ceinte de ces deux couronnes. Qu'ils ressemblent donc un peu plus à ce Godefroi de Bouillon dont on disait que c'était (de plus lier chrétien » de son temps. Qu'ils soient des cheva-

liers, malgré le discrédit jeté sur cette institution par cet homme médiocre qu'on appelle Cerv.mtes; qu'ils aiment passionnément leur âme, plus passionnément leur pays, très-passionnément la vérité, l'Eglise et Dieu. (Ju'ils ne soient étrangers à aucune question historique, scientifique ni littéraire; qu'ils sachent se tenir au courant de tout; qu'ils ne fuient pas le champ de hataille de la discussion, mais qu'ils y défendent vigoureusement leur drapeau, et qu'ils ignorent ce que c'est que reculer. Mais qu'avant tout ils soient pleinement vierges et absolument chastes : qu'ils aient de beaux yeux purement baissés, ou courageusement et franchement ouverts. Les nouveaux baptisés, dans la primitive Église, gardaient huit jours leur robe blanche; les jeunes chrétiens devront garder jusqu'au jour sacré de leur mariage la robe blanche de leur virginité. . . . Puissent les jeunes gens de nos jours accomplir tous ces devoirs difficiles ; puissent-ils nous préparer une forte génération catholique ; puissent-ils, pour tout dire en deux mots, ressembler à cet ange de la terre que l'auteur des Mémoires d'un père nous a fait connaître et qu'il pleurera toujours !

Il est une grande démonstration du Christianisme que les apologistes abordent trop rarement. C'est la démonstration a par la beauté des âmes chrétiennes » . Permettez-moi d'employer ces mots, dont je sens toute l'imperfection ; mais ils rendent bien ma pensée. Rien n'est moins théorique que cette apologie de nos dogmes. A ceux qui entassent devant nous les montagnes de leurs arguments philosophiques, combien de fois n'avons-nous pas répondu dans l'intime de nos cœurs en songeant à la vie de nos mères, de nos femmes, de nos filles, aux âmes de quelques saints que la Providence a voulu placer sur notre chemin, à la hauteur et à la perfection de tant de vertus dont nous avons été les trop heureux spectateurs I A qui de nous n'est-il pas arrivé de rencontrer, au fond de quelque tiroir secret, quelques lettres adorables d'un aïeul, d'un ami, d'une sœur ? à qui de nous n'est-il pas arrivé de les lire et de les relire en pleurant, et de leur trouver une telle

(l) Récit d'une Sœur. ~

beauté que nous nous écriions tout aussitôt avec un accent ému et profond : « De si belles âmes possédaient (( évidemment la plénitude de la vérité ! »

Le Récit d'une Sœur, publié par M""^ Craven, c'est un de ces tiroirs pleins de lettres intimes ; c'est un des chapitres les plus éloquents de cette « démonstration par la beauté des âmes ».

M"'" Craven s'est proposé de nous raconter, d'après leurs lettres, d'après leurs souvenirs écrits, d'après leur Journal, et aussi d'après ses propres souvenirs, la vie touchante et la mort admirable de plusieurs membres de sa famille qui, l'un après l'autre, ont été arrachés par la main de Dieu à son affection fraternelle. Une seule famille, celle des La Ferronnays, lui a trèsabondamment fourni une série de portraits presque incomparables. C'est ce qui donne à son livre un attrait plus puissant, une physionomie plus apolo*ïétique. (( Voilà, dirons-nous à nos adversaires, voilà ce qu'une seule famille peut produire parmi nous de vertus héroïques, de dévouements surnaturels, de sacrifices extraordinaires et de beautés idéales. )> Cette œuvre aurait pu paraître sous ce titre : a Ce que c'est qu'une famille clirétienne. » Mais sous un titre beaucoup plus simple, elle a la même valeur, qui est considérable.

Le Récit d'une Sœur vient de conquérir un succès qui console toutes les âmes élevées, qui relève toutes les âmes courbées. Dans tout livre il y a une dominante, comme dans toute mélodie. La dominante, ici, c'est l'élévation ; cette œuvre, en vérité, est pleine de sui^svm. Dès qu'on en lit une seule page, l'intelligence reçoit une secousse, frémit et se sent grandir ; l'âme sent des ailes lui pousser, s'envoleet plane. On n'a plus de goût.'pour

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les vallées, on ne veut plus souffrir que les montagnes, on se surprend à crier : Altius! altim! Tel est ce livre, dont on ne compte plus les éditions. Faut-il donc désespérer d'un siècle qui fait et consacre un tel succès ? Et ne faut-il pas plutôt reconnaître qu'il y a parmi nous je ne sais quels instincts de grandeur mal satisfaits, je ne sais quelles tendances magnifiques, avec lesquels le désespoir n'est pas permis ? Voyez comme Dieu est bon : à quelques jours de distance il a envoyé à ses chers chrétiens de France deux livres destinés, l'un à leur faire haïr le mal, l'autre à les échauffer pour le Bien et pour le Beau. Le premier, ce sont les Odeurs de Paris ; le second, c'est le Récit d'une Sœur. Ces deux œuvres se complètent : l'une engendre l'indignation, l'autre provoque l'amour. Laissez-moi ne pas vous dire laquelle des deux je préfère...

Et laissez-nous surtout en arriver à l'objet direct de ces quelques pages. Parmi ces nombreux portraits peints par la main d'une sœur avec une énergie si sua.e et une ressemblance si discrète, je n'en veux faire passer aujourd'hui que deux, les plus charmants peut-être, sous les yeux de mes lecteurs. Je vais raconter l'amour touchant d'Albert de La Ferronnays et d'Alexandrine d'Alopeus, leurs fiançailles très-chrétiennes, leur union si courte, leur séparation si douloureuse. Et puisse ce résumé donner quelque envie de connaître le livre, « de même que la gravure d'un beau tableau allume quelquefois un désir plus ardent de le connaître ! »

Le 17 janvier 1832, dans un salon de Rome, une jeune

luthérienne de haute origine, helle, aimable, charmante, apercevait pour la première fois un jeune Français qui portait un grand nom, et dont les ardeurs catholiques ne furent pas longtemps un secret. Le lendemain de ce jour en apparence si insignifiant, à la Trinité-du-Mont, la protestante apercevait le catholique à genoux : a J'aurais voulu m'agenouiller comme vous, » lui disait-elle. Et le jeune homme lui répondait avec un ton viril et une sincérité affectueuse : a Pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite ? » Ainsi commença l'amour d'Alexandrine et d'Albert.

Albert se distinguait entre ses frères et sœurs par une élévation d'àme qui allait jusqu'à l'exaltation et qui lui valut souvent le reproche d'exagération. Ame faite pour les hauteurs. La poésie était la familière habituelle de son intelligence. Une certaine tristesse, qui sans doute venait de son tempérament maladif, je ne sais quelle pente vers la mélancolie, s'unissait chez lui, je ne sais trop comment, à une naïveté pleine d'éclats inattendus, à une joie bruyante et presque fougueuse. (( C'est bien lui, dit sa fiancée, c'est lui avec sa tendre vivacité, avec sa cordialité, avec toute sa charmante joie (1). » Et ailleurs : (( C'est l'âme la plus tendre, la plus passionnée, et en même temps le cœur le plus droit, les sentiments les plus nobles. Il a beaucoup de modestie, d'humilité même ; cependant il a une noble fierté, du courage, de l'exaltation, et avec cela, quand il est gai, une gaieté enfantine. Je ne nomme pas sa plus grande qualité, ses sentiments religieux, profonds, inébranlables. Ajoutez à cela un amour pour moi

(1) Récit cTiine Sœur,l, 77.

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comme je n'en ai jamais inspiré, et jugez si je puis rester insensible (I). » Ces lignes furent écrites le 16 août 183ii, six mois après la première rencontre de ces âmes d'élite. L'amour y éclate.

Cet amour est raconté dans ses détails les plus intimes par l'auteur du Récit d'une Sœur. Nous remercions M""^ Craven de n'avoir pas reculé devant la délicatesse d'une telle tâche.

Dès le premier moment, Albert aima M^'^ d'Alopeus avec une vivacité, et, disons le mot, une passion qui ne devait jamais s'éteindre. Deux pensées désormais se partagèrent sa vie, celle de sa fiancée, celle de sa foi. Mais ces deux pensées n'en faisaient qu'une ; car il ne cessait d'aspirer à la conversion de celle qu'il aimait. Dès le 27 mars, au matin, on le vit, revêtu d'un froc de pèlerin, faire le célèbre pèlerinage des Sept-Basiliques de Rome (2). Il s'arrêtait dans chacune d'elles, se cachait le visage entre les mains et entrait dans les ardeurs d'une prière dont il devait plus tard révéler le secret. Et que disait-il à Dieu ? quels mots murmuraient alors ses lèvres brûlantes ? « Mon Dieu, je vous fais Voffrande « solennelle de ma vie pour obtenir sa conversion. » Quelques années auparavant, Alexandrine avait fait de son côté l'abandon de tout son bonheur en cette vie (rfjour (( obtenir la claire vue de la Vérité (3). » Leurs deux prières furent exaucées. Mais quelles âmes, quelles âmes!

L'esprit d'Albert descendait quelquefois de ces sommets, et son amour ressemblait d'ailleurs à tous les amours vraiment chrétiens et vraiment purs. Il en avait

(I) Récit d'une Sœur,^. G9. — {2) Page 20. - (3) Page 30.

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toutes les flammes chastes, tout le rayonnement poétique, toutes les candeurs charmantes. Avec quelle joie nous avons goûté la fraîcheur de ces pages ! Albert est ravi, ravi d'un rien, d'un ruban nouveau qu'f/Zea porté, d'une parole quelle a laissée tomber, d'un sourire ; mais il se hâte de tremper dans sa foi tous ces petits bonheurs qui l'enivrent : (( Oh ! remercions un moment (( Dieu, tous les deux, du bonheur que vous m'avez « donné aujourd'hui {]). » Un autre jour: « Quelle « douce immortalité, s'écrie-t-il, que celle qui com- (( menée ici-bas dans le cœur de ceux qui nous regret- « tent (^) ! » (( Toi seule, ajoutail-il, toi seule, qu'en mon « cœur seul je nomme, je te vois partout, et en toi je « vois Dieu (3). » Parfois cependant cette âme forte avait des défaillances : « Il y a de la jalousie en amitié, » disait-il. Et il était jaloux, en effet. Ce cœur aimant se fondait de douleur au spectacle des moindres sourires de sa fiancée qui n'étaient pas tout entiers pour lui. Parfois il se laissait trop aisément glisser sur la pente dangereuse de sa mélancolie ; il était d'ailleurs agité de pressentiments funèbres : u Je m'en irai bientôt au u milieu de la fête, » écrivit-il un jour d'une main fiévreuse et tremblante. Mais il se relevait bien vite, et lançait vers le ciel ses grands regards. « Je voudrais « prendre une attitude noble et indépendante. Être « homme, et par-dessus toutes choses, mon Dieu, ché- « rir la vertu ! » Et pour terminer : a 0 mon Dieu, donce nez-moi des larmes, de la ferveur, de l'enthousiasme, (( de l'amour (4) ! »

Ces prières, ces élévations frapperont sans doute

(l) Récit d'une Sœur, pago 31. — (2) Page 34. — (3) Page 38. — (4) Page 67.

(radmiration tous ceux qui auront la joie de les lire. Il est certaines âmes que d'autres détails ne raviront peutêtre pas au même degré et qui seront à moitié scandalisées par quelques récits plus intimes. Notre âme n'est pas de celles-là. Nous avons lu avec un ravissement peu contenu la page charmante oi^i l'on entend Albert dire h Alexandrine pour la première fois ce fameux : « Je vous aime, » dont on s'est tant moqué ici-bas et qui, malgré tout, demeure une grande parole.

Il est, je le sais, plus d'une école qui condamne complètement l'amour, même l'amour chrétien, avant le mariage. Ces doctrines m'ont toujours profondément indigné, et je demande la permission de les combattre ouvertement.

Tout d'abord il y a les hommes d'argent qui prétendent que l'amour est inutile dans les cœurs, dès que l'or est dans la bourse et les billets dans le portefeuille. Tous prenez deux bourses et une balance ; vous pesez; cela suffit. Il ne vous reste plus qu'à mettre deux jeunes gens en présence et à leur bâcler un sacrement en quelques jours. Ceux-là, je n'ai pas besoin de les combattre : c'est l'école des cyniques, et je me contente de les dénoncer.

Mais il y a des chrétiens eux-mêmes à qui j'ai eu la douleur d'entendre professer des théories non pas semblables. Dieu merci, mais analogues. Voici un jeune homme : il est chrétien, il est correct dans ses mœurs, il a cent vertus, et parmi ces vertus, celle, qui n'est' pas déjà si commune, de désirer le mariage. C'est fort bien : on lui cherche une femme. Les meilleurs renseignements sont pris de tous côtés. On pense à la fortune, et c'est légitime ; on pense à la condition so-

ciale, et c'est juste ; on pense à l'éducation, et c'est nécessaire. Surtout, on veut une chrétienne qui soit vraiment digne de ce chrétien. Quand le choix est arrêté, on met soudain en présence les deux fiancés, et, s'il n'y a pas répugnance invincible, on les marie. Et tel est, disent certains, tel est le mariage chrétien par excellence. Nous ne saurions être de cet avis.

Vous croyez avoir pensé à tout, et vous n'avez point pensé aux caractères, par exemple, qui, s'ils sont le moins du monde différents, vont établir de formidables barrières entre vos chrétiens, oui, entre vos chrétiens eux-mêmes. C'est l'amour seul qui peut éprouver les caractères et, ce qui vaut mieux, les fondre.

Tous croyez avoir pensé à tout, et vous n'avez pas cherché s'il existait entre ces deux âmes cette sympathie complète dont parle le Récit d'une Sœin\ et qui est si rare ici-bas. Sympathie dans les idées, dans les goûts, dans les admirations^ dans les préférences, dans les affections, et jusque dans les antipathies ! C'est l'amour seul qui crée et qui développe cette sympathie complète, sans laquelle il n'est pas de bonheur complet.

Tous croyez avoir pensé à tout, et vous n'avez pas songé aux dangers que recèle l'avenir. Sous le chrétien dort le vieil homme, qui peut se réveiller un jour et aimer un autre visage, se passionner pour d'autres traits. Tous me répondrez qu'avec la foi on vient à bout de ces rébellions? Pourquoi ne pas prendre à l'avance les meilleures armes contre ces périls, en aimant d'abord les traits de celle que vous devez aimer uniquement.

Mais, en réalité, est-il défendu ici-bas d'aimer la beauté pudique qui éclate au front d'une jeune fille ? L'amour consiste-t il dans la révolte des sens? N'ya-t-il

pas des amours très-vifs et très-chastes, très-ardents et très-virginaux? Et n'est-ce pas ainsi qu'Albert aimait M"' d'Alopeus? Ceux qui attaquent un tel amour ne l'ont sans doute jamais ressenti, et leur àme est incomplète ; il y a des lacunes dans leur cerveau et des lacunes dans leur cœur. Ils rapetissent la foi en croyant l'agrandir.

Écoutez All)crt nous donner lui-même la formule de ces amours chrétiens lorsqu'il ccrità Alexandrine : Vois m'avez fait si:ntir que j'avais u^'E AME (1). Et il disait encore à sa fiancée : « Je ne crois pas qu'on puisse (( vous aimer sans être pénétré de religion et d'immor- ((talité (2). » Et M""^ Aug. Craven prévient les lecteurs de son livre de ne se point étonner de ces tendresses qu'elle raconte : a Ils verront l'amour de Dieu (( surmonter l'amour humain. »

Mais, dircz-vous, un livre si tendre n'est-il pas d'une lecture dangereuse et n'embrasera-t-il pas trop de jeunes cœurs? Je dis qu'aux jeunes hommes surtout il sera d'un grand secours. Comment ! nous sommes envahis par les barbares, ou plutôt par les débauchés du Bas-Empire, ce qui est bien pis. Nous sommes la proie de vils romanciers qui préconisent l'adultère, qui l'embellissent, qui le rendent aimable. Nous sommes la proie de réalistes impudents qui mettent en scène des effrontées, des coquines, et pire que des coquines. Le faux amour est partout ; les livres du faux amour sont aux mains des enfants eux-mêmes. Et vous repousseriez un livre tout frais et tout pur, où le héros met plusieurs mois avant de p'rononcer le nom, le seul nom

(1) Récit d'une Sœur, page 4G. — (2) Page 47.

de cet amour qui lui remplit le cœur ; où la couleur d'un ruban suffit à le charmer durant de longues heures ; où l'héroïne se montre «joyeuse d'être plus jolie aux yeux de celui qui la rend meilleure ; » où le jeune homme enfin se croit coupable d'un grand crime pour avoir effleuré de ses lèvres le front de sa fiancée presque à la veille du mariage. Tous êtes jansénistes. C'est l'école janséniste qui a répandu dans le monde ces idées de fausse austérité, qui nous a fait détester la jeunesse, la beauté, le sourire, qui nous a empêchés de les aimer très-chastement. C'est l'école janséniste qui nous fait haïr la vraie foi ; c'est grâce à son influence souvent ignorée qu'on voit des chrétiens se voiler les yeux devant certains chapitres de saint François de Sales , devant les caresses de saint Louis et de Marguerite, devant les tendresses de sainte Elisabeth et de son mari. A ces austères je conseille en particulier la lecture des Récits d'une Sœur, lecture qui peut-être les convertira. Ce beau rayon éclairera toutes ces affreuses ténèbres.

Alexandrinc d'Alopeus ne témoigna pas tout d'abord d'un amour aussi ardent pour Albert de la Ferronnays. Mais à mesure que cette àme grandissait, l'amour y entrait. Le portrait de la jeune fille n'a pas été tracé par M™*' Craven avec une exactitude moins touchante que celui d'Albert. Elle en emprunte presque tous les traits et toutes les couleurs à la correspondance, au Journal de son frère : « Elle a un corps délicat et tout ce qui annonce la faiblesse et la dépendance; mais une àme forte et courageuse qui braverait la mort pour la

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vertu (1). » « Elle "à. tout ce qui fait les grandes passions, la grâce, la timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien, qui aiment parce qu'elles vivent (:2).)) Oui, il y avait tout celadans l'àme de lajeune fille qui futchoisie par AlbiTt; mais il est juste d'ajouter que cette âme se dilata et s'éleva singulièrement depuis le jour où pour la première fois elle sentit directement l'influence catholique. Ceux qui parlent contre l'amour chrétien ne savent pas que le phénomène de cet agrandissement de l'âme est des plus communs dans cet amour. Combien de fois n'y avons-nous pas assisté avec ravissement ! Telle jeune fdle est pure, charmante, candide ; mais enfin elle a quelque insouciance pour les grandes choses, quelque tiédeur à l'égard de la vérité éternelle. Le jeune chrétien paraît et lui communique soudain cette chaleur de l'intelligence qui lui manquait. Voilà ce beau front qui s'illumine, cet entendement qui se dresse vers le ciel, ce cœur qui se passionne pour le vrai, le beau et le bien. Et hier encore c'était une petite étourdie qui s'occupait presque uniquement à aimer le printemps et la vie. L'amour chrétien, en vérité, cause ici-bas une augmentation sensible dans la somme de l'intelligence humaine !

Alexandrine d'Alopeus était d'ailleurs dans les meilleures conditions pour s'élancer, guidée par une autre âme, vers les plus hauts sommets de la raison et de la foi. A la contempler quelques instants, ou même quelques heures, on ne voyait en elle qu'une nature vive, enthousiaste, éprise des beautés de l'art, aimant les plaisirs légitimes avec iine certaine ardeur familière et

(l) Hécifd'ime Sœur, jiage 3C. — (2) lôùL

charmante, courant aux bals et aux concerts, ravie par une belle harmonie et par un beau tableau, tendrement attachée à sa mère dont elle demandait constamment les conseils, rieuse et ne montrant aucun désir de fixer son cœur au milieu de ces c< 370 adorateurs, » dont elle parle quelque part avec une gaieté moqueuse. Mais tout cela n'était que la surface tranquille d'une àme cruellement agitée. Le doute était entré depuis longtemps dans cet esprit fougueux. Albert devint pour elle l'occasion d'une lutte dont on trouve les traces les plus vives dans sa correspondance et dans son Jommal. Tonlos les fois qu'elle le voyait, le grand problème de la Vérité se représentait à son intelligence. Nous assistons, dans le liécit d'une Sœur, aux péripéties les plus délicates de ce grand combat. Tous les jours, c'est quelque préjugé luthérien qui s'en va, c'est quelque dogme catholique qui entre avec son magnifique rayonnement. « Mon Dieu! s'écrie-t-elle, enseigne-moi la véritable religion : je t'en supplie au nom de Jésus-Christ (1). » 0 misère de notre entendement, ô diminution désastreuse de l'àme humaine par le protestantisme ! C'est la dévotion à la sainte Vierge (qui le croirait ?) que l'intelligence et le cœur d'Alcxandrine eurent le plus de peine à comprendre et à adopter. Albert, ce doux professeur, eut beaucoup à faire pour triompher sur ce point de résistances presque invincibles. Mais enfin, elle en vint à se tourner vers la vierge Marie, elle en vint à l'aimer, et un jour, avec sa franchise ordinaire : « C'est le Pape qui me dérange, disait-elle ; je crois que j'accorde presque tout le reste (2). » Oh ! quel intérêt puissant que

(1) Récit d'une Sœur, page 180. — (5) Page 346.

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celui du livre oii nous est donné jour par jour le bulletin de cette grande bataille entre la Vérité et l'Erreur ! Il en est qui se passionnent pour ces romans, où la seule question débattue est de savoir si Paul épousera Flavie malgré la résistance de Sylvain et la jalousie de Caroline ; mais nous, chrétiens^ nous cherchons, nous aimons avec ardeur les livres tels que le Récit d'une Sœur, où le problème à résoudre est celui-ci : « Une âme sera-t-elle sauvée ? Verra-t-elle Dieu dans le ciel , après l'avoir connu et désiré sur la terre ? » Yoilà nos romans.

Pendant plus de deux ans (du 17 janvier 1832 au 17 avril 1834), ces admirables fiançailles se prolongèrent au milieu de ces joies douloureuses dont nous venons de parler, ou plutôt au milieu de ces douleurs joyeuses. (( Aimerai -je Albert?» Alexandrine n'avait pas été longtemps à répondre à cette question, a Serai-je catholique?» Elle ne résolut celle-ci qu'après son mariage, en des circonstances extraordinairement solennelles. Ces deux préoccupations, d'ailleurs, n'étaient pas les seules qui blessassent le cœur de M"" d'Alopeus : Albert était d'une santé plus que délicate. Pendant les deux années qui précédèrent son mariage, il fut plus d'une fois à deux pas de la mort. Il crachait le sang ;, il se mourait de cette formidable maladie dont Alexandrine ne sut le nom que quelques jours avant la mort de son mari, « la phthisie pulmonaire » 1 II se traînait péniblement sur un chemin qui promettait de lui être si joyeux. Jamais personne n'eut le droit de tenir davantage à la vie ; jamais personne n'en fit le sacrifice avec plus de grandeur d'âme. Je me trompe, ce sacrifice de la vie d'Albert coûta plus de peine à Alexan-

drine qu'à Albert lui-même ; et elle le fit avec une résignation plus méritoire peut-être, et qui dut réjouir davantage le regard des anges.

Ce mariage, qui ne devait durer sur la terre que deux années, avait été vivement combattu par certains amis de la famille d'Alopeus. On alléguait la santé altérée du jeune la Ferronnays, et surtout (ô vilains calculs du monde) on ne manquait pas de dire à la jeune fille : (( Albert n'a pas de carrière ; sa fortune n'est pas considérable; vous serez pauvre. » Enfin, toutes les petitesses qui, en un cas pareil, servent de monnaie courante dans une société peu chrétienne. Faut-il aller plus loin, hélas ! et ajouter qu'à l'heure où nous écrivons, les jeunes chrétiens eux-mêmes se préoccupent beaucoup trop de cette épaisseur des dots, de ces affreuses petites questions d'argent et de carrière? Alexandrine n'eut pas de ces bassesses, et son âme fière se révolta contre ces vilenies. Trouvant Albert assez chrétien, elle le trouva assez riche : « Je voudrais bien savoir s'il y aura des carrières au ciel, » disait-elle avec son entrain ordinaire. Et elle l'épousa. Vous comprenez bien que je ne raconterai pas ce mariage. Je suis ici (( comme un pauvre muet qui balbutie et sent très-dou- <( loureusement son impuissance. » Non, ce sujet m'écrase. Gomment résumer un tel livre dont tous les mots sont d'une élévation, d'un sublime qui vous transporte au ciel? Ils se virent unis, ces deux grands cœurs. Ils quittèrent Rome certain jour, seuls tous les deux, croyant faire un rêve, levant les yeux au ciel et remerciant Dieu de tant de bonheur dans cette langue du silence qui suffit seule à de tels enivrements et à une telle reconnaissance. Si les anges parlaient notre langage, ils pour-

raient seuls raconter dignement les premiers jours du mariage chrétien, alors que deux âmes achèvent de s'ouvrir , alors que deux intelligences achèvent de se verser l'une dans l'autre, alors que deux cœurs peuvent tout se dire, alors que la sympathio complète s'établit enfin entre deux créatures de Dieu. Albert et Alexandrine connurent la profondeur, l'intimité, l'élévation de ces joies que je renonce à décrire. Mais, hélas! ce bonheur ne fut pas de longue durée.

Huit jours après son mariage, Albert d(jnnait à sa femme les plus cruelles inquiétudes sur une santé qui devait résister deux ans, deux ans seulement^ à d'aussi formidables atteintes. Le mal faisait tous les jours, toutes les heures, des progrès visibles dans ce corps si jeune et si faible à la fois. Et en même temps, ô contraste ! la vérité faisait tous les jours, toutes les heures, des progrès non moins visibles dans l'àme de M'"'' de la Ferronnays. On peut dire que l'histoire de ce mariage se résume dans l'histoire de ce double progrès, si consolant d'une part, si triste de l'autre. Plus Alexandrine constatait sur le visage de son mari les triomphes de la maladie , plus elle sentait dans son intelligence les triomphes de la vérité. Encore un coup, où est le roman qui pourrait m'offrir un aussi puissant intérêt ? C'est en vain que les deux époux parcourent ensemble l'Orient tant aimé, s'unissent de plus en plus étroitement pendant un voyage délicieux dont le récit nous est donné jour par jour. C'est en vain qu'Albert se réchauffe aux rayons de ce beau soleil et sollicite la vie. L'horrible mal avance, avance toujours, et ronge intérieurement le corps qui sert d'habitation à la plus noble, à la plus élevée de toutes les âmes. Alexandrine

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ne reconnut que très-tard l'imminence de la grande épreuve que Dieu allait lui imposer; tout aussitôt, elle sut mettre son cœur au niveau de cette situation. Avec ces yeux perçants de femme, qui voient plus vite et plus loin, elle vit la mort conquérir chaque minute une. portion nouvelle de l'être qu'elle aimait par-dessus tout;l Elle pensa alors à celte conversion qu'Albert avait tant désirée, et pour laquelle il avait offert cette vie précieuse dont Dieu acceptait le sacrifice. Elle médita de nouveau, elle pria, et enfin un jour elle se précipita en pleurs au chevet de son pauvre mourant et lui cria ces paroles, qui sont en réalité la conclusion de tout ce que nous venons de raconter : a A présent, à présent, je suis catholique (1) ! »

Tous croyez peut-être que c'est là le plus haut sommet qu'ait atteint l'âme d'Alexandrine?Tous vous trompez. Quand Albert fut mort, quand cet amour unique fut soudain brisé sur la terre, quand le cœur de celle femme se fut fondu de douleur, on la vit se relever et jeter au ciel ces mots sublimes, qui n'étonneront pas les chrétiens auxquels je m'adresse : « Je sens, dit-elle. « je sens que la mort est le bonheur (2) ! »

Quant à moi. je sens qu'il faut s'arrêter sur une telle parr)le. Mais, je le demande âmes lecteurs, n'aurais-je pas dû donner, à ces quelques pages, cet autre titre dont ils comprendront toute la justesse : a La Beauté des âmes ? »

(1) Récit d'une Sœur, page 3G1 et suiv. — (2} Page 422.

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