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SECONDE PARTIE

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Nous sommes de ceux qui aiment passionnément ce siècle où nous vivons, et qui, pour parler aujourd'hui de la seule poésie, le considèrent comme le plus grand de tous nos siècles littéraires. C'est seulement de nos jours que la poésie a conquis au milieu de nous l'admirable plénitude de sa perfection extérieure. Il va sans dire que nous ne voulons parler que de la France, et que nous exceptonsla tragédie, le drame, d'un jugement qui n'atteint pas et ne saurait atteindre ces deux génies presque incomparables. Corneille et Racine. Nous ne comprenons pas, d'ailleurs, et nous ne comprendrons jamais que l'on ne puisse très-intimement associer dans son admiration l'auteur ô'Athalie et celui des Méditations, et que l'on essaye niaisement de refuser aux véritables beautés de la poésie contemporaine l'admiration qu'on accorde si facilement aux beautés véritables de la poésie du dix-seplième siècle. Il faut avoir une intelligence très-large, il faut savoir tout admirer. C'est à la dilatation de son entendement que l'on reconnaît un chrétien.

La poésie, en France, a traversé avant notre siècle deux périodes brillantes, dont l'une est par malheur beaucoup moins connue que l'autre : le moyen âge et le siècle de Louis XIY. A aucune de ces deux époques, elle n'a peut-être autant de droits que de nos jours à l'estime d'un juge intelligent et impartial. Nous allons tenter de le démontrer.

Ce n'est pas, comme on le pourrait croire, au treizième siècle qu'il convient de placer, au moyen âge, le point culminant, le sommet de notre poésie nationale. Non, il est aujourd'hui bien démontré et universellement reconnu que le treizième siècle est encore l'époque par excellence des splendeurs de la théologie et de la politique chrétiennes, mais que la poésie n'y jette plus que de pauvres lueurs et est pleinement entrée dans l'ère de sa décadence. La poésie a trouvé, je le sais, de beaux refuges dans la prose des théologiens de l'école franciscaine, et surtout de saint Bonaventure ; mais enfin le rhythme, l'image, le vers, nous apparaissent, dans nos poëtes français de cette époque, avec une physionomie terne, monotone, fatiguée, et, pour tout dire, médiocre. C'est le temps oii fleurissent à foison les derniers romans de chevalerie, déjà trop élégants et tout à fait artificiels; c'est le temps des chansons demi-graveleuses; c'est le temps où je ne sais quel méchant petit Voltaire écrit contre l'Église le Roman du Renard, et où les allégories tourmentées du Roman de la Rose obtiennent le plus étonnant et, je le dirais volontiers, le plus immérité de tous les succès. Mais voulez-vous connaître la vraie poésie du moyen àge,vigou' reuse, naturelle, ample, ardente, pleine d'un souffle puissant et d'une belle fierté indomptée? Voulez-vous

connaître un chef-d'œuvre plus imparfait sans doute, mais plus chrétien que la Divine Comédie, et dont vous pourrez admirer sans réserve l'inspiration pleinement, naïvement orthodoxe ? Lisez notre Chanson de Roland, du onzième siècle. Comment se peut-il faire que des Français et des chrétiens, ayant l'honneur de tenir une plume, ignorent encore la plus noble et la plus pure de toutes nos gloires littéraires? Là, tout est vrai, tout est français, tout est chrétien. C'est de la grande épopée sincère. Dans cinquante ans nos enfants la sauront par cœur : aujourd'hui nos plus illustres critiques la dédaignent et l'ignorent. Disons tout ; à ce chef-d'œuvre, comme à presque tous ceux du moyen âge, il manque une perfection : celle de la forme. Notre langue, hélas ! n'a pas encore achevé sa formation difficile. L'enfant bégaye ; ce n'est pas encore le parler de l'homme. Puis, le style, ce cachet original de toute œuvre littéraire ou artistique, le style n'éclate point assez vivement dans ce poëme, que la beauté de son fond rendra facilement immortel, mais qui ne mériterait point de l'être à d'autres titres. En un seul vers de Dante, Morte villana, di pietà nemica, il y a plus de style peut-être que dans toute la Chanson de Roland. En deux mots, toute cette poésie, sublime quant à la pensée, est inférieure par la forme, et c'est pourquoi nous ne saurions la saluer comme notre idéal tout à fait réalisé...

Au dix-septième siècle, tout au contraire, la forme sera le plus souvent d'une perfection désespérante. Mais, qui le croirait? en pleine civilisation chrétienne, la pensée des poètes sera païenne. C'est en vain qu'on chercherait entre la Renaissance proprement dite et le siècle de Louis XIV une solution de continuité, une

opposition ou seulement un contraste. Le siècle de Louis XIV n'est évidemment, que la Renaissance continuée, régularisée, disciplinée, alignée. Malherbe, si sévère à l'égard de Ronsard, ne prétendait, en réalité, différer de lui que par la langue, et demeurait aussi païen. « Dieu n'est pas poétique, la vérité n'est pas poétique, » c'est là le cri du dix-septième comme du seizième siècle ; cri inintelligent et qui nous indigne très-profondément. Boileau, là-dessus, ne veut pas entendre raison, et son Art poétique peut à bon droit passer pour le code et le reflet de tout son temps. Fénelon pense de même, et le fond de toute la doctrine du siècle est dans le mot de Malherbe : « Un poëte n'est pas plus utile à l'État qu'un joueur de quilles. » Oui, la poésie, aux yeux de Louis XIV et de son temps, est un noble loisir, un amusement libéral, un art d'agrément enfin. Cela peut distraire le Roi. Les beaux vers sont à l'usage des Mécènes. Mais quant à faire de la poésie l'expression adéquate de l'àme chrétienne, l'explosion de nos sentiments et de nos pensées intimes, la forme de notre culte envers Dieu, on n'y a point songé durant le (( grand siècle, » qui, en cela, ne mérite pas le nom de grand. Calculez, par une statistique facile, combien de fois vous trouverez les mots âme et D'eu (au singulier) dans toute la poésie de cette époque quelquefois trop vantée. Le résultat de cette addition peu compliquée sera véritablement désolant. On n'ose être chrétien que dans les traductions. Racine, Corneille, Rousseau traduisent les psaumes ou les hymnes du Bréviaire : c'est une fantaisie pieuse qui leur est permise et qui même obtint un véritable succès, témoin les quarante éditions de V Imitation de Jésus-Christ de Pierre Corneille. Mais,

quand on ne traduit pas, il est presque inconvenant d'être chrétien, d'être homme. Le recueil de Jean-Baptiste Rousseau nous offre ici le type de toute la poésie du dix-septième siècle : recueil étrange. Sur quatre livres d'odes, un seul est consacré à Dieu, et ce sont des psaumes amplifiés ou traduits; les trois autres sont païens, et le sont assez platement. Le volume se termine par un recueil d'épîtres et d'épigrammes méchan-tes et fielleuses ; car, lorsqu'il s'agit de raconter ses petites affaires au public ou de jeter de grosses pierres dans les vitres de son voisin, le siècle de Boileau ne craint pas d'être intime, et tout le dix-huitième siècle suivra ce bel exemple. La poésie fut en France, durant deux cents ans et plus, l'écho véritable de l'âme... alors seulement que cette àme était pleine de haine ou de mépris à l'égard des hommes et de Dieu. Nous convenons, d'ailleurs, que la forme en a souvent été parfaite. Notre langue est devenue limpide et classique ; chaque écrivain désormais a son style qui le trahit aisément ; les œuvres les plus banales sont longuement et consciencieusement travaillées ; on les remet cent fois sur le métier, elles sont correctes, elles sont dignes de servir de modèle à tous ceux qui se piqueront jamais de savoir écrire. Mais je n'y sens point frémir l'àme humaine tournée vers Dieu ; mais la pensée y est factice; mais ce n'est pas la conversation de l'homme avec luimôme ou avec Dieu, et, par conséquent, ce n'est pas

encore la réalisation de mon idéal

Ainsi; durant les temps qui ont précédé le nôtre, toute l'histoire de la poésie française se résume en ces deux propositions qui n'ont rien de glorieux ni de consolant : (( Lorsque cette poésie eut la perfection de la

pensée, il lui manqua celle de la forme. Lorsqu'elle eut la perfection de la forme, il lui manqua celle de la pensée. » Il importait étrangement de faire cesser une opposition si désastreuse.

(( Revêtir une pensée vraie d'une forme parfaite, » telle fut la tâche illustre des poètes du dix-neuvième siècle; telle fut en particulier l'œuvre de ce Lamartine dont nous ne saurions prononcer le nom sans un véritable enthousiasme, et qui est incontestablement, avec Victor Hugo, le premier poêle de la France. Mais, avant de peindre son portrait, il fallait dessiner à grands traits ceux de ses prédécesseurs. Sans cette comparaison, sans ce contraste, on ne jugerait pas sainement l'auteur des Méditations.

En 1821, il se lit un grand mouvement au milieu d'un de ces honnêtes et bons silences que connaissait la France de ce temps-là. Un petit livre était la cause de cette grande agitation. Un livre de vers : ô naïveté de nos admirations à cette époque reculée I On se le passait fiévreusement ; on le lisait avec rapidité tandis que d'autres l'attendaient avec ardeur; on se le disputait. Le soir, dans les châteaux (et c'est là un fait qui nous a été attesté par des témoins oculaires), on se réunissait de fort loin pour en entendre la lecture, on en discutait la valeur, on en accentuait les beautés. Ce livre était l'œuvre d'un jeune gentilhomme de vingt ans, qui s'appelait Alphonse de Lamartine : c'étaient les Méditations!

Et quel charme, en effet, dans ces admirables vers !

Vous représentez-vous la joie délicate et vive que vous éprouveriez jusqu'au plus intime de votre être, s'il vous était donné de contempler le premier une toile perdue de Raphaël ou un marbre de Michel-Ange ? A chaque mouvement de la main qui soulèverait les voiles de ces chefs-d'œuvre heureusement retrouvés, votre cœur battrait, votre bouche s'ouvrirait, votre âme frémirait, ravie. Eh bien ! jugez par là de la surprise profonde, du délicieux étonnement que durent ressentir les premiers lecteurs des Méditations, en écoutant la -musique de ces vers, en se pénétrant de leur parfum intime. Il y avait des siècles peut-être qu'on n'avait rien entendu de si beau dansje mondci. Et remarquez qu'alors nous sortions à peine de la littérature du premier Empire. Quelle littérature, hélas I Chateaubriand, Joseph de Maistre, M""" de Staël étaient absents ou suspects. Le vieux Ducis s'était gravement retiré pour abriter son indépendance menacée. Delille enfilait sans se fatiguer le chapelet de ses joUes périphrases, et décrivait, décrivait, décrivait. Nous possédions aussi Fontanes, Arnault, Lebrun et Luce de Lancival. Tout cela était vieillot, racorni, et plus ennuyeux que ridicule. L'empereur Napoléon, comme sa Correspondance nous le prouve à chacune de ses pages, n'avait de la littérature et de l'art qu'une notion peu élevée et sans ampleur ; à ses yeux, les beaux vers, les beaux tableaux et la grande musique n'étaient guère qu'une question de cérémonial. Leur fonction principale était de contribuer, comme les franges d'or et les tentures du trône, à la splendeur de la dynastie et à l'éclat de ses fêtes. Ils n'étaient qu'un ornement... plus cher que les autres.

Tout à coup, voici des vers limpides, harmonieux, d'une élévation constante, où l'on ose sans cesse parler de l'âme et de Dieu, et où certains esprits ne voient qu'une sorte de cours de philosophie, une théodicée, une psychologie poétiques. Et, en effet, c'était tout cela. C'était la grande réconciliation de la vérité et de la poésie; c'était leur sincère el admirable baiser. (( Oui, dit Lamartine lui-même, il fallait avant moi, quand on lisait des vers, avoir sous la main le Dictionnaire de la Fable. C'est moi qui ai changé tout cela ; c'est moi qui ai été chercher dans l'àme humaine les cordes véritables de la lyre. » Ne croyez pas que ce soit là l'expression d'un fol orgueil : ce n'est qu'une fierté légitime, et, en vérité, Lamartine a bien le droit ici de relever la tête.

Avant lui, la poésie n'était guère qu'une collection de formules, un dialecte savant à l'usage de certains érudits qu'on appelait les a nourrissons du Pinde, » un langage de convention qui se parlait sur les hauteurs, entre initiés, non sans une majesté pleine de mystère. Le peuple et les enfants n'en saisissaient rien, et il fallait avoir fiiit ses humanités pour bien connaître la beauté d'une tragédie ou d'une ode. Parmi tout le pédantisme de cette versification hiératique, on n'avait oublié qu'une chose : l'âme humaine et ses énergies poétiques. Lamartine parut, et désormais cet oubli ne saurait plus se produii'e au sein d'une société qui a pour toujours la notion de la poésie sincère. Son point de départ, c'est l'âme ; son but, c'est Dieu. Nos douleurs, nos passions, nos luttes, notre foi, nos doutes, nos larmes, nos faules, nos remords, nos cris vers la misiM-icordp éternelle, nos s()uj)irs «nifin et nos désirs,

voilà, voilà le digne objet de la poésie. Ah! ne me parlez pas de vos alexandrins correcls, où règne une fausse mythologie que les Grecs ne reconnaîtraient point et que les Romains renieraient; ne me parlez pas de votre u pasteur des troupeaux de Neptune, » ni de vos petites périphrases, ni de votre lyrisme guindé, ni

de votre poésie à échasses J'ai entendu, j'entends,

je possède enfin la vraie poésie. Oui, c'est bien comme cela que je me parle à moi-même quand je souffre, quand je doute, quand je tombe, quand je me relève. Toute mon àme vivante frémit dans celte poésie vivante. Ces vers, c'est moi-même, c'est mon langage, c'est ma vie ; et toutes les autres versifications, c'est du non-moi. Les anciennes barrières sont rompues^ les vieilles formules ne sont plus qu'une langue morte, les mythes défigurés de la Grèce et de Rome sont enfin jetés à la porte d'un art appelé à de plus nobles destinées. Ah ! nous respirons enfin, et la poésie devient, comme nous le disions tout à l'heure, une psychologie, une théodicée en action. 11 nous semble, pour la première fois, assister au lever du soleil, et nous tendons les bras vers la lumière !

Mais jugez, encore un coup, de l'émotion de nos pères quand ils lurent, quand ils entendirent des vers tels que les suivants, les plus admirables peut-être qu'on ait jamais écrits dans aucune langue :

Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire, Descend avec lenteur de son char de victoire. Le nuage éclalanl qui le cache à nos yeux Conserve en sillons d'or sa trace dans les cieux, VA d'un reflet de pourpre inonde l'étendue. Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue,

La lune se balance aux bords de l'iiorizo i ; Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon, El le voile des nuils snr les mon(s se déplie ; C'est l'heure où la nature un moment recueillie. Entre la nuit qui tombe et le jour qui s'enfuit, S'élève au créateur du jour et de la nuit, Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage, De la créa'ion le magnifique hommage, . , C'est peu de croire en toi, Bonté, Beauté suprême, Je le cherche partout, j'aspire à toi, je t'aime. Mon âme est un rayon de lumière et d'amour Qui, du foyer divin détaché pour un jour, De désirs dévorants loin de toi consumée, Brûle de remonter à sa source enflammée. Je respire, je sens, je pense, j'aime en lui... Oui, j'espère, Seigneur, en ta magnificence. Partout, à pleines mains, prodiguant l'e-vistence, Tu n'auras point borné le nombre de mes jours Aces jours d'ici-bas, si bornés et si courts. Je te vois en tous lieux conserver et produire : Celui qui peut créer dédaigne de détruire. Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté, J'attends le jour sans fin cl l'immortalité. ..

Ah ! nous savons bien qu'elle a de grands défauts, cette nouvelle et puissante poésie, et nous ne prétendons point les cacher. Mais il conviendrait cependant de ne pas les exagérer. Laissons, sans nous y arrêter, la troupe des critiques grammaticaux relevant avec soin les participes passés qui n'ont point pris l'accord et les virgules qui ne sont point à leur place. Laissons ces petites gens, et passons. Il est d'autres reproches, d'une tout autre gravité, qu'on est en droit de diriger contre la première œuvre de Lamartine. Et tout d'abord, on a,

non sans raison, accusé le jeune poëte d'avoir exprimé, dans ses vers indécis et pleins de brouillards philosophiques, la religiosité plutôt que la religion. La critique, hélas ! n'est que trop juste, bien qu'elle soit devenue banale. Certes, l'éducation du poëte avait été profondément catholique, et nous ne pouvons ici invoquer en sa faveur des circonstances atténuantes auxquelles il ne saurait légitimement prétendre. Du premier coup, il pouvait réconcilier avec la poésie, non pas seulement la philosophie, mais l'ordre surnaturel tout entier. Il avait cette mission, et son génie ne lui avait peut-être été confié que pour atteindre ce but. Il n'a pas eu cette audace : il a reculé, et, par là même, il a failli tomber décidément au second rang. Il n'a pas profité d'une de ces heures, comme il s'en rencontre rarement dans l'histoire des révolutions littéraires. Il a cru que le Dieu révélé par la raison est essentiellement poétique, mais il n'a pas cru à la physionomie plus profondément poétique du Dieu révélé par les Écritures et par la Tradition. Il n'a osé qu'assez tard et fort imparfaitement aborder la figure de Jéhovah ; mais il n'a jamais cherché, il n'a jamais aimé le visage de Jésus. Pouvant être théologien comme Dante, il a préféré demeurer philosophe comme Platon, ou plutôt comme M. Cousin. Personne n'y a plus perdu que le poëte lui-même. Ses ailes se sont raccourcies : il a volé moins vite et moins haut. Nous parlions de brouillard tout à l'heure ; le brouillard, en effet, a été le plus rude châtiment de M. de Lamartine. Il avait reculé devant la nette lumière du catholicisme : il fut condamné au nuage, à l'indécision des contours, à la brume, et quelquefois môme à la nuit. On put l'accuser de panthéisme, non sans quel-

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que semblant de raison. Je ne pense pas qu'il ait jamais commis ce ^^-and crime contre la Yérité, mais il lui est souvent arrivé de ne pas savoir ce qu'il voulait dire. Sa philosophie était contemplative autant qu'éclectique ; elle tournait au rêve. De là tant de beaux vers qui peuvent passer pour avoir une signification mauvaise... et qui n'en ont aucune. Si M. de Lamartine a fait du panthéisme, soyez certain que c'est sans le savoir. D'ailleurs, il a très-noblement protesté à plus d'une reprise contre celte accusation qu'il a eu l'honneur de trouver capitale. Il l'a fait une première fois dans la préface de Jocebjn, et tout récemment, en feuilletant son Cours familier de littcratm^e, j'avais la joie d'y trouver une nouvelle protestation plus énergique encore et plus éloquente contre la })lus redoutable de toutes les erreurs contemporaines. Mais voyez oii peut conduire le brouillard !

Le pis est que M. de Lamartine a fiit des élèves : que de bacheliers, hélas ! et que de docteurs en religiosité ! Les imitateurs, c'est le iléau, c'est la punilion vivante de l'artiste. Ils imitent de préférence les travers de leurs maîtres, et trouvent le secret de les changer en défauts horribles, en vices monstrueux. Je me souviens d'un grand orateur religieux qui avait écrit cette jolie, cette trop jolie pensée : a Le premier sacrement que reçoive un enfant, c'est le baiser de sa mère î » Survint un imitateur qui grossit, qui exagéra l'idée du maître, et qui lâcha cette énormité : « La jeune fille porte dans ses yeux un sacrement qui fait tomber à ses pieds. » Ces imitatores servùm pecus ne pouvaient pas manquer à l'auteur des Méditations ; ils sont trop aisément parvenus à le compromettre. Ils ont

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créé une nouvelle religion ici-bas : celle du Dieu-., Brouillard. Ils nous ont inondés de volumes jaunes, où \] l'infini, le soleil, l'àme de l'univers, la lune, les, rayons, les étoiles, sont très-bizarrement amalgamés, et où l'on ne peut en bonne justice signaler une seuLe.^ plirase bien claire. Cette philosophie vague était d'ailleurs d'une pratique aisée et ne se condensait pas en des lois fort nettes. Les élèves avaient sous les yeux les vers du maître :

Voilà le sacrifice immense, universel :

L'univeri est le temple, et la terre eA l'autel ; Les cieux en sont le dôme, etc

Ils se croyaient par là dispensés d'entrer à l'église, même pour s'y marier. Et c'est ainsi qu'on en arrivait de nouveau, sans s'en douter, à l'autel de la Nature tant préconisé par le dix-huitième siècle. Du reste, cette philosophie poétique fut une véritable mode , qui dura... ce que durent les modes. On se lassa bientôt de l'Infini et du bleu de M. de Lamartine. Nos modes, après tout, ne valent pas celle-là.

Les Méditations présentent un autre danger : elles amollissent les âmes en les portant à la mélancolie. Nous le disions plus haut : c'est de Bené que date l'ère des poitrinaires. Oui, mais les Méditations ont donné à cette épidémie un singulier développement, les Méditations qui peuvent se résumer en ces deux vers :

La lune se balance aux bords de l'horizon ; Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon...

Ils sont beaux, ces vers ; mais ils ont enfanté ces générations de rêveurs et surtout de a rêveuses à la

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lune » qui ont été aussi la plaie de notre siècle... Elles allaient, le soir, errer sur le bord des rivières et des lacs, les yeux tournés vers la lune, un livre à la main, la rêverie dans l'âme. Leur pas était mélancolique, leur physionomie triste ; elles se croyaient effroyablement malheureuses. Si elles avaient pu avoir une robe blanche, elles eussent été plus touchantes encore ; mais il fait si froid le soir, et les rhumes se gagnent si vite ! Ah! si seulement elles avaient été poitrinaires S Mais non : ce bonheur-là leur était refusé, et elles n'étaient que trop bien portantes, hélas ! Elles poussaient néanmoins de gros soupirs vers l'Inconnu, jetaient vers l'Infini de longs regards, et se passaient presque toujours la fantaisie d'écrire une « Méditation » qu'elles dédiaient implacablement à M. de Lamartine... Ce qu'il y a de plus sérieux et de plus regrettable, c'est que ces âmes perdaient toute leur activité ; c'est que la lecture des Méditations diminuait étrangement dans le monde la somme de la virilité chrétienne ; c'est qu'au lieu d'avoir la femme forte de l'Écriture, nous avions je ne sais quelles femmelettes maladives, incapables de bercer un enfant et de préparer le repas d'un mari, tout à fait assotties par le rôve et d'une nullité aussi coupable que ridicule. Les Méditations n'ont que trop souvent produit ce quiétisme philosophique, et il n'est guère moins dangereux que celui de M"^ Guy on.

Ce sont là de grands défauts; mais il faut nous répéter ici que M. de Lamartine entrait dans une voie tout à fait nouvelle, et qu'il n'y pouvait point marcher

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d'un pied ferme comme sur un chemin battu. L'ancienne poésie, ou, pour mieux parler, l'ancienne versification française, ne présentait pas toujours des périls aussi vifs. Elle ne prêtait pas au rêve, je le veux bien, et la philosophie n'y était point couverte de nuages... par l'excellente raison qu'elle en était complètement absente. Mais ces vers mythologiques et apprêtés n'ont fait qu'amuser ici-bas quelques esprits délicats, et n'ont peut-être pas redressé vers le ciel une seule âme ; tandis que la lecture des Méditations élèvera toujours les inteUigences et les poussera énergiquement vers Y au- delà. Pour une âme que les Méditations ont afïaiblie, elles en ont sauvé vingt, et peut-être cent. Elles ont agrandi les proportions de l'esprit français, et en général de l'esprit humain. Elles ont prouvé que Dieu est souverainement poétique; que les mots fable et mensonge ne sont point synonymes de poésie^ et que cette glorieuse synonymie appartient plutôt à la vérité. Supérieures à la poésie qui les a précédées, elles le sont aussi à celle qui les a suivies, qui fleurit aujourd'hui sous nos yeux, et qui se fait gloire de n'adopter aucune croyance, pour les pouvoir célébrer toutes avec autant de zèle et de couleur locale. Entre l'école fantaisiste de notre siècle et l'école mythologique de Boileau, l'auteur des Méditations nous apparaît dans la/ lumière, noblement pensif, les yeux fixés vers un Dieu qu'il n'aperçoit pas nettement, mais vers lequel il a le . mérite de rester obstinément tourné. Dès son premier ouvrage il se distingue de Victor Hugo. Les Méditations sont un bas-relief du Parthénon; les Orientales sont déjà une œuvre shakespearienne. Lamartine a la mu-^ sique, Hugo l'antithèse ; tous deux vont magnifique- —

mont bouleverser l'ancien monde littéraire, et chacun d'eux aura le droit de s'écrier : a J'ai tout changé en poésie ! »

Les secondes Méditations sont la suite, et la suite fort naturelle, des premières. Lepoëte n'a pas voulu renoncer aussi vite et n'a pas eu le courage de dire adieu à un titre qui avait porté bonheur à son génie naissant. Néanmoins, le nouveau recueil présente certaines qualités, et surtout quelques défauts qui ne se rencontraient point dans le premier. La même harmonie y ; ravit notre oreille; la même pureté de lignes, la même [suavité de couleurs y ravit nos yeux. C'est de l'Haydn, c'est du Raphaël. Mais, il faut l'avouer, les Xouvelles Médii.ntions sentent l'huile : elles ont été laborieuses, tandis que les anciennes avaient été véritablement spoiUaaées. Et nous n'aimons rien tant que la spontanéité dans l'art. Le poète s'est dit, en se frappant le front : a II faut que j'aie du génie ; il faut que je fasse mieux que ma première œuvre, »... et il n'a pas fait aussi bien. Par bonheur, quelques pièces étaient depuis longtemps réservées dans le portefeuille de M. de Lamartine, et elles sont peut-être le meilleur ornement de son second volume. Le reste a je ne sais quel parfum de rhétorique qui ne se respirait pas dans l'œuvre première. Je signalerai comme preuve de cette affirmation la fameuse ({ Ode à Bonaparte » , qui ne mérite point sa réputation. C'est ampoulé, déclamatoire, et creux. « Qm (( sait si le génie n'est pas une de vos vertus, » dit le poëte aux grands hommes de la trempe de Napoléon. La pensée ici est nuageuse. On se dit tout d'abord :

(( Que c'est beau ! » mais, bientôt on s'aperçoit en riant que cela ne veut rien dire. E tnous pourrions citer un assez grand nombre de ces traits de mauvais goût. Hélas ! c'est la vieille histoire. On fait un chef-d'œuvre ; on le fait sans s'en douter, avec l'ingénuité de la vingtième année, en plein rayonnement, en pleine jeunesse. Puis, si Ton veut en exécuter un second, si l'on se met bravement à la lâche, on produit... des fleurs artificielles, charmantes sans doute et de belles couleurs, mais artificielles. Les premières étaient de vraies fleurs, toutes parfumées, pleines de miel, humides de rosée. Ah ! laissez-moi préférer les premières.

Toutefois, je ne voudrais pas être trop sévère à l'égard des secondes Méditations, qui, malgré ces défauts réels, demeureront comme im de nos livres classiques, et seront, dans quelque vingt ans, à l'usage de nos collèges. « Mais, nous diront les austères, oserez-vous placer sous les yeux de vos enfants tant de vers amoureux, où frémit le nom d'Elvire? » La plupart de ceux qui font cette honnête observation sont les mêmes qui laissent dans les Bucoliques de Virgile la fameuse seconde églogue, l'ignoble Formosum pastor Corydon <irdebat Alexin. Nous ne serons pas aussi sévères à l'égard de l'amour vrai, de l'amour jeune et sincère. Tout ce qui peut altérer la virginité des âmes, nous le détruirons sans pitié, nous l'éloignerons des jeunes regards. Mais n'allez pas trop loin dans cette voie. Comprenez qu'il est un pur, un légitime amour, même avant le mariage. Ne soyez pas jansénistes, n'empêchez pas les cœurs de battre honnêtement. Les vers à Elvire sont bien tendres assurément, et je ne les graverais pas volontiers dans la mémoire des jeunes filles ; mais je ne pense pas qu'ils

aient fait grand dégât dans les âmes. Et où serait le mal, s'ils avaient produit dans notre société mercantile quelques « mariages d'inclination, » les seuls peutêtre qui soient dignes de l'estime d'un chrétien? Ne vaut-il pas mieux entourer la femme d'une auréole idéale, comme l'auteur des Méditations^ que de la rabaisser, de l'insulter, de la traîner dans la boue comme Balzac?

Les deux premiers livres de Lamartine sont, malgré tout, des chefs-d'œuvre qui font honneur à l'humanité, je dirai même à l'humanité chrétienne. Mais ce ne sont peut-être pas ses meilleurs titres. Combien d'intelligences parmi nous ne connaissent que les Méditations de Lamartine et les Odes et Ballades de Victor Hugo ? Les « recueils de morceaux choisis, » les .4?*ilioloyies gâtent singulièrement les esprits bourgeois, en leur faisant éternellement subir les mêmes extraits, souvent défigurés et mal choisis. On croit connaître tout Yictor Hugo lorsque l'on sait par cœur Moïse smle ISil, et que l'on déclame : « Mes sœurs, l'onde est plus pure aux premiers feux du jour ; » on croit posséder tout Lamartine quand on peut citer le Crucifix ou le Lac. C'est une grande erreur. A nos yeux, le véritable Lamartine est surtout dans Geneviève et dans le Tailleur de pierres de Saint-Point ; le véritable Hugo est surtout dans les Contemplations, dans la Légende des siècles, dans les Misérables. Et nous aurons lieu de le démontrer.

Dans les premières œuvres de Lamartine, comme dans celles qu'il écrit à l'heure présente, éclate un or-

gueil naïf et blessant. «Moi, moi, moi, toujours moi. » Cet homme se contemple immortellement lui-même; semblable à ces prêtres de l'Inde qui passent leur vie à considérer leur orteil, il considère sans cesse sa belle personnalité, dont il n'a pu encore se lasser d'être ravi. Mais ce défaut vraiment prodigieux est surtout choquant dans les Commentaires qu'il a voulu rédiger luimême sur ses propres œuvres. Oui, Lamartine s'est commenté, ô misère ! Ces magnifiques, ces incomparables Méditations que je ne peux lire sans pleurer d'enthousiasme, il les a lui-même ornées de notes explicatives. Et quelles notes ! Je supplie mes lecteurs de ne point se procurer l'édition malencontreuse qui est embellie de ces invraisemblables commentaires. C'est là que le poëte, plein de sa personne, nous apprend dans quelles circonstances, à quel moment précis, à quelle heure, dans quel lieu il a composé tels ou tels vers qui nous ravissent : « J'étais au coin du feu, nous ditil, je venais de recevoir telle visite, j'étais souffrant, » etc., etc. On ne saurait s'imaginer à quel degré d'intimité arrive cet étrange commentateur. Mais ce qu'il y a de navrant, ce qu'il y a de lugubre, c'est que le poëte nous ouvre dans ces commentaires les plus vulgaires et les plus laids côtés de son àme. Tous vous rappelez peut-être les deux admirables Méditations intitulées le Désespoir et la Providence à l'homme : l'une est pleinement sceptique, l'autre pleinement chrétienne. Pendant longtemps, nous nous étions imaginé que les vrais sentiments de M. de Lamartine étaient exprimés dans la seconde de ces pièces. Mais M. de Lamartine luimême prend plaisir à nous détromper : « Je n'ai écrit la Providence à Ihomme que pour faire plaisir à ma

mère, et c'est dans le Dése^joir qu'il faut chercher ma pensée et l'état véritable de mon âme à celte époque de ma vie. » Hélas ! hélas ! L'auteur des Méditations alléguera, je le sais bien, qu'il n'a écrit ces regrettables commentaires que dans un de ces moments où le besoin d'argent le tourmentait; mais vraiment, à sa place, nous aurions été plus fier et eussions préféré mourir de faim, plutôt que de révéler au public de pareilles faiblesses, et, s'il faut le dire, de telles turpitudes !

Le tact, d'ailleurs, est ce qui a toujours et surtout manqué à M. de Lamartine. On connaît ses interminables Confidences, dont nous ne voulons dire que deux mots. Il y trace d'une main très-involontairement irrespectueuse le portrait physique de sa mère et de ses sœurs, avec un luxe de détails qui affligera tous les fils et tous les frères. Quant à lui, il ne s'aperçoit même pas de son irrévérence, et serait bien étonné d'apprendre qu'on ne parle pas ainsi de celles que l'on doit entourer d'une vénération délicate et pudique. Dans Graziella, il racontera longuement, très-longuement, comment il a abandonné une jeune fille qui l'aimait, et comment cet abandon dut amener la mort prématurée de celte créature charmante. Et, s'il faut en croire certains critiques, cette vilaine action ne serait pas historique, et M. de Lamartine aurait mis gratuitement sur son compte cette honte imaginaire !!! Partout, dans son RopliaH, dans ses Confidences, dans les commentaires de ses Méditations, il nous apparaît avec la même physionomie. Plutôt que de ne point parler de lui, il nous raconte tout ce qui peut le diminuer dans notre estime. Pourvu qu'il ait la bouche remplie du moi je, il est heureux

Dans la }fort de Socrate, qu'on a généralement imprimée à la suite des premières Méditations, nous sommes heureusement délivrés de ce lamentable égolisme. Aussi nous trouvons-nous face à face avec un pur chef-d'œuvre. C'est Platon christianisé. Mais Platon, qui avait à son usage le plus harmonieux, le plus beau de tous les parlers humains, n'a pas été si doux, si limpide, si musical que notre poëte français, lequel n'avait à sa disposition qu'une langue assez ingrate, sans sonorité et sans éclat. Je pense que nous pouvons opposer la Mort de Socrate à ce que l'Antiquité a produit de plus parfait. Socrate y a été prodigieusement embelli, et Platon aussi. Malheur à l'intelligence qui ne se sentirait pas grandir à la lecture de ces vers ! J'ai déjà dit qu'il fallait se défier de ceux qui n'aiment pas la poésie ; cela est vrai surtout de la Mort de Socrate : il manque quelque chose à la tête de ceux qui ne l'admirent point.

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Toutefois, Lamartine allait s'élever encore plus haut, et les Harmonies sont supérieures aux Méditations. La forme, il est vrai, n'y est pas si merveilleusement correcte, si régulièrement harmonieuse. Ce n'est plus ce bas-relief athénien sculpté avec une délicatesse et une patience qui ne supportent pas le plus léger défaut ; ce n'est plus ce tableau que l'on pourrait considérer à la loupe. Non ; mais c'est une belle suite de fresques hardies et rapides, de sculptures à moitié terminées et puissantes. J-usqiie-là, Lamartine s'était surtout servi de l'alexandrin ou des strophes régulières. Il se néglige ici, et se néglige très-heureusement ; il

admet, il combine, il entrelace tous les rhythmes et tous les vers. C'est ici la véritable expression de son âme ; tout y est simple, aisé, et presque spontané. On n'a jamais manié notre vers avec cette facilité. L'harmonie, d'ailleurs, est presque tout entière conservée, ou pour mieux dire, transformée. Chacune des Harmonies ressemble à ces symphonies magnifiques de Beethoven, d Haydn et de Mozart : à des accents graves et majestueux succèdent des accords rapides et joyeux. Toutes les nuances, tous les tons, tous les rhythmes se mêlent dans ces beaux vers, sans jamais s'y confondre ni s'y nuire. Mais, o bonheur, la relifjiosité a été décidément abandonnée par le poëte, et c'est bien la religion qui vibre, qui chante, qui vit dans cette œuvre nouvelle. Dieu, le vrai Dieu, y est noblement acclamé; l'âme y déborde d'amour et d'adoration ; la création y est ardenmient comprise, aimée, poussée vers le Créateur. Tous les êtres de la nature y sont appelés à prendre tour à tour la parole ; on y entend les cris de l'Océan, du ciel, de la terre, des arbres en fleurs, des rochers muets, des vastes bois, des eaux courantes, des ruisseaux et des fleuves ; on y entend surtout le cri intelligent de l'homme vers Dieu. Tout chante Dieu. Par-ci par-là, je le veux bien, il y a encore quelques notes discordantes, et je supprimerais volontiers quelques vers dans cette Hymne au Christ, où la divinité de notre Jésus n'est peut-être pas encore assez nettement affirmée. Mais, somme toute, les Harmonies sont un recueil de cantiques. Et jamais cantiques plus beaux, depuis David et les écrivains sacrés, n'ont peut-être passé sur les lèvres humaines.

C'est ainsi que décidément Lamartine jeta dans les

bras l'une de l'autre la Vérité et la Poésie, réconciliées pour toujours et dont le baiser sera immortel. Si j'insiste sur ce point, c'est qu'il caractérise le rôle de l'auteur des Méditations, c'est qu'il résume toute son œuvre.

En arrivant à Jocdyn, j'avoue que je ne suis point sans éprouver quelque embarras. L'Église a condanmé ce livre, et Dieu me garde de ne pas m'incliner avec une sincérité complète devant une telle condamnation, qui est souverainement juste et légitime. Néanmoins je ne puis pas ne pas admirer dans Jocebjn certaines beautés littéraires de premier ordre, et je dois impartialement les signaler à mes lecteurs. Mais il faut bien se dire que l'Église a condamné le fond, et non pas la forme de ce poëme. L'Église est mère : elle a le cœur large et grand. Elle nous met en garde contre toutes les erreurs, mais ne nous défend d'admirer aucune beauté réelle. Cette pensée m'enlève toute incertitude et me tire de mon embarras.

Jocebjn est un mauvais livre, un livre dangereux. 0 singulière variabilité de l'esprit humain ! Voilà un grand poëte, un génie, qui vient d'écrire un livre presque pieux, les i/flrmonz>5; et c'est de cette même plume tout à l'heure si religieuse qu'il va se servir pour écrire un roman malsain, une œuvre antichrétienne ! Oue les chrétiens « modérés » méditent ce fait et en profitent. Il faut à l'homme des convictions rigoureuses, des croyances solides, des dogmes lucidement déterminés; il lui faut une foi robuste, ardente, absolue. Sans quoi, il fait comme M. de Lamartine : il flotte à tout vent, il

cède à loiite influence, il ondule, il change, il tombe, il se relève pour tomber encore, il est tout à fait digne de pitié. Recueillons-nous donc, faisons un acte de foi, et soyons des hommes !

Le sujet de Jocehjn est trop connu pour qu'il soit ici nécessaire de faire subir à nos lecteurs un long résumé de ce récit poétique... Jocelyn est un jeune homme qui <( se dévoue » pour assurer le mariage et l'avenir d'une sœur qu'il aime tendrement : il entre au séminaire pour lui laisser toute l'intégrilé de leur pauvre fortune. Mais la Révolution éclate, terrible, et notre « lévite » est chassé par elle de son séminaire abandonné. 11 se réfugie dans les Alpes, où il rencontre un adolescent, un enfant pour lequel il se prend soudain de la plus ardente affection. Cet enfant mystérieux était une jeune lille, et le malheureux Jocelyn ne s'en aperçoit que fort tard. Toutefois, il n'est pas encore engagé dans les ordres et peut épouser saLucile. Mais, o douleur ! son vieil éveque vient d'être condamné par le tribunal révolutionnaire, et réclame pour mourir les secours spirituels de Jocelyn. Il a besoin d'un prêtre, et, avec une étonnante rapidité, consacre Jocelyn malgré lui, dans les ténèbres de sa prison : {( Quand il me releva de terre, fêtais prêtre. » 11 ne reste plus au nouveau prêtre qu'à abandonner résolument sa fiancée, et son cœur en est horriblement déchiré. Puis, il s'enfouit dans un village et s'y livre à tous les devoirs, à tous les sacrifices du ministère évangélique. Il verra Lucile une fois encore avant de mourir, mais ce sera pour lui fermer les portes de la vie et lui ouvrir celles du ciel. Le pauvre curé rentrera ensuite dans son presbytère pour n'en plus sortir, modèle vivant de toutes

les vertus sacerdotales, ange de la terre, spectacle des élus. Il y mourra comme il y a vécu, en saint...

Est-ce à ce défaut de tact dont nous signalions tout à l'heure les excès, qu'il faut attribuer les invraisemblances, et surtout les énormités de ce singulier roman ? Il est facile de s'apercevoir, en le lisant, que la seule imagination de M. de Lamartine était échauffée quand il écrivit les Harmonies, et que son cœur n'avait jamais été profondément chrétien. Un véritable chrétien attache à la vocation d'un prêtre une idée tellement auguste, qu'il ne peut supposer un instant que cette vocation soit jamais déterminée par des considérations banales et mondaines, comme le mariage d'une sœur. Eh ! ne valait-il pas mieux que la sœur de Jocelyn ne se mariât point, et que le héros de notre poëme ne s'imaginât pas avoir une vocation aussi fantaisiste ? Dudévouement, grand Dieu ! Appeler de ce beau nom cet engagement dans les ordres sacrés qui trouve sa récompense ici-bas dans les consolations de l'autel, et là-haut, dans les joies de l'éternité. Non, non, il ne faut pas avoir le sens chrétien pour se laisser séduire par de telles imaginations. D'ailleurs, M. de Lamartine montre bien qu'il ne possède même pas la notion du sacerdoce. Il ne connaît point cette grande chose : le prêtre. Quoi ! cet évêque auquel le poëte prête, du reste, un si magnitique langage^ ce vieillard improvise un prêtre en cinq minutes ! Et pourquoi ? Parce qu'il a besoin de l'absolution ! Ce serait odieux, si ce n'était point ridicule, et l'on pleurerait si l'on n'avait envie de rire. Puis, quelles scènes scabreuses que celles de cet amour suspect entre Jocelyn et cette enfant dont il ne peut dire {( Elle )) qu'après tant de mois de séductions secrètes

TM> LAMARTINE.

et de luttes intimes ! Comme tout cela est fait pour exciter sournoisement les sens, pour développer dans les jeunes cœurs ce qu'ils ont de moins pur, pour les jeter sur les pentes les plus périlleuses ! L'Église, vous le voyez, devait condamner un tel livre.

Reste la forme que nous avons la liberté de louer. Tout, cependant, n'y est pas digne d'éloge. Jocelyn a été écrit trop vite. C'est une ébauche plus qu'une œuvre achevée; c'est, comme on le disait au dix-septième siècle, \x\\ crayon. Les vers médiocres y abondent; l'harmonie y est parfois brisée et la langue souvent outragée. Mais ce qui me charme, c'est l'originalité de ce poOme ; c'est son agencement général ; c'est le genre nouveau qu'il a créé, qu'il a introduit dans la littérature moderne. Jocelyn est ce que j'appellerai volontiers (( une épopée domestique » . Dans tous les siècles passés, je ne lui trouve point de précédent, ni, à plus forte raison, de modèle.

Aux siècles primitifs il appartient d'avoir de véritables épopées, guerrières, politiques, nationales. Telle est Y Iliade, telle est notre Chanson de Roland. Le sens historique n'existe pas encore dans le cerveau des poètes ; la légende triomphe. Mais aux époques civilisées, la véritable épopée n'a plus sa place marquée. C'est l'histoire qui la remplace. Certains poëmes artificiels, tels {]}iiîV Enéide eiluBeiuiade, s'adressent alors à quelques rares esprits fort cultivés, mais ne sont . réellement appelés à aucune popularité durable. La poésie narrative devra-t-elle abdiquer devant un tel état de choses ? Devra-t-elle se retirer devant les envahissements de l'histoire ou du roman? Nous ne le croyons pas, et, à coup sûr, Lamartine ne l'a point

pensé. Il a été prendre par la main, non sans une certaine témérité, des personnages à peu près contemporains, appartenant aux classes les plus vulgaires, les plus nombreuses de notre société, vivant de notre vie, parlant notre langue, priant le même Dieu, traversant les mêmes obstacles et animés des mêmes espérances. Il n'a pas voulu d'autres liéros, et les a jetés tout frémissants sur la scène de son poëme. Puis, il a donné la parole à l'un d'eux, qui s'est mis à raconter poétiquement et simplement son histoire, laquelle s'est passée en quelque sorte sous nos yeux, au milieu des grands événements dont notre pays a été le théâtre. Eh bien ! laissez-moi dire bien haut que j'admire Utiérairement cette épopée nouvelle et qu'elle ne me laisse point insensible. Laissez-moi ajouter que c'est là la véritable poésie, naturelle, humaine, vivante. Yos tragédies et vos épopées factices du dix-septième et du dix-huitième siècle m'ennuient malgré moi. Ces êtres grecs ou romains que j'aperçois sur la scène, je ne les connais point ; ils ne parlent pas mon langage, n'ont pas ma religion, ne sont ni de mon pays, ni de ma société, ni de mon temps. Ont-ils du sang véritable et des muscles ? On est quelquefois tenté de le mettre en doute. Ils appartiennent d'ailleurs à des races royales avec lesquelles mon petit sang bourgeois n'a rien de commun; i's ne sont pas mes frères, ils ne sont pas mes pareils. Mais Jocelyn est bien mon semblable; oui, je le reconnais, je l'ai vu. Tous ceux qui l'entourent, je les reconnais aussi ; ils ont ma nature, mon sang, ma vie. Homme du dix-neuvième siècle, ce qui me ravit dans les œuvres de mon temps, c'est qu'elles sont vivantes, actuelles, et doublement mes

contemporaines. Tel est le caractère de toute notre littérature : elle hait les formules, la convention, la rhétorique ; elle pose nettement les questions, et les questions quelle pose sont les plus importantes du monde, il arrive souvent qu'elle les résout de travers, mais elle ne les évite point, et un chrétien doit lui savoir gré de sa sincérité, qui est entière, et de sa bonne volonté, qui est incontestable.

M. de Lamartine, après s'être ainsi révélé grand poëte épique dans Jocehjn, grand poëte lyrique dans les Méditations et les Harmonies, ne se montra pas satisfait de cette double gloire. Il voulut, d'une main puissante, saisir le Drame et le dompter ; il n"y réussit pas et n'y pouvait réussir. Ilien n"est moins dramatique que le rêve, et l'autLur des Méditntions n'est le plus souvent qu'un rêveur sublime. Au tbéàtre, des vers harmonieux sont tout au plus tolérés, et ne peuvent jamais devenir populaires : le public écoute, ferme l'œil, et s'endort. 11 faut, il faut que l'action se précipite, que les péripéties s'enchaînent, que le dénoùment se prépare avec une activité incessante. Ne m'arrêtez pas pour me faire entendre, au milieu de votre action ralentie, vos méditations ou vos harmonies. J'ai hâte de savoir si le héros sortira vainqueur de cette trame, si le traître sera puni. Je respire à peine, je suis haletant : prenez-moi brusquement par la main et conduisez-moi à votre dénoùment. L'auteur de Jocdyn^ qui avait en vain tenté d'écrire dans sa jeunesse une tragédie : Jonathas, eut le tort plus grave de jeter, vingt-cinq ou trente ans

plus tard, un autre drame sur le théâtre. Toussaint Louverture eut un succès d'estime, comme la politique du poëte. Il est vrai que Chateaubriand avait aussi tenté l'aventure, et que son Moïse est à peu près détestable ; mais ce n'est point dans ses illusions et dans ses erreurs qu'il convenait d'imiter l'auteur de V Itinéraire et des Martyrs.

M. de Lamartine fut-il plus heureux quand il s'attaqua à l'histoire, à la philosophie, au roman? La question est délicate et complexe. Nous essayerons d'y répondre.

Si quolijues mois avant cette pu])lication des Girondins qui prit au milieu de nous les proportions d'un événement national, on s'était posé cette question : (( Quels seront les qualités et les défauts de Lamartine historien?... » il nous semble qu'il n'eût pas été difficile d'y répondre avec une justesse prophétique. D'après toutes les œuvres de ce poëte, qui, tout à coup et sans préparation, abordait le récit d'une des périodes les plus difficiles de notre histoire, on pouvait craindre avcL' quelque raison que l'imagination ne dominât chez lui ce bon sens équitable, cette érudition froide, cette indignation tranquille, toutes ces qualités nécessaires à l'historien. Gomment ce rêveur platonique, cet ami des clairs de lune et des lacs limpides, cet habitant des sommets, consentirait-il à descendre de ses belles hauteurs jusque dans les villes bruyantes et ensanglantées par les guerres civiles?' Habitué à converser avec la nature, avec la mer et avec le ciel bleu, saurait-il bien remonter aux sources des événements les plus compli-

qués d'une époque à la fois corrompue et barbare ? Lui qui possédait si bien la synlbcse du monde naturel, pourrait-il descendre assez profondément dans le détail, dans l'analyse du monde politique? L'enthousiasme, dans cette àme ardente, allait-il faire soudain la place libre à la critique ? Rien n'était moins probable.

Les Girondins parurent. Je ne pense pas que jamais livre ait été salué avec plus d'acclamations. Ce fut dans toute la France un long cri de surprise. Quelques années auparavant, Lamartine avait tourné le dos aux gouvernants d'alors, et l'avait fait d'une façon aussi grandiose que soudaine. On se rappelle l'admirable discours dans lequel il expliqua les motifs de ce changement de front : il commença cette harangue d'un ton modeste et, pour ainsi dire, en ami de la dynastie et même du ministère ; il la termina d'un ton presque terrible, en ennemi fougueux, en adversaire irréconciliable. On ne s'était pas attendu à cette conversion quelque peu rapide, et chaque phrase, chaque mot de ce discours étonnant avaient une portée formidable. L'auditoire était haletant et suivait l'orateur d'un regard ému, durant ce long trajet qui le conduisit... à la gauche. Ce jour-là, le grand poëte s'était fait grand orateur et avait réveillé tout son pays qui dormait. Eh bien ! les Girondins produisirent un effet plus profond, plus vif, plus universel encore.

Personne n'avait jamais compris l'histoire et ne l'avait jamais écrite de la sorte. Imaginez toute une suite de tableaux passionnés, de dialogues ardents, de drames rapides; imaginez un style ample, poétique, coloré; imaginez surtout un historien qui se met en la place vivante de chacun de ses personnages, qui accepte pour

un moment leur point de vue, leurs passions, leurs intérêts, leur vie, et qui les fait penser, parler, agir comme si c'était lui qui pensait, agissait et parlait. Et n'oubliez pas que le sujet du livre n'est rien moins que l'histoire de la Révolution française !!

Tous savez qu'au théâtre chacun des acteurs doit s'identifier avec son personnage et se pénétrer de la vie de son rôle. M. de Lamartine, dans ses Girondins^ a réalisé ce terrible programme en s'identi fiant tour à tour avec tous les personnages de ce grand drame de la Révolution. Oui, il a été successivement tigre avec Robespierre, hyène avec Marat, agneau avec Louis XVL Il a été fier, incerlain, impolitique et imprévoyant avec les Girondins; rusé, exalté, fanatique et sanglant avec la Commune; colère avec Danton, éloquent avec Yergniaud, sublime avec la Reine, résigné avec Madame Elisabeth, cynique avec leurs bourreaux. C'est lui qui joue au naturel tous ces rôles, et l'on se demande comment il a pu résister à la fatigue de tant de créations si complexes et si douloureuses.

Il va plus loin : il descend dans l'àme de ses héros, la fait parler, et nous rapporte ce langage. Il devine les pensées les plus secrètes. On croirait vraiment qu'il a été le compagnon de prison de tous les infortunés dont il nous raconte l'histoire ; qu'il lui a été donné d'assister de près à toutes les heures de leur angoisse, et de sténographier en quelque sorte les paroles que ces malheureux prononçaient à voix basse,.... ou ne prononçaient point du tout. Les monologues ne coûtent rien à M. de Lamartine. Il vous dira qu'à tel moment le Roi devait penser à telle chose, et entrera dans le détail de cette pensée probable. C'est puissamment

animé, c'est extraordinairement attachant, c'est vivant; mais est-ce bien là de l'histoire ?

Nous ne le pensons pas.

Les Girondins sont un roman historique. C'est le plus . historique de tous les romans, je le veux bien, mais ce n'est pas une histoire dans la vraie force de ce terme.

Sachez qu'un historien véritablement digne de ce nom devrait, à bien prendre les choses, annoter chaque phrase, j'allais dire chaque mot de son livre; sachez que son devoir strict serait de signaler lucidement à ses lecteurs la source où il a puisé le moindre de ses moindres faits. Or, il convient que tout s'appuie sur le témoignage de témoins oculaires, de témoins sûrs et, autant que possible, nombreux. Il nous faut des documents irrécusables, des pièces d'archives dont l'aiithenticité soit mathématique, des preuves dont le tribunal le plus sévère se montre rigoureusement satisfait. « Une suite de faits bien prouvés, » voilà brutalement ce que doit être l'histoire. Les Girondins ne satisfont pas à ce programme. A tout instant l'auteur des Méditations s'y livre à des hypothèses fort touchantes sans doute, mais qui enfm n'ont rien de concluant. Il jette mille perles sur l'austère tissu de l'histoire. Ce sont des ornements, des embellissements inattendus, des accessoires délicieux, des tableaux de genre, des paysages qui nous induisent à pleurer ou qui nous ravissent jusqu'au fond de Tàme. Mais ne cherchez point de notes au bas des pages : tout cela ne se pourrait prouver, et est sorti en grande partie de l'imagination du poëte et non pas du porlefeuille de l'historien.

Rien n'est plus dangereux qu'une telle façon d'écrire l'histoire. Car enfin M. de Lamartine, avec l'œil perçant

de son génie, voyait juste le plus souvent. Mais ses élèves allaient se lancer après lui, sans génie et sans frein, dans l'hypothèse et dans les récils agrémentés. Donnez leur un fait historique, un petit fait : ils le délayeront en dix pages qui, au premier abord^ paraîtront historiques, elles aussi. Il faut faire la guerre à ce système qui compromet l'intés^rité de la vérité et la dignité de la science.

Ce n'est pas là, toutefois, le seul défaut des Girondins. Il en est un autre qui a été remarqué avant nous. Quand M. de Lamartine mit la main à la plume et commença son livre, il avait en politique des idées quelque peu vagues. Etait-il républicain? Peut-être. Allait-il jusqu'à désirer avec ses héros je ne sais quelle fédération périlleuse et contraire au génie de la nation? On pouvait le craindre. Etait-il jacobin? On ne saurait l'affirmer, bien qu'il ait peint certains jacobins avec des couleurs agréables. Avait-il étudié solidement tous les systèmes démocratiques qui se trouvaient en présence dans cet effroyable tohu-bohu de la Révolution victorieuse ? Il est permis d'en douter. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans les huit volumes des Girondins, toutes les opinions sont tour à tour accueillies avec un sourire presque approbateur, et que l'historien ne se détermine bien nettement en faveur d'aucune. En vérité, le poëte se révèle à chaque page ; le poëte, être mobile, qui se passionne successivement pour toutes les couleurs, pour toutes les physionomies, pour tous les paysages; pour tous les héros, même factices ; paur toutes les vertus, même fausses. M. de Lamartine raconte-t-il la mort de Louis XYI? il inonde ses lecteurs de larmes presque légitimistes. Raconte-t-il la mort des Giron-

dins, qui avaient été en partie régicides? c'est une nouvelle effusion de pleurs aussi chauds et aussi sincères. Oui, certainement aussi sincères. Le poëte est ainsi fait : il ne peut assister à une douleur sans être ému, et ne se demande pas si cette douleur est une expiation sublime ou un châtiment mérité.... Mais en histoire il serait peut-être bon d'être historien, et non pas poëte.

Bref, ce qui a manqué à M. de Lamartine, c'est le sens de l'indignation, et c'est aussi une conviction raisonnée, forte, inébranlable. Il ajustement encouru, au point de vue politique, le reproche que nous lui adressions tout à l'heure au point de vue religieux. Il n'avait point voulu être nettement catholique, et avait choisi je ne sais quelle religion nuageuse et plus qu'à moitié naturaliste : il ne voulut pas davantage se décider en matière de république. Les Girondins ont amené en partie la révolution de 1848; mais était-ce bien là le but que s'était proposé l'auteur, eta-t-il été satisfait de son œuvre?

De l'histoire au roman, la transition est facile... chez M. de Lamartine. Mais le roman n'engage pas, au même degré que l'histoire, la responsabilité d'un écrivain, et sa plume y a plus de liberté. Jocelyn n'était d'ailleurs, par certains côtés, qu'un roman oii s'étaient révélées les plus précieuses qualités littéraires; c'était un roman épique. Il était facile de prévoir que le jour où M. de Lamartine aborderait le Roman avec sa belle et large prose, avec son sentiment profond de la nature, avec sa sensibilité passionnée, il lui serait aisé d'y trouver l'occasion de quelques nouveaux chefs-d'œuvre. Sans doute il n'avait

LAMARTINE. 'ii-!

pas ce regard inquisiteur de Balzac, ces yeux qui étaient si bien faits pour découvrir jusque dans le coin le plus caché de l'âme les penchants, les instincts, les désirs les plus inavoués. Mais Lamartine voyait ce que Balzac ne voyait pas : le Bien. Son âme, malgré tant de fautes, était en pente vers tout ce qui était grand et noble. Dans ses futurs romans on pouvait craindre les rêves trop nuageux et les descriptions trop longues; mais, à coup sûr, on n'avait à y redouter rien de bas : à moins toutefois que certain orgueil, certain désir de s'étaler dans ses œuvres et d'y faire des confidences au pubUc, ne dominât encore M. de Lamartine et ne lui arrachât quelques indiscrétions sans délicatesse...

Ce fut, par malheur, ce qui arriva dans cette Graziella, où beaucoup des admirateurs de M. de Lamartine veulent voir son chef-d'œuvre, mais oii les chrétiens, juges plus difficiles, voient avant tout une révélation de son égoïsme. Certes, les beautés les plus vraies abondent dans Graziella. Cette vie de pauvres pêcheurs napolitains sur la côte de Procida ; cette beauté naïve d'une jeune fille qui s'ignore; cette piété sincère et ardente; cette arrivée de deux étrangers, de deux hôtes au foyer de ces braves gens ; cet amour naissant de Graziella pour l'auteur même de tout ce récit indiscret; cet amour partagé qui s'échauffe et grandit sans se connaître ; cette tempête qui ruine en un jour toute la fortune de ces malheureux; cette charité qui répare tant de ruines avec une modestie et un tact charmants; cette reconnaissance de la jeune fille qui s'ajoute à son amour, et le complique au point de le rendre tout à fait inguérissable; toutes ces choses, toutes ces scènes sont merveilleusement rendues. On n'a jamais écrit rien

2i() LAMARTINE.

de plus simplement émouvant. Puis, quels paysages ! Non jamais, avec des mots, on ne s'est approché si près des œuvres du pinceau. Lamartine, en une paii^e, décrit un site avec mille tons harmonieusement fondus, et il en résulte, sous les yeux du lecteur, quelque chose de plus animé, de plus complet que les chefs-d'œuvre du Poussin, quelque chose de plus grand et de plus majestueux que les toiles des Troyon et des Corot. Le poëte n'a plus le vers qui le gêne dans son essor ; il a conquis cette honne liberté de la prose, et la nature tout entière entre aisément dans ses descriptions élargies. Ce n'est pas tout : les nuances les plus fines sont rigoureusement observées, et il y a dans ces vastes paysages de petits coins charmants où le pinceau est d'une subtilité, d'une déhcatesse infinies. Pourquoi faut-il que le dénouement de cette œuvre nous fasse une loi de la juger sévèrement? Cet abandon de la pauvre Graziella par celui qui s'était trop aisément laissé aimer et qui avait imprudemment encouragé un amour dont il ne pouvait couronner le désir; cette fuite précipitée, ce désespoir de la jeune fille, cette poursuite ardente, cette mort prématurée, ces dernières pages, tout cela nous laisse triste et presque morose. Il faut donc nous résigner à ne nous laisser charmer que par quelques pages de ce livre inégal ; qu'à lire et à relire cet épisode immortel de la tempête, et h trouver dans ces beautés de premier ordre quelques circonstances atténuantes pour pardonner plusaisément à l'égoïsme du poëte.

Mais dans Geneviève nous n'aurons à formuler aucune de ces réserves qu'un chrétien serait coupable de ne pas rendre publiques. Geneviève est le meilleur roman de Lamartine ; c'est une des œuvres les plus re-

marquables de notre temps. Qu'elle ait eu moins de succès que Graziella^ qu'elle n'ait pas encore conquis rimmcnse popularité dont elle est vraiment digne, qu'elle ne soit pas connue ni aimée du peuple auquel elle s'adresse , c'est ce que nous n'ignorons pas. Mais l'insuccès d'une belle œuvre ne doit pas modifier le jugement d'un chrétien, et ne modifiera pas le nôtre. Geneviève est une pauvre fille de campagne qui s'élève par degrés aux plus héroïques vertus, aux dévouements les plus sublimes. Tout d'abord, cette servante-née est, comme le dit le poëte, «la troisième main » de sa mère infirme; puis, elle se fait, avec un amour qui ne sera jamais dignement payé, la servante assidue de sa petite sœur Josette. Cependant, tant de services désintéressais n'ont pas altéré sa jeunesse ni compromis sa beauté. Elle est paie seulement, mais encore toute charmante au milieu de son rude service et de son ineffable dévouement. Tant de vertus cachées jettent d'ailleurs un certain rayonnement autour d'elles : on parle de Geneviève dans tout le pays ; on l'entoure d'estime et presque de respect. Il est quelqu'un qui l'aime par-dessus tous, et qui le fait savoir : c'est Gyprien. Noble et simple amour, qui ne scandalisera aucun lecteur chrétien..., à moins qu'il n'y ait encore quelques jansénistes hypocrites et lugubres qui ne permettent pas au sourire d"un jeune homme de rencontrer le sourire d'une jeune lille, et qui nous défendent, sous les peines les plus sévères, de trouver doux ce sourire, de l'aimer, de désirer enfin que nos jours soient éclairés par un pur visage chastement aimé. Quant à nous, nous ne partagerons jamais ce rigorisme absurde autant que périlleux, et nous approuve-

rons très-simplemenl l'amour de Geneviève et de Gyprien. Ah ! ce n'est pas là qu'est le danger de l'heure présente.

D'ailleurs, qu'ils se rassurent, tous ceux qu'un chaste amour pourrait encore épouvanter. Gyprien n'épousera point Geneviève; cette affection ne sera point couronnée. La pauvre « servante-née » ne peut se résigner à quitter sa petite sœur, que les mains mourantes de sa mère ont solennellement conliée à sa garde maternelle. Non, elle ne l'abandonnera point. Et c'est en vain que l'amour chante en son cœur, c'est en vain qu'elle voit passer sous les yeux de son imagination ravie la maison de Gyprien qui l'attend, et Gyprien lui-même qui lui tend les bras... Le devoir l'attache et la retient. 0 dévouement, 0 sacrifice admirable, pourras-tu jamais être surpa-sé ici-bas? Oui, tu le seras, et c'est la pauvre Geneviève qui trouvera encore le secret de faire pâlir tant de vertus par l'éclat d'une vertu mille fois supérieure. Le bruit se répand un jour qu'une pauvre femme de son pays est accusée de je ne sais quel délit ; qu'elle est emprisonnée; qu'elle est déshonorée. Gene^ viève l'apprend, et soudain (je pleure à chaudes larmes en racontant cette histoire) se déclare coupable et se fait jeter en prison à la place de la pauvre vieille. Oui, elle sent qu'elle se perd à jamais dans l'estime de Gyprien; qu'elle manque aux douces promesses dont elle avait lié le cœur de ce cher fiancé ; qu'il lui faut renoncer pour toujours à tant de bonheur, à ce sourire, à ces tendresses saintes, à ces enchantements légitimes... Qu'importe ? elle détourne les yeux et accomplit son sacrifice. 0 charité, charité divine !

Quelque temps après Gyprien épousait une autre

femme, et im peu plus tard Geneviève sortait de prison demi-nue et mendiant son pain. Hélas ! elle n'avait pas encore bu le plus amer de son calice, et nous ne nous attendons guère au dénoûment de ce récit. Laissez-moi, laissez-moi vous en achever le résumé. Vous voyez bien que je ne suis pas de force à m'arreter sur ce chemin.

Un jour, Geneviève, la pauvre fille, la mendiante, est saisie dans les montagnes par un épouvantable ouragan ; elle roule dans la neige, blême de froid et de peur. Elle va mourir là, elle va mourir abandonnée, lorsque tout à coup, ô bonheur! elle entend le mugissement lent et sourd d'une vache a à laquelle répondit le chant d'un coq endormi qui chantait sans doute en rêve, ou bien qui prenait la lueur d'une étoile pour un premier rayon du matin. » Tout près de là était une étable : la pauvrette ose y entrer, elle s'y blottit dans la paille chaude, elle y sent de nouveau son sang courir, elle y revient à la vie ! « Je me sentais, dit-elle, comme dans une crèche que le bon Dieu m'aurait bâtie sur les cimes des montagnes, semblable à celle où la sainte Vierge s'était réfugiée de son temps en allant en Egypte. Cette mémoire, qui me revint en l'esprit dans ce moment, m'enleva toute l'humiliation de mendier la moitié de sa place à une bête. Je me dis : « Tiens ! puisque la servante de Dieu n'a pas eu honte d'une étable, de quoi donc aurais-tu honte, toi? » Et je finis par m'endormir tranquillement aux derniers coups du vent qui faisait battre les volets de l'écurie et du grésil qui tintait contre les vitres. » Hélas ! quel réveil !

Geneviève, sans le savoir, s'était réfugiée dans la propre maison de Cyprien, de ce fiancé qu'elle avait trahi, de celui qu'elle avait tant aimé, et qui mais main-

2o0 LAMARTINE.

tenant il était l'époux d'une autre. Ou allait-il dire en la voyant dans cet état de misère extrême et de dcnùment honteux? Ou'allait dire la jeune femme? « 0 mon bon ange, s'écrie la malheureuse, couvrez-moi de vos ailes, rendez-moi invisible et dérobez ma misère et mon humiliation à celle qui jouit justement de la richesse, de la bonne renommée et du bonheur que j'ai eus sous la main... » Mais elle entend des pas : c'est la jeune ménagère, c'est la femm de Cyprien qui vient traire les vaches. Geneviève va être découverte : et en effet, elle apparaît sous ses haillons aux yeux de celle dont elle pourrait tenir la place. Cyprien lui-même est là qui la prend en pitié, toute la maison l'entoure, on la considère, on la reconnaît, et elle pense mourir de honte sous tant de regards accusateurs. Ah ! c'en est trop, et il est temps, n'est-il pas vrai, que justice se fasse?... Un cri retentit dans l'élablc : c'est la vieille femme que Geneviève a sauvée de la prison.... Mais non, les larmes m'étouffent presque, et je préfère céder la parole au grand romancier, ou plutôt à Geneviève elle-même...

« Geneviève ! s'écria une voix qui mi2 tin(a dans les oreilles comme si ç avait été celle de mon baptême ou de ma première communion. Geneviève ! Quoi ! cette fide nue cl mendiante qui grelotte à vos genoux^ c'est Genevi:Jve?... Ah ! vous devriez être aux siens. »

En disant cela, elle fendit précipitamment le groupe des trois femmes, du vieillard et de Cyprien pour me prendre dans ses bras : « x\h ! bien, je n'en rougis pas, d'elle, moi^ » qu'elle ajouta.

Je levai la tète, j'ouvris les yeux à cette voix et à ce mouvement, et, à travers mes larmes qui m'aveuglaient, je reconnus, qui? vous ne le diriez pas en cent mille!

LAMARTINE. 2iil

La mère Bélan, de Voiron ! celle que j'avais retirée de prison en y entrant à sa place !

La mère Bélan me releva et m'embrassa au moins vingt fois devant tout ce monde étonné, comme si j'avais été quelque chose. Je lui fis signe de se taire et de me laisser passer pour ce que je n'étais pas :

« Eh bien ! c'est trop fort ! » qu'elle s'écria en frappant du pied sur le plancher des vaches et en mettant ses deux mains sur ses hanches pour regarder le père et la mère, qui faisaient avec les lèvres des airs de dégoût : « iXon, c'est plus fort que moi ! j'aime mieux manquer à ma parole que de la tenir pour laisser condamner et avilir une innocente !

« Je dirai tout une fois dans ma vie, » qu'elle fit comme en s'impatientant. « Eh bien! vous autres, » leur dit-elle, « savez-vous qui vous injuriez, qui vous méprisez? » Ils se turent.

« Non!... Eh bien! je vas vous le dire, et ça vous apprendra à parler sans savoir. »

Alors, malgré tout ce que je pus faire, elle leur raconta tout... « Et voyez, » ajouta-t-elle en me faisant taire forcément quand je voulus l'arrêter et la contredire, « voyez ! la voilà encore qui voudrait être avilie et méprisée devant vous, et qui souffre la misère, la honte, la faim et le froid plutôt que de réclamer ce qui lui revient : sa réputation et sa vertu !

« Ce que j'ai dit est dit, » ajouta-t-elle en finissant; puis elle m'embrassa encore en pleurant, et elle me dit : « xMam'selle Geneviève, pardonnez-moi ici-bas ; je suis sûre que votre pauvre sœur défunte me pardonne dans le paradis. Si ces gens-là ne veulent pas vous rendre justice, venez chez moi, je vous prendrai comme ma fille et je me glorifierai devant tout Voiron de partager mon lit et mon pain avec la plus honnête et la plus pure fille du pays. »

Personne ne disait rien, et tout le monde pleurait. Cyprien se mit à genoux avec sa femme à ma place : « Par-

LAMAUTIM-:

donnez-moi, « medit-il, » de vous avoirinécoanuc, nrj.im'selle Geneviève; c'est vous qui l'avez voulu. Quelque chose me disait qu'il devait y avoir un mystère là-dessous... Nous n'y avons pas vu clair avant le jour d'aujourd'hui. Mais v'ià ma femme qui vous aimera bien, et ma mère et mon père qui vous traiteront comme une fille retrouvée. » Et c'est ainsi que je devins servante, et servante de bon cœur, dans la maison où j'avais dû être maîtresse; mais sans rancune, en me souvenant avec plaisirque j'avais aimé Cyprien,et en aimant encore mieux sa femme à cause de lui.

En achevant cette citation, qu'aucim de nos lecteurs n'aura trouvée trop longue, nous le demandons à la bonne foi, à l'impartialité de tous les dépréciateurs littéraires de notre temps : y a-t-il dans tout le dix-septième siècle une page aussi naturelle, aussi simple, aussi puissante que celle-là? Vous étonnerczvous que nous préférions une littérature qui va ainsi jusqu'au fond du cœur humain et qui ouvre les sources de nos pleurs? Essayez, en regard de cette page émouvante, sublime, essayez de placer une page de Boileau, Je Racine, de La Bruyère, de Pascal môme et de Bossuet; vous n'y sentirez pas frémir la môme simplicité de vie. Le siècle de Louis XIV nous élève et nous grandit, mais ne nous remue point et ne nous fait pas pleurer les meilleures de nos larmes. Nous ne voulons pas parler du siècle de Voltaire. Tentez, tentez, après avoir lu Geneviève, de relire cette pastorale prétentieuse et fausse, ce Paul et Virginie que tant d'entendements bourgeois considèrent encore comme un chef-d'œuvre de naturel ; vous ne le pourrez pas, vous rejetterez le livre..., et Bernardin de Saint-Pierre vous produira l'effet de Florian.

Encore une remarque. Il existe parmi nous, je le sais, des ennemis déclarés du Roman qui se voilent la face à ce seul nom, et qui se mettent les poings dans les yeux pour ne pas lire le seul titre d'une de ces œuvres pernicieuses et maudites. Nous nous adressons aussi à ceux-là, et leur demandons, tout frémissant d'émotion, s'ils pensent que la lecture de Geneviève présente réellement autant de périls; si ce n'est point là un bon, un excellent livre ; si le genre même auquel cette œuvre appartient est un genre nécessairement détestable et que les chrétiens doivent nécessairement proscrire de leur bibliothèque et de leur estime. Il serait temps cependant d'en finir avec ces fadaises. Geneviève, d'ailleurs, est une œuvre chrétienne, et nous sommes heureux de le rappeler àM. de Lamartine lui-même. Si ces pages simples nous passionnent si sainement et nous remuent jusqu'aux larmes, c'est qu'elles sont profondément catholiques. Où l'auteur des Méditations di-i-\\ pris le type de sa servante volontaire? Où a-t-il trouvé le modèle de Geneviève et l'idée même de ces sacrifices presque surnaturels? Ah ! il le sait bien : c'est dans le saint Évangile, c'est dans la sainte Église. Est-ce que les anciens, est-ce que le grand Platon lui-même et Sénèque auraient pu seulement imaginer une Geneviève ? Est-ce que cette antiquité si vantée aurait trouvé cette (( prière d'une servante » qu'on ne peut lire sans un véritable recueillement, et par laquelle nous voulons achever cette étude de Lamartine considéré comme romancier :

2o4 LAMARTINE.

« Mon Dieu, faites-moi la grâce de trouver la servitude douce et de l'accepter sans murmure, comme la condition que vous nous avez imposée à tous en nous envoyant dans ce monde. Si nous ne nous servons pas les uns les autres, nous ne servons pas Dieu ; car la vie n'est qu'un service réciproque. Les plus heureux sont ceux qui servent leur prochain sans gages, pour l'amour de vous. Mais nous autres, pauvres servantes, il faut bien gagner le pain que vous ne nous avez pas donné en naissant. Nous sommes peut-être plus agréables encore à vos yeux pour cela, si nous savons comprendre notre état; car, outre la peine, nous avons l'humiliation du salaire que nous sommes forcées de recevoir pour servir souvent ceux que nous aimons.

« Nous sommes de toutes les maisons, et toutes les maisons peuvent nous fermer leurs portes; nous sommes de toutes les familles^ et toutes les familles peuvent nous rejeter; nous élevons les enfants comme s'ils étaient à nous, et quand nous les avons élevés, ils ne nous reconnaissent plus pour leurs mères... Parentes sans parenté, familières sans famille, filles sans mères , mûres sans enfants, cœurs qui se donnent sans être reçus; voilà le sort des servantes devant vous. Accordez-moi de connaître les devoirs, les peines et les consolations de mon état; et, après avoir été ici-bas une bonne servante des hommes, d'être là-haut une heureuse servante du Maître parfait. »

Il nous reste à étudier M. de Lamartine comme philosophe.

XIÏ

Le Tailleur de pierres de Saint-Point est l'œuvre où notre poëte a le plus exactement condensé toute sa philosophie. Mais à Dieu ne plaise que par l'effet d'un séparatisme ridicule, nous nous imaginions que la

philosophie se rencontre uniquement dans quelques Uvres spéciaux, dans certains Manuels, dans certains Traités. Non, non, elle éclate partout ; elle se fait jour dans une Harmonie^ dans une Méditation, dans une ode, aussi bien que dans un chapitre d'Aristote et de saint Thomas. Elle ne connaît pas de barrière ; comme la lumière, elle envahit, éclaire et pénètre tout. Toute l'œuvre de M. de Lamartine, depuis ses premières Méditations jusqu'à la dernière livraison de son Cours familier de littérature^ est imprégnée de philosophie... Dans les discours de Lamartine, cette philosophie se reconnaît aisément et règne. L'auteur des Méditations a été un grand orateur, bien que cette vocation presque inattendue se soit révélée assez tard dans le cours de cette vie plus agitée que remplie. Dans cette éloquence, d'ailleurs, on retrouve toutes les qualités auxquelles nous avons déjà rendu si volontiers un si complet hommage. La phrase est ample, le style est imagé, le développement oratoire est majestueux et peut-être un peu long; la pensée toujours élevée, mais parfois trop tendue et légèrement guindée. Rarement l'orateur va jusqu'à la déclamation, mais il n'en est pas éloigné, et l'on sent trop ce périlleux voisinage. Nous avons fait allusion à ce fameux discours oii, devant la Chambre des Députés, il exposa les motifs de sa conversion politique. C'est le plus célèbre de ses discours, ce n'est peut-être pas le meilleur. On se souvient encore de celui qu'il prononça à la même tribune pour défendre contre l'envahissement des mathématiques les nobles l^ttres'et les arts attaqués par Arago. Dans son fameux « Discours aux Jardiniers, » il se montre spirituel et fin, et c'est chez lui une bonne for-

tune assez rare pour qu'il soit nécessaire de la mentionner en passant. Le plus beau de ses mouvements oratoires est une rencontre, une improvisation ; on sait ce qu'au milieu des menaces et des hurlements de 1848, répondit l'auteur des Girondins à ceux qui voulaient arborer une loque rouge au bout de leurs piques : « Le (( drapeau rouge que vous nous rapportez n'a jamais (( fait que le tour du Ghamp-de-Mars, traîné dans le (( sang du peuple en 91, en 93 ; et le drapeau tricolore (( a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la (( liberté de la patrie. » On a pu critiquer ces paroles, d'où toute rhétorique n'est pas absente ; mais ceux qui les critiquent si dédaigneusement , les auraient-ils trouvées dans le terrible instant où eiles furent prononcées ?

Depuis plus de dix ans, Lamartine s'est fait critique littéraire dans son Cours familier et il s'est promis d'y exposer toute la philosophie de l'art. Déjà il a étudié, dans une longue galerie de portraits, les plus grandes figures de toutes les époques et de toutes les civilisations. Il a mis sans doute dans ces portraits la marque incontestable de son génie ; il y a mis surtout le sursum qui est un des caractères de son intelligence. Mais la critique demande certaines qualités de second ordre que Lamartine n'a jamais possédées et ne possédera jamais. Il y faut une finesse, une ténuité d'esprit, un sentiment des nuances qu'un vrai poëte ne saurait connaître. Lisez les Causeries de Sainte-Beuve : vous vous apercevrez aisément que le poëte, l'auteur de Volupté^ est mort depuis longtemps ; vous y verrez en action un véritable critique, lorgnant tout, dépeçant tout avec son regard, analysant toujours et analysant

encore. Sainte-Beuve s'imaginerait tomber dans un précipice s'il tombait jamais dans la synthèse : l'auteur du Tailleur de pierres de Saint-Point a la même horreur de l'analyse, qui lui semble une sorte de petit procédé à l'usage des petits esprits.

Toutefois, dans ce Cours familier, écrit beaucoup trop vite et avec une intention trop visiblement mercantile, on a l'occasion de rencontrer encore quelques beautés de premier ordre qu'il faut se hâter de saluer au passage. Nous avons encore dans les oreilles les cris que poussa toute la bohème des lettres quand Lamartine attaqua avec une ardeur légitime l'école sensuelle et frivole d'Alfred de Musset et de ses pâles imitateurs. On s'écria que c'était pure jalousie de sa part et qu'il voulait rabaisser une gloire qui menaçait la sienne. Il n'en était rien, et l'auteur des Méditations était bien au-dessus de ces misères. Mais il avait horreur de a la littérature des sens, » et le disait tout haut. Et il s'élevait avec raison contre ces débauchés qui, laissant de côté toute préoccupation noble, tout ce qui séduit le cœur de l'homme, tout ce qui le remplit, la Religion, la Politique, TÉconomie sociale, déclarent qu'ils ne veulent, ici-bas, s'occuper que de Ninette ou de Ninon... Une autre fois Lamartine dessinait la grande tète deBossuet, et le lendemain il racontait avec une émotion visible la première représentation de la reprise d'Athalie sous la Restauration. Il se laissait aller (trop volontiers, il faut le dire) à raconter aussi ses souvenirs personnels et ses petites affaires dans un recueil uniquement destiné à l'Art pur; et dans une de -ces livraisons trop peu lues, il écrivait ces belles pages sur une visite à Saint-Point, qu'il a intitulées : (( Le père Dutemps. o Tout récem-

ment enfin, comme nous l'avons dit, il élevait noblement la voix contre le panthéisme envahissant et proclamait d'une voix ferme l'existence d'un Dieu unique et personnel. Telles sont les pages du Cours familier de littérature qui méritent de rester le plus longtemps dans la mémoire des hommes.

Pour en revenir au Tailleur de [lierres de Saint-Point, c'est peut-être l'œuvre capitale de Lamartine. Il y a mis en lumière toutes ses grandes qualités intellectuelles, toutes les faces de son génie. C'est un poëme en prose, et, en même temps, un traité complet de philosophie spiritualiste.

Le cadre est des plus simples. Le poëte rencontre dans son pays un pauvre ouvrier campagnard et le fait parler (( sur la nature et sur Dieu. » C'est ce dialogue qui peut à bon droit passer pour la plus belle exposition philosophique dont on puisse trouver le modèle dans notre langue. Cette perle, d'ailleurs, est merveilleusement enchâssée, et le poëte lui a donné une admirable monture. Le théâtre de ce dialogue est placé dans un paysage charmant et que le pinceau de Lamartine a décrit avec une minutie qui défie toute analyse : (( Le soleil de midi, réverbéré par les prismes sablonneux des roches granitiques, y répandait des rayonnements et des tiédeurs rares à de si grandes hauteurs au-dessus des vallées. On y respirait le printemps. Une nuée d'insectes y flottaient et y bourdonnaient dans les rayons, qu'ils rendaient en quelque sorte palpables. Les plantes aussi y pullulaient au pied des roches : les

LAMARTINE. i:iO

œillets rouges y prenaient racine et y flottaient comme des cerises entr'ouvertes par le bec des oiseaux. Les églantiers en tapissaient l'enceinte à profusion ; leurs jets, allongés et flexibles, y lançaient des milliers de paraboles végétales, à l'extrémité desquelles s'ouvrait une étoile de roses à cinq feuilles qui pleuvaient sur le gazon... Tout près de là, Claude des Huttes dormait couché sur l'herhe... » Claude des Huttes est le tailleur de pierres ; c'est à lui, et à lui seul, qu'en réalité le poëte va donner la parole. C'est lui qui va professer tout un cours de philosophie ; qui va successivement affirmer l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, la conscience, la distinction et la sanction du bien et du mal, la loi morale et le devoir, en un mot, toutes les grandes vérités de l'ordre naturel ; c'est lui qui va les exposer avec une simplicité, une ardeur et un amour incomparables. Écoutez plutôt.....

(( Moi. Comment savez-vous qu'il existe un Dieu?

«Lui. Ah ! Monsieur, d'abord, notre mère nous l'a bien dit; et puis après, quand j'ai été grand, j'ai bien connu de bonnes âmes qui m'ont conduit dans les maisons de prière oii l'on se rassemble pour l'adorer et le servir en commun, et pour écouter les paroles qu'il a chargé ses saints de révéler aux hommes en son nom. Mais quand même ma mère ne m'aurait rien dit de Lui, et quand même je n'aurais jamais entendu les catéchismes enseignés dans toutes les paroisses en faisant mon tour de France, est-ce qu'il n'y a pas un catéchisme dans tout ce qui nous entoure, qui enseigne aux yeux et à l'âme des plus ignorants ? Est-ce que son nom a besoin des lettres de l'alphabet pour être lu? Est-ce que son idée n'entre pas dans nos yeux avec le premier

rayon de lumière, dans notre cœur avec notre premier battement ? Je ne sais pas comment sont faits les autres hommes. Monsieur; mais, quant à moi, je ne pourrais pas voir, je ne dis pas une étoile, mais seulement une fourmi, une feuille d'arbre, un grain de sable, sans lui dire : Qu'est-ce qui t'a fait ?

(( Moi. Et vous vous répondez : C'est Dieu.

(( Lui. Bien entendu. Monsieur. Ça ne peut pas se faire soi-même ; car avant de faire une chose, il faut être , n'est-ce pas ? Et avant d'être, ça n'était pas : donc ça ne pouvait pas se faire.

{( Moi. Gomment savez-vous que Dieu est bon ?

« Lux. Parce que nous aimons ce qui est bon, et que, si Dieu n'était pas bon, nous ne pourrions pas nous empêcher de le haïr. Or, je vous le demande un peu, à vous. Monsieur, qui paraissez bien mieux entendre ces choses-là que moi, qu'est-ce que serait une création où la créature ne pourrait pas s'empêcher de haïr son créateur? Ce serait un contre-sens. La créature aimerait par nature le Bon, et le Créateur, qui l'aurait faite pour remonter à lui et pour l'aimer, serait le Mal! Vous voyez bien que c'est le monde renversé et les idées brouillées dans la tête. On ne s'y arrête seulement pas, excepté un moment, quand on souffre trop... Mais c'est un cri qui s'échappe des lèvres, et après lequel l'âme court bien vite pour le rattraper avant que Dieu ne l'ait entendu.

«Moi. Et pourquoi l'aimez-vous?

(( Lui. Parce qu'il m'a créé.

(( Moi. Mais cela ne lui a rien coûté.

(( Lui. Cela lui a coûté une pensée, une pensée du bon Dieu ! Y avons-nous assez réfléchi? Quant à moi, j'y

réfléchis souvent, et je deviens fier comme im Dieu dans mon humilité, grand comme le monde dans ma petitesse. Une pensée du bon Dieu ! mais cela vaut autant que s'il m'avait donné tout l'univers. Car enfin, Monsieur, bien que je sois peu de chose, il a fallu d'abord, pour me créer, qu'il pensât à moi qui n'existais pas encore, qu'il m'enfantât d'avance, qu'il me réservât mon petit espace, mon petit moment, mon petit poids, ma naissance, ma vie, ma mort^ et, je le sens, Monsieur, mon immortahté. Quoi! n'est-ce donc rien que cela, Monsieur? Avoir occupé la pensée de Dieu et l'avoir occupée assez pour qu'il daignât me créer ! Ah ! je vous le répète, rien que ça, Monsieur, rien que ça, quand j'y pense, cela me fond d'amour pour le bon Dieu ! ! »

Il faudrait tout citer, et je m'arrête. Je n'ignore pas, d'ailleurs, qu'il serait facile de signaler çà et là quelques traits faux, quelques arguments insuffisants dans cette démonstration, qui n'en demeure pas moins concluante et magnifique. Je préfère signaler à M. de Lamartine la vraie source de cette théodicée si élevée qu'il place avec tant de raison sur les lèvres de son paysan. Cette théodicée vient de la raison, je le veux bien, mais de la raison éclairée par le Christianisme et agrandie par la Révélation. C'est grâce à l'Église que le dernier des enfants du peuple devient un théologien devant lequel se serait tue la bouche d'or de Platon. L'auteur du Tailleur de pierres l'a senti, lorsqu'il a fait dire à son héros quelques mots qui servent d'introduction à tout cet exposé philosophique et qui n'ont pas été assez remarqués : d'abord, ma mère me l'a bien dit. Eh bien! la mère, ici, c'est la tradition chrétienne,

c*est l'enseignement de l'Église. Sans cet enseignement, M. de Lamartine eût été aussi incapable d'écrire son beau livre, que son tailleur de pierres lui-môme eût été incapable d'avoir une foi si éclairée, et de s'écrier, quand son interlocuteur s'étonne qu'il puisse aimer tous les hommes et tous les êtres de la création : « Ah ! (( j'en aimerais bien d'autres, si j'en connaissais davan- (( tage... »

Et maintenant, illustre auteur de tant de. chefsd'œuvre, vous voilà bientôt sur le seuil de cette éternité redoutable dont vous avez si noblement parlé et que vous avez eu Tincontestable honneur de ne jamais mettre en doute. L'heure est venue de vous recueillir, et la voix d'un chrétien vous y invite aujourd'hui avec modestie et fermeté. Vous avez. Monsieur, vous avez commis bien des fautes dans votre vie si brillante jadis, et que nous voyons aujourd'hui s'éteindre non sans tristesse. Les catholiques ont le cœur trop large, croyezle bien, pour vous reprocher celles de ces fautes qui ne touchent point à vos rapports directs avec votre Dieu et le nôtre. Que d'autres parlent avec dédain de vos spéculations quasi-commerciales, de vos libéralités trop somptueuses, de votre économie mal basée, cela ne nous regarde pas : De minimis non curât prœtor. Mais, chose plus grave, vous avez contristé l'Église par votre orgueil, et vous ne l'avez pas encore consolée par votre retour ; à deux ou trois reprises, il vous est même arrivé de parler contre cette glorieuse institutrice du genre humain. N'avez-vous pas déjà été puni de ces demirévoltes ? Hélas ! mieux qu'aucun autre homme, vous

connaissez aujourd'hui la vanité de la gloire, des honneurs, de la popularité. Vous portez le plus grand nom littéraire de toute l'Europe, et tous les jours le dernier des folliculaires vous tourne en dérision et vous bafoue. Vous avez été le premier citoyen de votre pays : quelques jours après l'avoir sauvé, vous fûtes scandaleusement oublié. Cet oubli s'épaissit autour de vous, sachezle bien, et cette ingratitude ne cessera peut-être que sur votre tombe. Seuls, les chrétiens vous conservent une reconnaissance sincère et font une juste estime de vos œuvres. Ils se souviennent et se souviendront toujours des grands services que vous avez rendus à la cause de la vérité. Mais il convient que vous vous les rappeliez vous-même , et que vous vous jetiez enfin aux genoux du Dieu qui a dit : (( Tous ceux qui (( crient : Seigneur, Seigneur, ne seront point sauvés. » Vous avez écrit les Méditations, où vous avez réconcilié pour toujours la Vérité et la Poésie ; vous avez écrit les Harmonies, où vous avez chanté le Dieu vivant; vous avez écrit le Tailleur de pierres de Saint-Point et Geneviève, deux œuvres tout à fait spiritualistes et presque absolument chrétiennes, où vous avez noblement développé les grandes théories de notre théodicée et de notre morale ; vous avez compris Bossuet, vous avez analhématisé Alfred de Musset, vous avez renié le panthéisme... Eh bien ! Monsieur, il faut achever ; il faut relire encore une fois l'Évangile, puis, nous offrir le beau spectacle de votre tête blanche s'inclinant enfin devant la divinité de Jésus-Christ. L'heure est solennelle, l'occasion est rare. Vous qui aimez à flatter l'infortune, ne profiterez-vous pas de ces jours douloureux que traverse TÉglise pour tomber enfm dans

2Gi LAMARTINE.

les bras de cette mère et lui donner, au milieu de tant d'angoisses, la joie de votre conversion publique? Nous attendons de vous ce grand acte qui ^ honorera toute votre vie et vous grandira devant la postérité en vous justifiant devant Dieu.

[Les Chansons des rues el des bois"'.

Dans son dernier livre, dans William Shakespeare, M. Yictor Hugo a professé cette singulière théorie : (( qu'il faut admirer le génie jusque dans ses défaillances, jusque dans ses lacunes, jusque dans ses évanouissements. )) Les Chansons des Bues et des Bois nous mettent

(1) L'auteur de ce livre est un des admirateurs les plus enthousiastes de Victor Hugo; il voit en lui le plus grand poète de la France, et l'un des plus vastes génies des temps mode; nés. Toutefois nous avons été obligé de protester fort énergiquement contre les Chansons des Rueset des Bois, œuvre obscène ; contre les Travailleurs delamer, œuvre sceptique et dangereuse. Nous ne croyons avoir rien dit qui ne soit sorti des profondeurs de notre conscience. Dans une étude ultérieure, nous aurons lieu de faire voir que la nature du génie de Victor Hugo est essentiellement catholique, mais que l'orgueil a, suivant l'énergique expression d'un maître, retourné cette grande intelligence. Victor Hugo est un génie retourné. Nous devons ajouter, pour être juste, que, dans une lettre mémorable à M. Georges Seigneur, l'auteur des Misérables a nettement affirmé sa foi en un Dieu personnel, et qu'il a eu l'honneur de s'écrier : « Je ne suis pas panthéiste. » Cette lettre sera peut-être le plus beau

aujourd'hui dans la nécessité d'appliquer à M. Hugo la théorie de M. Hugo.

Nous attendions ce livre; et, pourquoi ne le dirionsnous pas, nous l'attendions avec impatience. Malgré tout, nous aimions le poëte; nous l'aimions à cause de je ne sais quel souffle généreux qui rend vivantes toutes ses œuvres ; à cause de ses désirs, à cause de ses aspirations vers l'avenir meilleur. Dans William Shakespeare, nous nous étions surtout arrêté aux bonnes pages, et nous y avions eu peut-être quelque mérite ; car les bonnes pages y sont rares, et l'œuvre est déjà morte. Mais ce titre nous plaisait vivement : Les Chansons des Hues et des Bois. Ah! disions-nous, que de beaux paysages vont être le repos et la joie de nos yeux I Nous allons voir les grands bois noyés dans le soleil et demeurant pleins d'ombre ; nous allons assister à cette lutte sous les feuilles entre la lumière et la nuit ; au bord des sources cachées les chevreuils vont accourir; l'univers des insectes va donner de beaux concerts au monde des arbres et des herbes; au miheu de ces bruissements animes le poëte paraîtra, songeur. Et il chantera un beau cantique au nom de la mousse et au nom de l'oiseau, au nom du chêne et au nom de la fourmi, au nom de l'ombre et au nom du soleil. Représentant intelligent de la forêt, il offrira à Dieu le culte de la forêt. Puis, il nous transportera dans les villes et nous fera assister à des spectacles oii l'homme tiendra plus de place. Il nous montrera de belles luttes entre la misère et la charité, et la misère énergiquement attaquée, et la charité victorieuse, et la beauté des âmes. Et aussi les grandes joies de la nation, les rentrées triomphantes des armées au son des clairons vainqueurs, les fêtes

sincèrement populaires, les rudes labeurs de l'atelier, les joies de l'ouvrier au repos, tous les grands et poétiques aspects de la vie d'un grand peuple...

Voilà ce que nous nous attendions à trouver dans les Chansons des Rues et des Bois ; voilà quelle était, en ouvrant ce livre, la vivacité de nos espérances. La désillusion a été aussi rapide que cruelle.

Dans les Chansons des Rues et des Bois, il n'y a en réalité ni rues, ni bois, ni chansons. Jamais titre n'a été moins exact. Le nouveau livre de M. Hugo pourrait, beaucoup plus justement, être intitulé : Vive Camour, ou Eloge du Cotillon, ou Manuel de la Grisette. C'est un recueil de mauvais petits chants lubriques, grivois, scabreux; c'est du Michelet mis en vers. Triste spectacle, ô mon Dieu ! que celui d'un vieillard de soixantequatre ans se mettant à danser sous la couronne de ses cheveux blancs les danses de l'ancienne Chaumière, à célébrer Mimi Pinson et Turlurette en vers dignes d'un étudiant de première année, à souffler dans les mirlitons de Saint-Cloud, à courir les guinguettes en bonne fortune, bras dessus bras dessous avec Toinette et Margoton, à célébrer le corset de Lise et les jupons de Suzettel Soixante-quatre ans, des cheveux blancs, un grand nom, une incomparable gloire, aboutissant à une espèce de Secrétaire des Amants en vers rarement heureux et souvent détestables ! 0 justice de notre Dieu, quelles humiliations vous infligez à ceux qui ne sont pas humbles !

Il nous en coûte d'être sévère, mais à chaque instant le livre nous échappait des mains ; un dégoût invincible nous saisissait, et nous ne savions comment résister à ces nausées victorieuses. Toutefois, sachons contenir la colère pour ne laisser la voix qu'à la justice.

Les Chansons des Rues et des Bois se divisent en deux parties : la première est intitulée Jeunesse, la seconde Sagesse. Dans l'une ce ne sont que grivoiseries, dans l'autre ce ne sont que paradoxes ou blasphèmes révoltants. Les deux parties ont pour encadrement un prologue et un épisode pleins de vers énergiques, mais singuliers : le poète s'y adresse au cheval Pégase, dont il ressuscite le mythe oublié ; il se cramponne à la crinière du coursier puissant et le force de descendre avec lui du haut des astres dans une petite prairie fraîche, humide, verte. Puis, il lui rend la liberté à la fin de son volume, et lui permet de remonter, terrible, aux cieux d'où il l'avait fait descendre. Pour dire la chose en bon français, c'est par caprice et pour quelques moments seulement que M. Hugo a daigné se livrer aux placidités de ridylle : il nous annonce que bientôt il reprendra sa plume terrible et qu'il attaquera « l'Inquisition féroce. »

C'est au livre intitulé Jeunesse que s'adressent surtout nos critiques, et ce sont là les chansons qui ont le plus allumé notre indignation. Nous prétendons que rien n'est plus faux ni plus vieux que cette prétendue jeunesse. Il ne faut pas confondre la jeunesse avec cette espèce d'hystérie masculine qui se manifeste dans ces vers. Ce vieillard raconte sans rougir ses aventures galantes avec les blanchisseuses (1) ; il ne nous laisse pas ignorer « que l'amour, ce dieu maroufle, — est le maître en sa maison, — tous les soirs, quand Lisbeth

(I) Les Chansons des Rues et des Dois, p. IGI.

souffle — la chandelle et sa raison (1). » Il ramasse avec un empressement fougueux les jarretières « qu'on diviniserait en vers, qu'on baise seulement en prose (2). » Et il baise en effet a ce diminutif adorable de la ceinture de Ténus (3). » Il se plonge savoureusement dans la description des fêtes et des délices de la banlieue ; il s'écrie que « si l'Ida sombre a ses nuages, — la guinguette A SES CANAPÉS (4). )) Il a des transports, des convulsions, des spasmes : « Qu'importe, dit-il, que la robe soit de bure, si la femme est de satin (5) ? n Et il nous fait assister à ses joies chaudement matérielles sous les ombrages de Meudon : «Si nous nous mariions, )> dit la fille. — Oui, répond l'autre, le curé s'appelle Rabelais (6). » Et l'on entend le bruit des baisers lascifs, et on assiste à des spectacles qui feraient rougir un soldat. Puis le chansonnier se lance dans la description des jupes, des corsets, des fichus et des robes ; il met de la sensualité dans le pli le plus innocent, il rend tout scandaleux et tout coupable. Il y a plus : il donne de la lubricité à toute la nature, même inanimée : (( Les joncs, les saules, la pervenche — et l'églantier sont libertins (7). » Les papillons ne sont occupés « qu'à déniaise?' les violettes (8). » Je vous dis que Lucrèce n'a pas tant aimé la chair et ses chaleurs ; je vous affirme que Lucrèce n'a pas fait circuler dans le monde entier les ardeurs d'une volupté aussi dangereuse, aussi mauvaise.

Et ce qui me frappe surtout dans ces fictions (car ce ne sont que des fictions, et ces amours sont d'autant plus

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coupalDles qu'ils n'ont jamais existé et sont l'œuvre de la seule imagination) ; ce qui me frappe, dis-je, c'est leur étroitesse, c'est leur fausseté. Est-ce là l'idéal que vous proposez à la race humaine ? Youlez-nous nous condamner au baiser forcé à perpétuité, à un bois de Meudon immortel, à des spasmes sans fin ? Est-ce ainsi que vous concevez la vie ? Votre livre ressemble à ces gravures de modes dont tous les personnages sont sans cesse représentés avec la fraîcheur et le ridicule incarnat de la première jeunesse. Tous ne voyez l'humanité qu'à travers les lunettes roses de ^Vatteau et de Boucher. Vous supposez que la femme aura toujours quinze ans. Je ne vois pas qu'il soit question de rides dans votre livre, ni de douleurs, ni de maladie, ni de vieillesse ; c'est pourtant là le fond de la vie. Dans quel moment, ô mon Dieu, a paru ce livre de pastorales quintessenciées, ce manuel de faciles amours? Dans un moment oii Paris était frappé d'un rude fléau ; dans un moment où tant de pauvres mères suivaient les progrès d'un mal victorieux sur le visage de leurs enfants moribonds ; dans un moment oii les rues étaient pleines de vêtements noirs et oîi les larmes coulaient comme ruisseaux... Oui, c'est en ce moment que vous nous avez imposé la lecture de vos bergeries impures, de vos chansons graveleuses, de vos petits vers anacréontiques, où l'on ne trouve ni une seule aspiration généreuse, ni un seul soupir, ni un seul rayon de véritable amour! Mais peut-être trouverons-nous des trésors de philosophie dans la seconde partie de ces Chômons, dans celle qui porte ce beau titre : Sagesse. Hélas ! hélas ! Deux ou trois déclamations contre la guerre, spirituelles d'ailleurs et pleines de traits charmants ; deux ou trois

satires fort violentes contre le dix-septième siècle, et un essai plus que bizarre de « liturgie de la nature, » où l'on voit le lis officier, le coquelicot jouer le rôle d'enfant de chœur et la rose faire sa première communion ; voilà, si l'on y joint une « Célébration du 14 juillet dans la forêt^ » voilà à quoi se borne la sagesse du chansonnier des Rues et des Bois. Elle est certainement inférieure à celle qui célébrait le Dieu des bonnes gens. Il faut que Victor Hugo soit descendu bien bas à nos yeux, puisqu'il nous fait regretter Béranger.

Çà et là, le grand poëte se manifeste encore, je le sais, mais, ô rareté de ces éclairs ! Qui ne lirait sans une admiration vive : la Méindienne du lion, Une alcôve au soleil levant, Y Ordre du jour de Floréal, la première partie de Y Ascension humaine, et cinquante strophes qui sont, au milieu de tant de banalités, prisonnières comme oiseaux en cage ? Ces malheureuses strophes se cassent les ailes à ces barreaux vulgaires. Le style, d'ailleurs, a singulièrement souffert de l'abaissement de la pensée. D'insupportables longueurs, de désolantes répétitions, je ne sais quelle mauvaise érudition mise en quatrains (I), quelques gouttes d'une poésie encore gé-

(t) Ponr un lotus Lieu, don inepte,

La blonde Slernabuzaï Le recevait comme on accepte Un abbé qui n'est point haï. (?)

Segor, bonze à la peau brûlée, Nu dans les bois, lascif, bourru, Maigre, invitait Penthésilée^ A grignoter un ognon cru. (??)

Caramnès, prêtre au temps d'Electre, etc. , etc., etc.

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néreuse en des flots d'eau claire ; voilà ce qui atteste l'absence d'un génie dont M. Yictor Hugo voudrait nous faire admirer jusqu'à l'éclipsé. Le croirait-on ? Personne n'a flétri plus que l'auteur des Misérables a l'ignoble calembour , ce Janus à deux faces, » et personne n'en a fait un usage aussi déplorable dans ce livre que nous avons la douleur d'analyser. C'est ainsi, d'après lui, qu'au temps des patriarches :

On entendait Dieu, dès l'aurore, Dire : «As-tu déjel'.né, Jacob...? »

Et il ne craint pas d'écrire ce vers à la fois ridicule et sacrilège :

Saint Roch ET SON CHIEN, saint hoquet...

Et le mouton qui dit : a Notre Père, que votre sainfoin soit béni? » Et le poëte qui affirme avoir été volé dans la forêt de Bondy par « les quarante volants... de dix robes, » etc., etc. (1). S'appeler Yictor Hugo, et

(1) Veux-lu savoir leur ABC?

Ami, c'est Amour, Baiser, Chaîne.

Du nez de Minerve indignée, Au crâne chauve de saint Paul Suspends la toile d'araignée Qui prendra les rimes au col.

Trouble la Harpe, ce coq d'Inde.

L'arbre à la fleur disait : >'ini.

Seul sous une pierre, un cloporte Songeait comme Jean a Pathmos.

enrichir par de pareils traits la collection célèbre des (( trois cents calembours pour un sou ! » Ah î de semblables divagations ne peuvent résulter que d'un immense et prodigieux orgueil. Cet homme a dit : a Tout ce que l'encre de ma plume laisse tomber sur le papier est sublime. J'ai tous les sublimes en moi, celui de l'élévation, celui du grotesque. Je suis le Shakespeare de la France : prenez-moi tel que je suis. Dans mes calembours il y a du soleil. Les éclipses de mon génie sont lumineuses autant que ses aurores et que son plein midi. ))

Et maintenant, trouve-t-on, dans ce livre de la décadence, ces attaques irritées, presque folles, contre l'Église et contre Dieu, auxquelles M. Victor Hugo nous a si tristement accoutumés ? Les Chansons des Rues et des Bois sont-elles, comme les Contemplations, l'exposé bizarre et ténébreux d'un système de philosophie maladroitement emprunté à Pythagore ? Sont-elles le complément des Misérables, et l'auteur essaie-t-il d'y démontrer que l'Église n'a rien fait, que la Révolution a tout fait pour le pauvre, pour la femme et pour lignorant? Non, les Chayisom des Rues et des Bois sont une trêve que M. Victor Hugo daigne accorder à la vérité. Il pouvait mordre, il consent à rire. Sans doute, dans ses tristes vers intitulés : u Pendant une maladie, » il nous révèle qu'à plus de soixante ans il n'est parvenu à faire habiter sous ses cheveux blancs que le doute absolu, le doute universel (1). Sans doute il se laisse aller, croyant être d'une finesse et d'une délicatesse d'esprit incomparables, è faire de mauvais jeux de mots

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tels que le suivant, où ses yeux myopes ne voient pas un blasphème :

L'homme ayant inventé sept sage?.

Le Dieu bon créa sept péchés.

Et il rit de ce trait, qu'il trouve charmant. Nous savons encore qu'il ne peut prononcer le mot « roi » sans tomber dans une épilepsie ridicule ; en 1793, on n'était pas plus pudique à cet endroit. Pour M. Victor Hugo, un roi, c'est toujours un bourreau, et il faut mettre le pied dessus. 0 poêle, vos bergeries nous donnent le frisson ; on était si pastoral en 1793 !

Ce livre, néanmoins, n'est pas ouvertement agressif. Et nous ne l'en trouvons que plus dangereux. Oui, on ne se défiera pas assez de ces strophes, qui sont faussement jeunes, faussement joyeuses, qui expriment un amour faux. Il en résultera cette conviction déplorable, parmi une certaine classe de lecteurs : c'est que la vraie jeunesse, la vraie joie et le véritable amour ne se rencontrent qu'en dehors de l'Église. Voilà le grand danger, voilà la vraie tendance de ce livre, contre laquelle nous voulons, du plus profond de nos entrailles, faire la plus énergique protestation.

Vous vous imaginez être jeune, \ous posez pour la jeunesse immortelle. Et l'idéal, pour vous, c'est l'amour, l'amour des étudiantes et des blanchisseuses, les baisers lascifs, les étreintes coupables ? Vous supposez que ces émotions, qui ne donnent jamais la vraie joie, la donnent toujours. A'ous ne savez pas que l'àme humaine tombe dans une horrible tristesse après la satisfaction brutale de ses appétits les plus méprisables. Vous ne connaissez guère le cœur de l'homme, vous n'avez

pas jeté la sonde dans les profondeurs de notre égoïsme. La satisfaction donnée aux sens est suivie presque toujours de larmes cruelles, et toujours d'un insurmontable dégoût. Voilà ce que n'ont pas compris, ce que ne disent pas vos bergeries plus fausses que celles de Florian. Puis, vous oubliez, dans vos pastorales roses et bleues, encore un coup vous oubliez la vieillesse, les rides, la fraîcheur qui se ternit, le teint qui se décolore, et cet acheminement vers la laideur que nous pouvons aisément constater tous les jours dans toutes les beautés de la terre. Au lieu de la jeunesse, vous n'avez réellement entre les mains que des éléments de décrépitude et de laideur ; au heu de l'amour, le dégoût, et l'ennui au lieu de la joie. Vos Chansons sont lugubres.

Mais il est une race ici-bas, une race lumineuse et fière, l'honneur de la terre et l'espoir du ciel, qui possède pleinement la jeunesse, la joie, l'amour : une jeunesse qui ne se flétrit pas, une joie qui ne s'éteint pas, un amour qui ne peut pas vieillir. Et cette race, c'est le peuple chrétien, auquel on refuse précisément ces trois dons, et que l'on croit plongé dans une vieillesse toujours anticipée, dans les ténèbres de l'ennui et dans les glaces de l'indifférence.

Nous avons la jeunesse. Voyez le jeune catholique ; il a vingt ans, il est beau, robuste, vaihant ; il aspire l'air à pleins poumons, il frappe la terre du pied, il arpente l'avenir de ses regards, il veut s'y précipiter. Je vous affirme que les coquetteries de vos Lisettes auront peu de prise sur cette généreuse nature : il a d'autres ambitions. Il veut d'abord beaucoup savoir, afin de vous pouvoir répondre, ô ennemis de la sainte Église ; il étudie les sciences avec une méthode et une ardeur

que rien n'égale ; mais il place toujours les lettres audessus ; car les lettres^ c'est nous. Il ne craint pas de faire des vers, lui aussi, et se perd souvent sous les grands bois avec les inspirations de la vingtième année ; il en revient avec quelques belles strophes ailées qui voltigent autour de lui et lui font compagnie. Mais son champ de bataille, c'est la misère. D'un jarret infatigable il monte par jour cinquante ou cent étages; il connaît toutes les nuances de la plus redoutable pauvreté, il a assisté à bien des agonies ; il s'est assis à bien des chevets, il a pansé bien des plaies épouvantables. Cela vaut mieux que d'aller à Saint-Cloud emboucher les mirlitons avec quelque Margot de rencontre; cela vaut mieux, et c'est plus jeune. Et, du reste, toutes les grandes pensées frémissent sous ce jeune front. Il respecte le passé, il estime le présent, il soupire vers l'avenir. Ah ! qu'il voudrait voir toute l'humanité se mettre joyeusement en route vers le paradis, bras et âmes entrelacés, avec le même pas et surtout le même cœur. Il hâterait ce moment bien volontiers par le sacrifice de toute sa vie. Cependant sa sœur présente un autre exemplaire de jeunesse que nous ne voulons même pas opposer aux héroïnes des Chansons des Rues et des Bois. Innocente et franche, pure et belle, les yeux baissés, l'âme en haut, elle est la fête permanente de la maison qu'elle embellit. Ses doigts sont usés par l'aiguille et ses genoux par la prière. Les rues la font penser aux pauwes qu'elle habille, les bois la font penser à Dieu qu'elle adore. Sous ses doigts, le piano ou le pinceau sont forcés de trahir la pensée des grands maîtres; elle est presque sublime sans le savoir et avec une inaltérable modestie. Tous pensez qu'elle rêve : point. Elle se voit

déjà sous la cornette de la sœur de charité, les mains lans les remèdes et dans les plaies ; ou bien dans un Qiénage joyeux, à la tête de plusieurs enfants dont les petites voix répètent : Notre père. Et elle sourit, et elle rit, et elle est vraiment jeune : car ce qui révèle le mieux

la jeunesse c'est le rire qui vient du cœur Nous

ivons l'amour, et nous seuls l'avons. Je m'irrite singulièrement à la lecture de tous ces mauvais poëmes où ['on ne daigne célébrer que l'amour libertin ou l'amour idultère. Je m'étonne qu'un vrai poëte n'ait pas encore >ongé à faire du mariage chrétien et de ses joies pures .e sujet de ses vers qu'un grand succès couronnerait. 3 poésie de la famille, des insensés ou des méchants 3nt seuls pu vous ignorer, vous méconnaître ou vous calomnier. Joies chastes des fiançailles et de la première année : angoisses redoutables quand Dieu envoie le premier enfant ; allégresses indicibles quand Dieu le fait grandir; premiers pas, premiers cris, premiers mots ; longues et pénibles veilles, le soir, à la lumière le la petite lampe, sous le regard tendre et souriant de lajeune femme; séparations douloureuses, retours dont aucune langue ne saurait peindre les délices ; vie chrétienne à deux, vie eucharistique, vie dans le ciel ; promenades dans les champs ; chefs-d'œuvre lus ensemble, savourés ensemble ; large couronne de la famille autour ie la table austèrement somptueuse, francs éclats d'un bon rire, gaieté fine et franche, jouissances de la terre et désirs du ciel : voilà la poésie que vous trouvez prosaïque, ô chantres de Lalagé et de Turlurette ! voilà les joies que vous trouvez tristes ! Nous les gardons, etvous laissons les vôtres.

]N[. yictor Hugo termine son livre, comme nous l'avons dit, par des strophes ardentes et d'où toute beauté n'est pas absente, qu'il adresse au cheval Pégase. Il envoie ce cheval farouche, indompté, faire sur cette terre toute la besogne de la Révolution qui n'a point d'ailes, « Une ruade à tous les tyrans, ô Pégase ! une ruade à la Papauté, une ruade aux prêtres. » C'est fort bien. (( Ya vers le bien, le beau, le juste... Sois le troublefête du mal... Fais de la lumière... Précipite le progrès de l'humanité. » Certes, nous ne voulons pas nous opposer aux bonnes intentions de ce cheval. Mais, nous chrétiens, nous la race fière de cet univers, nous n'avons pas accoutumé de parler à des bêtes, et ne nous adressons qu'aux anges. Si donc nous avions à faire ici la contre-partie, et non la réfutation des Chansons des Rues et des Bois, nous voudrions, nous aussi, terminer par une prière, et nous l'adresserions non pas à une fiction, mais à une réalité redoutable, à l'ange que Dieu a spécialement chargé du gouvernement de notre terre. Nous lui dirions : a 0 ange, étends au-dessus de nous tes grandes ailes, enveloppe-nous dans ta lumière. Passe au milieu des hommes, et fais des saints : ce sera faire de la clarté. Dilate l'étroitesse de nos cœurs et augmente ici-bas les incendies de la charité; fais que, dévorés d'amour pour Dieu, nous soyons dévorés d'amour pour nos frères; que la misère ne nous fasse pas froid au cœur, que nous ne reculions jamais ni devant ses ravages, ni devant sa laideur. Surtout, ange de Dieu, élargis nos inteUigences ; donne-leur plus de

profondeur et plus de hauteur. Que la porte de notre esprit ne s'ouvre qu'aux grandes pensées, et celle de notre imagination qu'aux grandes images. Va dire aux rois d'aimer l'Église, s'ils veulent être aimés, et de courber le front devant Dieu, s'ils veulent qu'on le courbe devant eux. Va dire à la société de redevenir chrétienne, si elle ne veut pas mourir ; va lui dire que les bras de Jésus-Christ dans le ciel et ceux de Pie IX sur la terre sont tout grands ouverts pour la recevoir et pour l'étreindre. Et enfin va trouver le poëte, montretoi à l'auteur des Chansons des Rues et des Bois, Rappelle-lui qu'il a des cheveux blancs, une âme immortelle, et, de ton doigt invisible, montre-lui la page où se trouve le Delicta juveatutis ne memineris Domine.

^Les Travailleurs de la mer).

La scène est à Guernesey. Il fait froid, c'est le 24 décembre, c'est la nuit de Noël. La neige a blanchi toute l'île normande, qui connaît rarement le spectacle de cette l)lancheur et qui s'y plaît d'autant plus vivement. Les cloches tintent avec cette sonorité particulièrement joyeuse qu'elles ont toujours pendant cette nuit charmante. Les fidèles hâtent le pas. Les protestants vont à la tristesse de leur temple, les catholiques marchent vers les clartés et les chants de leur église. Cependant, une certaine joie atteint les protestants eux-mêmes, peu coutumiers du fait. Tous les cœurs sont pleins. Tout à coup, sur le chemin blanc une jeune fille s'arrête, elle se baisse et écrit de son doigt sur la neige ce mot : (( GiLLiATT, )) en grosses lettres. Gilliatt, c'est le héros des Travailleurs de la mer^ c'est un Yaljean honnête, c'est un Quasimodo vigoureux et beau. Et le voilà qui paraît aussi sur le chemin, ne songeant à rien. Mais par mégarde il aperçoit son nom écrit par la main de la

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