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jeune fille, et il aperçoit la coupable, qui n'est pas loin encore, qui s'enfuit et se cupit ante videri. Gilliatt, jusque-là, n'avait eu pour l'amour qu'un insultant dédain mais comment pourrait-il résister à l'attaque charmante de cette enfant qui a écrit sur la page blanche de cette neige un nom jusque-là si peu aimé, si peu populaire à Guernesey ? Le marin Gilliatt est un enfant, lui aussi ; dans l'espièglerie de la jeune fille, il voit, il croit voir la preuve, le témoignage éclatant d'un profond amour. Et il se met à aimer passionnément la petite Déru-
cbette, qui a seize ans et qui s'occupe uniquement
à être heureuse de vivre. C'est cet amour de GiUiatt pour Déruchette qui va remplir tout le nouveau roman de M. Hugo. Petite cause, grands effets.
Qu'est-ce que Gilliatt? C'est un sauvage; et il me sera peut-être permis de remarquer, chemin faisant, que tous les héros de M. Victor Hugo sont atteints de cette maladie sociale qu'on pourrait appeler a la rage du sauvage » . Ils ont, malgré tout, l'écume aux lè^Tcs ; ils sont en révolte ouverte contre la société, ils se tiennent à l'écart les dents et les poings serrés, ils trouvent que tout va de travers ici-bas, et qu'il faut tout refaire. Gilliatt passe pour sorcier dans le pays, il est haï, il hait. Oui, malgré tous les beaux traits de charité que lui prête Victor Hugo, malgré les enfants qu'il guérit, malgré les bons conseils qu'il donne, il est gonflé de haine. Plein de pitié pour les hommes, il déteste la société. Faut-il ajouter qu'il n'est pas chrétien, qu'il a un vilain sourire et d'affreux haussements d'épaules toutes les fois qu'il passe devant une église ou devant un temple; qu'il ne sait même pas ce qu'est Dieu; qu'il est athée, enfin. Je sais bien qu'une fois, dans le cours
du roman, h l'heure du plus grand danger, il se prend à invoquer l'Inconnu et à lui crier grâce. En somme, s'il croit à quelque chose, c'est à la Fatalité. Comparé à Gilliatt, VaIjean,Valjean lui-même, me parait crédule.
Quoi qu'il en soit, Gilliatt aime Déruchette. Il aime, il soupire, il espère... durant quatre ans. Ce prétendu sorcier est ensorcelé. Cet athée arrive à devenir naïf. Cet homme fier, qui se moque narquoisement de toute religion, tourne aux plus ridicules superstitions et devient l'esclave niais d'une enfant qui ne s'aperçoit même pas de cette niaiserie ni de cet esclavage. Ce rude marin se transforme en joueur de galoubet. Ce héros, ô douleur! s'évanouit, et il reste un jeune premier, tendre, tremblant, délicat, féminin. A Dieu ne plaise que nous disions du mal des pures et véritables affections, et Gilliatt nous plait davantage avec les soumissions de son amour qu'avec l'orgueil de son insolente incrédulité. Mais, enfm, nous voulions constater ce grand fait : c'est que les ennemis de l'Église sont forcés de décerner à la plus banale des créatures les hommages qu'ils refusent à Dieu et à ses saints. Ah ! vous vous révoltez des honneurs que nous rendons à la Vierge Immaculée, à la corédemptricedu genre humain. C'est bien : nous vous condamnonsàdéifierDéruchette età l'appeler : a Pleine de grâce ! »
Déruchette est orpheline, mais elle a trouvé dans son oncle Lethierry un père adoptif, un vrai père. Lethierry est un second Gilliatt, plus bourgeois, moins sauvage que le premier, mais dont le romancier n'a pas su rendre le caractère assez profondément original. Il a toutes les honnêtetés de Gilliatt, mais tempérées par une bonne aisance bourgeoise. C'est Gilliat fondu avec
Joseph Pmdhomme. Il ne faudrait que de bonnes épreuves pour faire sortir le brave Lethierry d'une oisiveté où il a le tort de trop s'endormir. Les épreuves arrivent; elles vont désormais former le tissu de tout le roman. Et, par là, le romancier a trouvé le secret de composer aisément plusieurs volumes. Lethierry va subir tour à tour toutes les rigueurs de la fatalité victorieuse. Mais, pour obtenir le sourire et, enfin, la main de Déruchette, Gilliatt va se placer devant Lethierry vaincu et réparer toutes les injures du sort. La grande lutte va commencer, et c'est la mer qui en sera le théâtre. Dieu est absent.
Tout d'abord, un traître est introduit dans ce mélodrame, et le besoin s'en faisait sentir. Ce traître s'appelle Rantaine. Avec la prestesse d'un pick-pocket accompli, presque avec élégance, il vole à Lethierry 50,000 francs et le laisse à moitié dans la misère. Lethierry jette les yeux sur Déruchette, qui n'a pas encore vingt ans; il est tenté de pleurer, il veut reconquérir une fortune pour cette enfant de son frère. Sa tête travaille ; elle enfante une idée, a Je me relèverai, dit cet homme dont l'énergie s'est éveillée, je saurai me relever. )) Il combine ses plans, il écrit, il agit, et au bout de quelque temps, avec une hardiesse que plusieurs taxeront de folie, il installe dans les eaux de l'île normande le premier de tous les bateaux à vapeur, qu'il a fait construire à ses frais. C'est la Durande, qui fait le service dé Guernesey à Saint-Malo, et de Saint-Malo à Guernesey. Navire étrange et qui étonne grandement les populations des côtes : noir, laid, presque infernal, lançant une fumée immonde et atteignant une vitesse de deux lieues à l'heure. LhDurande, d'ailleurs, fit for-
tune : maître Lethierry entassa les napoléons sur les guinées et les guinées sur les napoléons. Il redevint riche. Cependant le pauvre Gilliatt aimait toujours D6ruchette. Et c'étaient tous les jours cent petits soins, mille attentions fines dont l'enfant ne savait pas s'apercevoir. C'étaient de charmantes surprises, des bouquets, des soupirs cachés, un amour candide. Pourquoi, pourquoi avait-elle écrit le nom de Gilliatt sur la neige?
Le capitaine de la Durande avait été choisi par l'armateur lui-même : ce capitaine s'appelait Clubin. Rantaine et Clubin sont les deux figures sinistres de tout ce roman. Mais Rantaine est un coquin demi-sincère : Clubin, lui, est le coquin tout à fait hypocrite, et aux yeux de qui la coquinerie n'est parfaite qu'avec les apparences de la plus édifiante honnêteté. Clubin passe donc pour le plus habile et le plus vertueux de tous les capitaines de la Manche. L'excellent Clubin, l'admirable Clubin, voyez Clubin, prenez Clubin pour modèle î Or, pendant qu'on s'occupe à l'admirer ainsi, le misérable se tient ce discours en son intime, et c'est ici qu'il fautprécisément signaler la péripétie la plus compliquée de tout le roman : a Rantaine est à Guernesey, ((je l'ai vu, je l'ai bien vu. Il est porteur d'une forte (t somme, fruit du vol dont Lethierry fut la victime. Je (( veux surprendre Rantaine, et le pistolet au poing lui (( faire rendre gorge. Mais cet argent, je ne le rendrai (( pas à Lethierry, je le veux garder. Cependant il fau- (( dra songer à quitter Guernesey et à n'y plus revenir. (( J'ai trouvé le moyen. Je vais faire échouer la Durande (( sur des rochers que je connais, le navire périra ; les (( passagers se sauveront peut-être ; pour moi, je refu- (( serai de monter dans le canot libérateur et resterai sur
« les récifs, victime de mon dévouement. On m'admi- « rera, on me portera aux nues, on me mettra dans la « Morale en actions. Et pendant ce temps, je gagnerai « la terre, oii m'attendra une barque en partance (( pour l'Angleterre. J'ai tout combiné : tout réus- (( sira ! »
Et, en effet, l'infâme projet est mis à exécution. Et un jour la Durande quitta Saint-Sampson par une des plus borribles mers dont les Guernesiais eussent le souvenir. Clu])in, impassible, commandait la manœuvre. Il portait la main de temps en temps sur sa ceinture de cuir, où se trouvaient les soixante-quinze mille francs qu'il était parvenu à voler au voleur Rantaine. Il paraissait sur de son affaire. Et pendant que l'armateur Lethierry se confiait plus que jamais en sa bonne fortune et en celle de son navire; pendant qu'il faisait des rêves d'or, oubliait Rantaine et espérait en Clubin ; pendant que Gilliatt songeait de plus en plus amoureusement à Déruchette, qui ne songeait pas à Gilliatt; pendant que toutes ces espérances et tous ces amours se croisaient, il arriva une chose terrible. Le beau bâtiment à vapeur la Durande sentit tout à coup un craquement affreux et une lourde masse qui lui ouvrait les flancs. La Durande avait porté sur un rocher qui la déchirait, la Durande iàhdÀi eau de toutes parts ; on entendait de ces cris qu'on n'entend que dans ces instants indicibles : a L'eau entre ; nous sommes perdus ! » Les bras s'élevaient au ciel ; les cris s'éteignaient dans les gorges serrées par la peur, c'était l'angoisse d'un épouvantement sans pareil. Seul, le capitaine restait calme et faisait placidement embarquer tout son monde : « Capitaine, capitaine, embarquez-vous. — Je reste,
mon devoir est de rester. — Capitaine, vous allez périr sans ressource. — Je reste. »
Et Glubin resta. Le canot s'éloigna.
S'il y avait alors sur toute la mer un homme orgueilleux et ivre de joie, c'était Clubin : il était maître de la situation. La ceinture aux 75,000 francs lui serrait délicieusement les côtes ; il allait bientôt regagner terre ; on l'attendait. Demain, il allait être libre, libre et riche. Il poussa un grand cri de triomphe ; il était vainqueur à sa manière : il avait battu le Destin. Tout à coup il s'aperçut qu'il se réjouissait trop tôt ; dans la précipitation de son habileté, il s'était trompé d'écueil : au lieu d'être à un mille du rivage, il en était séparé par cinq lieues. Il était perdu.
Et maintenant, imitons l'auteur des Travailleurs de la Mer, abandonnons Glubin à son châtiment et transportons-nous à Guernesey. Il n'y est bruit que du naufrage inattendu de la Durande; Lethierry est atterré. Ruiné par Rantaine dont il maudit le crime, ruiné par Glubin à l'honnêteté duquel il croit toujours, l'infortuné perd tout courage. On se relève une fois d'un tel coup ; mais deux fois, non. « Tout n'est pas perdu, crie-t-on au malheureux. Le navire n'est pas englouti, la machine n'est pas atteinte, il ne serait pas impossible de la sauver tout à fait et de la ramener à Saint-Sampson. — Mais quelqu'un voudrait-il se charger d'une telle tâche, qui esta peine possible et presque surhumaine? Ah ! si quelqu'un y réussissait... — Eh bien! maître Lethierry, que donneriez -vous à celui-là? — Je lui donnerais la
main de Dérachette. — Oui, je l'épouserais, dit Déruchette elle-même. — Eh bien ! s'écrie une forte voix, c'est moi qui serai celui-là. » EtGilliatt se présente. Il est accepté ; il se prépare au terrible voyage ; il part sur sa barque. C'est ici que va commencer la grande lutte du travailleur de la mer contre la mer ; nous sommes enfin parvenus au centre du livre, au cœur du roman.
Gilliatt est arrivé sur son rocher ; il y a vu le corps de la Durande^ mutilé au dehors, sain au dedans. Il s'installe sur ce récif, il y fait ses dispositions, son aménagement ; il s'apprête à y loger plusieurs mois. Le voilà entre ciel et terre, seul avec les oiseaux de mer, environné de toutes les menaces des Ilots, sous la pluie et sous la foudre, point de mire de tous les vents, ayant le rocher pour lit pendant la nuit et pour atelier pendant le jour. Et le problème à résoudre est effrayant : cet homme seul doit arracher à l'Océan cette lourde machine en fer, il doit la détacher de son ancienne enveloppe qu'il faut sacrifier, il doit la transporter dans sa propre barque et la ramener enfin à Guernesey, où Lethierry l'attend. Voilà une besogne redoutable et qui ferait reculer tout autre homme. Mais Gilliatt est fort ; on peut dire qu'il a deux mains droites, il ne connaît la peur que de réputation. Donc, il se met à l'œuvre. D'ailleurs, là-bas, n'aperçoit-il pas, avec les yeux pénétrants de son imagination, n'aperçoit- il pas le sourire encourageant de Déruchette? Ne se rappelle-t-il pas l'histoire de son nom écrit sur la neige? Je vous dis que Gilliatt résoudra le problème.
L'œuvre est longue autant que difficile, et le romancier a consacré près de deux volumes à en décrire avec amour toutes les péripéties, tous les dangers, toutes les
angoisses. C'est une belle chose que cette lutte de l'homme contre la nature inanimée ; c'est une belle chose, et qui nous permet de lever la tète et d'être fiers. Il a plu à certains naturalistes, en ces derniers temps, de comparer l'homme au singe : efforts ridicules et déshonorants. Si épilés que vous les supposiez, les singes se laisseront rapidement vaincre par les obstacles naturels ; ils ne lutteront pas. Tout au plus s'efforceront-ils de conserver leur propre vie; mais celle des autres, mais la fortune et l'honneur des autres ! Jamais. Gillialt serait tout à fait admirable, s'il était tout à fait homme. Mais sur ce rocher où il pourrait être sublime, il est orgueilleux, il est athée, il est petit. Jamais ses yeux ne se lèvent en haut; il consulte le vent, il n'interroge pas le ciel ; il s'adresse à la mer, il ne prie pas Dieu. Et, malgré tout, il cesse désormais de nous intéresser aussi vivement. C'est un rebelle qui entreprend une lutte contre l'Anankè, contre la Fatalité. Nous n'avons plus le cœur remué, nous ne pleurons plus : c'est le propre de Torgueil de ne pas inspirer l'attendrissement. Celui qui veut s'isoler de tout et vaincre seul, s'isole aussi de nos sympathies, et il n'y a pas de grandeur possible pour l'athée. Imaginez cependant ce que serait Gilliatt si, dans sa très-rude tâche, il nommait Dieu ; s'il l'appelait à son secours; si nous le voyions quelquefois à genoux sur cet écueil. Mais non, il ne veut que de Déruchette, il ne croit qu'en Déruchette, Déruchette est son Dieu. Qu'il sera puni !
Quoi qu'il en soit, il poursuit son entreprise. Il se fait menuisier, tisserand, cbrdier, charpentier, calfat, forgeron; il s'est rendu compte de toutes les difficultés de
l'œuvre, il marche résolument à leur rencontre. Le voyez-vous ? Il s'agite au milieu de la mer, près de sa fournaise improvisée ; il forge les instruments dont il a besoin, il a la face illuminée par la flamme. Puis, il s'assied et file des cordages. Puis, il taille des poutres ; puis, il fabrique des poulies. C'est bien : le voilà enfin entouré de tout ce qui lui est nécessaire. Il s'approche en vainqueur de la Durande^ et, pour premier signe de conquête, pour marquer sa prise en possession, il parvient à lui arracher ses deux roues, qu'il emballe avec soin. Reste tout le corps énorme de la machine ; reste toute la difficulté. L'écueil, par bonheur, est partagé en deux rochers séparés par la mer : Gilliatt commence par créer dans ce détroit un barrage puissant qui lui permet de se moquer de la marée. Ensuite, il établit sur les deux rocs un simple et vaste système de poutres, de poulies et de cordes qu'il destine à soulever la machine et à la transporter dans sa propre embarcation. Le barrage doit favoriser l'opération. Un seul homme, pendant de longs jours, suffit à tous ces travaux qui, partout ailleurs, eussent dévoré cent ouvriers. Gilliatt devient ingénieur, mécanicien, géomètre ; c'est un véritable Fontana. Le jour arrive où tant de labeurs vont recevoir leur récompense. Ce jour-Là Gilliatt ne fait pas de prière, il est aussi athée que de coutume. Enfin, les cordes se mettent en mouvement, les poulies grincent, la machine est péniblement soulevée, elle marche, elle s'avance vers la barque de Gilliatt, la voilà tout près, la voilà plus près encore. Un bruit délicieux pour les oreilles de Gilliatt se fait entendre : c'est la machine qui entre dans la barque. L'ingénieur arrête le mouvement, jette un cri de joie, contemple sa victoire, et, au lieu de
remercier Dien, se remercie lui-même. Cependant, le châtiment approche.
Le grand travail est achevé; Gilliattn'a plus qu'à faire voile vers Guernesey. Ses yeux s'éclairent, son cœur se gonfle de joie, il tend les bras vers la maison où Déruchette, sans doute, l'espère avec tant d'impatience. Il fait le rêve de son petit ménage ; il se voit près de sa jeune femme toute charmante, toute parée ; quelles jolies robes il lui achètera, et de quels beaux sourires elle le payera ! Il la verra travailler à la fenêtre ; de la mer il lui fera signe ; et les yeux de Déruchette le suivront longtemps sur le flot, a Sa femme, » ces deux mots le rendent tout joyeux : que n'est-il déjà à Saint- Sampson ! Il s'apprête à partir. Mais la lutte, hélas ! n'est terminée qu'en apparence. D'effrayants symptômes se manifestent de toutes parts dans le ciel et sur la mer. Il s'y prépare une des plus épouvantables tempêtes dont Gilliatt lui-même ait jamais entendu parler. Il attendra le calme, il ne part point. La tempête se déchaîne, horrible ; et Gilliatt apparaît sur son rocher tout enveloppé d'éclairs. « Averse, ouragan, fulgurations, fulminations, vagues jusqu'aux nuages, écume, détonations, torsions frénétiques, cris, rauquements, sifflements, tout à la' fois. Déchaînement de monstres. » Ainsi parle M. Victor Hugo qui consacre quatre-vingts pages à la seule description de cette tempête véritablement trop longue. « La nuée canonnait, les grêlons mitraillaient, la houle escaladait. On entendait des feux de pelotons dans le firmament. Il y avait au milieu du plafond d'ombre une espèce de vaste hotte renversée d'oii tombaient pêle-mêle la trombe, la grêle, les nuées, les pourpres, les phosphores, la nuit, la
, •• IP- fnudre'^ » Gilliatt luttait toujours. 11 se lumière le. foudre ^^^^^^ ^^^^^^,^ ^^^
"7:::. leTéctis « ""aienùieudesoleil, et, grâce r :.' ù ne ombattaU pas en aveugle. I. n W pas d'Imeu s au'à se sauver lui-même ; il avait a sauver sa Se cl maintenaut était déposée la précieuse ma^ S La tempête semblait vouloir le séparer de
"^Ïtvôus'^emarqué quelquefois combieu est déUcieu^llpremière heure qui suit uu grand orage? r est une raieheur à laquelle on ne saurait rien comt nn resnire avec une certaine volupté. Les yeux P' ; wis mrle'petits coins bleus du ciel. Les oiseaux :" m ci tu particulier, etjamaisles fleurs n'ont un ont uncuioi p „A„Ati.ant. C'est un instant qu il
rent, le uoi «Maintenant, tu peux par-
r"" Et if al aifpa t;, en effet, quand tout à coup, t: uL'lotdLav^ne qu'il ne connaissait pas
,a lîluri péripéL de toute l'action. C'est l'étrange
r. ' + n,ii l'attaaue ainsi? H tdie, u leQcuuc,
roule autour de lui. l^eue laui
elle est froide, elle fait corps avec lui, puis elle entie en
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puissamment d'arracher de son corps cette sorte de serpent suceur. Efforts inutiles ! Gilliatt s'ensanglante, il ne se délivre pas. Puis, un sifflement se fait entendre une seconde lanière, un second fouet s'agite autour de lui : il voudrait l'éviter, il recule, l'espace lui manque, la lanière vivante se fixe sur lui et s'étale victorieuse sur sa peau effroyablement contractée. La victime sent cinquante bouches de plus qui cherchent à le boire vivant. La situation devient épouvantable. Troisième, quatrième, cinquième courroies qui tour à tour se jettent sur le malheureux et qui l'enlacent de mille plis affreux. C'est une sorte de lierre vivant qui se soude contre cet homme vivant pour lui dévorer sa substance. Nouveau Laocoon, Gilliatt est inextricablement embarrassé dans les nœuds de ces étranges serpents. Mais Gilliatt est seul, mais ces serpents sont plus redoutables que ceux de l'antique châtiment : ceux-là n'avaient qu'une langue ; il semble que les lanières de Gilliatt aient chacune cinquante appareils de succion. Deux cent cinquante issues sont ouvertes au sang déjà trop appauvri de ce malheureux qui rêvait un si doux avenir et qui, soudain, se voit vaincu par un ennemi lâche, invisible. C'est donc en vain qu'il a dompté la mer, le vent, les lois de la pesanteur, la tempête, la faim; c'est donc en vain qu'il a triomphalement passé au-dessus de ces grands obstacles. A^oilà qu'un ennemi sans nom va lui enlever tout son sang, et laisser, sur ce rocher désert, près de la Durande reconquise, le corps de Gilliatt, que les crabes et les oiseaux d'e mer auront mangé demain. Et Déruchette ! Et la fenêtre d'où elle devait lui sourire ! Et le petit ménage, et toute la joie de l'avenir !
29 i VICTOR HUGO.
L'ennemi contre lequel Gilliatt va essayer une lutte inégale...., c'est un poulpe gigantesque, c'est cette bête épouvantable que les marins appellent « la pieuvre » . Elle a buit tentacules munis de quatre cents suçoirs ou de quatre cents ventouses ; elle n'est qu'à moitié matérielle, n'ayant pas de chair ni de sang ; elle est gluante, grisâtre, insaisissable, horrible. Veut- elle s'emparer d'un être vivant, elle lui lance un à un ses huit épouvantables tentacules, qui contiennent chacun cinquante pompes aspirantes régulièrement et merveilleusement disposées. Comme le dit le romancier, la victime est « bue vivante ». Les huit ligatures du monstre lui servent en quelque sorte de lazzo pour prendre sa proie , qu'il boira d'abord et abandonnera ensuite, vide de sang, à la voracité des mangeurs de cadavres. Quant à elle, elle n'aime que le sang tout chaud des êtres qui vivent et palpitent sous son étreinte. La pieuvre et Gilliatt sont aux prises.
Le combat dure longtemps entre la bête et l'homme. Le marin, par bonheur, a gardé la liberté de son bras gauche, et tous ses efforts consistent à empêcher ce bras d'être saisi par les courroies vivantes du monstre. Si ce bras est enlacé, c'en est fait : Gilhatt est perdu. Lutte affreuse entre le bras du marin et les formidables tentacules de la pieuvre. Le poulpe, enfin, avance sa tête elle-même, sa tête, suçoir plus terrible que les quatre cents autres, a Mais Gilliatt veillait. Guetté, il « guettait. Il évita l'antenne, et au moment où la bête (( allait mordre sa poitrine, son poing armé s'abattit (( sur la bête. 11 y eut deux convulsions en sens inc( verse : celle de la pieuvre et celle de Gilliatt. Ce fut (t comme la lutte de deux éclairs. Gilliatt plongea la
« pointe de son couteau dans la viscosité plate, et, d'un (( mouvement giratoire, il arracha la tête comme on arec rache une dent. Ce fut fini . »
Et enfin, le poulpe étant mort, la mer étant belle, Gilliatt allait reprendre son chemin interrompu, il allait remonter dans sa barque, près de la machine qu'il rapportait, près de ce trésor qu'il avait sauvé. Mais dans un caveau tout voisin de celui où il avait combattu et vaincu le poulpe, ses yeux tout à coup s'arrêtèrent sur un spectacle hideux. Il fut saisi d'une terreur de nouvelle sorte. Il avait aperçu une tête de mort, puis, tout un squelette humain. Il s'approcha, cherchant à pénétrer ce mystère. Autour de la colonne vertébrale, une sorte de ceinture était encore visible : Gilliatt prit la ceinture. En grosses lettres que la mer avait respectées, on lisait sur le cuir ce mot qui allait révéler tout le secret de l'énigme : uGlubin, » et, dans une petite boîte de fer toute couverte de rouille, se trouvaient encore les soixante-quinze mille francs que Clubin avait volés à Rantaine et que Rantaine lui-même avait volés à Lethierry. Gilliatt éprouva une grande joie à la pensée de cette restitution tout à fait inespérée, qui allait réjouir le cœur de Lethierry, et sans doute aussi celui de Déruchette. L'armateur de la Duro.nde ne s'attendait qu'à peine à revoir les débris de son pauvre navire : et voilà que lui, Gilliatt, allait lui tendre la bourse aux vingt-cinq mille écus ; voilà qu'il allait dire à Lethierry : (( Prenez, c'est à vous ! » Le sort de Clubin ne lui inspirait d'ailleurs que fort peu de pitié. Il comprit que l'habile voleur, au moment même oii il allait triompher, avait été saisi et dévoré par la pieuvre vengeresse, et que le poulpe, en cette occasion,
avait été l'exécuteur des hautes œuvres de la Providence. Il regarda une dernière fois le squelette et se remit en mer.
Il arrivait joyeux, il arrivait la bouche pleine de chansons, l'âme pleine d'espérances. Et à mesure qu'il approchait de la bienheureuse île, son cœur battait, battait plus vivement. Eh ! qui ne connaît ces très-délicieuses impressions d'une arrivée après une longue absence? On va lentement, sans bruit, on voudrait «faire des surprises». Le pauvre Gilliatt veut faire une surprise à Déruchette. Il se hâte donc d'attacher sa barque à ce cher quai qu'il n'avait pas vu depuis longtemps ; il fait nuit; ô bonheur! Il se glisse, il rampe jusqu'à la maison de Déruchette. Son cœur bat trop fort ; il voudrait l'arrêter. Enfin, ô délices 1 le voilà dans le jardin. C'est là qu'elle vient tous les jours, c'est là qu'elle cultive ses fleurs favorites, c'est là peut-être qu'elle pense à Gilliatt. Il pleure d'amour et de joie. Mais n'est-ce pas Déruchette qui vient là-bas? Même il entend sa voix. A qui donc parle-t-elle ? Sa voix paraît douce ; douce aussi est l'autre voix. Une sorte de crainte serre déjà le cœur de Gilliatt : il a froid. Qu'importe ? Il aura le courage de tout écouter, de tout entendre. Il s'approche, il se met aux aguets. Déruchette parle avec le jeune ministre qui dirige depuis peu de temps la paroisse protestante de Saint-Sampson. Lejeunehommelui parle fort tendrement. Gilliatt ne tarde pas à distinguer ces moti, qui reviennent souvent dans les discours du ministre : ((Je vous aime ! » Et il ajoute : (( Voulez- vous être ma femme? » Que va répondre Déruchette? 0 ciel !
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Gilliattestlà, dans la nuit, tout haletant, qui se suspend aux lèvres de la jeune fille. Hélas ! il n'a que trop entendu la fatale réponse. 11 se cache le visage entre les mains, il dit adieu au bonheur, à la vie ; il sanglote^, il est fou de douleur, il va tomber.
II se hâte alors d'aller faire à Lethierry le récit de toutes ses conquêtes sur les écueils et sur la mer; mais on s'aperçoit aisément qu'il met je ne sais quelle hâte fébrile dans toutes ses paroles, dans toutes ses actions. « Voici la machine de la Durande, voici les soixante- (( quinze mille francs de Rantaine et de Clubin , prenez, « soyez heureux. — Déruchette est à toi, » répond Lethierry, ébloui de tant de bonheur. Mais GiUiatt ne répond pas : il est sombre, a Puisque Déruchette en (( épouse un autre, se dit-il, c'est moi qui veux la ma- (( rier. » Et il a le courage héroïque d'assister à la fête, et c'est lui qui met la main de Déruchette dans la main du ministre Ebenezer, et sans lui le mariage ne se pourrait conclure. Puis, il s'éloigne navré, lugubre. Tout s'est écroulé, tout a fui. . . .
Il y a dans la mer, tout près de Guernesey, un rocher singulièrement construit, qu'on appelle Gild Holm'Ur. Il a la forme d'une chaise, et la marée le recouvre entièrement. C'est là que Gilliatt vint s'asseoir à l'heure de la marée montante. Et tandis que Déruchette allait cacher en Angleterre les pudeurs et les joies de son bonheur en fleurs, tandis que près du rocher Gild Holm'Ur passait le vaisseau qui emportait les jeunes mariés, Gilliatt, assis froidement dans cette chaise que la mer envahissait de plus en plus, attendait volontairementia mort. Il avait les yeux fixés, cloués sur le vaisseau fatal. L'eau cependant lui gagna les genoux, puis
la poitrine, puis le cou, puis la bouche. Enfin «la tête elle-même disparut sous l'eau. Il n'y eut plus rien que la mer. »
Ainsi se termine ce mauvais et dangereux roman, dont nous avons dû tout d'abord faire l'analyse, et sur lequel nous allons maintenant porter un jugement. Il se termine par un suicide. La petite Déruchette n'aime pas Gillialt: il est clair que Gilliatt ne peutplus vivre et doit se tuer. Tout le roman, d'ailleurs, est fataliste, et ne pouvait se terminer autrement. Pour tous les vaincus de la Fatalité, il n'est qu'un refuge : le suicide. A vie athée, mort lâche. Mais M. Victor Hugo est responsable, nous l'en prévenons, de tous les suicides que ce détestable dénouement de son livre produira dans le monde entier. Et au jour des dernières assises, plusieurs se lèveront contre lui et lui crieront : « Votre livre nous a perdus ; vous êtes plus coupable que nous. » Et je ne sais qui est plus coupable, en effet, de ceux qui accomplissent le suicide ou de ceux qui l'enseignent !
La critique contemporaine, lorsqu'elle étudie un livre, ne se contente pas de marquer de son crayon rouge les incorrections du langage et les manquements à la grammaire. Elle a raison. Sous le style elle cherche l'homme, et ne croit pas que sa mission consiste à relever uniquement les erreurs typographiques, les accents oubliés, les irrégularités de la ponctuation, et même les fautes contre le goût. « J'ai de plus hautes visées, dit la Critique. J'ai le droit de demander à tout écrivain ce qu'il pense de Dieu et ce qu'il pense de
l'homme. Je n'ai pas seulement la jm^diction sur les mots, mais aussi sur les idées. Je ne sépare point ce que Dieu a uni ; je juge l'homme tout entier, son âme et sa plume, son style et sa pensée, la forme et le fond. Et, sans cela, je ne serais point digne de m'appeler la Critique. » C'est ainsi que nous voulons procéder à l'égard des Travailleurs de la mer. Nous n'étudierons le style du nouveau livre que pour en arriver le plus rapidement possible à sa pensée. Nous ne ferons pas subir à nos lecteurs la longue nomenclature des méfaits grammaticaux de M. A^ictor Hugo ; nous ne donnerons pas la liste de ses insultes au bon goût : notre article prendrait les proportions de trois volumes. Mais nous aurons hâte d'aborder le fond même et la philosophie de cette œuvre étrange, et nous les aborderons en chrétien épris avant tout de la vérité et haïssant vigoureusement le mensonge. Une telle critique peut être de quelque utilité aux hommes : la critique grammaticale n'est qu'un jeu de l'esprit.
Les Travailleurs de la mer doivent être considérés à tous égards comme la suite naturelle et (( le pendant » des Misérables. Ce sont exactement les mômes procédés artistiques. Mais le style des Misérables était plus spontané, plus naturel que celui du nouveau roman ; il ne ressemblait pas autant à un parti pris. L'œuvre ancienne ayant été couverte d'éloges, le poëte s'est dit : « J'en ferai une autre toute semblable. » Mais il a calculé ses eflets ; mais il a exagéré toutes les teintes du nouveau tableau ; mais il a eu plus visiblement les défauts de
toutes ses qualités. C'est le caractère des œuvres de décadence. Lisez \qs Mémoires d'outre-tombe, et comparezles à itala. Dans le plus récent de ces livres, on a désagréablement accentué toutes les qualités et tous les vices de l'ancien ; de là des heurts choquants et une infériorité évidente.
Le principal caractère du nouveau roman de Victor Hugo est l'intempérance dans le style. Jamais on n'a eu une aussi frénétique horreur de la sobriété. L'auteur se croirait déshonoré s'il était contenu. Tout ce qui vient à son imagination, il l'écrit d'une main rapide et qui ne connaît point les ratures. Ainsi, veut-il peindre une tempête? il y consacre près de deux volumes, et résout le problème de faire une aussi longue description sans trop se répéter et sans trop ennuyer son lecteur. Mais il dit tout ce qui lui monte au cerveau. Il ressemble à un homme qui passerait des jours entiers couché sur le dos, uniquement occupé à regarder les nuages, et qui dicterait à un secrétaire complaisant et infatigable tout ce que son imagination découvrirait tour à tour dans toutes les formes plus ou moins bizarres de ces nuages mobiles et changeants. Si cet homme était bien doué, son œuvre ressemblerait singuUèrement à certains chapitres des Travailleurs de lu mer.
Cette intempérance, cette absence de gouvernement dans le royaume de son imagination, entraîne M. Victor Hugo à de singulières longueurs, et surtout à un déplorable amour du détail. Le romancier ne saurait décrire une souris sans lui consacrer plusieurs pages, sans compter tous ses poils, sans préciser le diamètre exact de ses yeux, sans indiquer toutes les nuances de sa peau, sans la comparer enfin à toutes les autres es-
pèces de souris. Yoici un navire : c'est bien autre chose, l'auteur des Travailleurs de la mer a pris des leçons de construction navale; c'est un bon élève, et qui a bien retenu les conseils du maître. Il n'y a point de bout de corde dont il ne sache tous les noms; il vous désosse un vaisseau de ligne avec la facilité d'un vieil ingénieur. Il semble qu'on entende ces ciceroni de Brest et de Cherbourg expliquant longuement à des Parisiens émerveillés tous les secrets de l'art nautique. Mais c'est long. Et puisque nous en sommes à ces étalages un peu puérils d'érudition maritime, constatons que M. Hugo aspire à posséder, dans son nouveau livre, toutes les autres éruditions. Il est théologien, il est philosophe, il est astronome : la science enfin n'a plus d'arcanes pour ce Pic de la Mirandole sexagénaire. En je ne sais combien de pages ilénumère tous les vents qui soufflent ou peuvent souffler sur la mer. Ailleurs ce sont les machines à vapeur dont il fait jouer le mécanisme devant nous. Puis, à tout instant, il quitte le droit chemin de son roman et prend quelque petit chemin de traverse : il fait de la généalogie, établit ou redresse des étymologies difficiles, déchiffre les vieux manuscrits, ouvre les pouillés ei les cartulaires, etc., etc., etc. C'est l'envahissement brutal de l'érudition dans le roman. Sur les neuf cents pages des Travailleurs de la mer on pourrait en signaler deux cents qui sont uniquement consacrées à des expositions scientifiques. Bon lecteur, avant de lire cette œuvre nouvelle de l'auteur des Misérables^ placez sur votre table l'énorme Glossaire nautique de M. Jal, et toute la collection des Manuels Roret.
Ce jargon scientifique est déjà pour les lecteurs des Travailleurs de la mer la cause d'une véritable fatigue ;
mais combien cette fatigue n'est-elle pas augmentée par l'excessif morcellement d'un style haché menu, d'un style où abondent les phrases de deux et de trois mots ! C'est un bruit insupportable que le clapotement de ces petites phrases métalliques. Les grelots sont chose fort agréable à entendre, mais non pas plusieurs heures de suite. Ecoutez plutôt : a Subitement, on « entend un grand murmure confus. — H y a une sorte « de dialo^me mystérieux dans l'air. — On ne voit (( rien. — L'étendue demeure impassible. — Cependant (( le bruit s'accroît, grossit, s'élève. — Le dialogue s'ac- « centue. — II y a quelqu'un derrière l'horizon. — Quel- (( qu'un de terrible, le vent. — Le vent, c'est-à-dire « cette populace de Titans que nous appelons les Souf- <( fies. — L'immense canaille de l'ombre. — L'Inde « les nommait les Marouts, la Judée les Kéroubims, la « Grèce les Aquilons. — Ce sont les invincibles oiseaux « fauves de l'infini. — Ces Borées accourent. — D'où a viennent-ils? — De l'incommensurable, etc., etc. (1).» Il y a neuf cents pages écrites dans ce style : ouvrez le livre au hasard, et vous verrez que nous n'avons rien exagéré. Il est certain que le typographe a dû faire fondre de nouveaux points pour imprimer l'ouvrage. Les pages du livre sont minimes, et chacune d'elles nous offre le luxe d'une vingtaine de petites phrases sautillantes qui quelquefois se passent, pour mieux sauter, de ce poids inutile, le verbe. « La trépidation « de la mer annonce une épouvante qui s'attend à tout. « — Inquiétude. — Angoisse. — Terreur profonde des (( eaux (2). » Yoilà ce qu'écrit le maître. Jugez parla de
{\)Les Travailleurs (la la mer,\.. III, p. 5G. —(2) Ibid.,^. II.
VICTOR IILGO. 303
ce qu'écriront les disciples. Ils décréteront la suppression de la phrase... pour cause d'utilité publique.
Avec cette brièveté affectée, on arrive sans peine à l'obscurité. Il y a sans doute beaucoup de pages pleines de lumière dans les Travailleurs de la ni'jr; mais aussi que de ténèbres auxquelles vient s'ajouter la nuit de la pensée ! Je défie qui que ce soit de comprendre ce terrible chapitre 5^0 umhra (l), qui mérite vingt fois son nom. C'est pour le coup que M. Hugo fera bien d'imiter M. de Lamartine et de publier une édition de son oeuvre « avec commentaires » . Que de noir, grand Dieu ! que de noir! « L'entre-croisement des solutions con- (( tradictoires, tous les embranchements du doute s'of- (( frant en même temps, la ramification des phénomènes <( s' exfoliant sans limite sous une poussée indéfinie, (( toutes les lois se versant l'une dans l'autre ; une pro- (( miscuité insondable qui fait que la minéralisation a végète, que la végétation vit, que la pensée pèse, que (( l'amour rayonne et que la gravitation aime ; l'im- (( mense front d'attaque de toutes les questions se dé- <( veloppant dans l'obscurité sans bornes ; l'entrevu (( ébauchant l'ignoré ; la simultanéité cosmique en u pleine apparition, non pour le regard, mais pour l'in- (( teUigence, dans le grand espace indistinct ; Tinvisi- (( ble devenu vision. C'est J'ombre. L'homme est Ik- (( dessous (2). » Ouf! Enfin, voici une phrase longue: la comprenne qui pourra. En attendant, je demande et crois faire un acte de civisme en demandant la fondation d'une nouvelle chaire au Collège de France : (( Cours de langue hugotienne. Le professeur expliquera
(1) II, p. 271 et suiv. — (-2) Ibid., p. 27'
30 i VICTOR HUGO.
le chapitre Sub umbra, au tome II des Travailleurs de la mer. »
Et néanmoins, malgré tant de défauts, ce style est vivant. Tous y noterez sans doute un bon nombre de détails dont la crudité vous révoltera ; mais il y a longtemps que M. Hugo nous en a prévenus : <( Mon style n'est pas prude. » Il ne nous prend pas en traître. Il faut au<si s'habituer à bon nombre d'expressions précieuses et qui auraient ravi Mascarille , comme celle-ci, par exemple : a Les vents ont la dictature du chaos (1); )> à des images bizarres et folles, telles que cette description de la foudre : (( On croit entendre la chute d'un meuble dans la chambre des géants (2); » à ces monstrueux jeux de mots, à ces calembours hébétés dont M. Victor Hugo a dit en un autre de ses ouvrages : « Le calembour est la fiente de l'esprit qui (( vole. '» L'auteur des Travailleurs de la mer se fait de temps à autre le collaborateur mal inspiré de Siraudin et de Lambert Thiboust. Il dit de son héros « qu'il écri- (( vait Papauté, Pope-otn. » C'est très-fm. Et que la famille des Edou, à Guernesey, « prétendait descendre « d'EJou — Ard le confesseur. » C'est d'une charmante délicatesse. Eh bien ! malgré toutes ces grossièretés, ces obscurités, ce sautillement de petites phrases écolières sans gravité, ces jeux de mots détestables, cette érudition de mauvais aloi, et cette fatigue enfin qui résulte de la lecture d'un tel livre, oui, malgré tout, ce style attache, retient, entraîne. Il est jeune, il est vivant. Vous critiquez l'œuvre, mais vous la lisez jusqu'au bout.
(1) m, p. 9. — iXlbid., p. 38.
L'auteur des Travailleurs de la Mer a su demeurer un grand peintre de la nature. Est-il une plus fraîche description du printemps que cette page digne d'inspirer vingt paysagistes : « La journée était charmante plus (( qu'aucune qu'il y eût encore eu cette année-là. Cette (( matinée avait je ne sais quoi de nuptial. C'était un de « ces jours printaniers où mai se dépense tout entier : « la création semble n'avoir d'autre but que de se don- « ner une fête et de faire son bonheur... Les premiers (( papillons se posaient sur les premières roses.. Tout « était neuf dans la nature, les herbes, les mousses, (( les feuilles, les parfums, les rayons. 11 semblait que le (( soleil n'eût jamais servi. Les cailloux étaient lavés de (( frais. La profonde chanson des arbres était chantée « par des oiseaux nés d'hier. Il est probable que leur (( coquille d'oeuf, cassée par leur petit bec, était en- (( core dans le nid. Ils chantaient leur premier chant, « ils volaient leur premier vol (1). » La description de la grotte où pénètre Gilliatt n'est pas moins colorée, ni moins charmante (2). Je ne parle pas du fameux récit de la tempête qui est trop long (3), ni de l'horrible peinture du poulpe ou de la pieuvre, peinture sur laquelle nous aurons à revenir. Mais je puis mentionner encore, comme un déhcieux pastel, le petit portrait de Déruchette, où je demanderais seulement à effacer certains traits réalistes (4), et cette narration si bien menée du naufrage de la Durande (5). Il ne nous en coule pas d'admirer un adversaire, quand il le mérite. Le chrétien se prend à aimer ces beaux rayons égarés ; il les re-
(1) III, p. 258-269. - (2) II, p. 232. — (-3) 111, p. 3T et suiv. — (4) 1, p. 92 et suiv. — (5) II, p. 1-4G.
met sur leur chemin, pour ainsi parler, et les rattache au grand soleil, qui est leYerbe.
Nous voici maintenant en présence des doctrines de M. Victor Hugo, et son style ne retiendra plus désormais l'effort de notre intelligence. C'est ici qu'il convient de s'armer d'une sévérité très-rigoureuse et trèsjuste. Les Travailleurs de la mer sont u>' mauvais livre, dans toute la force de ce mot. Sur ce point il n'y a pas d'amphibologie possible pour le critique chrétien, et nous avons le droit et le devoir d'être d'une clarté translucide.
Les Travailleurs de la mer sont un mauvais livre parce qu'ils sont un livre athée, fataliste, désespérant. Ces trois mots nous semblent tout résumer.
Dieu y est perpétuellement confondu eivec Tunivers visible. Le Destin, l'Anankè, y est partout présenté comme le maître de ce monde, et c'est contre lui que le poëtenous excite à lutter. Enfin, contre l'inutilité de cette lutte, ce profond philosophe ne nous signale qu'un remède : le suicide; et tel est l'exemple que nous donne Gilliatt, le héros des Travailleurs de la mer.
Livre triste, livre navrant, qui commence par un Credo en la Fatalité : a Une triple anankè pèse sur nous, (( l'anankè des dogmes, l'anankè des lois, l'anankè des (( choses (i) ; » qui se continue par une lutte athée contre la rage des éléments presque divinisés ; qui finit par le récit désolant de l'assassinat d'un homme par lui-
même : « A l'instant où le navire s'effaça de l'horizon, « la tête de Gilliatt disparut sous l'eau. Il n'y eut plus (( rien que la mer (1). ))
Je sais bien ce que vous nous répondrez. Tous vous scandaliserez contre nous ; vous mettrez en doute notre sincérité. Vous nous direz enfin que dans une page de ce livre, Gilliatt vaincu par les choses, Gilliatt à bout de ressources, Gilliatt battu après cinquante victoires et qui n'est plus de force à lutter contre la coalition de la mer et des vents, pousse enfin un grand cri de détresse, qu'il demande grâce; que « tendisse pa?' l'immensité, il la prie (2). » C'est vrai, et môme un de vos chapitres est intitulé : il y a une oreille dans l'inconnu (3). » Je sais qu'ailleurs encore vous vous écriez : « Dieu est la notion incompressible (4), » et que vous prenez quelque part la défense de la prière, disant : « Être impuissant, c'est une force (5). » Oui, je sais tout cela, et pour être impartial, je devais le mentionner. Mais je dis que, malgré ces quelques mots, votre livre est panthéiste, je dis que vous ne croyez pas à la personnalité de Dieu, et que par conséquent vous ne croyez pas en Dieu. N'est-ce pas vous qui affirmez que nous faisons <( partie intégrante d'un Tout ignoré (6) ?» N'est-ce pas vous qui définissez la prière ainsi qu'il suit : « La prière s'adresse à la magnanimité des ténèbres (7) ?» ^N'est-ce pas vous qui avez ajouté : (( Quand Dieu veut, il excelle dans l'exécrable (8) ? » Et qu'est-ce que ce nom qu'après tant d'efforts, tant de travaux philosophiques, vous
(1) m, p. 273. — (2) III, p. 133. — (3) IbiJ., p. 135. - [V II, p. 28). — (o) III, p. 150. — (6) II, p. 280. — (7) III, p. 151. — (8} III, p. Si.
parvenez enfin à trouver pour Dieu ? « L'Inconnu. » Comme si saint Paul n'avait point parlé devant l'Aréopage; comme si le dernier de nos petits-enfants ne connaissait pas ce Dieu dès la première page de son catéchisme ! Mais c'est l'esprit de tout votre livre qui est athée, plus encore que sa lettre. Votre héros, auquel il vous plaît de donner une stature gigantesque, dont vous faites un type de charité, de tendresse, d'énergie, de perfection^ c'est un athée qui, se voyant perdu sans ressource, (( pousse un cri dans l'Inconnu, » mais qui, chose prodigieuse, ne remercie même pas son libérateur et qui répond à ce miracle par un suicide, par une négation effrontée du Dieu vivant!
Être athée ! cette gloire ne suffisait pas à M. Victor Hugo. La vue du mal physique l'a fait tomber dans un fatalisme dont un musulman rougirait. Nous , chrétiens, nous avons aussi à lutter contre les maladies, contre les saisons, contre la nature rebelle ; mais nous savons quecé- sont là desépt^enves que Dieu impose aux bons ou des châtiments qu il fait subir aux méchants. Et l'éternité est là pour rétablir un jour entre lesméchantset les bons tout ordre et toute justice dans la plénitude de la lumière. Voilà ce que nous enseigne ce tout petit livre qui s'appelle le Catéchisme et pour lequel M. Victor Hugo professe un si profond dédain. 0 très-simple et très-adorable solution du plus grand de tous les problèmes ! L'auteur des Misérables n'en veut pas, et, ne comprenant pas l'origine du mal physique, il se met à blasphémer : «Les monstres, dit-il, sont le profond tourmentdu
penseur. Ces créatures l'inquiètent sur le Créateur
Elles sont les formes voulues du mal. Que devenir devant ces blasphèmes de la création contre elle-même ?
VICTOR nUGO. 309
A qui s'en prendre (1)?)) Et il résout la question par la Fatalité terrible contre laquelle devra lutter l'orgueil de l'homme. Gilliatt est une sorte de Salan en révolte qui prend d'une main colère les éléments, qui les étreint, qui les bouscule et leur dit : « Vous m'obéirez, je vous soumettrai, n Et quand les éléments sont domptés, il espère aussi dompter la destinée. Mais un caprice de petite fUle le fait enfin rentrer dans la conscience de sa faiblesse. N'étant pas le plus fort, il se tue.
Et c'est là le type que vous nous proposez? A tous ces pauvres gens de la mer, qui luttent contre la tempête avec le signe de la croix, avec l'espérance, avec la foi, vous voudriez substituer cet orgueilleux, ce Prométhée de bas étage, ce blasphémateur, ce sauvage qui a vécu comme un Titan et qui meurt comme un Judas. Ah ! nous connaissons un type meilleur. Il existe, le marin chrétien, charitable, doux et croyant. Un jour M. Victor Hugo l'a rencontré sur son passage, et il l'a peint de main de maître dans les Pauvres gens de sa Légende des siècles. Il part après avoir embrassé le front halé de sa femme et les petits fronts souriants de ses enfants ; il a sur sa barque l'image de la croix qui a sauvé le monde; à son cou bat la médaille libératrice dont les poètes se moquent, mais que les marins respectent. Il part enfin, et la mer se fait terrible, et la tempête éclate. Elle bouleverse sa pauvre barque, elle la jette au ciel et la précipite dans le gouffre ; le marin lutte, mais il ne lutte pas à la façon brutale du taureau qui se précipite cornes baissées contre l'obstacle ; il ne s'en prend pas à la De-stinée. Sur sa barque, il ne reste
(1) V. aussi les Travailleurs de la mer, I], 80. etc.
pas orgueilleusement debout, il sait s'agenouiller, et ce n'est pas à l'Inconnu qu'il parle. Il a des conversations sublimes avec Dieu tout-puissant et la Vierge Marie, il leur crie : a Ma barque est petite, mais votre bonté est grande. » Il se rappelle l'histoire de Jésus gourmandant la mer. Il ne désespère pas. Fier, intrépide, admirable, il montre assez clairement qu'il possède toutes les énergies de Gilliatt. En pensant à la femme et aux enfants, il pleure : « Sauvez-moi, dit-il très-humblement, et j'irai là-bas vous remercier dans votre église. » Il fait un vœu : un vœu c'est une profession de foi. Et alors Dieu très-miséricordieux, Dieu connu, Dieu aimé aperçoit de ses grands yeux cette toute petite barque sur la mer ; il met sa main dessous, il la préserve, il la sauve... Mais pourquoi le pauvre homme ne rentre-t-il pas au port qui l'appelle ? C'est que là, sur ce roc perdu, il a aperçu d'autres chrétiens en détresse : il mourra, s'il le faut; il est presque certain de mourir. Mais ce sont des chrétiens. Il ne supporterait pas le déshonneur de les laisser périr. Il y va, il y vole, il les sauve au grand péril de sa propre vie. Puis, le soir, il reviendra chez lui mouillé» brisé, content, fier, heureux, et VAve maris Stella ëcXàiQVdi sur ses lèvres, et les gros baisers retentiront sur le front de la femme et des enfants. D'ailleurs, il ne se plaindra pas de la journée. Car cette journée, ce sont toutes ses journées. Il recommencera demain à lutter contre le soleil, contre les nuages, contre la mer, contre la tempête. Mai.s jamais il ne connaîtra l'orgueil de la lutte ni celui de la victoire. C'est une trop auguste créature. Il croit à Dieu très-bon, très-juste, très-puissant; il sent que sa barque est entourée de
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saints et d'anges, et qu'il a une mère dans le ciel, et que Dieu l'aime, et que ce monde est une mer, et que le grand port est le ciel.
Ah ! que devient votre Gilliatt devant notre chrétien? Croyez-moi, n'essayez pas de perdre nos braves hommes de la mer. Prenez nos philosophes ; laissez-nous nos marins.
Ce qu'il y a en effet de particulièrement désolant dans ce livre, c'est qu'il est à l'adresse des petits et qu'il peut leur être funeste. C'est là le grand délit. Certes nous sommes disposé à pardonner à M. Victor Hugo ses erreurs historiques : nescit qiiod facit. Qu'il prétende que « les diables Raguhel, Oribel et Tobiel aient été saints jusqu'en 745, où le pape Zacharie , les ayant flairés, les mit dehors (1) ; » cela fait rire, et nous dirons à M. Victor Hugo : « Montrez vos textes et prouvez. » Qu'il ressuscite contre Jeanne d'Arc la vieille théorie de l'hallucination (2), c'est une question vingt fois jugée et qui atteste l'hallucination des historiens. Qu'il écrive cette épouvantable phrase : « Rien n'est plus près de Messaline que Marie Alacoque (3) » ; c'est de la folie, c'est un cas pathologique qui nous inspire une immense pitié. Mais qu'au peuple travailleur, qui souffre tant ici-bas, qui lutte avec tant d'âpreté contre la faim, contre la douleur, contre le mépris, qu'à ce peuple il dise : « Il y a un sort qui pèse, sur vous. Vous êtes les victimes de l'Anankè, vous êtes les condamnés de la FataUté. Luttez, luttez avec or-
(1) I, p. 12. — (2) I, p. 58. — (3) If, p. 65. Que dire de cette autre histoire : » Le judicieux et savant roi Jacques faisait bouillir les personnes accusées de sorcellerie, et devinait, d'après le goût du bouillon, si elles étaient sorcières ou non!!! » etc., etc.
gueil, et si vous êtes vaincus, voyez l'exemple que mes héros vous donnent ; » c'est cela qui est le plus difficilement réparable, c'est cela qui perdra le plus d'âmes et qui dépeuplera le ciel. Et c'est contre quoi nous protestons le plus énergiquement. Tous scandalisez les petits.
VU
Nous nous sommes quelquefois demandé ce que deviendrait le monde s'il était un jour gouverné tout entier d'après les idées de M. Victor Hugo, s'il était un jour conforme à son idéal. Ce serait un monde singulier, et qui, tout d'abord, n'aurait sur aucun sujet aucune idée nette. Tout serait incertain, nébuleux, sans contours. Il y aurait partout des images au lieu de doctrines. Les hommes se rencontreraient effarés et s'interrogeraient sur l'Inconnu, sur l'Ombre, sur l'Inaccessible ajouté à l'Inexplicable. Ils entreverraient, farouches, le noir de la Réalité sous le bleu du Mystère. Regard horriljle. Le penseur s'arrêterait effrayé devant le mal, sourd problème..., et ne le guérirait pas. Chacun prononcerait de petites phrases courtes sur les grandes questions sociales que personne ne résoudrait. Mais, chose plus claire, les petits jetteraient de mauvais regards sur les grands qu'ils haïraient, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de grands. A l'incertitude se joindrait la haine. Aucune espérance, aucune foi, aucun amour. Toutes les religions et toutes les royautés seraient définitivement supprimées. On serait forcé d'arriver à l'égalité des biens, conquête qui serait précédée et suivie de fusillades entre ceux qui gagneraient d'une part et ceux qui perdraient de l'autre. On ne pourrait
peut-être pas supprimer la maladie, mais on s'en débarrasserait par le noble suicide. De temps à autre on entendrait quelque misérable jeter un cri dans l'Inconnu. Mais comme la Fatalité remplacerait Dieu, cette sorte de prière apparaîtrait aux yeux des hommes comme un contre-sens ridicule. Il y aurait dans chaque ville un temple sur le fronton duquel on lirait ce seul mot: Anankè. On n'attendrait d'autre vie future qu'une transformation matérielle en quelque autre être visible et terrestre : la métempsycose serait enfin une vérité. Et par là, toute joie disparaîtrait du monde. La morale, n'ayant plus aucune sanction, serait de parti pris outragée et foulée aux pieds, et on serait obligé de supprimer bientôt le Code criminel et tous les autres codes. Bref, on retournerait à l'état sauvage, et c'est là en effet ce qui attend toute société athée et fataliste... Eh bien ! nous avons horreur de cette société de l'avenir à laquelle nous conduisent les livres de M. Yictor Hugo, et nous lui préférons notre société contemporaine, où il y a (nous en convenons) bien des douleurs et bien des vices, mais oii beaucoup croient en Dieu, défient la Fatalité et abhorrent le suicide, oh beaucoup espèrent encore aux éternelles béatitudes, où il y a encore quelques voix indépendantes et fières pour condamner et Qétrir un mauvais livre !
Dans son Introduction à V Histoire de la. littérature anglaise, M. Taine, il y a quelques années, nous exposait une nouvelle philosophie de l'histoire que nous avons alors entrepris de réfuter. Aujourd'hui, dans le résumé de ses « Leçons professées à l'École des Beaux- Arts, » il expose une nouvelle philosophie de l'art qu'il est nécessaire de faire connaître à nos lecteurs et de critiquer devant eux. C'est l'ohjet des pages qui vont suivre.
M. Taine est logique; on ne saurait lui refuser cette rare et précieuse qualité. Mais il est logique dans l'erreur. Beaucoup partent comme lui d'un principe faux : peu ont comme lui le courage de tirer de ce faux principe toutes les conclusions fausses qu'il renferme. Il ne cherche jamais ni à rien pallier, ni à rien amoindrir. Implacable, il va devant lui, déduisant inexorablement
(0 Philosophie de Part, par H. Taine (1865, in-18]. — Philosophie de l'art eyi Italie, parle même (1867, in-18). Ces deux volumes reproduisent des « leçons professées à l'École des Beaux-Arts ».
toutes les conséquences de son idée mère. Et quelle est cette idée mère ? C'est que tous les faits historiques (tous, vous entendez bien) s'expliquent (( par la race, par le climat, par le tempérament et par le moment. » Nulle intervention de la Providence, dont la nouvelle école ne veut plus; nulle intervention de l'âme humaine, que la nouvelle école pétrit et confond avec le corps. Étant donné tel sol géologique, avec une atmosphère de tant de degrés centigrades, avec des hommes plus sanguins que bilieux, et à telle époque de l'histoire, vous aurez nécessairement tel produit, c'est-à-dire tels événements, telles révolutions, que la nouvelle philosophie est parfaitement capable de déterminer mille ans k l'avance. L'histoire, Messieurs, ce n'est que de la chimie. Mettez dans un alambic les quatre éléments matériels que nous venons d'énumérer, remuez le tout, opérez le mélange; et, suivant les doses, vous obtiendrez telle ou telle civilisation et telle ou telle barbarie. Rien n'est plus simple.
C'est ce système que M. Taine vient d'appliquer à la philosophie de l'art. Et c'est ce que j'appellerai, si vous le voulez bien, a la théorie des milieux » .
(( L'art dépend du milieu dans lequel il se produit, » tel est, à vraiment parler, le résumé de tout le système. Il est vrai que chaque artiste possède un style, et M. Taine ne songe pas à le nier; mais «cet artiste lui-même n'est pas isolé. Il y a un ensemble dans lequel il est compris, ensemble plus grand que luimême et qui est l'école ou la famille d'artistes du même pays et du même temps à laquelle il appartient (1). »
TÂlNE. 317
Ce n'est pas tout : a Cette famille d'artistes ellemême est comprise dans un ensemble plus vaste, qui est le monde qui l'entoure, et dont le goût est conforme au sien (1). » L'artiste, quoi qu'il fasse, dépend très-étroitement de ce milieu dont son génie ne saurait l'affranchir; en d'autres termes, « l'œuvre d'art est déterminée par un ensemble qui est l'état général de l'esprit et des mœurs environnantes (2). » Comme vous le voyez, nous empruntons les paroles mêmes de M. Taine pour exposer ses théories. Dieu nous préserve de dénaturer jamais la pensée d'un adversaire : la sincérité à l'égard de ses ennemis est une des formes de rhonneur.
L'auteur de la Philosophie de Vart ayant ainsi, en termes fort clairs, posé sa règle générale et établi son principe, en vient tout aussitôt, pour plus de lucidité, à donner des exemples. Il les a choisis très-éclatants. Il a tour à tour attiré l'attention de ses auditeurs sur l'art grec au temps de Phidias (3), sur l'art espagnol au temps de Murillo (4), sur l'art italien au temps de Michel-Ange (5). Je dois avouer qu'il a trouvé dans cet incomparable sujet les plus belles pages de son livre, les plus belles qu'il ait peut-être jamais écrites.
Pourquoi l'art grec est-il si correct, si lumineux, si chaud ? Pourquoi met- il dans un si beau jour les merveilleuses proportions du corps humain ? Pourquoi tant de nudités taillées dans la blancheur des marbres? Pourquoi ces torses admirables, ces jambes si sûrement modelées, ces épaules si bien emmanchées, ces
(1) I, p. 9. — (2) Ihid., p. 77. — [?>)lbid., p. 9. - (4; Ibid, p. 11. — iji) II, p. 73 et suivantes.
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muscles rendus avec une énergie si modérée et si parfaite ? Rien n'est plus facile à expliquer aux yeux de M. Taine. C'est que ce peuple vivait au soleil, à moitié nu quand il ne l'était point tout à fait, amoureux de la gymnastique, amoureux du corps, du a bel animal humain. » — Et dans l'Italie du seizième siècle, pourquoi ce mouvement de la Renaissance ? C'est que ce peuple a le sang chaud, c'est qu'il est dévoré d'ardeurs lubriques que le moyen âge a mal étouffées, c'est que sous une telle température et avec un tel sang une réhabilitation de la chair est inévitable, c'est que tous les princes de ce temps sont des libertins et des assassins, c'est qu'on aime le sang répandu, l'orgie, le vin ; et que de telles mœurs doivent nécessairement aboutir à un tel art. — Et de même pour l'art espagnol : « Dans cette monarchie d'inquisiteurs et de croisés qui gardent les sentiments chevaleresques, les passions sombres, la férocité (!), l'intolérance et le mysticisme du moyen âge, les plus grands artistes sont les hommes qui ont possédé au plus haut degré les facultés, le sentiment et les passions de ce public qui les entourait (I). »
En résumé, la philosophie de l'histoire de l'art n'est également qu'une chimie. Quel que soit l'art dont vous fassiez l'objet de vos études, vous pouvez conclure avec certitude « que pour amener de nouveau sur la scène du monde un art semblable, il faudra que le courant des siècles y établisse d'abord un pareil milieu (2). » Question d'alambic. Gomme vous le voyez, l'exposition est complète, et l'on ne peut se méprendre sur la pensée de M. Taine. Lui-même, reculant devant le mot
(( chimie », n'a cessé d'employer cette comparaison, qui lui est très-chère, de l'art avec la botanique. Si vous jetez les yeux sur la carte du monde, vous verrez que depuis la zone torride jusqu'aux glaces de la mer du Nord s'étagent les familles de plantes appropriées aux diflerents climats : les aloès, d'abord ; puis, les oliviers ; puis, les chênes, et enfin les lichens ou les mousses. Eh bien ! suivant la nouvelle école, les œuvres d'art fleurissent ainsi, par climats, par zones. Et la science qui les étudie « n'est qu'une sorte de botanique appliquée non pas aux plantes, mais aux œuvres humaines. )) Telle est la théorie que nous allons essayer de réfuter, après l'avoir exposée sans lui rien faire perdre de sa valeur.
Que le climat, la race, le tempérament et le siècle aient une inûuence profonde sur la production et la nature de l'œuvre d'art, c'est un fait incontestable, c'est un axiome. M. Taine s'est vraiment donné beaucoup de peine pour enfoncer des portes ouvertes. Il est par trop évident qu'un peintre norwégien, tapi au fond de son ateUer bien chauffé, couvert de fourrures et les yeux perdus sur des campagnes couvertes de neige, n'aura pas la conception de la vie ardente, de l'âme chaude, des passions, des mœurs, des vêtements, des paysages de l'Italie et de l'Espagne. Il est certain qu'un miniaturiste de couvent, au treizième ou au quatorzième siècle, nourri de la lecture de la Bible, de la liturgie et des Pères, n'avait pas les aptitudes nécessaires pour peindre au naturel les grosses fêtes flamandes, les danses lascives et épaisses, les grosses ivresses, les trognes rouges,
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les tonneaux défoncés, et ces troupeaux de créatures liumaincs se débattant sur un sol trempé de sang et de vin. Donc (et quipourrait se refuser à l'éblouissement d'une telle évidence?), donc les milieux ont une puissance réelle, incontestable. C'est ce que nous avons également accordé à M. Taine quand nous avons jugé sa philosophie de l'histoire. Nous lui disions alors, nous lui concédons aujourd'hui, que le chmatetle moment, le tempérament et la race ont sur tous les événements historiques et sur toutes les œuvres artistiques une influence considérable, qu'un illustre savant, M. de la Palisse, avait d'ailleurs reconnue avant nous... et avant lui.
Où donc, alors, est le point faux, le point noir, dans la doctrine de M. Taine ?
C'est qu'il a donné aux milieux la première place dans la production de l'œuvre d'art, tandis qu'ils ont seulement droit à la deuxième. Et de même il a donné au sang, au soleil, à la paternité et au siècle, la première place dans la production des événements historiques, quand ils ne méritent que la seconde.
La première appartient à Dieu, à la Providence, à la loi morale, à l'âme, que M. Taine dédaigne absolument, et dont il ne tient aucun compte .
Oui, dans toute œuvre d'art, il y a nécessairement deux éléments. L'un est variable et mobile ; il revêt mille formes, il pourrait en revêtir dix mille, suivant les climats, suivant les civilisations, suivant les natures. L'autre, au contraire, est essentiellement un, éternel, immobile, immuable, s'adaptant aisément à toutes les époques, à toutes les zones, restant toujours et devant toujours rester le môme, sans subir
le plus léger changement, sans dépendre aucunement de ces différents milieux auxquels il est aussi supérieur que Dieu est supérieur à l'homme, ou tout au moins l'âmeau corps. Prenons un exemple pour faire saisirvivement notre pensée. Yoici, je suppose, un sujet de tableau que l'on confie le même jour à plusieurs peintres. L'un est Hollandais, l'autre Espagnol, le troisième Italien. Il s'agit de représenter une vierge qui en même temps ait été une martyre. Grâce à Dieu l'Église en compte des milliers. Ce sera, si vous le voulez, sainte Cécile ou sainte Agnès. Le peintre hollandais, fidèle aux meilleures traditions de son école, représentera son héroïne dans une chambre proprette, mignarde, à jolis carreaux ornés de vitraux mignons. Peut-être même peindra- t-il un poêle dans un coin du logis. Il vêtira la sainte très-chaudement, et je ne voudrais pas jurer qu'il ne jettera point de bonnes et fortes fourrures sur ses épaules délicates. L'Italien, tout au contraire. Il mettra sa sainte Cécile, ou son Agnès, au grand air, en prenant tout au plus la précaution de jeter un dais élégant au-dessus de sa tête charmante. La lumière circulera à flots dans la toile radieuse, et l'on verra dans le lointain quelques-uns de ces délicieux paysagesraphaéliques, avec de petits arbres élancés et de belles eaux bleues bien courantes. La jeune fille sera vêtue de vêtements amples, légers et de couleurs très-éclatantes. Le Hollandais n'aurait pas imaginé ce sourire, cette tête joyeuse et souriante, ce type jeune, ces yeux vivants, cette pensée fière. L'Espagnol, lui, trempera davantage son pinceau dans le noir, et heurtera plus terriblement ses couleurs. Sa sainte remplira son tableau, où le paysage n'aura point de place; il lui donnera des veux et des cheveux noirs, un vête-
ment à moitié brillant et à moitié sombre, un regard presque dédaigneux h force de fierté ; il accumulera des ombres, et fera venir toute sa lumière de la tête de sa bienheureuse qu'il éclairera de je ne sais quel jour farouche et étonnant. Voilà comment chacun de ces trois artistes comprendra son œuvre, et voilà ce qui donne jusqu'à présent raison à la fameuse théorie des miheux, à cette Ihéorie que je combats.
Mais quel que soit le tempérament de ces hommes, quelle que soit leur race, quels que soient l'école à laquelle ils appartiennent, le siècle oii ils vivent et le climat dans lequel ils sont plongés, il est un élément qui est commun à leurs trois tableaux, à leurs trois œuvres : c'est l'élément immatériel, c'est l'idée morale. Notez que je ne dis pas lidée catholique. Ils sont forcés, s'ils veulent peindre une sainte Cécile, une vierge, une martyre, ils sont forcés de faire exprimer à leur héroïne ces trois idées que Ton retrouve (l'histoire l'atteste) sous tous les cieux et à toutes les époques, chez tous les peuples et dans toutes les races : l'idée de la Prière, l'idée de la Chasteté, l'idée du Dévouement. L'Espagnol, TltaUen, le Hollandais auront pu habiller à leur guise la sainte dont l'image leur était confiée ; ils auront pu à volonté varier les costumes, le paysage, le corps même, la physionomie matérielle, le sang, les couleurs, les lumières, les ombres, les accessoires enfin. Mais, pour produire une œuvre sincèrement estimable, lia fallu que les trois peintres reproduisissent sur le visage de la sainte ces trois sentiments que nous nommions tout à l'heure, qui ont la double universalité du temps et de l'espace, qui partout, qui toujours sont glorieusement immuables, et qui forment, dans tous les
arts et pour tous les artistes, un fonds commun supérieur à tous les milieux de M. Taine.
Ce fonds commun, en trois mots que je répète à dessein, c'est Dieu, c'est l'âme, c'est la loi morale.
M. Taine, avec ses théories attiques, avec la délicatesse de sa plume, avec les élégances de sa parole, est peut-être de tous les écrivains modernes celui qui a porté, qui porte encore à la morale les plus dangereuses atteintes. 11 ne l'insulte pas; il fait pis : il déclare qu'elle n'existe point. Cet homme charmant hausse les épaules à ce mot qui n'a pas de sens pour lui. Les mains gantées de frais, d'un air en vérité fort distingué, du bout de ses lèvres très-aristocratiques, et avec une voix très-douce, il dit : « Il n'y a pas de place pour la morale, ni dans l'histoire, ni dans l'art. » Rien n'étonne ce philosophe. Il raconte sans s'indigner les plus avilissantes turpitudes qui aient déshonoré la nature humaine. Il raconte la polygamie et les adultères des Spartiates, les meurtres et les débauches du seizième siècle, les crimes d'un Benvenuto Cellini ; il se noie avec une certaine volupté dans ces récits, dont il faut que nous subissions les plus minces, les plus rebutants détails. Mais jamais, jamais, jamais un mot d'indignation. Un crime, à ses yeux, c'est une plante qui fleurit dans telle ou telle zone, à tel moment donné, avec telle ou telle physionomie plus ou moins curieuse, plus ou moins bizarre. Il s'approche d'un meurtre, d'une orgie, d'un adultère : « Tiens, dit-il, à quelle flore appartient ce sujet? Il est intéressant. » Il le lorgne, le cueille, le met dans son herbier, .et le fait passer sous les yeux de ses élèves : Oi^gie, genre italien ; variété, seizième siècle;, sous-variété, Benvenuto Cellini. Messieurs, dit ce profes-
seur, mon seul désir est de vous exposer des faits et de vous montrer comment ces faits se sont produits. En voici un que nous allons étudier ensemble ; il n'est pas
commun, et même il est assez divertissant
M. Taine s'est condamné par ses propres paroles. Il est trop vrai qu'iL n'étudie que des faits, jamais des