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LE LUXE EFFRÉNÉ DES FEMMES

Pluie de brochures. Avalanche; inondation, déluge de brochures.^. « Et sur quelle question?» va-t-on nous demander. « Est-ce sur l'emprunt mexicain, sur l'alliance des républiques américaines, sur l'attitude du ministère espagnol? La question d'Orient soulève-t-elle de nouveaux orages ? Verserait-on de l'encre pour l'infortunée Pologne, qui plutôt aurait eu besoin de sang versé pour elle ? Enfm, quel est le grand problème qui

(1) Opinion de M. le procureur général Dupin, sénateur, sur le luxe effréné des femmes. Cet opuscule n'a guère été que l'occasion des pages qu'on va lire. Nous espérons un jour esquisser Tétrange figure de M, Dupin. Homme d'esprit en sabots ; voulant paraître grossier pour affecter d'être indépendant ; trop prompt à servir tous les gouvernements sous le prétexte de servir son pays; singulier mélange de philosophe dédaigneux , de politique gouailleur et de chrétien sincère ; un des derniers laïques qui aient été résolument gallicans,etamoureuxderAs.-emb!éede 1G82 ; savantjurisi onsulteet collectionneur érudit de textes judiciaires et même de textes sacrés; faisant des calembours et traduisant la Bible; avocat de toutes les causes qui lui pouvaient donner quelque brillant, et n'en ayant perdu qu'une seule devant l'opinion publique qui aime par-dessus tout les hommes entiers, une seule : la sienne.

tient en ce moment tout Paris attentif, et avec Paris le monde entier ? »

Ce problème n'a rien de politique, et cependant il nous intéresse au plus haut degré : Nostra res agitur.

Il s'agit de savoir en effet si les femmes sont réellement coupables, notamment depuis plusieurs années, de se livrer, au grand préjudice de la bourse conjugale ou paternelle, mais surtout au grand préjudice des bonnes mœurs , de se livrer à tous les excès d'un luxe insensé, d'un luxe qui menace de tout envahir, de tout corrompre, de tout anéantir parmi nous.

Il s'agit de savoir si, décidément, la consommation du velours et de la soie, des diamants et des pierres fmes, des cachemires et des dentelles, est en harmonie réelle avec la fortune des pères et des maris, et surtout avec les grands et austères devoirs dont Dieu a confié l'accomplissement à la femme.

Il s'agit de savoir si c'est un spectacle bon, utile, salutaire, que celui qui tous les jours nous est offert dans nos rues, dans nos champs et jusque sur les bords de notre mer : le spectacle de ces femmes travesties plutôt que vêtues, se réjouissant de balayer le sol avec la scandaleuse longueur d'un velours à trente francs le mètre, se pavanant chargées de faux cheveux et de vrais diamants, changeant cinq fois de toilette par jour et en étant fières ; si elles sont duchesses, cherchant à égaler les reines ; si elles sont bourgeoises, cherchant à éclipser les duchesses ; si elles sont moins que bourgeoises, cherchant à faire mourir de dépit et de jalousie reines, duchesses, bourgeoises, et le monde féminin tout entier.

Voilà ce qu'il s'agit de savoir, et je dis que ce pro-

blême est d'un singulier intérêt. Encore une fois : .Xostra res agitur.

Nous comprenons donc que tant de brochuriers se soient donné carrière. Un vieillard malin avait d'ailleurs attaché le grelot : qui ne connaît aujourd'hui le discours de M. Dupin? Mais ce grelot est devenu une cloche qui sonne le tocsin d'alarme.

Nous avons parcouru ces brochures, et, devons-nous le dire, nous avons été particulièrement attristé de leur lecture. Pas une d'elles n'a posé, suivant nous, la question sur son véritable terrain; pas une d'elles n'est profondément catholique. Il en est de voltairiennes, il en est d'athées, il en est d'honnêtes. Quelques-unes sont spirituelles , certaines ont eu l'intention de l'être. Généralement on s'est borné à traiter le problème économique : « Nos femmes nous coûtent décidément trop cher, » ont dit les brochuriers : « Nos maris sont des ladres, » ont répondu les brochurières. Le meilleur de tous ces petits opuscules, signé : a Marquise de Saint- Géran, » conclut en ces termes : « Nous serons trop heureuses, Messieurs, de vivre tout entières pour vous, quand nous serons certaines que vous vivrez au moins un peu pour nous. » G'est bien dit, c'est exactement raisonné, mais... mais ce n'est pas chrétien. Get incident, auquel le nom de M. Dupin a donné une certaine importance, nous prouve une fois de plus que nous vivons en plein naturalisme, puisqu'une question de morale a pu être traitée par vingt, par cinquante intelligences, sans qu'on ait seulement prononcé une seule fois le nom de Jésus-Christl

Et cependant, nous le savons, ces femmes dont on attaque aujourd'hui le luxe effréné avec tant de viru-

lence, ces femmes elles-mêmes sont souvent des chrétiennes. Du moins, on les voit à l'église. Même elles sont sincères. Mais elles sont parvenues, par une pente insensible et malheureusement trop rapide, à concilier très-bien dans leur intelligence mal éclairée les toilettes de plusieurs milliers de francs avec Ylmitation de Jésus-Christ^ le velours avec le Chemin de la Croix, la soie et les diamants avec la Vie des Pères du désert. Pauvres femmes dont la foi n'a rien de profond, dont l'espérance n'a rien de solide, dont la charité n'a rien d'ardent! Je me rappelle avoir vu, il y a quelques années, à Paris, chez un confiseur à la mode, certaine boîte fort riche, à laquelle je comparerais volontiers nos chrétiennes aux cinq toilettes. Cette boîte était chargée de bonbons exquis et fort chers, et sur son couvercle on avait placé comme ornements... vous ne devineriez jamais?... On avait placé, délicatement sculptés en bois doré, les instruments de la Passion de Notre-Seigneur; oui, les clous, la couronne d'épines, l'éponge, la lance, la croix enfin ! J'ai vu cela, je l'ai vu. Symbole de ces chrétiennes qui aiment la croix, pourvu qu'elle soit en bois de rose; la couronne d'épines, si elle est en soie; les clous de la Passion, s'ils sont en velours.

Hélas ! il y a toujours eu de ces chrétiennes-là. Écoutez plutôt le portrait qu'en trace un grand écrivain dont je me réserve de vous révéler tout à l'heure et la date et le nom : a II y a des femmes perpétuellement occupées à se crêper les cheveux, à s'oindre les joues, à se peindre les yeux, à se teindre les cheveux, et à se procurer ainsi, par un art coupable, une seconde mollesse. Elles][apprêtent véritablement leur chair comme un

cuisinier apprête une sauce. Elles passent le jour tout entier à cette occupation; elles ne sortent pas avant le soir. Mais le soir, cette beauté fausse sort enfin de son antre et se montre : Tanquam ex antro ad lucernam prorépit hœc adulterina pnlchritudo. Car rien n'est plus favorable qu'un demi-jour à ces apprêts^ à ces incrustations de leur peau. Elles délaissent d'ailleurs tout le soin de leur maison^ toute l'administration de leur famille. Peintes comme un tableau, elles ne sont bonnes qu'à être vues. » Qui parle ainsi? Est-ce un moraliste de 1863? Non, c'est Clément d'Alexandrie, qui vivait au II® siècle et qui mourut en 217 (1). Ces fortes paroles valent mieux sans doute que tous les concetti de M. Dupin.

Voyant aujourd'hui ce que voyait Clément d'Alexandrie, nous devons condamner ce qu'il condamnait : nous le condamnons.

Et néanmoins, nous ne ferons pas un long traité; dans une question de toilette, il importe de n'être pas accusé de pédantisme. Nous dirons seulement que le meilleur remède au luxe effréné des femmes n'est pas dans la tête de M. Dupin, ni dans les indignations trop intéressées ou dans les répressions trop vives des maris et des pères, ni encore moins dans les systèmes de tous les faiseurs ou faiseuses de brochures. Le remède est infiniment plus simple. Il consiste, non pas seulement dans la récitation, mais dans l'accomplissement de ces quelques paroles qu'une chrétienne récite ordinairement deux fois par jour : « Mon Dieu, je vous aime de

(1) Lire sur la question qui nous occupe tout le troisième livre de son Pédagogue. Rien n'est plus actuel.

tout mon cœur, et j'aime mon prochain comme moimême pour l'amour de vous, n Ces quelques syllabes, bien méditées, bien comprises, bien pratiquées, feront, d'ici à très-peu de temps, diminuer notablement la consommation du velours, de la soie, des cachemires, des volants de dentelles, des rivières de diamants et de toutes ces inutilités qui effrayent l'économiste et scandalisent le chrétien.

Aimer Dieu, c'est l'imiter, et, je dirai plus, pour une chrétienne, c'est imiter Dieu d'abord et ensuite la Mère de Dieu. Or, tous les chrétiens savent que la sainte Yierge se tenait à la maison, modeste, cachée, inconnue de tous, excepté du cœur de son Fils et de saint Joseph. Ils savent en un mot qu'elle vécut dans une très-noble et très-belle simpUcité. Je n'ai plus besoin, Mesdames, de vous montrer le Fils après la Mère, ni de vous faire voir le Calvaire après Nazareth : vous ne supporteriez peut-être pas ce grand spectacle. Tâchez seulement de comprendre le titre d'un livre qui est certainement dans votre bibliothèque, et que je vois souvent entre vos mains à l'église, délicieusement relié d'ailleurs et orné de riches fermoirs : V Imitation de Jésus- Christ.

Aimer son prochain, c'est lui faire du bien. Or, votre toilette scandaleuse ne lui fait que du mal. Et tout d'abord elle fait du mal à son âme. Un honnête écrivain, connu par quelques livres charmants et inoffensifs, s'est singulièrement mépris à cette occasion. Il a publié quelques pages sous ce titre : Eloge du luxe effréné des femmes. Il y établit que le mal ne vient pas des mauvais exemples qui sont donnés en haut lieu, mais de la jalousie des classes inférieures, qui veulent sortir de leur condition. Aveu naïf. Et, en effet, c'est de cette jalousie

que nous nous plaignons, et celte jalousie est surtout provoquée par vos toilettes tapageuses. Avez-vous jamais considéré dans les rues de Paris le visage étonné, puis tourmenté, puis envieux de la jeune lille qui débarque de sa province, innocente, candide, pleine de bon vouloir? D'un œil dans lequel l'hébétement fait bientôt place à la curiosité, et la curiosité au désir, elle contemple ces immenses circonférences de soie aux couleurs éclatantes, ces chapeaux effrontés qui sont inventés pour laisser voir tous les cheveux qu'on a, et surtout ceux qu'on n'a pas, ces étoffes brillantes et chères sur le dos de petites bourgeoises sans fortune et sans mine, ces bijoux vrais ou faux, mais tous prétentieux et éblouissants, ces allures surtout, ces allures tout à fait vulgaires, pour ne rien direde plus.... A^oilàce que peut voir une pauvre provinciale tous les jours et à toutes les heures du jour. Et vous croyez qu'une telle vue ne produira aucun effet sur la faiblesse de cette âme i Elle voudra être belle, elle aussi ; elle voudra, elle aussi, avoir de grandes robes très-étoffées ; elle ne voudra pas que les autres aient le monopole des fausses nattes, ni des fausses couleurs, ni des faux sourcils ; elle jettera son petit bonnet campagnard, et aspirera au chapeau-empire : elle s'arrêtera enfin béante, avide, devant les magasins des joailliers, et...

Et elle se vendra pour acheter votre luxe.

En vérité, vos robes, vos bijoux, vos travestissements, ont déjà perdu des milliers d'âmes. Et je ne parle pas des jeunes gens que vos riches parures ont troublés, qu'elles ont perdus peut-être, des pensées d'adultère qu'elles ont fait naître, des mauvaises séductions qu'elles ont exercées. Le velours et la soie dépeuplent le ciel.

Ils dépeuplent aussi la terre. Pour se livrer à ce luxe effréné, il faut songer à diminuer les autres charges de la famille. Plus on s'habille coquettement, moins on aime les enfants, moins on en veut avoir. Et, en effet, les enfants n'épargnent pas les plus riches toilettes : ils déchirent la robe de moire avec autant d'aisance que le peignoir d'indienne ; ils sont sans pitié pour les tapis d'Aubusson ; ils ouvrent, ils brisent, « pour voir ce qu'il y a dedans, » toutes les curiosités coûteuses qui chargent l'étagère des salons ; leurs petits pieds trépignent avec autant de joie sur le manteau de cour que sur le tablier de toile, et ils jetteront par la fenêtre le collier de diamants aussi bien que le jouet de cinq sous, toujours ((pour voir. » Alors, que fait-on ? On se. prend d'horreur pour les enfants ; on en a le moins possible ; c'est tout au plus si l'on veut se donner, comme dit Augier, « le luxe d'un garçon, » et on se livre sans vergogne au plus honteux et au plus universel des vices de notre temps. Mais on continuera à faire bonne figure dans le monde, et durant toute une saison à Vichy, on ne mettra pas deux fois la même robe !

Puis, tout cet argent donné au luxe est réellement volé aux pauvres. Oui, volé aux pauvres: et je ne puis partager ici l'avis de nos économistes prétendant que tout achat, même de l'objet de luxe le plus inutile, est profitable aux classes misérables. Rien n'est plus faux. J'achète pour un bal travesti un costume de trois mille francs ; le chiffre, hélas ! n'est pas exagéré. Croyezvous, la main sur la conscience, que ces trois mille francs auront fait autant de bien aux pauvres que si je vais les distribuer de mes mains à des vieillards sans ressources, à des infirmes sans travail, à de pauvres

mères dont Je sein est desséché, à de pauvres enfants qui grelottent, à de pauvres malades qui sont dans les affres de la mort? Ah ! votre costume si brillant, si beau, si frais, pèserait bien lourdement sur vos épaules, si vous pensiez à tout cela. Mais vous n'y pensez pas.

Une autre considération, c'est que par les excès de votre luxe, par la continuité et le raffinement de vos plaisirs, vous donnez à toutes les classes de la société cette persuasion fatale a qu'on est ici-bas pour s'amuser. » Vous effacez de plus en plus la notion du devoir, la notion du sacrifice. Les hautes classes, sachez-le bien, doivent donner un exemple tout contraire. Le bourgeois qui voit son voisin le duc ou le marquis prendre les eaux d'Ems et se ruiner à la roulette, le bourgeois se précipite à Bade et essaye de se ruiner, lui aussi ; mais surtout il prétend avoir chevaux, voitures, livrées ; il parie, il fait courir ; loge à l'Opéra, campagne, eaux des Pyrénées, bains de mer, table ouverte, il veut tout, il a tout; il s'amuse. L'ouvrier qui voit le bourgeois *(( se payer ses aises, » dépense un franc de plus tous les jours et met tous les jours un franc de moins dans la caisse aux économies ; il veut avoir un aussi vaste appartement, des meubles aussi riches que ceux du bourgeois, le même luxe enfin ; déjà il achète du terrain à Saint- Maur ou à Malakoff pour s'y bâtir une villa ; l'an prochain il conduira sa femme aux bords du Rhin ; il s'amuse. L'ouvrière se sert pour ses robes du même patron que la bourgeoise, la bourgeoise du même patron que la princesse : toutes trois achètent la même étoffe taillée dans le même coupon ; toutes vont aux mêmes théâtres, aux mêmes courses, aux mêmes fêtes. En résumé, nul ne veut plus se priver de rien. C'est à qui s'occupera le

plus de la terre, des choses terrestres, des biens terrestres. Le sens céleste disparaît de plus en plus ; il n'y aura bienlôt plus que les prêtres et les religieuses qui songeront au ciel.

11 est temps d'en finir. On nous reprochera peut-être d'avoir mis trop d'ombre au tableau, d'avoir fait un trop long sermon. (Juelques-uns seront même tentés de nous trouver un peu janséniste. Aucune accusation ne pourrait nous être plus pénible. Non, nous ne sommes pas étroit à force de vouloir être sévère ; nous ne sommes pas insensible à la beauté vraie, à la vraie grâce, à l'élégance même quand elle est enveloppée de modestie. Non, nous ne rêvons pas une terre idéale, où tous les visages devraient être cachés dès qu'ils ne seraient pas laids, où tous les yeux seraient fermés, où toutes les toilettes seraient horribles. Non, nous ne désirons pas l'extinction du vrai luxe, du bon luxe, du luxe véritablement et profondément artistique. Nous pensons, au contraire, qu'il appartient aux classes élevées de former le goût public en suspendant de belles" toiles, en fixant de beaux marbres, en faisant entendre de belles mélodies ou de beaux vers dans leurs demeures harmonieusement construites et délicatement décorées. Nous pensons qu'un beau visage est une belle œuvre de Dieu, et que même on peut l'admirer chrétiennement, avec des yeux franchement ouverts, avec une âme toute pure et toute détachée des sens. Nous pensons, d'après saint Paul, que la femme peut et doit se parer pour plaire à son mari. 0 les charmantes parures que celles d'une chrétienne ! Elles sont simples, mais si pleines de tact et de goût, si convenables, si appropriées à sa condition dont la chrétienne se garde bien

de sortir. Quelle que soit la dureté des temps, nous avons pu voir, nous avons vu de ces femmes chrétiennement gracieuses et gracieusement chrétiennes, et nous trouvons à leur simplicité un charme que ne nous ont jamais fait éprouver les toilettes tapageuses de Trouville et de Yichy . Leur heauté est douce, recueillie, tranquille : elle fait penser à Dieu. Qui ne vous respecterait, qui ne vous admirerait, femmes qui vous levez avant le jour pour remplir vos fonctions d'administrateur général de la maison, pour lever vos enfants, pour être leur médecin et leur garde-malade, pour gouverner vos domestiques avec un sceptre plein de douceur, pour dresser l'actif et le passif de votre comptabilité intérieure, pour conseiller les économies, pour les réaliser, pour sourire au travail de votre mari, pour Tencourager s'il se désespère, pour le relever s'il tombe, pour lui pardonner s'il a besoin de pardon ? Qui ne vous admirerait, épouses et mères qui nous apparaissez toutes charmantes au milieu du groupe charmant, ou plutôt de la couronne de vos enfants : Maires fliorum lœtantes ?

Deux hommes se sont trouvés, de qui les intelligences rendaient exactement le même son, de qui les yeux voyaient exactement les objets sous les mêmes couleurs ; tous deux observateurs, et observateurs un peu méticuleux ; se tenant tous deux sur les frontières du réalisme et» de la réalité; amoureux tous deux et amoureux au même degré des minuties et du détail ; ayant les mêmes pentes dans l'esprit et dans le style ; et, chose plus rare, ayant, ou paraissant avoir les mêmes doctrines, qui se réduisent à peu près en religion à la Profession de foi du vicaire savoyard, et en politique à la Déclaration des droits de l'homme. Ces deux hommes, d'un mérite incontestable et dont la réputation a grandi rapidement, portent un nom qui est simple et double en même temps : on les appelle Erckmann- Chatrian. Si nous ne craignions de tomber dans la subtilité qu'on a reprochée à certains esprits trop pointus

(I) Madame Thérèse^ ou les Volontaires de J792. — L'Invasion. — Histoire d'un Conscrit de 1813. — Waterloo, édition Hetzel, 18G7, etc., elc.

des anciens âges, nous dirions volontiers que ce nom peint bien les écrivains qui le portent : il est, en effet, de physionomie moitié française, moitié allemande. Or, l'esprit de nos deux romanciers est mi-parti de France et d'Allemagne. Ils aiment passionnément la France et viennent de consacrer quatre livres à sa gloire : néanmoins c'est l'Allemagne qui est le théâtre de la plupart de leurs fictions. Ce qu'ils connaissent le mieux, c'est l'Allemagne ; ce qu'ils peignent le plus exactement, c'est l'Allemagne ; leurs livres peuvent être assimilés à une série de tableaux de genre allemands. Faut-il tout dire ? Ils paraissent moins naturels que naturalisés en France.

Nous avons déjà indiqué de quels éléments se compose le talent de ces deux écrivains si indissolublement unis ou plutôt unifiés. Nous ne craignons pas d'affirmer que la première de leurs qualités est la finesse parfois excessive et l'exactitude parfois fatigante de leurs descriptions. MM. Erckmann-Chatrian sont des Meissonniers. Ne leur demandez pas de promener les personnages de leurs romans à travers les orages des grandes passions, de nous montrer la grande lutte entre le bien et le mal qui a les âmes pour théâtre, de faire passer un souffle épique sur les visages de leurs héros. Rien n'est moins épique que le talent d'Erckmann-Chatrian ; disons mieux, rien n'estplus hostileàl'Épopée. Et qu'estce que se propose le Coiiscrit de 1813, si ce n'est de détruire l'épopée napoléonienne ? C'est là le vrai but. Gardez-vous de croire néanmoins que ces œuvres, pour être peu élevées, manquent absolument de poésie et de charme. Bien loin de là. Mais c'est le charme de la maison allemande, du village allemand, des bons inté-

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rieurs du pays rhénan et de l'Alsace ; ce sont les gros bourgeois des bonnes villes qui avoisinent le Rhin, vivant confortablement, mangeant énormément, buvant prodigieusement ; ce sont les vastes brasseries remplies de la fumée des longues pipes en porcelaine ; ce sont les ménagères blondes entourées d'enfants blonds ; ce sont les jeunes filles rêveuses ; ce sont les bals où la valse tranquillement passionnée ou passionnément tranquille emporte les couples des fiancés... Ne sortez pas de ce milieu le talent déhcat de MM. Erckmann-Chatrian. Ils sont les inventeurs de cette littérature un peu germaniquementbourgeoise, mais d'ailleurs charmante. Nous avons lu jadis l'Ami Fritz, non sans de très-vives délices, et ce roman peut passer pour le type de la première manière de nos deux auteurs. Nous n'y avons été scandalisés que d'une chose : c'est de cette capacité prodigieuse d'estomac que possèdent tous les héros d'Erckmann-Chatrian. Vingt fois, cent fois, nous assistons à de longues et appétissantes descriptions de cuisine. Que de bière, que de jambon fumé, que de choucroute, juste ciel ! Et y a-t-il vraiment un pays où les estomacs soient si complaisants et les cuisiniers si occupés ?

L'amour des descriptions bourgeoises est à la fois la qualité et le défaut de MM. Erckmani>Chatrian< Si vous prenez à part chacune de ces descriptions, c'est un petit chef-d'œuvre d'exactitude, de sentiment, de style, et les Anthologies ou les Recueils de morceaux choisis pourraient facilement s'enrichir de ces merveilleux passages. Par malheur, il y .en a trop, et qui, à chaque instant, interrompent l'action. Dans Madame Thérèse, par exemple , ce défaut est encore plus choquant que dans Y Ami Fritz, ou dans le Conscrit de i813. Il semble

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même que dans Madame Thérèse les deux auteurs jumeaux aient pris plaisir à exagérer les défauts de leurs qualités et les qualités de leurs défauts. Je citerai notamment ce récit admirable de la course en traîneaux (1), et cet autre récit non moins réussi de la chasse aux moineaux (2). Ce sont de véritables perles, mais qui ne sont pas enchâssées en leur place. Ou plutôt il y a trop de ces perles ; il est fatigant d'être condamné à voir sans cesse tant de bijoux. L'action disparait sous les épisodes. Et notez que l'action est assez pauvre dans les romans d'Erckmann-Chatrian : œuvres qui vivent surtout et vivront par le fini des détails. Ils ne savent pas créer les péripéties d'une fiction, et, une fois créées, les entrelacer ensemble et suspendre à propos la curiosité haletante de leur lecteur. A parler net, il n'y a nulle intrigue dans le Conscrit de 1813, ni dans VAmi Fritz, ni dans Madame Thérèse. Ajouterons-nous que, sous ce rapport comme sous bien d'autres, Erckmann-Chatrian me rappelle (ou plutôt me rappellent) la manière de Toppfer ? L'auteur du Presbytère et des youvelles genevoises abusait, avec le même parti pris, de la description des infiniment petits. Il interrompait à dessein son récit pour s'arrêter froidement devant une mouche et se livrer à ce sujet à une fantaisie longuement préméditée et consciencieusement exécutée. Rien ne sent plus l'huile que les œuvres du Genevois Toppfer, si ce n'est peut-être les travaux d'Erckmann-Chatrian. Encore un coup, ce sont des Meissonniers ; ce sont de fins, petits et délicats tableaux qui ont fort longuement été léchés et pourléchés. Il

(1) Page 37 de l'édition populaire. — (2) Page 53.

n'y a pas le grand coup de brosse de Delacroix ; il n'y a pas la spontanéité un peu sauvage mais vivante de Victor Hugo. C'est travaillé autant que charmant; c'est une perfection élaborée. Presque tous les peintres de genre en sont là.

D'où vient cependant que les auteurs de VAmi Fritz aient abandonné presque soudainement leur première manière, et qu'aujourd'hui on n'entende parler que de leurs Romans nationaux? D'oij vient la fièvre politique qui, tout à coup, a donné à leurs œuvres une chaleur jusqu'alors inconnue ? D'où vient que ces peintres de genre aient donné place, dans leurs cadres restreints et charmants, à la figure de la République française, à celle de Napoléon? D'où viennent tout ce tumulte d'armes, ces fusillades, ces bruits et ces horreurs de champ de bataille, ce sang, ces cris de blessés, ces descriptions de morts, ces tableaux d'hôpital et d'ambulance, ces pages stratégiques et chirurgicales? Nous n'aurions jamais cru pour notre part à cette singulière transformation, à cette alliance étrange entre les tableaux de genre et les toiles militaires, à cette fusion qui s'est réalisée dans Ylnvasion, dans Madame Thérèse, dans le Conscrit de 1813 et dans Waterloo, sans nuire le moins du monde, disons-le, au talent des deux auteurs ni à leur réputation méritée. Il nous semble que celte énigme n'est pas impossible à résoudre. La Révolution a senti que, dans les deux auteurs de VAmi Fritz, il y avait plus que le germe d'un talent véritablement populaire ; elle a utilisé à son profit ce talent, qui d'ailleurs était déjà pénétré de toutes les idées révolutionnaires. Oui, l'on a mis le tableau de genre au service de la République de 92 : « Faites-nous des livres à la Berquin, où

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Ton glorifie la Révolution sans reserve et qui puissent néanmoins se mettre entre les mains de la plus pudique des jeunes filles, qui puissent pénétrer partout, qui trouvent leur place dans tous les salons, surtout dans toutes les chambres d'ouvriers. » Tel a été le programme. Il a été habilement exécuté par deux pinceaux charmants, mais d'autant plus dangereux qu'ils sont charmants. On admirait les intérieurs d'Erckmann-Chatrian ; ils ont profité de l'admiration générale pour écrire dans un coin de leurs tableaux la Déclaration des droits de IJiomme. On a continué de les admirer quand même, et c'est la seconde manière de nos deux romanciers. Nous appelons sur elle toute l'attention de nos lecteurs.

Il est agréable, d'ailleurs, d'avoir affaire à des écrivains francs et qui ne voilent pas leurs idées sous les gazes de leur parole. On peut réduire en quelques propositions fort claires toutes les doctrines dont MM. Erckmann-Chatrian ont voulu se faire les interprètes populaires. Et, suivant nous, voici ces propositions : (( La guerre est en général une chose détestable. — Rien cependant n'a été plus approuvable que les guerres delà Révolution. — Mais rien n'a été plus mauvais ni plus illégitime que celles de l'Empire. » Nous nous réservons de revenir tout à l'heure sur ces idées, soit pour les appuyer, soit pour les combattre. Signalons cependant Madame Thérèse et le Conscrit ^e 1813 comme les deux œuvres qui ont le plus servi, dans les

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intentions des auteurs, l'une à grandir la Révolution, l'autre à diminuer l'Empire.

Madame Thérèse, c'est l'histoire d'une vivandière de 1792, et nos deux auteurs en ont fait le type des apôtres de la Révolution. Elle est belle, elle est pure, elle est héroïque. Il ne lui manque que d'être un peu moins rhétoricienne, un peu moins déclamatoire ; car, en vérité, elle déclame trop, et à chaque page une tirade nouvelle contre l'ancien régime, c'est peut-être excessif. Ajoutez que le style d'Erckmann-Chatrian, partout ailleurs excellent, devient ici prétentieux et guindé. S'ils ont voulu faire de la couleur locale et imiter le style de l'époque, ils y ont réussi. Mais, hélas ! quel style! J'ignore si M""*" Thérèse est baptisée, mais on ne s'en aperçoit guère; elle porte au cou une médaille, mais c'est celle de la République une et indivisible ; elle parle une fois de Jésus-Christ sans humeur, mais en ajoutant cet épouvantable blasphème qui nous fait courir des frémissements dans le sang : a Dans les trois ans qui viennent de se passer, la République a plus fait pjour le^ droits de Vhomme que les dix-huit cents ans avant. » Elle a rhorreur des prêtres et des nobles, mais cette horreur niaise que l'on ne retrouve que dans les livres de 1792 à 1800. L'histoire de France ne commence pour elle qu'en 1789 ; le clergé et la noblesse sont traités par elle de frelons; il n'y a d'abeilles que dans le peuple. C'est bien inutilement que tant de grandes familles ont versé des torrents de sang français sur tant de milliers de champs 'de bataille; c'est bien inutilement que tant de milliers de prêtres et de religieux ont dévoré leur vie dans les transports d'une inépuisable charité : frelons, frelons ! Il faut les écraser sur le bord

de la ruche où travaillent les abeilles populaires. Telle est la doctrine de M""^ Thérèse, et le livre tout entier est destiné à populariser cette doctrine. Un peu moins d'injustice eût été plus habile, et il faut espérer que quelques bons esprits, parmi nos adversaires, se scandaliseront d'un tel oubli de toute notre histoire et d'une telle ingratitude envers tout ce qui n'est pas « le peuple » en France. M"^ Thérèse, elle, ne se convertit guère, et demeure la même jusqu'à la fin. Le hasard veut qu'elle traverse un petit village allemand de la frontière, qui s^appelle Ansatt. C'est dans ce village qu'a heu une des premières actions militaires entre les troupes de la République et celles de Brunswick. Des Croates roux, sauvages, terribles se précipitent sur un bataillon de sans-culottes dont M"^ Thérèse est vivandière : la résistance est vive, et la défaite des Français est une défaite victorieuse. La vivandière, grièvement blessée, est recueillie chez le docteur Jacob Wagner, et, à peine rétablie, entreprend de le convertir aux idées nouvelles. Au bout de trente ou quarante sermons — longue et fatigante station — elle y parvient. C'est en vain que j'ai cherché dans tous ces sermons ampoulés d'autres arguments que les deux suivants : (( L'ancien régime fermait au peuple, le nouveau régime lui ouvre l'accès de toutes les fonctions, de tous les honneurs. — La République favorise l'instruction du peuple, que les seigneurs et les prêtres laissaient à dessein croupir dans une odieuse ignorance. » C'est tout. De ces deux arguments, le premier n'a qu'une valeur relative; le second est scandaleusement faux au point de vue historique, et c'est par trop compter sur la crédulité publique que de faire remonter les plus anciennes écoles à la Gonven-

tion nationale et à la glorieuse année 1792. Mais le docteur Wagner n'y regarde pas de si près : cet honnête homme est assez épris de la personne de M"*^ Thérèse pour s'éprendre aussi de ses idées : il devient « le citoyen Wagner, » chirurgien-major au premier bataillon de la seconde brigade; il devient surtout l'heureux époux de la citoyenne Thérèse. Les noces ne sont pas d'ailleurs longuement décrites : a Le bourgmestre inscrivit Wagner et M""® Thérèse sur un gros registre à la satisfaction universelle (1). » Il n'est pas question d'Église ni de Dieu : le gros registre remplace tout, suffit à tout. 0 simplicité des noces républicaines ! — Tel est ce livre dont notre analyse ne peut donner une idée suffisante ; car il est rempli de pages tout à fait charmantes et qui vous reposent un peu de toutes les déclamations de la vertueuse et patriotique Thérèse. Tout serait parfait... sans le personnage principal.

V Histoire d'un conscrit de 1813 est une œuvre beaucoup plus remarquable. La scène se passe dans la Lorraine allemande, à Phalsbourg : le héros du roman est un pauvre et simple garçon du nom de Joseph Bertha ; le moraliste est un brave horloger qui s'appelle Melchior Goulden, qui a pour fonction de regretter sans cesse d792, et même 1793, au préjudice de 1812 et de 1813. L'action n'est pas compliquée : c'est le récit de la grande campagne dont Lutzen, Bautzen et Leipsick ont été les faits les plus mémorables. On ne pouvait choisir pour une telle action un meilleur théâtre que Phalsbourg : c'est là que passa presque toute la grande armée en 1812; c'est là que quelques débris informes

(1) Page 84 de l'édition populaire.

392 ERCKMANN-CHATRIÂN.

repassèrent à la fin de cette même année. Quel contraste, grand Dieu ! D'abord, c'était la plus fière, la plus alerte, la plus magnifique armée des temps modernes; c'étaient les grenadiers conduisant d'immenses fourgons attelés de grands bœufs ; c'étaient ces colosses auxquels Victor Hugo donne le nom d'épiques, cuirassiers terribles, dragons, canonniers. Leur physionomie trahissait les conquérants du monde : jusqu'où n'iraient-ils pas? N'étaient-ils pas destinés à confisquer l'Asie après avoir saisi l'Europe? N'allaient-ils pas, nouveaux légionnaires au service d'un nouveau César, n'allaient-ils pas établir sur toute la surface du monde un nouvel Empire romain plus rapidement glorieux et aussi étendu que le premier?L'attente était universelle, l'espoir était immense. Peu de mois après, quelques fantômes, quelques spectres en guenilles, entrant en France avec l'attitude de contrebandiers, représentaient tout ce qui restait de la grande armée, vaincue par l'hiver, vaincue surtout par Dieu. C'est ici qu'à proprement parler commence l'œuvre d'Erckmann-Chatrian. Une armée est perdue, anéantie : vite, il faut une autre armée. On la lève en toute hâte, et les infirmes mêmes en grossiront le nombre; puis, tout eflaré, on ira se jeter sur l'Europe et la battre encore plusieurs fois. Le héros de notre roman, le pauvre Joseph Bertha, allègue en vain qu'il est boiteux ; les boiteux sont admis à partir, et partent. Joseph entreprend de raconter toute la campagne ; mais n'attendez pas de lui de grandes descriptions stratégiques, ni seulement des tableaux enthousiastes. Disons tout : Joseph est tout d'abord plus qu'à moitié poltron, et son récit se sent de sa poltronnerie. Tous les petits côtés de la guerre, il les montre de préfé-

rence; oui, les incertitudes du soldat, les fautes du général, l'inintelligence de certains officiers, la confusion de certaines heures, l'inopportunité de certains mouvements, le trouble, la peur, le demi-courage, la furie provenant de l'ivresse, la petitesse des grandes choses : voilà ce que nous trouvons souvent dans ce livre dont la lecture est peu consolante. Nous serions injuste si nous n'ajoutions pas qu'Erckmann-Chatrian rachètent les défauts de leur livre par un très-sincère amour de la paix, par une haine très-vigoureuse pour les sanglantes horreurs de la guerre. Quoi qu'il en soit, Joseph Bertha finit par devenir à peu près un héros : il est blessé à Lutzen, il est héroïquement battu à Leipsick ; il se traîne, épuisé et glorieux, jusqu'à sa ville natale, où il épouse enfin sa fiancée Catherine et oii il vit prosaïquement heureux près du bon M. Goulden... en attendant 1815 et Waterloo, qui ne sont pas bien loin.

Les dernières lignes du Conscrit de \^[3 font bien voir quelle a été la pensée dominante, quel a été le but des deux auteurs. Ils se sont proposé « d'éclairer la (( jeunesse sur les vanités de la gloire militaire, et de « lui montrer qu'on n'est jamais plus heureux que par (( la paix, la liberté et le travail. » Rien de mieux, et nous serions d'accord si ces partisans effrénés de la paix universelle, si ces nouveaux abbés de Saint-Pierre ne se déclaraient pas, en vingt endroits, défenseurs très-déterminés et panégyristes très-enthousiastes de toutes les guerres de la Révolution. Oui, toutes les guerres de la République ont été, à leur sens, merveilleusement

justes, approuvables et presque charmantes. Nous aurions désiré cependant que MM. Erckraann-Ghatrian voulussent bien consacrer aux guerres de la Amendée leurs descriptions de champs de bataille et d'ambulance ; eux qui ont une horreur si profonde du sang répandu, des bras coupés, des vanités de la gloire miUtaire, auraient sans doute éprouvé quelque vigoureuse indignation à la pensée des iniquités sanglantes de cette guerre monstrueuse. Mais non; ils auraient tout approuvé quand même : ils croient à l'infaillibilité de la Révolution. Nous n'avons pas trouvé dans leurs livres le plus léger blâme à l'adresse desrépubhcains ou de la République. En toute sincérité, nous ne nous doutions pas qu'on pût être, de nos jours, aussi naïvement, aussi décidément sans-culotte : ces livres, si doux en apparence, sont effrayants au fond. Ce sont des machines de guerre d'autant plus redoutables qu'elles sont cachées, et qu'on les introduira partout sans défiance : elles sont faites pour détraire l'Empire et la Restauration (1) dans tous les esprits et dans tous les cœurs, pour établir ensuite sur leurs ruines la répubUque de 1792, la vraie, la pure, avec le bonnet rouge et la pique !

Et cependant, examinons-les, ces guerres si vantées de la Révolution que vous opposez si victorieusement à celles de l'Empire. Elles n'avaient, selon vous, d'autre fin que de propager partout c la justice et la liberté » : belles paroles, mais un peu creuses. Quant à nous, qui maudissons l'absolutisme partout où il se trouve, nous trouvons que ces guerres ont surtout servi la cause d'un

(l) La Restauration est attaquée avec une violence singulière dans la première partie de WaterloQ.

ERCKMANN-CnATRIAN. W6

absolutisme sans limites. Le despote, ici, ne s'appelait pas César, ne s'appelait pas Napoléon : je le veux bien ; mais il s'appelait l'État et n'avait pas des exigences moins redoutables. Partout où pénétraient les soldats de la République que vous avez si bien décrits, ô peintres charmants, la première de toutes les libertés, la liberté religieuse, était immédiatement supprimée ; les églises étaient fermées, les prêtres massacrés ou déportés. L'État avait le droit de vous imposer une croyance. (( Mais, disait la Vendée ou la Flandre, je tiens à mon culte, je tiens à mon Dieu. » N'importe : a A^ous aurez le culte et le Dieu de l'État ; vous n'en aurez pas d'autre, répondait la République avec une brutalité peu cachée ; sinon, vous serez envahis et fusillés. » Nous n'exagérons rien, et c'est par cent milliers que nous sommes prêt à fournir sur ce point d'irrécusables documents aux auteurs de Madame Thérèse et de V Invasion. Nos archives en sont pleines. On n'a jamais été moins libre qu'en i79:2 et 1793 : le fait est axiomatique; mais ce qui est moins avoué, c'est que la théorie révolutionnaire est essentiellement favorable aux droits de l'État et contraire à ceux de l'individu. Après avoir lu les livres d'Erckmann-Chatrian, lisez comme antidote la Guerre des paysans, d'Henri Conscience, et vous verrez ce qu'apportaient, en fait de libertés, les soldats de la République une et indivisible aux peuples dont ils se disaient les libérateurs. Encore un coup, ils apportaient le despotisme le plus odieux, le césarisme de l'État. « Vouîî êtes libres de penser... comme la Convention nationale.)) Eh bien ! votre absolutisme républicain me fait horreur ; il est aussi lourd, et il est plus hypocrite que tous les autres despotismes. Quant à la France, nous l'aimons

aussi vivement, ausri profondément que vous, et il est trois choses que nous ne lui refuserons jamais : l'argent, le sang, l'amour. Ces trois mots résument tout ce qu'un citoyen doit à sa patrie.

Reste la grande question de la guerre en général, de sa légitimité, de son utilité dans le monde : nous ne prétendons pas résoudre en quelques lignes ce grand problème. Ce qu'il y a de certain, c'est que la guerre est d'origine satanique. L'Église, depuis bientôt dixneuf cents ans, n'a cessé de le proclamer de sa grande voix. Mais l'Église ne s'est pas bornée à ces proclamations, elle a fait tous ses efforts pour contenir les frémissements guerriers de l'humanité, pour diminuer le nombre des guerres, pour en adoucir la férocité. Les Papes du moyen âge ont été les grands pacificateurs du monde; leurs ambassadeurs s'appelaient ;jrtC7*«/res.' un historien viendra sans doute quelque jour, qui, d'après les textes les plus authentiques, dressera la liste exacte de tous les traités de paix que l'Église a fait conclure et de toutes les grandes effusions de sang humain qu'elle a victorieusement empêchées. Ce sera un beau livre, et nous l'attendons avec impatience. Malgré tout, il y a encore eu beaucoup de guerres depuis la venue du Prince de la paix, depuis la célèbre parole: Beati paci/îci. C'est que le christianisme surnaturalise l'homme, mais qu'il ne supprime pas la nature humaine. Or, la source de toutes les guerres se trouve dans l'àme déchue, dans les passions, dans les vices de l'individu. L'orgueil d'un seul a fait mille et mille fois couler des torrents de sang; l'envie, la sensualité, la débauche ont été les misérables causes de guerres longues et cruelles ; les sept sources de toutes les guerres, ce sont les sept péchés

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capitaux, que l'Église combat, mais qu'elle n'a pas supprimés. Il y aura d'autant moins de guerres parmi nous, que la somme des vices sera moins considérable sur toute la surface de la terre. C'est une proposition qui nous parait mathématique. Mais par cela même que la guerre n'est, à certain point de vue, que le Vice et le Péché sous les armes, il sera beau, que dis-je? il sera nécessaire de faire souvent bonne et énergique résistance. Et voilà pourquoi il y a dans la guerre certains grands cotés que les yeux fins, mais peu profonds d'Erckmann- Ghatrian n'ont pas découverts. Rien n'est plus beau icibas qu'un peuple qui se lève tout entier, terrible, pour résister à une injuste invasion , ou pour soutenir la cause d'un peuple plus faible qui a été iniquement attaqué. Rien n'est plus beau qu'un peuple envoyant ses meilleurs soldats et ses plus savants capitaines à la défense d'un grand principe. Rien n'est plus digne d'admiration, par exemple, que la France montant la garde au Vatican pour préserver l'Innocence et la Justice menacées. Rien n'est plus noble enfm que la chevalerie, qui est « la Force armée au service de la Vérité désarmée. » Dans toute guerre il y a une lutte, quelquefois cachée, mais toujours réelle, entre un vice et une vertu, entre Jésus-Christ et vSatan, entre le Ciel et l'Enfer. Par la guerre sont détruits les royaumes qui ont fait leur temps et qui gênent Dieu ; par la guerre sont consolidés les empires qui protègent les destinées de la Vérité, qui multiplient le nombre des baptêmes, qui répandent et disséminent la Justice, qui augmentent le nombre des élus. Par la guerre sont corrigés les Frédéric II, sont élevés les saint Louis. Par la guerre est agrandie, oui, véritablement agrandie l'àme humaine; car l'état mili-

taire, chez les races chrétiennes, c'est le sacrifice à l'état d'institution. Laissons, laissons certaines intelligences étroites condamner la guerre sans restriction, sans réserve; laissons-les mépriser les hommes de guerre. Quant à nous, la vue d'un soldat nous inspire d'autres pensées : nous le respectons, nous le saluons intérieurement, comme le défenseur de toutes les faiblesses, comme le soutien de la patrie, et comme nn des appuis de la A'érité sur la terre. Décrivez-nous, tant que vous voudrez, les horreurs et les petitesses de la guerre ; faites-nous assister aux inévitables poltronneries et défaillances du soldat, montrez-nous les montagnes de bras et de jambes coupés, les fossés pleins de morts, les débandades, les défaites, les hontes : ce spectacle nous navrera autant que vous, mais ne nous empêchera point de croire à la justice de Dieu qui s'exerce par la guerre, à l'utilité de certaines luttes, à la légitimité de certaines résistances, à la grandeur du soldat, aux bienfaits que Dieu saura faire jaillir de ces épouvantables conflits pour la niultiplication de ses saints et la diffusion de sa vérité. Yoilà, voilà les grands côtés de la guerre !

MM. Erckmann-Chatrian ne sont pas assez chrétiens pour avoir vu ces choses, pour s'être élevés jusqu'à ces doctrines. Leurs livres en perdront beaucoup de leur intérêt. La forme en est achevée, mais le fond en est pauvre. Chose singulière : ils sont faits pour émouvoir, et n'émeuvent pas. Toutes les fois que nous avons lu le Conscrit d'Henri Conscience, la lecture de ce chefd'œuvre nous a fait fondre en larmes ; V Histoire cVun cornait de 1813, qui nous offre exactement le même sujet, n'a jamais produit sur nous le même effet. Nos

lecteurs peuvent tenter après nous la même expérience. Et d'où vient, à mérite au moins égal, cette impression si différente laissée par les deux livres? L'un est chrétien, l'autre ne l'est pas.

Les larmes sont une fontaine sacrée : Dieu la fait plus volontiers couler de ces yeux humbles et bénis qui s'élèvent vers lui dans l'adoration, dans la prière, dans l'amour !

Un jour le grand compositeur Gounod, l'auteur de Faust et de tant d'autres chefs-d'œuvre, disait devant nous avec un enthousiasme et un feu qu'il ne faut pas chercher à décrire : « La Messe, la Messe ! Tout est contenu dans la Messe. Après avoir fait dix, vingt, trente messes en musique, il reste encore la Messe tout entière, sujet toujours nouveau, sujet inépuisable. » Ces paroles d'un illustre musicien sur le sacrifice de nos autels peuvent merveilleusement s'appliquer à la Bible et à tous les artistes qui depuis l'origine de l'art ont cherché leurs inspirations dans ce livre inspiré. Lisez, lisez la Bible, sculpteurs et peintres, musiciens et poètes : puis, fermant le divin livre, sculpteurs, taillez vos marbres et faites-en jaillir les statues superbes de ces géants qui s'appellent Moïse, David, Judas Machabée ; trempez vos. pinceaux dans les couleurs les plus énergiques et les plus brillantes, ô peintres, et je-

(l) Lu Bible illustrée par Gustave Dore.

tez sur la toile les grandes scènes de l'Ancien ou du Nouveau Testament, enveloppées pour ainsi parler dans le soleil de l'Orient ; poètes, chantez ; musiciens, faites chanter les cordes et pleurer les cuivres ; orateurs, ouvrez la houche et parlez... G'esl en vain que depuis vingt ou trente siècles vous vous livrez sur la Bible à ce travail qui vous attire toujours et ne vous satisfait jamais : le sujet, l'incomparable sujet demeure toujours entier. Il n'est pas épuisé, il est inépuisable. Et si le monde vivait mille siècles, dans mille siècles les sculpteurs, les poètes, les musiciens, les orateurs, les peintres trouveraient encore, trouveraient toujours dans la Bible des inspirations toutes fraîches, des idées toutes nouvelles, et la matière d'œuvres tout à fait originales. La sainte Écriture est comme le soleil : on a beau le contempler, l'admirer, le peindre, il est toujours nouveau, et l'aurore est toujours charmante.

Nous n'avons aujourd'hui l'occasion que d'examiner les rapports de la Bible avec la peinture. A ce seul point de vue, l'Écriture sainte est le livre des livres, le livre le plus fécond, le plus varié, le plus universel. Sachez-le bien : quelles que soient vos idées sur l'art, quel que soit votre gmre, à quelque école que vous puissiez appartenir, la Bible vous convient : ouvrez-la, peignez-la : Toile ^ pinge.

Si vous avez voué vos pinceaux à la seule peinture religieuse, à cette peinture qui très-noblement se propose de raconter par la couleur toute l'histoire de l'homme dans ses rapports avec Dieu (ô magnifique, ô incomparable tâche !), ai-je besoin de montrer que la Bible doit être votre conseil, votre inspiration, votre tout? Dans tous les versets de l'Écriture, Dieu se ma-

nifeste, Dieu agit. Chaque parole du livre saint nous fait assister à quelque grand mouvement de notre Dieu, et j'imagine que chaque verset pourrait facilement être le sujet de plusieurs tableaux perpétuellement variés et ne se ressemblant jamais...

Le monde n'est pas encore né ; il n'a pas encore jailli, frais et beau, du néant: et déjà le peintre nous peut montrer Dieu se suffisant à lui-même dans la société de ses personnes divines et dans la béatitude de son essence. Mais, tout à coup, le Verbe se fait entendre : « Fiat. » A ce seul mot, voici que le néant se met à enfanter, et la lumière, cette amie, ou plutôt cette mère de la peinture, pénètre le chaos de ses premières clartés. Désormais, le peintre peut entrer en une grande et interminable joie : les six jours de la création lui fournissent à eux seuls des millions de sujets qu'il ne saurait épuiser. Existe-t-il en effet, dans la gamme de nos couleurs matérielles, un vert assez frais, un jaune assez tendre, des nuances assez éclatantes et assez délicates pour pouvoir peindre dignement les magnificences toutes neuves du monde qui vient d'être créé, et les premiers gazons, et les premières aurores, et les premiers couchers de soleil, et la mer bondissant innocemment dans le premier reflux, et les richesses exubérantes de cette première végétation ? Toutefois, il est temps que l'homme paraisse. Il paraît, chef-d'œuvre de proportions, d'harmonie, de beauté ; et, avec lui, naît la peinture historique. Sur ce beau front l'intelligence éclate, radieuse ; dès -la première minute de son existence, il est parfait; Dieu se penche vers lui^ il se penche vers Dieu, et ces deux causeurs (s'il m'est permis de parler ainsi) remplissent l'Éden de leurs conversations.

40 i GUSTAVE DORÉ.

Dieu enseigne à Adam toute la vérité, il lui enseigne jusqu'au traité de rincarnation.

Et maintenant comparez ces ressources picturales de notre Bible avec les imaginations d'Horace, de Lucrèce, d'Épicure et des matérialistes de tous les temps, qui, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à M. Aboui, regardent l'homme comme un singe qui a eu de l'avancement I Aux théories de M. About un seul peintre peut convenir : Courbet. Qu'il nous représente les premiers hommes velus, hideux, bestiaux, se mordant pour une poire et se tuant pour une guenon. Nous, chrétiens, nous gardons iièrement notre livre et le donnons comme un sur modèle à tous les artistes qui ne se sont point passionnés pour le laid !

Encore un coup, ils y trouveront Dieu à chaque pas, tantôt dans l'exercice de sa miséricorde, tantôt dans les fonctions de sa justice. Il chasse Adam de la béatitude, il aime Abel, il châtie Gain ; il lance dans le monde les patriarches, ces prœcones, ces prédicateurs de la vérité. Il ouvre les cataractes du ciel, et les montagnes d'eau se précipitent sur la terre coupable ; seule, sur l'immense étendue, l'Arche surnage, contenant, avec les débris de l'humanité punie, toutes les vérités révélées, toutes les traditions originelles, toutes les espérances du monde. L'eau vengeresse se retire devant une parole de Dieu, et ce Dieu, de ses terribles mains, disperse à tous les vents du ciel l'humanité qui s'éparpille en nations. Parmi ces nations, il en faut une au moins qui, au nom de toutes les autres, pure de toute superstition, en possession de la vérité, les yeux et l'àme au ciel, rende à Dieu un culte digne de Dieu. Le Seigneur choisit cette race privilégiée où il élaborera le plan de notre

rédemption, où il préparera la place de son Fils ; il met Abraham à l'écart dn reste des hommes, et, dans une nuit sublime, lui annonce des millions de descendants spirituels. Mais n'allez pas croire que le peuple issu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob soit le plus intelligent, le plus spiritualiste, le meilleur de tous les peuples. Non, non; il est grossier, matériel, parfois abject et presque toujours ingrat. L'Écriture, dix ou onze fois, l'appelle le peuple à la dure cervelle : gens cervicis durœ. Il se rebiffe contre la justice et même contre la miséricorde de Dieu, La foudre terrible, formidable, retentit au sommet du Sinaï divinement embrasé : ce peuple, sous cette foudre même, se fait d'affreuses idoles et les adore. Le peintre chrétien aura à nous faire assister à cette lutte entre Dieu qui veut sauver toute l'humanité par ce peuple, et ce peuple qui ne veut ni sauver l'humanité ni se sauver lui-même. Dieu sera vainqueur. Il frappe le sol de son pied ; Moïse en jaillit, David en jaillit, les prophètes en jaillissent, personnages à la stature plus qu'humaine, placés entre terre et ciel, interprètes entre la. Vérité souveraine et les hommes faibles ou ingrats. Moïse, c'est la loi ; David, c'est la prière ; les Prophètes, c'est l'espérance. Les uns et les autres ne se préoccupent que de jeter les hommes dans les bras de l'Amour suprême. Dans l'histoire de ce peuple, la lumière appelle la lumière. . . David, c'est le triomphe de la vérité dans l'Orient ; les Prophètes, c'est la captivité de Babylone, ce sont les défaites des Machabées, mais c'est encore le triomphe de la vérité qui se répand chez les vainqueurs du peuple juif, qui partout provoque leur foi et leur espérance en un libérateur de plus en plus prochain. Si j'étais pein-

tro, il me semble que, jusque dans leurs défaites, je représenterais toujours les Israélites enveloppés d'une certaine lumière qu'ils communiqueraient à leurs maîtres. Mais enfin les soupirs ont cessé, les yeux du monde entier se sont tournés du côté de Jérusalem ; on attend. Le ciel se déchire, les anges par milliers s'abattent, le Libérateur paraît, les bras tendus; il veut attirer, il attire à lui le monde entier, et sur sa croix le réconcilie avec Dieu. « Sauver le plus d'àmes possible, » tel est dans toute l'Écriture le plan visible de Dieu, et nous^ assistons sur le Calvaire à l'accomplissement de cet adorable dessein...

Yoilà les sujets que la Bible fournit très-abondamment aux peintres religieux. Mais les peintres d'histoire n'y trouveront pas moins de trésors. Les scènes' de la vie des patriarches ; les puissantes migrations du peuple israélite ; les souffrances des fils de Jacob en Egypte ; le châtiment de cette singulière et presque immobile nation ; les mers qui s'ouvrent devant les élus de Dieu et qui se referment sur les maudits ; les grandes, les formidables batailles qui purgent de cent mauvais petits peuples le sol prédestiné de Chanaan ; les chocs entre les envahisseurs et les envahis ; les murs qui tombent au son des trompettes, le soleil qui s'arrête étonné dans le ciel ; Samson nous faisant assister aux prodiges de la force mise au service de la vérité ; les Philistins s'enfuyant, pâles, devant ce. poing redoutable armé d'une mâchoire d'âne ; les palais qui s'écroulent ; les bergers qui deviennent rois ; les éblouissements de l'Orient à la vue de la gloire de David et de Salomon ; les victoires, les invasions, les conquêtes ; puis, la division, le schisme ; Israël, ce beau manteau,

déchiré en deux parties inégales ; enfin les défaites et la captivité de ce grand peuple, et tant de lyres suspendues aux saules de ces fleuves ; l'opiniâtreté d'une nation qui ne veut pas mourir et qui revient toujouis dans ses cités que couvre l'herbe; de nouvelles batailles, et les Machabées, ces géants, ces chevaliers de l'antiquité, ces Rolands d'Israël, prouvant à Rome qu'un petit peuple peut avoir autant de courage que les maîtres du monde ; et enfin la destruction de Jérusalem, qui était rougie du sang de tant de prophètes, le Templedétruit, et la dispersion des impérissables Juifs : voilà, voilà, si nous ne nous trompons, de quoi exercer jusqu'à la fin de ce monde tous les pinceaux des hommes.

Les peintres de paysage et ceux qu'on a si mal nommés : « les peintres de genre^ » peuvent aussi illustrer la Bible sans jamais épuiser leur verve, ni voir leur génie en détresse. 0 paysages de l'Orient ! ô riche lumière ! ô végétation puissante ! ô cieux magnifiques, qui vous peindra jamais dignement? Le Poussin a souvent placé des scènes historiques au milieu de merveilleuses campagnes : il faudrait imiter cet exemple, et créer en peinture un genre presque nouveau que j'oserais appeler « le paysage sacré. » Quant au genre, les tableaux charmants abondent dans la Bible. Jacob chez Laban, Joseph en Egypte, Ruth la glaneuse, le vieux Tobie, les noces de Sara, modèle des noces chrétiennes; le retour du jeune Tobie ; la vie des vieux Israélites sous la vigne et le figuier ; ces mœurs douces au milieu d'enfants qui sont aussi nombreux autour de la table que les olives sur l'olivier ; cette tranquille jouissance de la Vérité, cesespérances qui éclataient jusque

dans la plus humble famille de la Judée, tout cela a tenté et tentera longtemps les artistes que l'histoire effraye, que la famille attire.

Ainsi, à quelque point de vue que l'on veuille se placer, la Bible est une source intarissable. Et je ne veux pas terminer cette première partie de mon travail, que je consacre à l'exposition d'idées générales, sans protester une fois de plus contre ceux qui prétendent que la ligne est essentiellement chrétienne, que la couleur ne l'est pas. Ici je rentre tout à fait dans mon sujet ; car c'est M. Gustave Doré lui-même qui nous a dit un jour ces paroles déjà connues de nos lecteurs : a Tous êtes (( chrétien, vous n'aimerez pas mes dessins. » Nous espé' rons prouver aujourd'hui à M. Gustave Doré qu'il se méprend sur les opinions des chrétiens. De la Bible on peut également tirer des tableaux fort remarquables où domine le sentiment, et des tableaux non moins remarquables où la couleur domine. Nous les aimons les uns et les autres, et nous les admirons sans parti pris, sans exclusion, comme des œuvres qui reflètent par ses différents côtés cette très-belle et trèsvariable nature créée par notre Dieu !

Si jamais œuvre d'art a pu prêter à la critique, aux sévérités des esprits exclusifs, c'est certes l'œuvre de M. Gustave Doré. Si nous avions certaines étroitesses d'intelligence que certains de nos adversaires nous reprochent, nous pourrions trouver mauvais que le nouvel illustrateur de la Bible n'eût pas fait une œuvre plus traditiunnelle. Ce dernier mot nous paraît juste, mais

par malheur il a besoin d'une interprétation. Nous voulons dire que M. Doré, s'étant proposé de faire une œuvre profondément originale, n'a peut-être pas tenu assez compte de ces traditions respectables d'après lesquelles tel sujet biblique doit être traité de telle façon, et non pas de telle autre. Il est certain que l'artiste a' rompu avec la tradition. Il a conçu tout autrement que ses devanciers, et il a traité tout autrement les grandes scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il a voulu ne ressembler à personne. Eh bien ! quoique cette originalité soit dangereuse, nous n'en ferons pas au puissant dessinateur l'objet d'une critique développée. Nous ne voulons pas lui reprocher plus longuement cette absence complète de sens symbolique, celte rudesse rebelle au mysticisme, ce naturalisme vigoureux qui est un des caractères incontestables de son style. M. Gustave Doré n'a pu changer sa nature en se mettant à illustrer la Bible. Il ne faut pas lui demander ce sentiment théologique si profond qui, à travers certaines faiblesses et certaines pâleurs, éclate dans les œuvres des peintres allemands ; il ne faut pas lui demander cette science de l'exégèse que possèdent ces peintres, lecteurs assidus des Pères et des Mystiques. Il faut, si l'on veut être juste, prendre M. Gustave Doré pour ce qu'il est, c'est-à-dire pour le plus énergique, le plus fécond, le plus pittoresque, le plus étonnant des dessinateurs contemporains, comme le seul artiste peut-être qui pût supporter en France le poids d'une pareille entreprise.

M. Gustave Doré est une vive et ardente intelligence ; il a compris que la Bible nous offre le plus beau de tous les sujets, et ce seul fait atteste chez lui une noble éleva-

tion d'idées, une grande justesse de vues. A l'accomplissement de son œuvre, il a consacré plusieurs années d'un travail certainement pénible et que cependant il a toujours aimé. Il y aurait de l'ingratitude à ne pas lui rendre cette justice.

Si le nouvel illustrateur de la sainte Écriture n'est pas un érudit, s'il n'est pas un mystique ni un théologien, il est incontestablement un peintre des plus puissants. Personne ne possède au même degré le sentiment du pittoresque, l'art de la composition, la science de l'effet. Ce qu'il aime dans la nature, c'est la lutte immortelle, toujours la même et toujours nouvelle, de la lumière avec les ténèbres, du jour avec la nuit, du blanc avec le noir. Avec ces deux seules couleurs (les seules que la gravure puisse rendre) il produit des heurts merveilleux, des effets indescriptibles, des scènes qui étonnent, éblouissent, retiennent le regard. Ce qu'il aime ensuite et ce qu'il peint le mieux, c'est le mouvement, c'est la vie. M. Gustave Doré est le peintre du mouvement, et non pas de l'immobilité. Tous ses personnages ont une vie remuante et superbement animée. Ils marchent véritablement, ils palpitent, ils se précipitent, ils frappent, ils sont atteints, ils meurent. Le dessinateur s'est fait depuis longtemps connaître par sa science de l'anatomie, par sa peinture énergique des muscles humains. Ses personnages sont non-seulement vivants , mais énergiquement vivants. Oui, ces épaules plient bien sous ces fardeaux ; ces bras font bien un vigoureux effort ; ces mains se crispent naturellement; ces corps se tordent dans les affres de la mort. Appliqués à nos races modernes, grêles et étriquées, ces forts dessins semble-

GUSTAVE DORÉ. iH

raient peut-être exaspérés; appliqués aux grandes races des époques primitives, ils ne sont que vrais. Ces géants, d'ailleurs , se meuvent sur un théâtre digne d'eux : M. Doré est un paysagiste. Ce n'est pas un de ces peintres sur porcelaine qui a lèchent et pourléchent» chacun de leurs tableaux, afin que les amateurs éprouvent la délicate jouissance de les considérer au microscope. Non, c'est un dessinateur fougueux devant qui tremble le crayon, qui le saisit d'une main rude et presque colère, qui en jette sur le bois quelques coups formidablement énergiques, et qui ébauche ainsi, avec une rapidité merveilleuse, quelque paysage immense comme celui qui sert de cadre à la Tentation de Jésus au désert ^ ou à l'Arnitié de David et de Jonathas^ ou à la Lutte de Samson contre le lion. Au milieu de ces campagnes imaginées par lui, l'artiste, qui a en peinture « la notion du groupe, )) éparpille souvent des milliers de personnages, semblable et presque supérieur à ce grand peintre anglais, Martins, qui a peint si pittoresquement le Jugement dernier et le Festin de Balthasar. Dans la Scène du Déluge, de Doré, je reconnais un Martins doublé d'un Callot : et je suis encore plus vivement frappé de son Samson poursuivant les Philistins^ de son Passage de la mer Rouge, de son Retour de V Arche, et de ses Habitants de Jéruscdem voyant des armées dans le ciel.

Une autre qualité que possède M. Gustave Doré, et dont il abuse peut-être, c'est la couleur locale. Il serait capable, comme Gustave Flaubert dans Salammbô, de ressusciter toute une -civilisation disparue, et sur laquelle aucun historien ne nous a laissé aucun détail. Qui saurait illustrer mieux que lui nos romans du moyen âge, et en particulier notre Chanson

de Bohnrl? Qui saurait reproduire plus puissamment que lui les monuments et les costumes de tous les peuples à toutes les époques? Tous pouvez croire que dans la Bible il s'est donne carrière ; il a fait passer sous nos yeux des palais égyptiens et des cités assyriennes dont il est bien l'architecte créateur. Je suis persuadé que ces peuples n"ont pas trouvé aussi bien. Que d'hiéroglyphes, que de sphinx ! Quels prodigieux chapiteaux ornés d'ailes étranges, quelles singulières colonnes en forme de cônes renversés! Et ces amphithéâtres, et ces colonnades immenses, et ces villes tout entières exhumées par l'imagination de l'artiste, et étalées pour le plaisir de nos yeux à la surface du sol, comme Herculanum et Pompeï. Les costumes présentent le même caractère. Abraham et les patriarches nous apparaissent revêtus du burnous arabe, et les Israélites ressemblent à s'y méprendre à ces bandes de Bédouins du désert que le pinceau de Vernet nous a déjà fait connaître. Peut-être y a-t-il dans cette prétention à l'exactitude une certaine exagération qui ne nous empêchera jamais de fermer les yeux à la puissance créatrice de cette belle imagination et de ce savant pinceau.

Science du groupe, du paysage et de la couleur locale, sentiment du pittoresque et de la lumière, art du mouvement et de la vie, ce sont de rares et précieuses qualités; ce ne sont pas les seules de notre peintre.

Nous disions tout à l'heure qu'il n'a rien de mystique, et qu'il faut surtout voir en lui l'interprète selon la nature d'un livre écrit selon la grâce. La justice nous force d'ajouter que M. Doré a fait de nobles et d'efficaces efforts pour sortir de son naturalisme. Il s'est battu avec sa propre nature, comme Samson avec le lion ; il

l'a puissamment retom-née. Moïse exposé est un chefd'œuvre tout à fait chrétien, et c'est une idée véritablement mystique qui a conduit le dessinateur à entourer d'anges le berceau qui doit sauver Israël. Du reste, les Anges ont porté bonheur au peintre. Il a imaginé pour les peindre un merveilleux procédé : au lieu de les dessiner en traits noirs, il les ébauche en traits blancs, en traits de lumière, et donne à leurs corps quelque chose de vaporeux qui ne fait pas soupçonner la chair sous ces vêtements lumineux. Tel est l'ange de V Annonciation ;ie\ est ce Raphaël que la famille de Tobie suit de loin dans les airs; tel est cet esprit céleste qui vient nourrir Élie dans le désert ; tels sont les anges d'Abraham et ceux de la Jérusalem céleste. La plupart de ces

dessins sont on ne peut plus remarquables

Disons les choses en toute sincérité. Quand, il y a deux ou trois ans, nous fûmes appelé à voir les premières compositions de Gustave Doré dans cet atelier d'où sont sortis tant de dessins, nous eûmes une grande crainte : a Ah! nous disions-nous, la tête de Jésus- Christ fait peur à ce peintre ; il la fuit, il l'évite en tremblant ; il ne saura pas en reproduire les traits ineffablement divins. » Eh bien ! nous nous trompions. Si, dans plusieurs tableaux (car ce sont bien là de vrais tableaux), le visage auguste du Sauveur est évité, ou, chose plus malheureuse, défiguré; dans plusieurs autres, il se présente à nos regards revêtu d'une beauté que le peintre ne nous paraissait pas capable de concevoir, ni surtout d'exprimer. Je citerai notamment le Christ insulté, qui est peut-être la plus belle planche de tout le recueil, la Flagellation, le Denier de César, le Baiser de Judas, le Couronnement d'épines, le Denier de la Veuve, le Phari-

sien et le Publicain. Je suis moins satisfait des représentations de la Tierge. Je regrette que le peintre, cédant à une erreur trop commune, fasse tomber en pâmoison aux pieds de la croix Celle que la tradition nous représente debout : Stabat mater. Je ne suis un peu consolé que par une belle Fuite en Egypte et par cette magnifique composition intitulée : la Vierge couronnée d'étoiles, scène de l'Apocalypse, que M. Gustave Doré a rendue avec le pinceau d'un grand catholique et d'un grand peintre.

Il importe ici de nous résumer sur l'œuvre tout entière de Gustave Doré, que nous avons essayé déjuger avec la plus sincère impartialité. Le caractère général de cette œuvre exceptionnelle, c'est la puissance dans LE PITTORESQUE. 11 uc convieut pas de l'examiner à la loupe, comme on examine un Meissonnier ; il faut considérer chaque tableau avec des yeux généreusement épris de l'effet général, et non pas avec un esprit curieux des minuties et du détail. Gustave Doré est, par certainscôtés, un Victor Hugo qui dessine ou qui peint : sa main fébrile exécute avec rapidité ce que son cerveau toujours éveillé conçoit avec la même rapidité véritablement prodigieuse. Ses œuvres sont toujours vivantes. Admirez leur ensemble, et ne chicanez pas un brin d'herbe mal dessiné, ou même une main et un pied disproportionnés que vous serez heureux de découvrir dans un coin du tableau. La vue de chacune de ces compositions laisse dans votre esprit je ne sais quel étonnement singulier, où le sentiment de la grandeur tient, je pense, une large place. Contentez-vous de cet étonnement que peu d'œuvres sont de nature à produire ici-bas ; contentez-vous de cette grandeur, de

cette fécondilé, de cette vie, de ce mouvement, de cette science, de cette puissance, de cette couleur locale ; donnez à vos yeux sans arrière-pensée, sans préjugé étroit, donnez-leur la fête de ces puissants tableaux longuement contemplés. N'exigez pas que le peintre possède à la fois toutes les qualités que vingt peintres ensemble n'ont pas toujours possédées; pardonnez-lui quelques négligences dans l'exécution de tant de dessins, quelques sujets mal choisis (1), quelques graves et considérables lacunes ; pardonnez-lui surtout ce que des chrétiens auront le plus de peine à lui pardonner, cette hostilité naturelle de son talent pour la tradition et pour le symbolisme. Devons-nous ajouter ici que nous donnons nous-mêmes l'exemple de cette largeur de jugement ? Personne n'est plus attaché que nous à l'école de Dusseldorf, et le seul nom d'Overbeck nous fait battre le cœur ; le symbolisme, à nos yeux, est la vie de la peinture chrétienne, et même, pour qu'un peintre soit chrétiennement parfait, il faut, suivant nous, qu'il soit un grand mystique, que son âme ait des ailes comme celle de sainte Thérèse, qu'elle soit.consumée comme celle de saint François Xavier. Mais le Beau est partout le Beau ; il existe dans l'ordre naturel comme dans l'ordre surnaturel. Et c'est pourquoi nous admirons la Bible de Gustave Doré, et voulons la faire admirer...

(I) Je citerai, par exemple, comme n'étant pas dignes de figurer parmi les 230 plus beaux sujets que l'Écriture puisse fournira un peintre, les Cèdres du Liban destinés à la construction du temple ; les Étrangers dévorés par des lions dans Samarie ; les Compagnons de Jéhu trouvant la tête et les extrémités de Jézahel ; David faisant passer sur les Ammonites des chars armés de faux, etc.

Nous n'avons point parlé jusqu'ici de l'ornementation de ce beau livre. M. Giacomelli a été chargé du soin délicat de faire courir entre les deux colonnes du texte sacré de légers rinceaux, des ornements assez larges pom- remplir avec une certaine majesté leurs fonctions séparatrices, assez fms pour paraître ne rien séparer. Il s'est acquitté de cette tâche avec une pureté de style dont nous croyons que M. Gatenacci était seul capable. 11 a rais dans ses ornements le symbolisme que M. Gustave Doré n'a pas mis dans ses tableaux. Deux séries de vignettes sont consacrées l'une à l'Ancien, l'autre au Nouveau Testament. Dans celles de l'Ancien Testament, les serpents dominent ; ils s'enroulent, terribles, sifflant, mordant, empoisonnant, dévorant ; ils rappellent à notre esprit le péché originel, œuvre de l'antique Serpent. Le chandelier à sept branches, le vase aux parfums, les tables de la Loi, les philactères, sont les emblèmes faciles à saisir de tout le culte mosaïque ; cependant, la forme de la croix et le labarum brillent déjà dans l'air lumineux, et voici les lis qui représentent l'attente de la vierge Marie dans tout l'ancien monde. Si nous arrivons à l'Évangile, les serpents ont disparu, ils sont vaincus : voici le sacrifice de l'agneau, la colonne de la flagellation, les instruments de la passion ; voici des lis, symbole de la virginité victorieuse ; voici des raisins et des épis, emblème de cette eucharistie qui est l'incarnation continuée jusqu'à la consommation des siècles. La gravure a reproduit très-finemenl ces dessins très-délicats, qui font le plu s

singulier et le plus étrange contraste avec les conripositions larges et faciles de Gustave Doré. Les graveurs, d'ailleurs, méritent ici une mention toute spéciale. Si peu que nous connaissions les secrets de leur art , nous pensons que les dessins de Gustave Doré leur oliraient des difficultés presque invincibles. Le dessinateur, dans un instant de fougue admirable, dans un de ces moments où la verve lui monte bouillonnante au cerveau, s'empare brusquement d'un bois, et il y répand la vie, le mouvement, la lumière et la nuit, avec quelques gouttes d'encre sublimement étalées et recouvertes ensuite de quelques puissants coups de crayon blanc. C'est fort bieU;, mais la gravure n'est pas une œuvre de fougue, et les graveurs enthousiastes seraient de fort mauvais graveurs. Il leur a donc fallu, pour rendre exactement leur modèle, de longs efforts qui ont été couronnés de succès. Ni l'Angleterre ni l'Allemagne n'eussent été capables d'une pareille œuvre. C'est peutêtre ce que la gravure sur bois a produit de plus remarquable; et nous ne sommes pas médiocrement fiers, en nous disant que ce chef-d'œuvre est un livre français.

Nous ne saurions, d'ailleurs, mettre fin à cet article sans reporter une dernière fois notre pensée sur M. Gustave Doré, auteur de ces puissantes compositions où plus d'une fois il s'est trouvé face à face avec la divine figure de Jésus-Christ. Les grands artistes chrétiens, avant de reproduire cette auguste physionomie de notre Maître, avaient coutume de.se mettre à genoux et de faire une ardente prière. Nous n'avons pas mission pour pénétrer dans la conscience de M. Gustave Doré. Mais, s'il ne s'est pas mis à genoux devant son divin modèle avant

de le peindre, il lui reste la ressource de se mettre à genoux devant lui après l'avoir peint. Il l'a fait, ou le fera. Il attachera à son chevet ce Christ insulté qui est la plus helle page de son livre, et, un jour ou l'autre, lui criera du plus profond de son cœur : Ecce venio, ecce curro od te qvem omavi, quem pinxi, m quem credidi!

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