LE ROMAN CONTEMPORAINS (I
Ce n'est pas sans une Joie véritablement profonde que tous les jours nous voyons se multiplier parmi nous les Recueils de vers, les Poëmes, les Odes, et même les Sonnets. Non, nous ne savons pas être indifférent à un beau sonnet exprimant de nobles idées en vers élevés, nobles et purs. C'est une contre-partie nécessaire aux succès de Thérésa. Les poètes me représentent ces légionnaires romains, qui, pendant quatre siècles, ont arrêté les Barbares aux frontières de l'Empire. Nos Barbares à nous, ce sont les Réalistes ; il faut les éloigner de nos frontières, il faut qu'ils subissent de honteuses défaites, il faut que cette École périsse. Que tous les poètes forment une sainte alliance et se donnent la main : la patrie est en danger !
Mais, hélas ! après avoir lu bon nombre de ces poètes nouveaux, une tristesse immense nous a envahi, et nous nous sommes demandé s'il fallait préférer ces alliés à nos ennemis intimes, les Réalistes...
{\) L' Affaire Clemenceau d'Alexandre Uumas fils, et le Parnasse contemporain.
Jamais peut-être on n'a possédé autant que de nos jours la science rare et abstruse du rhytlime. S'agit-il de frapper une strophe, vingt, cent versificateurs y excellent. C'est admirable. Quels ciseleurs, juste ciel, et quels beaux fabricants de coupes antiques, de vases étrusques, de châsses gothiques, d'ornements renaissance ! Je me promène au milieu de ce musée, cherchant une idée adroite, à gauche, partout... et je KE TROUVE PAS d'idke. Nou, pas uuc sculc ! Ces poètes posent en principe qu'il ne faut pas avoir de principe ; que la poésie n'est de sa nature soumise à aucun credo ; que la forme est tout ; que l'art des vers doit être aussi plastique que la sculpture elle-même ; que le poëte enfm doit être musulman à Bagdad, bouddhiste aux îles Geylan, fétichiste dans l'Afrique centrale, et même catholique à Rome. L'important, c'est le pittoresque. On assimile la poésie à la peinture, sans lui rien accorder de plus ; et l'on tourne avec dédain le dos à la vieille doctrine chrétienne qui prétend que la poésie est faite pour l'unique service de Dieu, et que son but principal, c'est d'amener les âmes à la béatitude par le charme des grandes pensées revêtues de belles images. Ah ! dans leurs ateliers, ils rient bien de ce vieux programme, ils se pavanent dans leur supériorité et dans leur dédain. Ils ont changé tout cela !
Donc, ils ont publié cette année un gros livre, intitulé : le Parnasse contemporain. La vérité me force à l'avouer : ce Recueil est plein de beaux vers, et quelques pièces même en sont tout à fait remarquables. Mais c'est là surtout que se manifeste le mieux la tendance delà poésie contemporaine. Je dis que cette publication est presque un événement, et veux le démontrer.
Ce livre, en effet, que nous n'avons lu ni sans plaisir ni sans indignation, n'est pas l'œuvre d'une seule intelligence : c'est une sorte de manifeste en action, signé par tous les membres d'un gouvernement provisoire. A leur tête, brille Théophile Gauthier ; puis^ derrière lui, marchant d'un pas rapide et énergique, Emile Deschamps, André Lefèvre, Sully-Prudhomme, Leconte-Delisle, Louis Mesnard, José de Heredia, et vingt autres. Les uns sont des vétérans dont les vieux bras sont chargés de chevrons ;les autres sont des débutants, presque des inconnus. Mais tous ont le même drapeau , obéissent au même mot d'ordre, saluent le môme général. Cette image cependant n'est pas d'une justesse parfaite ; car, le propre de tous ces poètes, c'est de n'avoir pas d'ennemis ; c'est d'aimer toutes choses au même degré ; c'est de ne pas faire de distinction essentielle entre le vice et la vertu, entre l'erreur et la vérité ; c'est de ne se passionner que pour la couleur. J'en connais, hélas! qui aiment les scènes de martyre, les chevalets, les bûchers, les flammes, non pas à cause de ces augustes visages de nos saints où tout le ciel s'épanouit, mais parce que les flammes sont d'un beau rouge et « font bien dans le paysage » I J'en connais d'autres que l'amour dévergondé du pittoresque a conduits à embrasser le paganisme grec et romain, oui, à se faire païens, littéralement païens, faisant leurs dévotions à Jupiter et surtout à Vénus, « fille de l'onde amère. » D'ailleurs, pas de haine, pas d'indignation contre quoi que ce soit, mais une épouvantable indifférence. J'ai dit « épouvantable » et ne m'en dédis pas. J'ajoute que cette indifférence des poëtes me parait un danger réel, une des formes du satanisme. Je
préfère des ennemis francs, rudes, ardents, à ces trop placides amis du clair-obscur et de la perspective, et, en vérité, je ne sais ce que nous ferons de cette seconde génération de rapins illustres. Nous en avions assez d'une. J'aime mieux un énergumène se précipitant d'un pas furieux contre l'Église qu'un peintre ou un poëte braquant gracieusement ses lunettes, tantôt sur la Vierge Immaculée, et tantôt sur Junon, pour savoir où le pittoresque abonde le plus. Quoi ! dans le grand combat qui est engagé aujourd'hui entre l'Ordre et la Révolution, entre le Bien et le Mal, vous restez tranquilles, le sourire aux lèvres, et uniquement occupés à assembler vos couleurs sur vos palettes ridiculement inutiles ! C'est bien de palette, c'est bien de couleur qu'il s'agit aujourd'hui. Il faut défendre la Vérité, et la défendre virilement. Laissez là vos croquis, et mêlezvous aux combattants !
Le ParnoMe contempoixdn me paraît une leçon pour les catholiques eux-mêmes. Il faut que nos poètes prennent le contre-pied de cette poésie ; il faut qu'ils fassent avant tout servir leurs vers à la défense du principe chrétien. L'harmonie du vers, la beauté des images, le sentiment du pittoresque ne leur ont pas été donnés pour une autre cause. Nous avons besoin de poètes. Il y a quelques jours, nous condamnions sévèrement le pamphlet et ses petitesses ; mais nous ne condamnerons jamais la satire, la grande et vigoureuse satire, qui est une des formes de l'indignation, comme l'indignation est un des noms de la vertu. Le besoin d'une Némésis se fait absolument sentir, et nous restons les yeux fixés sur l'horizon , attendant je ne sais quel Gilbert impétueux, qui fasse résonner l'air
des formidables sifflements de ses lanières vengeresses.
Ce satirique aura de la besogne : il aura presque toute l'Europe, le monde presque tout entier à marquer de son fer rouge. Il aura à venger l'isolement du Pape. Il aura à flageller d'un bras légitimement indigné les triomphes d'un Bismark et les conquêtes du fusd à aiguille. La Prusse ne pourra pas vaincre cet honnête homme et sera vaincue par ces cris vertueux. Le poëte aura à se passionner pour d'innombrables vaincus : pour les Irlandais en Angleterre ; pour les Polonais en Sibérie ; en Italie pour tant d'évôques proscrits et de moines exilés. D'ailleurs, il ne sera pas vaincu à Sadowa ni à Castelfidardo ; car il est à l'abri de ces défaites, et tel est le privilège de l'intelligence au service de la vertu !
Et si le satirique jette son regard un peu plus bas, s'il veut s'attaquer aux mœurs de son temps, il n'a pas une tâche moins nécessaire ni moins vaste. Il entrera dans cet antre de la Bourse, et sa seule présence jettera la terreur parmi ce peuple de créatures demi-adroites et demi-viles, de spéculateurs trop habiles, d'entremetteurs trop avides, de victimes trop niaises et de triomphateurs trop effrontés. Et quand il sortira de ce théâtre de sa victoire, il en trouvera vingt, il en trouvera cent autres :
Salons des nobles faubourgs oii l'on appelle Thérésa, 011 l'on joue de petits proverbes sans pudeur, oii l'on chante de petites chansons sans esprit, où l'on descend jusqu'au spectacle des tableaux vivants et des poses plastiques ;
Théâtres éhontés où l'on se réjouit de montrer sur la scène jusqu'à cent femmes plus qu'à moitié nues ; qui se croient dispensés par cette grossière obscénité et
d'avoir de l'esprit, et d'avoir du talent, et d'avoir du cœur ; qui ne sortent de ces orgies sans élégance que pour attaquer (ô courage), les vieux partis, depuis longtemps à terre, vaincus, écrasés, anéantis; qui, n'ayant pas l'esprit d'Aristophane, tiennent à honneur d'avoir au moins son effronterie contre Socrate ;
Maisonsjadis humhles et modestes, qu'habitaient nos pères les bourgeois dans une simplicité charmante, sans ambition, sans envie, sans luxe ; et où grouillent aujourd'hui, pressés les uns contre les autres, fort mal à l'aise au milieu de leurs ûiux marbres et de leurs fausses dorures, des milliers d'ambitieux associés à des milliers de coquettes ; maisons où l'on redoute la fécondité du mariage et où l'on ne veut avoir qu'un enfant ; maisons d'où l'on sort le matin avec la fièvre, où l'on revient avec la fièvre, où l'on dort avec la fièvre ; où les hommes n'estiment et n'adorent que l'argent, où les femmes changent cinq fois de toilette tous les jours, où l'on n'entend que le frôlement de la soie contre le velours, où il n'y a que palissandre et or, où il n'y a pas de crucifix...
Il faut s'arrêter, car l'énumération serait longue, et le satirique chrétien aurait véritablement trop à faire. Il aurait à flétrir cette éducation fatale que les pères imposent aujourd'hui à leurs enfants « dont ils veulent être les camarades et non les maîtres ». Il aurait à condamner la mollesse d'une grande partie de la jeunesse contemporaine qui n'a point de haines vigoureuses contre le vice et qui aspire avant tout « à une /)05?Y/o?n) . Il aurait à blâmer fort énergiquement ces mariages actuels où le charme de l'àme et celui du visage ne sont plus comptés pour rien, et où l'on ne
connaît que l'ignoble charme de la dot. Il aurait à proclamer que la poésie a un but élevé, qui n'est pas de charmer l'oreille ni de plaire à l'imagination, mais de conduire les âmes à Dieu. Il aurait à dire enfin que les auteurs du Parnasse contemporain ont gravement méconnu cette mission sublime, et qu'ils sont coupables d'avoir voulu ramener la poésie à cet abaissement que Malherbe lui avait fait subir, lorsqu'il prononçait ces paroles véritablement méprisables: « Un bon poëte (( n'est pas plus utile, ici-bas, qu'un bon joueur de « quilles. »
Ce que nous disions tout à l'heure des tendances de la poésie actuelle, il faut le dire des tendances du roman contemporain. Ces tendances ne sont pas chrétiennes. Et, chose terrible à dire, les romans où les auteurs affichent la prétention d'être honnêtes, oui, ces romans eux-mêmes n'ont rien de chrétien, et quelquefois, hélas ! rien d'honnête.
D'où vient? C'est que, pour être chrétien, il faut absolument, il faut vivre dans un milieu chrétien. Dura lex^ sed lex.
Notre siècle est par excellence, du moins à première vue, le siècle oii il n'y a plus de distances. La vapeur, en quelques tours de roue, réunit les corps les plus éloignés; le fil électrique, en quelques secondes, réunit les pensées les plus désunies ; et ce double rapprochement a quelque chose d'admirable dont la Térité tirera son profit. Mais, à l'heure qu'il est, tant de moyens d'union n'ont guère produit dans le monde moderne que la séparation et l'isolement. Et, par exemple, il y a deux mondes à Paris , deux mondes qui vivent l'un à côté de l'autre et qui n'ont aucun rapport entre
eux ; il v a deux peuples qui ne se connaissent que de réputation ; les chrétiens d'une part, et de l'autre... les païens, qui, en littérature, prennent le nom de bohèmes. Nous ne créons pas le mot, nous le subissons.
Or voici ce qu'il arrive : les romanciers qui ne sont pas clirétiens, et qui veulent un beau jour parler chrétien, sont tout aussi embarrassés que s'ils étaient brusquement transportés en Chine et qu'il leur fallTt parler chinois. Ils hésitent, ils bégayent, ils commettent cent erreurs singulières. On leur peut appliquer enfin cette charmante fable de l'Orient : a Un jour on demanda à la (( terre glaise pourquoi elle exhalait un si bon parfum. a C'est que j'ai longtemps habité avec la rose, » répondit-elle. Nos romanciers n'ont pas habité avec la Vérité et n'en peuvent avoir le parfum.
Il est certain que M. Alexandre Dumas fils, dans son nouveau roman, s'est proposé de faire une œuvre honnête. Il est certain que le caractère de foi et même de piété qu'il a donné à son héros lui a valu les reproches de certains critiques qui détestent l'Église et n'en veulent pas entendre parler. Mais, hélas ! l'auteur de l'Affaire Clemenceau « n'a pas habité avec la rose » ; il ne connaît de la religion que quelques formules, le côté poétique, pittoresque, les vêtements blancs des jeunes Mlles au jour de leur première communion, les demiténèbres des vieilles cathédrales, le charme puissant de la prière. Il connaît un peu la superficie, mais ne sait rien de profond, rien d'intime. De là, le caractère malsain de son œuvre récente ; de là cette impression douloureuse qu'un chrétien ressent à la lecture d'un livre qui est fort immoral avec la prétention de ne point l'être. On croit voir un de ces hommes qui se sont con-
vertis trop rapidement et trop tard, et qui à tout instant reprennent lears anciennes allures, leur vieille physionomie sceptique et voltairienne. Encore un coup, ce spectacle est pénible.
Mais nos lecteurs comprendront plus aisément ce que nous voulons dire si nous leur offrons un résumé rapide du roman de M. Alexandre Dumas^ et si nous faisons suivre cette analyse d'observationsprécises, sans rien laisser dans le vague ou dans la demi-lumière....
Donc, Clemenceau est d'abord un petit saint. Il est élevé par une mère admirable ; sa jeunesse est aussi pure, est aussi virginale que sa première enfance. Il aime les églises, il s'y cache, il y fait de belles et ardentes prières. Et Ton peut tout attendre d'un cœur si chaste, d'une intelligence si vive, d'une nature si vaste. Car notre Clemenceau, en outre, est un merveUleux artiste; le marbre tremble devant lui; l'art a jeté son reflet sur le visage du jeune sculpteur; il marche à un radieux avenir, il sera célèbre, il mérite de l'être. Pourquoi donc ce titre lugubre en tête de notre roman : (( Affaire Clemenceau^ mémoire de U accusé. » Est-ce qu'un jeune homme si parfait doit un jour glisser dans le crime? Et par quelle pente y tombera-t-il?
L'amour sera cette pente, et c'est par le mariage que notre héros sera précipité dans l'horreur du crime. Un jour, il aperçoit ce « délicieux visage de jeune fille » qu'ont décrit tous les romanciers et tous les poètes. Il est surpris, il est ravi, il est vaincu. Il tombe aux pieds (( de cette enfant, de cet ange ». Je ne me laisserai pas davantage aller à ces descriptions dont la monotonie n'a pas encore lassé l'humanité lisante, et je me transporte quelques jours après le mariage. Le désenchan-
tement pour Clemenceau sera rapide, sera terrible. Les vêtements blancs de soncoiye, Vauréole de cette sainteté, la lumière de cette virginité s'évanouissent en peu de temps. Hélas! hélas! il a été indignement trompé. A la voix timide et douce de la fiancée succèdent ces accents particulièrement ignobles qui n'appartiennent qu'aux femmes corrompues. D'effrayants symptômes se manifestent bientôt : celui qui avait cru épouser une vierge se trouve uni à une sorte de a fille de joie » qui a des instincts d'une brutalité incurable, qui a soif et faim de devenir ou de redevenir une courtisane, et pis qu'une courtisane. Situation horrible, épouvantable erreur! La mère de Clemenceau, sa pauvre vieille mère a démêlé avant son fils ces symptômes qui, d'ailleurs, ne peuvent tromper personne ; elle meurt de douleur à la seule pensée des épreuves futures de son fils. Elle fait bien de mourir, elle ne sera pas le témoin d'un grand crime, elle ne mourra qu'une fois !
L'action se précipite. Avec cette ardeur bestiale qui caractérise les courtisanes de tous les temps et qui se complique d'un amour de l'or encore plus déshonorant que cette brutalité même, la femme de Clemenceau quitte son mari, elle se lance avec joie, elle se perd en des voluptés payées. C'était sa vocation, et elle y réussit admirablement. Mais, un jour, les deux époux se retrouvent en je ne sais quel boudoir charmant, en je ne sais quel antre, en je ne sais quel sanctuaire de Vénusmeretrix. Une réconciliation sensuelle paraît réunir un moment ces deux êtres qui se sont si déplorablement trouvés sur le chemin l'un de l'autre. Mais Clemenceau ne peut pardonner, il ne pardonne pas. Il se change en lion, il devient bête fauve. Il épie avec une acre impa-
tience le sommeil de celle qu'il a tant aimée ; la voilà qui s'endort près de lui. L'heure du châtiment a sonné. Ce n'est pas en vain que cette femme se sera joué de toute sa vie, de tous ses sentiments, de toute son âme . Il se lève, terrible, farouche : il lui plonge un couteau dans le cœur, elle meurt... et c'est ainsi que finit le roman, brusquement, brutalement, laissant ses lecteurs devant un cadavre et au milieu d'une mare de sang.
Néanmoins, M. Alexandre Dumas est persuadé qu'il a fait une œuvre profondément honnête et qu'il a opposé une digue aux débordements de la littérature contemporaine. Mais M. Alexandre Dumas ne vit pas au milieu de chrétiens ; il ne respire pas assez l'oxygène chrétien. De là, tant de méprises.
Si l'auteur de V Affaire Clemenceau avait des amis solidement catholiques, ils n'eussent pas manqué de lui faire, au sujet de son nouveau roman, quelques critiques vigoureuses et « fondées en bon sens », comme disaient nos pères. Ils lui auraient fait observer, tout d'abord;, que son héros avait mis véritablement une étrange légèreté dans le choix de sa femme ; qu'il n'est guère possible de se tromper à ce point sur un caractère, sur une âme ; qu'il n'est pas vraisemblable qu'on prenne ainsi le plus laid et le plus noir de tous les diables pour le plus beau et le plus éblouissant de tous les anges. Ces chrétiens lui auraient dit qu'à un chrétien tel que Clemenceau, Dieu devait, en quelque manière, une bonne femme; et qu'il n'est guère utile de présenter à ses lecteurs un -de ces cas fort rares où la Providence fait passer un honnête homme par la plus horrible et la plus irrémédiable de toutes les épreuves. Ah ! si vous étiez chrétien !
Votre Clemenceau , eussent ajouté ces sévères et honnêtes critiques, yotre Clemenceau lui-même n'a-t-il pas pris à tâche d'attirer sur sa tête la foudre qui l'a horriblement frappé ? Comment 1 vous nous racontez froidement, et vous lui faites raconter sans remords que, dans son métier de sculpteur, il prenait sa femme pour modèle! Est-ce là ce respect qu'un mari chrétien doit à sa femme ? Ce dévergondage artistique n'était-il pas fait pour augmenter, dans l'esprit de la malheureuse, cette estime, cet amour de sa propre chair qui l'a conduite plus tard à de si méprisables excès? Ah ! si vous étiez chrétien!
Et quel intérêt trouvez-vous à nous faire assister à la chute fort laide de cette misérable? Pensez-vous qu'il soit utile, qu'il soit bon de raconter, et surtout de raconter à des femmes (car les femmes liront votre roman), les péripéties banales d'une existence de courtisane ? Croyez-vous qu'il soit prudent de décrire ces boudoirs dorés, ces chambres luxurieuses, ces logis éblouissants d'un or immonde? Et ne donnerez-vous pas quelque mauvais désir à quelques-unes de vos lectrices du sixième étage ? Ah! si vous étiez chrétien !
Et enfin, car il faut que j'arrive à votre dénoùment épouvantable, pouvez-vous croire que ce coup de couteau qui termine si soudainement votre œuvre, que cet affreux coup de couteau dans la poitrine d'une femme endormie sera d'un heureux exemple; qu'il effrayera vos lecteurs; qu'il les ramènera dans les sentiers fleuris de la vertu? Non, non, détrompez-vous. Ce meurtre saisira la plupart des imaginations, mais ne convertira point la plupart des cœurs. Il est toujours très-mauvais de raconter un meurtre : il faut laisser ce
soin à la Gazette des trihunoiix qui est forcée de s'en acquitter. La vue du sang excite au sang, sachez-le bien, et il faut ne pas procurer cette vue. Ah ! si vous étiez chrétien.
«Mais, répondra l'auteur de Y Affaire Clemenceau, vous rendez tout roman impossible, et vous supprimez hardiment tout un genre en littérature ! » Si ce genre était réellement mauvais, nous n'y verrions aucun mal et nous aurions volontiers cette hardiesse. Telle n'est pas cependant notre pensée. Nous avons toujours cru qu'il était possible, qu'il était facile de christianiser le roman. Même il faut le christianiser ; même il faut que les catholiques excellent dans ce genre comme dans tous les autres. Et pour démontrer la facilité de cette transformation, nous n'avons qu'à prendre le sujet de V Affaire Clemenceau, oui, ce sujet lui-même. Supposez-le traité par une plume catholique : il prendrait aussitôt une tout autre physionomie. Clemenceau, marié à sa courtisane revêtirait, malgré les rires des mauvais plaisants, une physionomie très-auguste; il aurait Ja fierté de s'éloigner sans retard, et l'humilité d'accepter cette épreuve comme un châtiment. Il prierait pour celle qu'il se condamnerait à ne jamais revoir. Il y aurait à faire de belles descriptions de son isolement, de sa rude douleur noblement supportée. Puis , les chrétiens ne connaissant pas le couteau et ne sachant pas se servir de ce fer ignoble, le dénoùment serait tout à fait changé, et Clemenceau trouverait bien le moyen de pardonner chrétiennement à cette pécheresse qui l'aurait fait passer par tant d'imcomparables souffrances... Mais non, nous vous voyons sourire d'ici, partisans de l'art pour l'art, amis du pittoresque ^imis du terrible ;
VOUS Iroiiverez notre roman froid et terne ; vous n'êtes pas loin de nous traiter de Florian, de Berquin, de moraliste, de sermonnaire, de Jésuite enfin. Nous acceptons toutes ces injures, nous voudrions les mériter davantage et, pour toute réponse, nous nous contenterons de vous dire pour la dernière fois : Ah ! si vous étiez chrétien... (1)!
(1) La jiistico nous oblige d'ajouter ici que dans ses Idées de madame Auhray M. Alexandre Dumas fils a fait un pas de plus vers le Christianisme mieux compris, plus vivement aimé.