CHARLES PERRAULT, FRANÇAIS ET GAULOIS 27S
nos pères furent capables et mépriseront moins, assure-t-il, leur faculté créatrice.
« Causer et jargonner comme une vieille qui teille », c'était jadis proverbial. Reste-t-il encore des teilleuses ? Et savent-elles ce que narraient, au coin du feu, les mères-grands d'autrefois ? Quelqu'un souhaitait pour accompagnement aux récits de Perrault le bourdonnement d'un rouet. Combien de rouets compterait-on aujourd'hui ? et combien de fîleuses ? Une fille de roi, même condamnée par une fée puissante, aurait chance de ne pas trouver de fuseau pour se percer la main. Ce n'est guère maintenant que dans les livres qu'il faut chercher les vieux contes. 11 est pourtant des folkloristes pour recueillir les mythes enfantins qui tombent encore de quelques lèvres d'aïeules, et pour donner raison à Nodier.
Que tout, dans ces fables, ne soit pas de notre terroir, que les fées nous viennent d'outre-Rhin, c'est bien possible. Elles trouvèrent en tout cas notre pays hospitalier, l'adoptèrent et s'y naturalisèrent vite. Vite aussi l'air et le sol agirent sur elles. Tandis qu'en Allemagne elles étaient demeurées filles de la nature agreste, sans changement de condition ou de mœurs, immobiles à peu près comme les forets leur résidence, apparentées en quehjue sorte aux forces élémentaires et proscjue impersonnelles; elles s'humanisèrent chez nous, se firent
sociables, acquirent une personnalité, non seulement humaine, mais mondaine, devinrent femmes et dames. Druidesses au temps de Velléda, elles se changèrent au moyen âge en châtelaines féodales. Perrault prit ses « gothiques » et les mit à la mode du grand siècle. Par lui elles furent stylées à la Louis XIV. Et ne donna-t-il pas les manières de l'époque à tout le personnel de ses fables, coslumant en suisses et en mousquetaires les gens de la Belle au Bois Dormant, piquant sur les joues des sœurs de Gendrillon les « mouches de la bonne faiseuse » ? Aux princes qu'il envoie audevant de ses princesses, un homme d'esprit, fin critique et poète, reconnaissait les façons et la mine des dauphins de France, tandis que leurs amantes lui semblaient sortir tout droit de Saint-Gyr. C'est vrai. Un parfum et un air du grand siècle sont partout répandus dans les féeries de Perrault. N'empêche que le Gaulois se retrouve en lui çà et là, se devine à une arrière-saveur, à un arôme.