AU PAYS DE LABICHE
maître rieur. Par une porte entr'ouverte, j'aperçus la salle à manger où si souvent, d'une conversation avivée au dessert, naquirent, inter pocula^ des scènes ou des couplets. Car Labiche composait beaucoup en causant. Collaboration avec lui était surtout colloque joyeux. On lui apportait des idées, denrée qui ne lui manquait point. Des siennes et de celles d'autrui il faisait un plat, que relevait l'arôme fort de sa plaisanterie. Des collaborateurs, il en eut de très divers, et tous n'ont pas signé. On m'a parlé d'un jardinier ou d'un garde dont il notait les métaphores et les mots de nature. Il demanda aussi, j'imagine, des leçons de parler paysan à ses fermiers et à ses « locaturiers >>, pour user d'un terme d'ici, et, plus d'une fois, il dut inviter à sa table Coladan et Mâchavoine en personne.
Cette maison où vit son souvenir, ce logis, de carrure bien assise et de confort bourgeois, faisait un cadre approprié à sa corpulence, bourgeoise aussi, à sa « physionomie placide et charnue ». Labiche était maire de Souvigny au temps de l'invasion. 11 se fit un devoir, tant que dura l'occupation, de ne pas quitter une heure la commune. Elle avait en lui un chef précieux, utile défenseur contre les réquisitions, diplomate armé d'esprit, qui modérait les exigences du vainqueur en le faisant rire.
On me racontait ces temps liéroïques de son « principal » de Souvigny, tout en me prome-
nant à travers la sapinière du parc tracé par lui. Des lapins s'ébattaient par les allées. C'est ici un pays de chasse, et les petits-enfants de La-^ biche élèvent perdreaux et faisans, pour peupler encore leurs terres. Même ils multiplient les étangs, afin de se donner, dans la saison, le plaisir de tirer des halbrans. Les étangs, leur grand-père les avait comblés et mis en culture. Que dirait-il, s'il revenait ? Il s'étonnerait, sans doute, mais, après un froncement de sourcils, il chanterait, je suppose, l'indulgent couplet de je ne sais plus laquelle de ses comédies : « Ohl ce n'est pas vous que je blâme... »
En m'acheminant vers la porte, je passe devant un chenil d'où des aboiements m'accompagnent, mais sans rien de menaçant ni de colère. J'y trouve bien plutôt un accent de gouaillerie et de gausserie tout à fait convenable aux gardiens d'un domaine qui fut une patrie de la gaieté. Tout à l'heure, en partant de Souvigny^ je découvrirai un aspect comique au moulin à vent qui gesticule à la sortie du village.
27 juillet 1905.