LA SEINE ET LES QUAIS
On rencontre M. Hanotaux dans une bouqui^ nerie que nous connaissons bien, non lojn de l'Institut, au bout du Pont-Neuf. Il s'y rend au sortir de l'Académie, tout en continuant avec M. Lemaître ou M. de Heredia une causerie sur l'orthographe, à moins qu'il ne leur raconte ses « impressions de France ».
II entre, va droit à un rayon dont il sait par^ cœur la rangée de volumes. En voici un dont il avise le dos de maroquin. II le prend, le palpe. Sa main se promène sur le relief délicat de la nervure, sur les plats, que le cuir, soigneusement écrasé et poli, fait doux au toucher. Il caresse la moelleuse peau du Levant, et il met dans cette caresse de la sensualité fine où se reconnaît qui aime d'aniour les livres- Regrette-t-il, en ces minutes de délices, le temps où il habita un palais? Non; à défaut
d'autre philosophie, la bibliophilie lui en serait une. On gagne de la sagesse, rien qu'à toucher les livres, ou plutôt la passion d'un Maïoli remplit assez l'âme qu'elle occupe pour en exclure toute ambition de puissance ou d'honneur.
C'est sans doute l'amour des livres qui a conduit M. Hanotaux à l'amour des quais. Il avoue en effet une tendresse) pour les bords de la Seine, encore qu'ils ne soient plus, à travers « la grand'ville », tels qu'au temps de Mme Deshoulières, et que les ingénieurs aient durement emprisonné la « Naïade aux yeux verts », entre des berges « âpres comme des fortifications ». Il eut, l'an passé, des plaintes éloquentes à la vue de la « cruelle blessure » qui « balafrait la rive gauche ». Il défend contre les entreprises des utilitaires ce « lieu d'élection» qui invite à lapromenade les hommes d'étude et de rêverie. Et en même temps qu'il se fait leur avocat, il est le paysagiste des quais. Avec quel charme il décrit la « beauté du site » de cette même rive gauche préférée des bouquineurs : les perspectives bien dessinées, en hiver surtout, par les plans successifs que font les arbres du trottoir, puis ceux de la berge, puis ceux de l'autre rive, et enfin « le motif rectiligne des galeries monumentales s'enfuyant vers la Cité », le Louvre aperçu à travers les branches dénudées; « tel un fusain d'Allongé ». Il est aussi, oserons-nous dire, leur naturaliste,