‹ Portraits & paysagesChapitre 105 sur 114 · LA SEINE ET LES QUAIS · texte numérisé non relu

LA SEINE ET LES QUAIS

détaillant savamment la faune particulière à ces parages, depuis cette curieuse espèce qu'est le gardien de la boite à dix sous jusqu'au pécheur à la ligne, dont Richepin a chanté le pelage, et au caniche qu'un artiste du bord de l'eau « deshabille en lion » . Dans la flore de la contrée , le plus intéressant, vous le devinez, c'est le bouquin, dont la basane, brune ou jaunâtre, figure assez bien une végétation de mousse ou de lichen sur les parapets.

Il en est toutefois une autre, plus brillante, à laquelle M. Hanotaux consacre un chapitre : les Quais en fleurs. Oui, en effet, sans métaphore aucune, ils fleurirent. Gela nous charma une saison. La reverrons-nous ? L'année dernière, une rive de la Seine, non, à la vérité, celle où fréquentent les amateurs délivres, prit un joli vêtement printanier. Comme se terminait l'œuvre de M. Picard, « autour du froid lavis des architectes », le jardinier « posait, d'une main légère, l'aquarelle des pelouses, des massifs et des bosquets ». Ce fut d'abord l'heure des tulipes, des jacinthes, des rhododendrons, puis celle des roses, des géraniums, puis vint le tour des dahlias... M. Hanotaux célèbre cette riche variété, et sur un ton que nous ne lui connaissions pas. Son accent monte jusqu'au lyrisme pour exalter la gloire du géranium en « nappe ensanglantée et flamboyante ». 11 admire, nous allions dire il chante, « ses chairs.

ses nacres, ses conques, ses rubis et ses pourpres ». Il s'attendrit sur les roses, « ouvertes comme des lèvres ». Il écoute, en extase, la symphonie des iris.

Et en même temps que les jardins il loue les jardiniers. Je ne sache guère au monde que ces virtuoses que M. Hanotaux soit tenté d'égaler aux artistes du livre. Il parle des horticulteurs avec la même vénération, ou à peu près, que des Derome et des Pasdeloup. Il publie les « titres » et les « quartiers de noblesse)) de ces « joailliers de la terre ». Apprenons que, parmi nos fleuristes suburbains, il en est qui, de père en fils, remontent authentiquement à Charles le Simple, Apprenons du même coup leurs vertus, fruits du grand air, leur pureté de mœurs, la douceur de leurs habitudes familiales.

Les livres consolent des hommes, a dit Joubert; — les fleurs aussi. Contre les alternatives de la fortune, M. Hanotaux est donc bien garanti. Que toutes les bibliothèques brûlent. Qu'une ordonnance de la préfecture chasse de nos quais les pleinairistes de la librairie; le ministre tombé ne sera pas encore à plaindre, tant que les roses succéderont aux lilas, les chrysanthèmes aux glaïeuls. Nous le soupçonnons capable d'oublier même le cardinal en la compagnie d'un jardinier.

9 mai 1901.

Page 1