MES PRISONS
dans des images d'Épinal, et les pauvres gens qu'ils gardaient. Faut-il avouer qu'il me reste de mon enfance un peu de ce sentiment pour les prisonniers? Je me suis, un jour, aperçu qu'ils m'en rendaient quelque chose.
Au lendemain d'un grand deuil, il y a vingt ans bientôt, j'avais occasioQ de rencontrer souvent une équipe détachée pour construire, tout à côté de la maison centrale, un lavoir public. Or, une fois, parmi ces détenus maçons, j'en distinguai un de figure jeune, fine et navrée, et, comme s'il avait voulu me signifier qu'il me devinait malheureux moi-même, je vis son regard me suivre. Depuis, lorsque je croisais le peloton de corvée, ces yeux douloureux ne manquaient pas de chercher les miens. Si différentes que fussent nos tristesses, elles s'étaient comprises. Nous nous entendions sans échanger un mot. Un matin, timidement, le forçat mit la main à son bonnet. Je lui rendis, tout ému, son salut. De ma vie, je ne devais mettre pareil sentiment dans un coup de chapeau.
23 décembre 1906.