LES LIONS DE L INSTITUT
certitudes ou hypothèses de la médecine. Celui que je m'attardai, la semaine dernière, à écouter, parlait microbes et bacilles.
Ils en ont entendu, les lions de l'Institut, et ils en entendront sous leur enduit jaunâtre... Leur vient-il un écho de ce qui se dit sous la coupole, et le distinguent-ils de ce qui se débite à la porte ? On se prend à penser que peutêtre ils sont très savants, et que, si la parole ne leur manquait, ils nous en apprendraient de quoi garnir beaucoup de ces mémoires qui se lisent en séance.
Ils en ontentendu depuis le temps qu'ils montaient la garde devant le collège des «Quatre- Nations >> ; ils en ont vu aussi... Ils en ont vu des candidats à l'immortalité, et des immortels consacrés. Savent-ils ne point les confondre avec les petits rentiers qui vont, l'hiver, se chauffer à la bibliothèque Mazarine ? J'imagine que la bénignité où s'immobilise leur mufle dissimule parfois un peu d'ironie. S'ils étaient humoristes... ou simplement philosophes...
Leur philosophie les consolerait-elle d'être en pierre, tandis que, de l'autre côté du pont, presque en face, des lions de bronze, combien plus fiers ! veillent aux portes d'un palais ? Plus fiers, oui, et plus beaux, mais l'air moins heureux. Ils sont assis, mais ils vont se lever; il y a de l'inquiétude dans leur regard, un frémissement dans tout leur être. Ceux de l'Ins-
titut se sont couchés avec un soin de tenue qui témoigne de leur calme : attentifs à leur vis-à* vis, la queue symétriquement pliée. Sentinelles tranquilles, sans doute parce qu'elles n'ont rien à défendre, les fauteuils académiques ne s'enlevant pas encore à coups d'émeutes, et 1' « académicide » n'ayant pas fait école.
Oui, les gens amis du repos peuvent envier les lions de l'Institut. En pierre; mais il est aussi des rois « en pierre, en pierre », comme répète le refrain de certaine chanson. Ils la fredonnent, je suppose, ces bons félins, paisibles et moutonniers sous leur badigeon neuf.
6 octobre 1902.