LA PERDITION DE LA BIEVRE
à-dire d'égouts en égouts, « de cunettes en cunettes ». Et ne doublera-t-elle pas la boucle, quand elle accomplira le tour de force de passer en siphon sous la Seine ?
M. Mithouard maudit les ingénieurs, cette sorte d'hommes «coiffés de leurs ponts et chaussés de leurs piédroits ». Que ce jeu de mots ne nous étonne pas sous sa plume apitoyée. Si attristé soit-il des souffrances et de la déchéance qu'il raconte, il s'égaie, de temps à autre, à un calembour. C'est ainsi qu'il badine sur l'empereur Constance Chlore, qui capta les sources de Rungis et dont « le nom dans l'histoire de la Bièvre est d'une âcreur particulière ». Il plaisante aussi, mais en gracieux rêveur, quand il prédit le retour de Merlin et la revanche de la rivière victimée. Triomphante par la vertu de l'enchanteur, elle le laissera cueillir « le cresson vert et l'herbe d'or » qui frissonnent au petit bouillonnement de sa source, et elle s'en ira inonder tout à coup le grand Paris.
45 avril 1900.
Cette fois, il ne faut dénoncer ni TÉtat ni la Ville. Regrettons le fait d'une volonté particulière, hors de nos prises. Fait non encore accompli, mais qui le sera bientôt, paraît-il. La maison d'angle du quai de l'Horloge, sur le Pont-Neuf, est condamnée. Tous les amis du vieux Paris en auront du chagrin. Avec celle qui lui fait vis-à-vis dans l'étroit goulet de la place Dauphine, elle offre un si pur exemplaire du style Henri IV : appareil de briques et de pierres de taille, fenêtres à fronton, hauts combles. Demandez à André Hallays.
Et voici une autre raison de déplorer sa destruction. Elle porte une plaque de marbre qui avertit le passant curieux. Là, sur l'ancien quai aux Lunettes, vécut Manon Phlipon, jusqu'au jour où elle devint Mme Roland. — Ne comptons pas ses quelques mois chez les Visitan-
dines, où, après la pseudo-rupture de ses fiançailles, M. de La Platière vint la chercher. — Là se forma et s'épanouit sa beauté, déjà faite, assure-t-elle, à quatorze ans, et décrite par ellemême avec une complaisance qui précise et détaille. Là, dans l'atelier de son père, bijoutiergraveur, ses grâces trouvèrent un premier admirateur en la personne d'un apprenti, qui, se voyant refusé, le prit au tragique et menaça de se tuer. Elle reçut aussi les hommages d'un boucher, qui la servait avec un empressement signalé. Mlle Phlipon ne dédaignait pas, en «ffet, de « faire le marché ». Dans une page de son Paris révolutionnaire, si informé et pittoresque, M. G. Lenôtre peint d'amusante façon les allées et venues de la jolie Manon, accompagnant, en petit fourreau de toile, sa mère aux provisions, sortant même, au besoin, sans chaperon, pour acheter, dans le voisinage, du persil ou de la salade.
On suppose les réflexions de la jeune bourgeoise qui fera plus tard de si belles professions égalitaires, pleine d'orgueil, au fond, et de morgue, bien résolue à « n'épouser jamais •quelqu'un du commun ». On la voit, rentrée de ses courses ménagères, méditant dans sa chambrette, derrière la vitre de la petite feuêtre <\m regarde la Seine. Souvent elle a un livre à la main. Que lit-elle ? Du Scarron, les Mémoires de Pontis, un traité de VArt héraldique et aussi
un Plutarque... Ne se permet-elle pas de remporter, le dimanche, à l'église Saint-Barthélémy, en guise de paroissien? — Elle lit enfin Rousseau.
Elle y vint tard. « Bien m'en a pris, observet-elle, il m'eût rendue folle. » Ne l'en croyons pas. Elle était peu sujette aux vertiges de l'imagination; fille équilibrée, lestée de positif. Elle le montra bien en acceptant pour mari un quadragénaire proche de la cinquantaine, point beau, terne d'esprit, au parler monotone, fonctionnaire exact, probe et ennuyeux. Mais un inspecteur des manufactures sort du « commun ». Ce fut le sentiment de la raisonnable Manon. Au surplus, Roland de La Platière jouait au gentilhomme, en attendant d es lettres de noblesse. Il possédait une maison de campagne aux faux airs de château, et il scellait ses lettres d'un cachet à ses armes. Sa femme pourrait donc faire de l'art héraldique appliqué.
On imagine ce fiancé trop mûr, à face morose, — à mine de quaker, a dit un de ses portraitistes, — venant faire sa cour à sa fraîche et accorte future. Il arrive d'un pied lourd, — déjà, on peut le croire, il porte ses souliers fameux, — il franchit le pas de la porte, sous l'œil narquois des commères d'alenlour, il gravit l'escalier en échelle de meunier, frappe à ce premier étage où l'attendent les rebuffades du père Phlipon, homme peu avenant et aux sautes
d'humeur brusques. Il lui faut braver aussi le regard mauvais de l'apprenti jaloux, qui parlera bientôt de le poignarder avec son burin. Aussi le malheureux battra-t-il en retraite, — pour revenir, il est vrai.
Lorsqu'elle fut conduite àl'échafaud, Mme Roland, du quai de la Mégisserie, que suivait la sinistre charrette, jeta, dit-on, un coup d'œil vers le Pont-Neuf et le quai aux Lunettes. Son regard alla à l'étroite fenêtre d'où, tant de fois, elle avait contemplé les « vastes déserts du ciel », tout en caressant des rêves ambitieux. Nous regretterions de voir disparaître cette maison qui évoque son souvenir, et qui est si bien là, contemporaine du roi dont la statue se dresse en face. A force de démolir et d' « embellir » à notre mode, nous ferons un Paris où seuls nos récents monuments ne seront pas dépaysés. Qui donc, il y a un demi-siècle déjà, écrivait que Notre-Dame et la tour Saint-Jacques ne semblaient « pas plus à leur place que l'obélisque » ?
2i novembre 1907.
AUX BORDS DE LA MORGE i
La Morge n'est pas la Seine, elle n'est pas non plus le Lignon. Nul Céladon ne tenta jamais de se noyer dans ses eaux où ne se baigne aucune Galathée. Elle a cependant sa poésie, cette rivière aux bords pittoresques par endroits, et ombragés. Elle est vive et jolie en montagne. En plaine, dans la grasse Limagne, ■elle visite des labours plantureux, s'y attarde, moins agile et plus lente, jolie encore, çà et là, par les iris ou les massettes qu'elle frôle et les herbes qu'elle échevelle en passant. A défaut de nymphes, ses rives furent habitées par <les fades. C'est ainsi que se nomment les fées <dans ce pays d'Auvergne. Fées malheureuses •et désolées, qu'on entend, le soir, pleurer en
T. Par G. DE Chabrol. — Jouvet, éditeur, Riom. — Gastoa Delaunay, Clermont-Ferrand.