Liv. l^', chap. xxiv
<( toutes les nuits ou par la ville en armes ou hors de la ville, sur le port ^.. » N'est-il pas alors le soldat debout sur le mur de l'enceinte ou la sentinelle au guet, « en eschauguette » ?
Nous allons, par malheur, l'apercevoir, bien peu après, en moins brave posture. Dans l'été de 1585, une peste foudroyante ravagea Bordeaux et mit en fuite ceux mêmes que leur devoir d'état aurait dû retenir. Bientôt le Parlement ne se trouva plus en nombre pour siéger. Matignon, absent^ revint. On souhaiterait que Montaigne eût fait de même. Il était, lui aussi, hors de la ville quand le fléau commença de sévir. La seule annonce de l'épidémie l'engageait à rentrer. Il y était encore invité par la fin de sa magistrature, car l'usage voulait qu'il transmît ses pouvoirs à son successeur. Or, on connaît sa lettre de Libourne aux jurats. Il leur « laisse à juger » si l'utilité de sa présence à la prochaine élection « vaut » qu'il se hasarde d'aller en ville, « vu le mauvais état en quoi elle est », notamment, observe-t-il, « pour des gens <{ui viennent d'un si bon air, comme je fais ». Il •ollre, pour conférer avec eux, de s'approcher le plus qu'il pourra, d'aller à Feuilhis, « si le mal n'y est arrivé- ». Voilà bien des précautions.
1. Lettre à Matignon (27 mai 1585), publiée par Feuillet de Conches. (Caa.ser/Vs d'un curieux, liv. lll, p. 310.)
2. Lettre du 30 juillet 15S5, publiée pour la première fois «n 1850, par M. d'Etclieverry, qui la découvrit aux Archiv<i*i
Le maire, cette fois, se souvient trop du philosophe. Il met en pratique cette maxime, assurément faite pour un quinquagénaire, si tant est qu'elle convienne à aucun âge : « C'est assez vécu pour autrui, vivons pour nous, au moins ce bout de vie^. » Le malheur est que, pour l'adopter, il n'ait pas attendu seulement quelques jours. Ses insignes déposés, redevenu messire de Montaigne, sans plus, il agissait, sans nul scandale, comme un particulier soucieux, avant tout, des siens et de lui-même.
C'est nous, il est vrai, qui nous scandalisons, après que ses contemporains n'ont rien trouvé que de naturel à sa prudence. Car il faut bien que personne, de son vivant, ne lui en ait fait reproche, puisque nulle part il ne s'est mis en peine de se justifier. Les Bordelais d'aujourd'hui n'ont garde, en tout cas, de lui tenir rigueur pour cette défaillance in extremis, à la toute dernière heure de sa vie publique. Ils ont raison. L'écrivain a jeté sur leur cité assez de lustre pour qu'ils oublient la faute du magistrat municipal. Si pourtant ils voulaient limiter envers lui leur gratitude, il faudrait leur en accorder le droit. Montaigne n'aurait pu borner pareillement son sentiment pour la ville où prospé-
municipales de Bordeaux. (Voy. son Histoire des Israélites à Bordeaux.)
1. Chapitre de la Solitude, devenu le xxxix" du livre I" dans << l'édition municipale ». Il était, auparavant, le xxxviir.
rèrent les Eyquem. Encore cette fortune de sa famille et de lui-même n'était-elle pas ce qui le liait surtout et le mettait en dette. Bordeaux lui avait donné plus et mieux que de la richesse et des honneurs, puisque, dans ses murs, il avait rencontré La Boëtie.
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Etienne de La Boëtie, le seul homme qui Tait disputé à lui-même, c'est-à-dire à sa nonchalance égoïste, et qui l'ait « exalté au-dessus de lui-même^ ». Son amitié pour La Boëtie fut, a-t-on dit, son roman. Tout le reste en lui n'était « que goûts, caprices ou habitudes », par où il ne se sentait pas engagé, où il ne mettait pas son cœur. Sans cette amitié, on ignorerait que Montaigne était capable de passion '-.
On sait comment leurs relations se nouèrent. Une page des Essais le raconte. Le hasard les mit face à face « en une grande fête », et ils se trouvèrent « si près, si connus, si obligés » entre eux, que rien dès lors ne leur fut « si proche que l'un à Tautre ». Ce n'est pas que La Boëtie eût de quoi gagner dès l'abord. D'après Montaigne lui-même, son premier aspect devait plutôt éloigner par une certaine « mésa-