Ibid
MONTAIGNE A BORDEAUX îl
venance ». Il fallait qu'on sentît, à l'user, la franchise en lui racheter la rudesse. Aussi bien cette rencontre en une « compagnie de ville » fut-elle, pour l'intimité qui allait naître, l'occasion, non la cause. Avant ce vis-à-vis imprévu dans la presse d'une réunion, ils s'étaient sentis attirés l'un vers l'autre, et l'on peut dire qu'ils se cherchaient. Montaigne avait lu le Contre un; La Boëtie savait la valeur de son négligent collègue au Parlement, si volontiers en congé. « Nous nous embrassions par nos noms », écrit Montaigne.
Il dut laisser à la cour de Bordeaux le souvenir d'un conseiller peu zélé pour ses fonctions. Ce n'est pas un exemplaire d'homme de loi et de juge que cet opinant distrait qui fait acte de présence autour d'une table de conseil, sollicité par trop d'objets et trop éloigné du terre-à-terre de la chicane pour s'intéresseicomme il faudrait aux affaires en litige. Son esprit critique, en éveil sur les lois comme sur les mœurs, lui interdit, au reste, la certitude qui met le justicier en état de prononcer avec sécurité. Il doute. Pour un magistrat, au délibéré, ce n'est pas là 1' « oreiller » à souhait. Inaptitude ? On hésite à écrire ce mot quand il s'agit d'une intelligence à ce point souple et diverse. Disons que Montaigne ne trouvait pas dans la judicature l'emploi de ses facultés les plus hautes, et que son penchant pyrrhonicn l'y
devait gêner comme une manière d'infirmité. Au fond, il méprisait un peu celle profession. — L'irrespect ne vient-il pas naturellement à qui n'a pas la foi? — Du moins, certaines pratiques du Palais lui semblaient-elles ridicules, et son irrévérence n'épargnait pas plus les personnes que les choses. Tel conseiller, plein de contentement pour avoir « dégorgé une baltelée de paragraphes », se doutaitil qu'une oreille malicieuse recueillait, murmuré à mi-voix et pour lui seul, l'aveu comique de sa vanité ? Et cet autre, satisfait sans doute d'avoir libellé un arrêt contre un adultère, se savait-il surveillé, quand il détachait de son papier « un lopin pour en faire un poulet à la femme de son compagnon » ? Montaigne, à l'audience, observe ses collègues en moraliste et en satirique, — j'allais dire en caricaturiste. On croit voir un écolier qui, pour se désennuyer pendant la classe, dessine en marge de son cahier.
Cette profession, à laquelle il n'avait goût ni foi, et dont il s'évadait à l'occasion, « s'en allant en cour pour d'autres affaires^ », l'amitié de La Boëtie dut la lui rendre tolérable et peut-être aimable. La Boëtie était un magistrat
1. M. Paul Bonnefon a lu sur les registres du Parlement de Bordeaux, à la date du 26 novembre 1561, cette allusion à une mission de Montaigne. (Montaigne et ses amis, liv. I", p. 67.)
assidu et appliqué. Le témoignage en subsiste aux archives du parlement de bordeaux, où se lisent, du jeune conseiller, des rapports précis et d'une logique ferme i. — Et ne devait-il pas mourir prématurément d'une maladie prise au cours d'une tournée pour le service de sa charge? — Il est permis de croire qu'il stimula plus d'une fois, par son exemple et ses conseils, le collègue négligent, sujet aux distractions et en quête de dispenses. Cet ami disparu, Montaigne ne conserva pas longtemps son office. II sentit trop péniblement le vide qui venait de se faire à côté de lui : « J'étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout qu'il me semble n'être plus qu'à demi. » Ce dut être, au surplus, comme une conscience qui lui manqua, une conscience « voisine et sœur de la sienne, mais plus forte- ».
Car ce fut ainsi. La sympathie intellectuelle servit entre eux de préface à une intimité d'âme où La Boëtie assuma bientôt le rôle de directeur, de « juge des mœurs ^ », a dit Sainte-Beuve. Ce mot n'exagère pas. Dans l'écrivain dont la re-
1. La constatation en a élé faite encore par M. Paul Bon!nefon {Ibicl., pp. 78-79).