‹ Portraits & paysagesChapitre 15 sur 114 · Pièce adressée à Montaigne (traduction de Sainte- Beuve · texte numérisé non relu

Pièce adressée à Montaigne (traduction de Sainte- Beuve

vertu qu'il proposait comme but à leur union ^ La Boëtie ne semblait pas cependant pouvoir compter beaucoup sur Montaigne. Aussi bien laissait-il paraître, à ce sujet, un peu de souci par son insistance à dénoncer les dangers du libertinage. Car il était, lui, hors du péril, réfugié, après quelques tourments de passion, dans la paix du bonheur domestique. Et, s'il n'étaitque de deux ans l'aîné de son ami, sa maturité précoce et la dignité de sa tenue lui conféraient le droit de moraliser. 11 en usa volontiers, en invitant son compagnon, point encore dégrisé du plaisir, à écouter sonner l'heure de la sagesse et à fixer sa vie. Cette amitié, qui lui était un sursum corda^ no, dura pas assez pour Montaigne. Sainte-Beuve se demande ce qu'il serait advenu de Voltaire « si, jeune, au lieu des liaisons frivoles et dissipées de la Régence, il avait trouvé un Vauvenargues de son âge », et il conclut que son incurable dépravation d'esprit aurait pu en être amendée. Montaigne eut son Vauvenargues. 11 ne lui fut pas tout à fait docile. Du moins, accepta-t-il ses conseils, rapportant à ce témoin attentif de ses sentiments ce qu'il sentait en lui de meilleur. Quand cette assistance lui fit défaut, ce fut, avec le déchirement de son cœur, l'obscurcissement de sa conscience. La Boëtie mort, Montaigne perdait une lumière et une sauvegarde. Nous le savons par ses propres aveux, [)ar l'Iiommage qu'il r(MKlit

à une âme mieux trempée que la sienne et de meilleur métal. Nous le savons aussi par ses défaillances. Car on ne l'a pas calomnié en disant que, demeuré seul, il a faibli, se ramassant en soi, tel que nous le montrent les Essais^ et qu'il nous apparaît, en somme, « humilié et rapetissé par la vie ».

Encore le souvenir du disparu vint-il parfois ennoblir sa pensée. Son chapitre de U Amitié contient ses plus belles pages etles plus hautes d'inspiration. En eût-il écrit certaines autres, s'il avait senti penché par-dessus son épaule l'ancien et cher spectateur de sa vie ?

Dans Etienne de La Boëtie, Montaigne avait eu presque un maître. Il trouva en Pierre Charron un disciple, on a dit « un second » et même « un secrétaire », et ce fut encore à Bordeaux qu'il le rencontra. Il était prédestiné, par son caractère et son tempérament, à s'approprier une facile sagesse, l'abbé jovial dont La Roche-Maillet, son ami, a vivement peint le portrait. Court de taille, gros, la figure pleine, le teint fleuri, Tœil gai, « de couleur perse ou céleste», ce Parisienne semble-t-il pas de même famille et de môme santé que le Gascon petit et un peu rond, frais de visage, le regard clair et doux, dont la bouche, bien meublée de dents blanches, soariait dans une barbe « brune à écorce de châtaignes » ? Sa jeunesse n'avait pas semblé pourtantl'acheminer versla philosophie <|u'il devait un jour s'assimiler. Ayant fait à rUniversité de Paris « bonne provision des

sciences libérales et humaines 1 », puis s'étant lesté de droit civil et de droit canon à Orléans et à Montpellier, il était revenu à Paris docteur es droits et s'était fait recevoir avocat en la Cour du Parlement. Mais le chemin qu'il fallait tenir pour s'avancer au Palais lui avait paru « long et difficile », et il lui avait déplu de « s'abaisser et captiver » jusqu'à courtiser « les procureurs et solliciteurs de procès- ». Aussi avait-il « quitté cette vacation » pour étudier la théologie. Après quoi, il était entré dans les ordres, et sa langue bien pendue, — c'est le mot de son biographe, — lui avait vite conquis un renom de prédicateur. Les chaires de la capitale se l'étaient disputé, jusqu'au jour où un docte prélat, Arnaud de Pontac, évêque deBazas,pris de goût pour son éloquence, lui avait proposé le titre de théologal pour son diocèse. Il s'était laissé gagner par ses instances, avait dit adieu à Paris, pour s'en aller prêcher dans le Languedoc et la Gascogne, partout admiré, partout sollicité par des offres de canonicats ou de bénéfices. Presque toujours» en campagne, il avait cependant une résidence de prédilection et comme un quartier général, qui était, non point Bazas, mais Bordeaux, où, sans doute pour le fixer, on lui avait donné siège au chapitre

î. Éloge de Pierre Charron, par Gabriel Michel de la Roche-Maillet.

Page 1