‹ Portraits & paysagesChapitre 26 sur 114 · tt/., liv. III, chap. ix · texte numérisé non relu

tt/., liv. III, chap. ix

rien qui ressemble aux tendresses d'un LaBoëtie^ pour la sienne, et il ne lui dédia pas de vers latins.

Pensant à son ami, disparu déjà depuis longtemps, Montaigne, en 1588, écrivait : (c Je sais bien que je ne laisserai après moi aucun répondant si affectionné de bien loin et entendu en mon fait comme j'ai été au sien, ni personne à qui je voulusse pleinement compromettre ma peinture : lui seul jouissait de ma vraie image et l'emporta... » Il biffa ces lignes quand il connut Mlle de Gournayi. Pourquoi, marié comme il l'était, les avait-il écrites ? Cette charge de sa mémoire par lui commise à son élève et admiratrice, sa femme la prit en main avec un zèle pieux. Mettons à part le souvenir proprement religieux, la fidélité de prière qu'elle lui garda 2, et encore sa sollicitude pour la dépouille mortelle de celui à qui, en termes touchants, elle rapportait « tout le bien qu'elle avait ». — Le monument qui se dresse à Bordeaux, au seuil de l'Université, fut érigé par cette veuve dévouée 3. — C'est de sa sollicitude

1. Cette rature est commentée par M. Paul Bonnefon {Montaigne et ses amis, liv. II, p. 320).

2. Voy. les Lettres inédites de Françoise de la Chassaigne^ venue de Michel Eyquem de Montaigne, éditées par Jules Delpit, à la suite de VInventaire de la collection Payen, 1878, in-8°. M. Paul Bonnefon en fait un intéressant commentaire, Montaigne et ses amis, liv. II, p. 188 et suiv.

3. Il fut en 1871, après un incendie, transporté, de l'ancienne église des Feuillants, dans le vestibule d'entrée des Facultés.

pour l'œuvre du grand mort que nous voulons parler. Si Mlle de Gournay surveilla la publication posthume des Essais, en 1695, Mme de Montaigne, par le soin qu elle avait pris des notes et retouches de son mari, et par le choix de Pierre de Brach pour le travail nécessaire de recension et de critique, avait rendu possible cette édition. Elle avait voulu que, selon l'image du poète humaniste, la renommée du philosophe ne perdît jamais « la verdeur de ses feuilles » ni « la bonne odeur de ses fleurs ». Au surplus, Marie de Gournay ne lui a-t-elle pas rendu ce témoignage que, pour l'intérêt de cette gloire, elle n'épargna « travaux ni dépense » ? Enfin, si nous possédons le manuscrit qui, imprimé magnifiquement, est en train de devenir le Montaigne « municipal » de Bordeaux, c'est elle encore qu'il faut en remercier. Par elle, en effet, par le don si plein de prévoyance qu'elle en fit aux religieux de Saint- Antoine des Feuillants, la survivance fut assurée du précieux exemplaire que vient de mettre au net M. Strowski. Elle fit donc, autour delà mémoire qui lui était chère, une garde vigilante. Sans y savoir lire tout ce qu'y trouvait une fille spirituelle plus initiée, elle sentit ce que valaient les « fantaisies » de l'homme distrait avec qui elle avait vécu, et qu'immortelles seraient ses « fatrasseries ».

Que gagnons-nous à la publication de ce Montaigne conservé jusqu'ici jalousement par les Bordelais, et dont ils nous font part avec un luxe de typographie et de critique ?

Nous y gagnons d'abord une leçon d'art. Dans le labeur de correction où nous le surprenons, et que nous permettent de suivre en détail les indications précises de M. Strowski, le grand « essayiste » montre un singulier souci du bien dire. Singulier, d'autant plus qu'il s'en est, maintes fois, défendu. Nous lui voyons, en même temps, un scrupule grammatical dont il se prétendait bien exempt. On se souvient de quel ton il parlait du code fixé par des pédants, et combien cavalièrement il en affichait le dédain : « Qui a dans l'esprit une vive imagination et claire, illaproduirasoit en bergamasque, soit par mines, s'il est muet. . . Il ne sait pas ablatif, conjonctif, substantif. » Qu'importe? Enga-

gez conversation avec un laquais ou une harangère du pont. Ils vous « entretiendront tout votre saoul... et se defferreront aussi peu à l'aventure aux règles de leur langage que le meilleur maître es arts de France ^ ». Pourquoi donc, ce disant, Montaigne corrige-t-il comme il fait son orthographe ? Il s'était flatté aussi de laisser aller sa plume « tumultuairement ». Il avait dit : « Mon style et mon esprit vont vagabondant de môme 2. » Or, ce w vagabondage », celui, du moins, du style, est surveillé de tout près. L'écrivain reprend ses négligences, biffe ses répétitions, serre la forme de ses pensées, la fait plus exacte, plus adéquate, plus vive. Il Parme, à l'occasion, d'une pointe, ou bien, par jeu de coquetterie et comme parbadinage, il y fait sonner une allitération. Il reproche à Tacite son art trop subtil, sans doute pour donner le change sur les raffinements du sien. Il excuse son « parler » comme « informe ». Il écrit humblement : « Tout est grossier chez moi ; il y a faute de gentillesse et de beauté 3, ma façon n'aide rien à la matière... Je ne sais ni plaire, ni réjouir, ni chatouiller... » Si donc ila des grâces, nous allons croire que c'est tout naïvement et qu'il l'ignore.

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