Lettre à Valat, 24 septembre 18iy
quelques années. Des paroles significatives à cet égard ont été prononcées au Congrès international de philosophie tenu à Rome en avril 1905. Il a été reconnu que la méthode introspective ne méritait pas son discrédit. L'aveu même, plusieurs fois répété depuis, fut enregistré que « c'est elle, au fond, et elle seule, qui saisit l'intime réalité de la vie de l'esprit 1 ». James ne proscrivait pas, assurément, l'étude des phénomènes moraux hors de la conscience de l'observateur. Il ne niait pas l'intérêt pour le psychologue de regarder autour de lui, d'observer la société. Actions, paroles, écrits, sont de la vie psychique extériorisée, qui aide à éclairer l'autre. On peut même, non content d'écouter, dans les faits et les ceuvres de son temps, le son prochain, le retentissement immédiat des âmes, s'efforcer de saisir les vibrations lointaines qui s'en répercutent du fond de l'histoire. Des services rendus par la psychologie dite objective, James nen contestait, que nous sachions, aucun. Et il ne s'imposait pas à lui-même pour loi le perpétuel repliement sur soi. Ne parlons pas, pour l'instant, de la vaste enquête qu'il a menée, à travers les siècles, sur la religion comme « fait de conscience », des témoignages recueillis par lui sur la conversion, la sainteté, les a fruits »
1. Voy. Revue de Philosophie, 1" juin ll»0.'>. « l.e «• congrès international de i)sychologie », par K. Pcillaube.
de la sainteté, les états mystiques... Ses Variétés de r expérience religieuse ^ méritent mieux qu'une mention incidente. Nous y reviendrons. Dans les leçons dont \e^ Précis nous offre la substance, il ne dédaignait pas d'utiliser une psychologie même infra-humaine. On sait avec quelle patience ingénieuse des savants prétendent noter, chez les animaux, à l'état d'ébauche rudimentaire, des phénomènes quasi-intellectuels. Secondairement, autant qu'il croit pouvoir y trouver des clartés sur la psychologie des hommes, William James met à contribution ces découvertes.
Mais, s'il use, au besoin, de la méthode dite objective, par goût et par vocation il pratique de préférence l'observation interne. Ce fut la méthode des Écossais, puis des éclectiques. Si nous en croyons M. Lévy-Brûhl, les vivacités d'Auguste Comte à l'adresse des psychologues doivent s'excuser par le sentiment que lui inspirait le « charlatanisme » de Victor Cousin- Charlatanisme à part, l'introspection, telle qu'il la pratiqua, lui et ses disciples, n'était qu'un jeu stérile. Au lieu du regard sincère et naïf^ qui atteint l'objet sans artifice et le saisit comme d'une prise immédiate, c'était un regard à travers une de ces lunettes au champ divisé, projetant sur l'espace un quadrillé qui le sec-
1. Le titre delà traduction française par M. Frank Abauzit est Y Expérience religieuse.
lionne. Ainsi la réalité psychique apparaissait découpée en facultés que les positivistes avaient beau jeu à qualifier « entités verbales ». Rien <ie factice ne s'interpose entre William James et les choses qu'il observe. Il pénètre dans la conscience, d'une vue nette. On a dit aussi <ju'il y entrait « les mains vides ». Vides de théories préconçues et de systèmes quel- -conques. Pas plus qu'il n'y apporte la vision préalable des « fantômes scolastiques » moqués par Taine, il n'y apporte les schèmes sensualistes et associationnistes. Il s'interdit les analyses qui font de la psychologie une chimie, dissolvent les données de la conscience en atomes. Il dédaigne cette prouesse qui consiste à pulvériser en « idées simples » nos états complexes, pour les restituer ensuite, grâce à la vertu de l'association, par la combinaison de ces mêmes idées, « comme on construit une maison avec des briques ». Il refuse la <( paille hachée » que nous offre la Minci staff tJieory. Le vent qui traverse les régions psychiques no soulève pas devant lui une poussière. Il le sent comme une « brise humide ». C'est ce que signifient les images dont il figure ce monde à explorer. Il y entend un murmure de rivière, des bruits de fluence et de remous. Faire de la psychologie, c'est, pour lui, se plonger dans une eau vive. L'un des chapilrc^s les plus significatifs de son traité s'inliliile le Counmt de la
conscience. Plutôt que « états de conscience »y mot qui indique un élément stable, tout au moins, provisoirement, une solidification, un figement, il préfère dire « coulées de conscience ». Il veut représenter par là ce fait de la vie intérieure qu'il estime de tous le premier et le plus concret : un dynamisme tou- » jours actif et un écoulement sans trêve. Pour mieux exprimer cette succession continue, il forcerait volontiers la langue, proposant de dire « il pense », comme on dit « il vente » ou «il pleut ».
Ce n'est pas que de ce glissement liquide il n'extraie quoique ce soit de consistant. Il précise des maximes sur rha])itude, sur l'attention... ; il détermine des lois sur l'apparition des idées, leur association, sur les conditions du raisonnement, sur l'action idéo-motrice... Mais toujours on sent l'expérience toute proche, et ces formules en sont comme trempées et ruisselantes.
Cet antiintellectualisme, qui trouve des contradicteurs chez quelques penseurs catholiques, et aussi cette vue de notre moi, « continuité » fluide, se retrouvent chez certains de nos philosophes de France, dont les recherches coïncidèrent avec celle de James. Leurs explorations simultanées à travers ce que l'un d'eux a nommé le « moi profond » les ont conduits à des rencontres frappantes avec le penseur
américain. Pas plus que lui, M. Henri Bergson n'admet que les faits psychologiques soient « traités comme des choses qui se juxtaposent ». Plus on descend dans les profondeurs dé la conscience, moins on se reconnaît ce droit. Il voit entre les éléments psychiques, non pas juxtaposition, mais pénétration mutuelle, l'un ou l'autre, tel désir par exemple, s'il vient à dominer, teignant de proche en proche la masse de sa propre couleur. Quelle méprise d'apercevoir les (( perles variées d'un collier », voisinant et s'opposant, « où il y a fluidité de nuances fuyantes qui empiètent les unes sur les autres...^ » ! C'est sur quoi le philosophe de l'intuition ne se lasse pas d'insister. A M. Emile Boutroux les réalités vivantes et, en particulier, celles de la vie morale, apparaissent comme une complexité mouvante inadaptable à des moules rigides. Aussi nous met-il en garde contre la prétention de les faire tenir, une fois pour toutes, dans ces systèmes clos de concepts que sont les définitions -. Ces concordances notées ne visent pas à diminuer l'originalité de James.
Des idées qu'il a en commun avec nos maîtres, il fait des applications qui sont bien
1. II. Bp.nr.soN, Hasai 5f/r les données immédiaïes de la conscience, pp. (> et 7, V Evolution créatrice, pp. '^ et 4.
2. V. Morcde et religion^ Revue des Deux Mondes, l" septembre linO, pp. 9 et 10.
siennes et aussi des transcriptions pittoresques où se reconnaît sa marque. Ainsi dans cette critique de la psychologie traditionnelle et de la discontinuité qu'elle introduit dans le flux psychique par ses schèmes aux contours arrêtés : autant dire qu' « une rivière ne contient que des seaux d'eau, ou tels autres volumes d'eau coulés et moulés dans leurs récipients, godets, litres ou tonneaux. Mettons, si vous y tenez, tous ces seaux et ces récipients dans la rivière : reste à côté d'eux l'eau libre où ils plongent et qui continue à couler entre eux. » Quelques lignes auparavant, il a répété Taffir. mation de ce qui est « son programme » et son « constant souci ». Au rebours de ceux qui prétendent montrer partout, dans les choses de l'âme, dessins précis et arêtes vives, il ambitionne de « restaurer en leurs place et dignité psychiques » les « états de conscience flous et inarticulés ». Le pénétrant auteur de Tintroduction à sa Psychologie l'a bien définie : « Elle ne vise à rien de moins qu'à l'analyse de notre vie intérieure dans ce qu'elle a de plus intime, de plus mystérieux et de plus inexprimé. »
Ce goût pour le voilé et l'ineffable le prédisposait à se plaire dans ces régions de l'indiscernable où Myers nous a conviés. James les a lui-même décrites. Voilà bientôt vingt-cinq ans que Myers accrut la psychologie d'un domaine inexploré et insoupçonné. Hors de la conscience
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-ordinaire et même de son extrême périphérie, au delà de ce qu'on a nommé le « moi marginal * », est un moi dit subliminal — c'est Myers qui l'a qualifié ainsi — parce qu'il est situé au- P dessous du seuil de l'autre. Conscience seconde, qui ne joue pas chez tous et qui, chez beaucoup, jamais ne se révèle, mais, chez certains sujets plus ou moins « excentriques » , sensibles, par exemple, à la suggestion hypnotique ou promis à l'hystérie, s'affirme par des manifestations irrécusables. Gardons-nous, du reste, de reconnaître en toutes des symptômes pathologiques. Il arrive à l'homme sain d'en sentir l'apparition. 11 s'étonne alors de voir son moi conscient dépassé et surmonté par des puissances qu'il ne savait pas en lui. Des idées et des sentiments affleurent ainsi qui, lentement et obscurément, se sont élaborés comme dans un sous-sol. De même les bulles qui montent invisibles à travers les masses dormantes de. l'eau, jusqu'à ce qu'elles explosent à la surface. Philosophe et poète du mystérieux et de l'indicible, William James devait se plaire aux plongées dans l'océan ténébreux du moi subliminal. Il se flatta d'en rapporter une grande découverte. Dans ces profondeurs, il avait cru
1. Parce que ce moi qui s'étend autour du moi foyer, du centre de la personnalité, jusqu'à une limite indécise, marquée par la disparition de la conscience, en fait comme la marge.
entendre bruire la source du sentiment religieux.
Qu'est ce sentiment ? L'assurance de communiquer avec une puissance extra-humaine et l'ambition d'accomplir, en collaboration avec elle, des œuvres que la langue commune caractérise assez en les disant saintes. Or, cette assurance a-t-elle un fondement réel, objectif? Oui, si l'on suppose que, par cette substructure de son être moral qui échappe à sa conscience ordinaire, l'homme atteint un monde inconnu à ses sens, en a une perception directe et comme le contact immédiat, et conquiert des certitudes étrangères à sa logique. Ainsi la religion aurait dans le moi subliminal des assises où la critique ne pourrait mordre. Elle est, d'ailleurs, vérifiée par un critère dont l'emploi est familier à notre philosophe et auquel le nom de William James restera attaché^. Critère empiriste, mais estimé par lui plus sûr que tous ceux du dogmatisme. James nous persuade de juger l'arbre à ses fruits. Toute question d'origine à part, si une doctrine est féconde, si elle chemine en faisant du bien» elle doit être tenue pour vraie. Or, qui peut contester l'excellence de l'action religieuse dans le monde ?
1. Ce n'est pas que James en soit l'inventeur. La méthode dite pragmatique a été pratiquée avant lui en Angleterre. Mais il s'en est fait, en Amérique, l'apôtre le plus actif.
Ses résultats s'énoncent d'un mot que nous Tenons d'écrire : la sainteté. Qu'on y comprenne ce qui s'exprime par «charité », « résignation », « patience », « fermeté », « sérénité », « pureté », «paix intérieure »... James illustre d'exemples ses pages sur les « fruits » de la religion, et il va chercher des faits significatifs jusqu'en Mélanésie, chez les Cannibales convertis. Taine, ici, l'appuierait au besoin. « Aujourd'hui, après dix-huit siècles... le christianisme est encore, pour 400 millions de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même. » Bienfaisante, la religion est irremplaçable. Il y voit la meilleure preuve de sa vérité.
Telle est la substance des Variétés de Vexpérience religieuse. Après tant d'autres qui ont envisagé la religion au point de vue historique, sociologique ou vaguement scientifique, William James l'aborde en psychologue. Il s'est dit (jue, pour comprendre le fait religieux, il fallait «étudier le contenu immédiat de la conscience religieuse ». Mais la conscience religieuse, c'est une abstraction. James, qui se pique de chercher avant tout le concret, le vivant, l'individuel, a ouvert une large en(|uôte, collectionnant les cas à son estime', les plus caractéristiques, et les cti([uetant, les classant. 11 en est résulté uu livre copieux et mêlé, richr
de documents, loyal, beau par endroits philosophiquement et littérairement, avec des lacunes, des parties ruineuses, qui parfois lui donnent l'aspect d'une œuvre manquée.
Un mot seulement de la méthode pragmatiste appliquée à l'ordre de la foi. Le pragmatisme a livré de bons combats au rationalisme, mais il a ses excès et ses dangers. Prononcer sur une croyance d'après ses effets moraux jugés par des expériences personnelles, c'est ériger en signe absolu de vérité une preuve qui doit en renforcer d'autres, mais ne peut se suffire à elle-même et ne saurait supprimer comme vain le point de vue dogmatique des origines. Sous ce titre. Illusion pragniatiste y M. K. Bourdeau a dénoncé, en pur philosophe, le paradoxe accrédité par James et quelques autres'.
Les catholiques ont d'autres réserves à formuler. De parti-pris, James néglige à peu près, comme extérieurs et secondaires, les systèmes théologiques et les institutions ecclésiastiques, tenant pour « plus fondamentale » la « religion personnelle ». Point de vue qui ne peut étonner ni choquer des protestants. Nous en lisons la remarque dans un article du Journal de Genève -. Encore l'auteur protestant de ce
1. Voy. le chapitre qui s'intitule ainsi, dans son livre: Pragmalisme et modernisme.
2. William James, par Maurice Millioud, Journal de Genève, 5 septembre.
travail très distingué voudrait-il corriger quelque peu James : « Dans le fait religieux, considérer le sentiment et Faction comme l'élément essentiel, et l'élément intellectuel, la pensée, ^ le dogme, comme l'accessoire, c'est à quoi nous sommes assez accoutumés. Peut-être le sommes-nous trop. Toutes les idées sont-elleâ des idées mortes? Et qu'est-ce qu'un sentiment ou une action à l'état pur ? » Au surplus, nous trouvons inquiétant le prétendu voisinage, aperçu par James, entre certains phénomènes pathologiques et certains faits religieux. Sans doute, il se défend de les confondre et il somme de « se taire » le « matérialisme médical » qui triomphe en qualifiant la vision du chemin de Damas « décharge épileptiforme dans l'écorce occipitale ^ ». N'empêche
1. Soucieux d'erreurs possibles sur le sens et la portée de sa pensée, il a voulu dissiper une équivoque sur la théorie de l'activité subliminale : « Je suppose qu'un croyant vienne me demander, à moi psychologue, si je n'exclus pas ainsi toute intervention directe de Dieu ; je lui répondrais franchement que la conséquence ne me paraît pas inévitable... S'il existe, au-dessus du monde matériel, un monde spirituel qui le domine, on peut admettre que la conscience subliminale constitue un champ plus propice aux impressions spirituelles que la conscience ordinaire, tout absorbée à l'état de veille, par les impressions matérielles vives et abondantes qui lui viennent des secs. Pour que la voix divine ne lût pas étoulîée, il faudrait qu'elle retentit dans une région de notre àme où s'apaise le tumulte grossier du monde sensible... Une force transcendante pourrait s'exercer directement sur l'individu, à condition qu'il posst'^de un organe récepteur approprié, c'est-ù-dire une conscience subliminale. » [L" Expérience religieuse , pp. 205 et 206.)
que, dans les régions troubles explorées par lui à la suite de Myers, il fait entrevoir, pour la religion, des promiscuités que nous répudions. Et enfin, hors même de ces indignes accointances, il semble établir, entre les cas de conversion, des parités ou des analogies qui surprennent, si elles ne scandalisent. James y allait, du reste, avec sincérité et môme avec candeur. Nous savons des catholiques auprès de qui il s'est excusé de ses méprises possibles, ne voyant les choses de leur foi que du dehors. Partout est sensible sa volonté de droiture. Il a écrit des pages de profonde justesse philosophique sur l'ascète créateur d'énergie. Et la belle définition du saint : un homme inadapté à son temps, mais qui s'adapte d'avance à une société plus parfaite et, en la supposant déjà née, contribue à la réaliser...
Nous n'avons vu jusqu'ici William James que psychologue, et nous avons dit qu'il l'était avant tout. Dans son admirable Précis, il parle plusieurs fois de métaphysique, mais pour se défendre, quanta présent, d'en faire. Lorsqu'il a montré le lieu delà conscience occupé par un flux incessant de phénomènes, il laisse à la métaphysique le soin de reconstituer le moi, dissous par cette perpétuelle coulée. On connaît son originale théorie de l'émotion, d'après 1-aquelle, au rebours de l'opinion commune, l'objet, cause de « l'émotion forte », une fois
perçu, le sentiment ne précède pas, mais suit les modifications organiques ^ De sorte que, au lieu de pleurer parce que nous sommes chagrins, nous sommes chagrins parce que nous pleurons. Qu'on ne le taxe pas, à ce sujet, de matérialisme. Il repousse l'imputation. Quelles que soient les conditions physiologiques de leur apparition, et si dépendantes qu'on les suppose des processus nerveux, les émotions « n'en restent pas moins, intérieurement^ ce qu'elles sont » ; et rien n'empêche de les considérer comme « des faits spirituels profonds, purs et respectables ». Qu'on ne se trompe donc pas à une « saveur de matérialisme » qui qualifierait mal le système. Le philosophe a, une fois pour toutes, averti son lecteur. Psychologue, il s'est donné pour tâche de construire une science. Or, toute science est un système de relations déterminées, c'est-à-dire qu'on ne fait pas de science sans déterminisme. Mais James déclare en user comme d'un « principe provisoire » et d'une « simple méthode ». Il s'en est expliqué, disons-nous, une fois pour toutes. Il y revient cependant à propos du libre arbitre. Formellement, il renvoie la question à la métaphysique. A elle de prononcer sur ces « variables indépendantes » que peuvent être nos volitions et que « la psycholo-