‹ Portraits & paysagesChapitre 34 sur 114 · Théorie d'ailleurs très contestée · texte numérisé non relu

Théorie d'ailleurs très contestée

gie scientifique doit ignorer ». Ge^n'estpas qu'il se tienne jusqu'au bout sur cette réserve. Appliqué par prédilection aux phénomènes de l'effort et de l'attention, il esquisse, au dernier chapitre de son livre, une théorie de l'autonomie morale, fondée sur ce que la prévalence stable d'une idée dans la conscience — prévalence assurée par le libre choix de notre attention — confère à cette idée le pouvoir de décider l'acte. Et enfin il termine par un appel aux psychologues de l'avenir, aux « Galilée et aux Lavoisier de la psychologie », qui, des observations amassées, extrairont une science. Car nous n'avons, dit- il, d'une science que « tout juste l'espoir ». Or, la nature du problème psychologique Texige, ces découvreurs et ces organisateurs « viendront en métaphysiciens ».

Métaphysicien, il l'a été lui-même; non plus incidemment, comme dans son chapitre de la Volonté^ mais directement, et ex professa^ dans sa conférence fameuse sur VHuman Immortallty et dans ses lectures à Manchester Gollege» réunies sous ce titre : A Pluralistic Uni-

verse

Devant un auditoire savant, James a réfuté quelques-unes des objections accréditées contre la survivance. Oublions ses relations der-

1. La traduction française de V Univers pluralisiique a paiTU sous le litre de Philosophie de l'expérience.

nières avec le spiritisme. Voilons rinfirmité d'un haut esprit, et sachons-lui gré d'avoir répondu, non en spirite, mais en philosophe, à ceux qui nient la possibilité de la survie, par cette raison que « la pensée est une fonction du cerveau ».

Son Univers pluralis tique est proprement un essai métaphysique, une tentative de s'élever à une vue totale du monde et de la vie. C'est chimérique, sans l'élan d'imagination nécessaire aux grandes aventures de la pensée. Parfois la bonhomie spirituelle qu'on aime chez le psychologue se retrouve là, mais on l'y goûte moins. Pourtant, si différent soit-il des autres ouvrages de son auteur, ce livre n'est pas pour nous étonner. L'idée fondamentale du « plurivers » avait été indiquée déjà, en passant, par James. Ainsi, à certaine page de \ Expérience religieuse^ il avait jeté cette observation que le monde se prête à « une foule de conceptions différentes » et que chacune de ces « conceptions disparates » correspond à une portion de la vérité universelle, laissant « en dQhors d'elle une partie de la réalité ». Il fut toujours le négateur des systèmes qui prétendent tout faire tenir comme dans un vase clos et donnent le monde pour « un grand fait unicjue », exprimé par une formule. Taine en a fourni un exem|)laire mémorable dans sa pyramide de « nécessités » surmontée do

r (( axiome éternel «. L^ « empirisme » de James, celui qui inspira ses recherches psychologiques, fit leur liberté et leur franchise, voulut toujours introduire un courant d'air de contingence dans les édifices fermés de l'absolutisme scientiste. C'est là l'une de ses intimes affinités avec M. Boutroux et M. Bergson. IL a déclaré pour ce dernier une sympathie philosophique mêlée d'admiration ^

Son pluralisme s'attaque donc aux théories monistes : au monisme, qu'on peut nommer naturaliste ou substantialiste, et qui met « toutes choses sous forme de matière et de mouvement^ », et au monisme idéaliste, pour <jui tout se résorbe en l'absolu, l'absolu n'étant que la connaissance des choses et les choses n'étant que ce que l'absolu connaît. James, •donc, instruit le procès du monisme, tant naturaliste qu'idéaliste, et ce n'est pas, certes, ce dont nous lui ferons grief. Qu'il raille la « maigreur » de l'un, la «: laideur » de l'autre et, une

1. Ce n'est pas qu'il n'ait formulé des réserves auxquelles nous associons les nôtres, sur une philosophie ingénieusement subtile, décevante autant que séduisante : « Il me faut avouer que l'originalité de Bergson olTre une telle profusion qu'il est beaucoup de ses idées qui me déconcertent absolument. Je doute que personne le comprenne, pour ainsi dire, d'un bout à l'autre. Je suis sûr qu'il serait lui-même le premier à juger qu'il doit en être forcément ainsi, et à reconnaître ([u'il a été obligé de présenter certaines choses «ans les avoir encore parfaitement élucidées lui-même... • {Philosophie de Vexpérience, p. 214, 215.)

2 L'expression est de Herbert Spencer.

fois de plus, le « jargon de concepts », qu'il badine sur l'invraisemblance des « romans cosmiques », c'est à merveille. Mais qu'il nous invite à partager son admiration pour celui de Fechner et qu'il en improvise lui-même un autre, nous l'abandonnons à ses rêves. Pour lui, au lieu d'être un « fait unique », le monde est un agrégat de réalités « mutuellement contingentes », dont beaucoup aussi, mutuellement discordantes, ont pu s'harmoniser par un ordre surajouté après coup, à moins que ce ne soit par Le a frottement intérieur » de leurs angles. Et il y fait place à un Dieu, sans infinité ni omnipotence, déchu de toute prétention à l'absolu, partie lui-même de cet univers où il n'est qu'une forme particulière de la vie ; pluralisme dans le pluralisme, car ce Dieu, notons-le, peut ne pas être unique.

Ce n'est pas par ces spéculations hasardeuses que vivra le nom de William James. Son titre est dans le renouveau apporté par lui à l'analyse de la conscience. Il est dans le discrédit dont il a frappé une science de classifications liâtives et de théories improvisées sur des faits sommairement observés, groupés en enfilades. Il est dans son refus de bâtir avec les cubes creux d'un rationalisme aussi vain que celui des scolasti([uesoutrauciers. Dénonçant cet inlellectualisme abusif, dont les définitions contraignent le réel et le mutilent, James a péné-

tré dans la forêt vierge de la vie intérieure et décrit sa riche confusion, non éclaircie par des percées artificielles, non disciplinée par des alignements symétriques. Il a voulu ignorer « l'homme » des manuels classiques, celui dont Joseph de Maistre disait avec esprit qu'il ne l'avait pas rencontré ; il a étudié l'être concret, l'individu, qui n'est pas une création d'école. Il a touché à plein, au lieu de mécanismes abstraits, la vie même, dans le vivant; il a écouté des pulsations plutôt que de cataloguer des concepts, et, de ce contact immédiat, il garde et nous communique une chaleur.

Voilà par où son souvenir et sa trace demeureront dans la philosophie de ce temps. Au besoin, d'ailleurs, ses qualités d'écrivain suffiraient à sauver son nom de l'oubli. Il a la clarté, la vivacité, l'agrément, la saveur imprévue du mot qui tient le lecteur en éveil, le don du pittoresque, la poésie, l'humour. Humour et poésie vont quelquefois ensemble, et peuvent cohabiter même chez un philosophe.

23 septembre 1910.

QUELQUES ÉPISTOLIERS

Barbey d'x'Vurevilly, cet inventeur de métaphores hardies, voyait dans Vépistolature « le moi se rouler comme le mulet dans l'herbe ». Quelques publications récentes nous le montrent, lui et d'autres, en cette posture. La mode est l'indiscrétion qui, parmi les images laissées d'eux-mêmes par les morts, choisit les plus familières, sinon les plus libres. Pour être sévère à ce genre de méfait, il faudrait commencer par ne s'en faire point le complice, même par un plaisir de lecture.

1. Alfred de Musset, Correspondance^ 1827-1857, recueillie et annotée par Léon Séché (Paris, Société du Mercure de France). — En l'honneur de Prosper Mérimée, Paris et Cannesi 28 avril 1907 (publié par le Journal des Débats). — J. HAnnEY d'AuREViLLY, Lettre à une amie, 1880-1887 (Société du Mercure de France). — Emile Zola, Lettres de jeunesse, Correspondance, « Les Lettres et les Arts >• (Paris, Fasquelle). — II. Taine, .S'a Vie et sa Correspondance (llachf'lle). — Joseph de Maistre et Blacas, publié i)ar Ehnest Daudet (Plon- Nourrit).

Le chercheur avisé et heureux qui édite leslettres d'Alfred de Musset nous les présente comme « des fenêtres toutes grandes ouvertes » sur la vie intime du poète. De fait, il s'} laisse voir à qui veut regarder, tel qu'il est : « Paresseux, distrait, amoureux et perdeur de temps. » Il disait à sa « marraine » : « La première fois que vous sentirez sous votre bonnet lilas une petite divagation prête d'éclore,écrivez-le-moiy je vous en supplie... » 11 lui donnait, bonnet à part, l'exemple d'une spontanéité vive et gaie où il se livrait, tout entier, lui qui jetait si lestement dans ses billets à cette amie toute idée nouveau-née sous ses cheveux blonds. De la gaîté, Mérimée en a, lui aussi, — à moins qu'il ne crie sa lassitude, son dégoût, son a cœur à rien », ou qu'il ne raconte ses rhumatismes, ses gastrites et ses bronchites, — il en a, mais de qualité particulière. Gaité sèche et pincée, qui jamais n'aboutit au rire; gaité offensive, au surplus, armée d'épigrammes. Si l'on voulait figurer par un bouquet cette curieuse liasse de papiers que les Débats publiaient, l'an dernier, de l'auteur de Colomba, ou celle tout récemment imprimée dans la Reçue de Paris, ce serait par un bouquet de fleurs pâles, d'odeur acide, au bout de tiges minces et rigides, aux feuilles lancéolées. Pour les lettres de Taine, surtout pour les dernières imprimées, il faut renoncer à notre symbolisme,

QUELQUES EPISTOLIERS 79»

nulle fleur, que nous sachions, ne s'offrant pour emblème aux graves méditations d'un historien philosophe. Emile Zola nous ramènera-t-il au trope réaliste de Barbey d'Aurevilly ?Non, il ne se vautre ni ne « se roule » dans ses premières et copieuses épîtresà ses amis Baille et Cézanne. Il s'y dresse, au contraire, dans un idéalisme romantique, et à peine peut-on reconnaître dans le poète qu'il était alors, amant étliéré de r « Aérienne^ », le futur biographe de Nana, Moins « aérien », il le deviendra bientôt, il est /vrai; même tout à fait terrestre et constamment courbé sur le plus gras limon. Pour Joseph de Maistre, ce n'est pas assez de dire qu'il garde l'attitude debout. Il monte sur le trépied de la pythonisse et vaticine. S'il en descend, ce qu'il fait souvent et avec aisance, il accepte d'un geste plein de grâce le fauteuil qui lui est offert, et il cause.

Joseph de Maistre et Emile Zola, quel rapprochement !... Ce n'est pas notre jeu à nous, mais celui du hasard, qui vient de mettre au jour des pages très dissemblables. Curieuse coïncidence, que l'apparition presque simultanée de correspondances à ce point diverses d'esprit, de ton et de manière.

M. Gustave Lanson- raille les professeurs

Page 1