Lettre à Gaston Paris, 22 mai
3. Sur son intransigeance à cet égard, voy. le remarquable article de M. Victor Giraud, la Personne et Vœuure de Taine d après sa correspondance : Revue des Deux Mondes? l" février 1908.
4. Vicomte E,-M. de Vogué, les Lettres de Taine dans Sous Vhorizon, Hommes et choses d'hier, p. 181.
QUELQUES EPISTOLIERS 421
pour les abonnés de la Vie parisienne, autre chose que son « être abstrait » ? Il se trouve pourtant que cette histoire de son esprit, écrite au jour le jour dans ses lettres, nous laisse voir sa sensibilité frémissante. Surtout dans sa jeunesse, le bouillonnement de ses idées le secoue d'une fièvre qui émeut toutes ses fibres. Qu'estce que cet aveu à Prévost-Paradol : « Tout ce flot de pensées et de sentiments qui s'agitent en moi, ne pouvant déborder au dehors^ s'épanche en toute sorte d'écrits particuliers,, soit sérieux, scientifiques et pratiques, soit intimes, secrets, confidentiels... » Paradol ne s'y trompait pas : « C'est la passion qui a la raison pour vêtement. » Nous voilà donc en présence d'autre chose, et de moins sec, et de moinsfroid, que la pure « abstraction », hors de laquelle le philosophe prétendait tout réserver. Nous sentons un cœur battre, et le cœur d'un romantique. M. Victor Giraud fait de Taine un « tendre », même presque un « élégiaque ». lia confessé une « tristesse organique » où Ton peut reconnaître le /fiai du siècle. De nouveau à Paradol, il a confié « un fond de tristesse permanente » causé par « des désirs plus hautsque l'esprit ». Enfin, son sentiment pour ce compagnon si différent de lui s'exallaitquehfuo peu quand il lui écrivait : « L'amitié est un mariage. » A Edouard de Suckau il disait plus ardemment encore : « Je suis fou, vraiment, j'ai
un besoin passionné d'embrasser quelqu'un que j'aime. J'aurais un plaisir inexprimable à te serrer la main et une lettre d'un de vous est une soirée de bonheur'. » Ainsi, « l'être intime » qu'il avait voulu dérober à la curiosité du public s'ouvre sous nos yeux et se laisse pénétrer tout au fond.
Mais c'est, avant tout, aux dessous, à la préparation de son œuvre, pour parler comme les peintres, que nous initie sa correspondance. Nous y lisons même le secret de son style, point assez spontané, voulu plutôt que venu^ avec ses métaphores obstinément suivies, son énergie méditée, ses redoublements, ses martelages. Des notes de lui sur lui-même témoignent de l'effort qu'il y a dépensé-; Il a d'abord travaillé à « remplacer l'intuition, l'abstraction subite par l'analyse oratoire ». Puis, tout en « alignant les idées », il a voulu « avoir l'impression vive de Stendhal, des poètes ». Il s'est évertué à « peindre à la façon des artistes », sans renoncer à « construire à la façon des raisonneurs ». A quoi il s'est « démonté le cerveau ». Et son style fatigue le lecteur presque autant que Técrivain: « C'est du café trop concentré, trop fort », lui déclare en toute franchise AssoUant. Lui-même se dit :