‹ Portraits & paysagesChapitre 62 sur 114 · Au tome I, pp. 289 et · texte numérisé non relu

Au tome I, pp. 289 et

se décèle. Et mieux encore, plus loin, à cette ironie : « C'étaient des gens qui ne croyaient à rien et ces sortes de gens sont toujours en dehors du sentiment commun. » Il ne se tient pas, en narrant le sacre, de badiner sur les scrofules et saint Marconi, comme si M. Bergeret avait besoin de nous avertir qu'il ne croit pas à la guérison des écrouelles par l'attouchement royal.

Où l'on ne se plaint pas qu'il enfreigne sa loi d'abstention, c'est lorsqu'il prête à Salisbury une vue d'Orléans et de ses environs qui est une vue de paysagiste. 11 arrive aussi à la Pucelle et à ses compagnons de regarder champs et cités par les yeux de son historien. Ainsi lorsque, le soir du 27 avril 1429, « à l'heure du couvre-feu », ils aperçoivent, « au soleil couchant, la Loire. . . de cuivre entre ses joncs noirs » . En ce grand et massif ouvrage, l'art de M. France se retrouve égal à ce qu'il fut dans ses productions les plus charmantes — un peu alourdi toutefois, de temps à autre, par des digressions gourmandes, appesanti aussi par l'indispensable documentation. Amas de pierres où, çà et là, perce, malgré tout, une flore délicate. C'est telle page fine sur René d'Anjou, « gentil esprit, amoureux de bon savoir autant que de chevale-

Tie, bienveillant, affable et gracieux ». C'est une évocation suavement poétique de Charles d'Orléans, « prince débonnaire, doux à autrui, doux à lui-même », réfugié « dans sa propre pensée... aussi riante et claire que sa vie était triste et sombre ». C'est un hymne aux cloches, « grandes ou petites, métropolitaines, paroissiales ou conventuelles », éloquentes pour « parler à tout le monde et de toutes choses ».

On a reproché à M. Anatole France, comme une « puérilité », l'archaïsme voulu de son style, en certains endroits, et lui-même prend soin de s'en justifier. S'il a préféré les formes de jadis toutes les fois qu'il les a crues intelligibles, « c'est parce qu'on change les idées en changeant les mots et qu'on ne peut substituer aux termes anciens des termes modernes sans altérer les sentiments ou les caractères ». « Puérilité », si Ton veut; puérilité joliment savante, et qui n'est pas à la portée de beaucoup. A ce jeu d'érudit et d'artiste admirons une fois de plus le goût très sûr et la souple élégance de celui qui s'y joue.

M. France connaît à merveille, non seulement la langue, mais le décor matériel du quinzième siècle : architectures, meubles, costumes, armes... et le décrit volontiers. Il y a, de cette époque, au musée d'artillerie, une curieuse brigantine italienne. Couverte d'un velours cramoisi où se détachent et brillent des rivets à

têtes ciselées, elle fait un beau vêtement de ffuerre. La Vie de Jeanne d'Arc ressemble à cette armure de luxe. Mais sous sa riche étoffe, la brigantine de M. France cache, entre ses lamelles d'acier, des défauts et des manques.

4 mai 1908.

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