DEUX MAITRES DE L'ÉLOQUENCE
M. RAYMOND POINGARE ORATEUR
« Les hommes et les affaires ont leur point de perspective. » C'est La Rochefoucauld qui le dit. Pascal aussi nous avertit de ne rien considérer que de ce « point indivisible » qui est « le véritable lieu ». Encore ne suffit-il pas de se tenir ni trop près ni trop loin. Aux choses et aux gens qu'on observe, il faut l'éclairage propice. Même les hommes publics en vue, par définition, et en scène, ne se présentent pas, à toute minute, en bon jour. Sans parler des alternatives possibles de la popularité, qui est un soleil sujet à éclipses, les accidents de leur fortune les exposent à des jeux d'ombre. Qui les veut peindre doit saisir l'instant favorable. Pour M. Poincaré, il nous semble que le voici.
Il vient de toucher à ce dimidium vitœ qui, pour un homme d'État, s'appelle encore la jeunesse. Et, à peine atteint l'âge requis pour siéger au Luxembourg, il s'y est assis. Esti-
mera-t-on qu'il s'offrit mieux au portraitiste quand, presque au lendemain de sa trentaine, il montait au pouvoir ? Le grand-maître de l'Université qui, un jour, au quartier Latin, se vit accueilli par une génération d'étudiants proche encore de la sienne, prêta, certes, à un joli crayon. S'il n'apparait pas dans une lumière provocante, — jamais les circonstances ni ses actes ne firent à M. Poincaréune telle auréole, — le jeune sénateur de 1903 n'invite pas moins que le ministre de 1893 le curieux de physionomies.
Au surplus, l'avocat en plein essor de talent et de renommée nous attire autant que le nouveaju membre de la Chambre haute, en qui nous ne voulons considérer que l'orateur. Du groupe où M. Poincaré a pris place, de ses opinions, de ses votes, nous ne voulons, en effet, rien savoir. Sa seule qualité de parleur, à la tribune ou à la barre, nous intéresse. Nous essaierons de voir quelle figure littéraire il fait, et de la fixer. Un aperçu de son caractère moral nous y aidera.
L'un de ses plaidoyers les plus fameux est celui qu'il prononça dans l'affaire du testament de Concourt. J'y souligne cette observation : que les deux frères, plus frères encore par l'association intellectuelle qui les lia, employèrent « à la défense d'une forme d'art... le courage et l'obstination qu'avait mis en eux le passé