M. RAYMOND POING ARE ORATEUR
d'une race de Lorrains et de soldats ». De cette race lorraine il est lui-même, et il en a tous les traits : volonté tenace, pensée méthodique, persévérance au labeur, défiance des idéalités vagues, réalisme précis, verve sans emphase ni fantaisie, malice un peu sèche, nourrie d'observation exacte ^ ... N'est-ce pas ce qu'on peut lire dans l'irrégularité expressive de son visage : carrure proéminente du front, lucidité froide du regard, saillie des maxillaires robustes, fermeté de la bouche apte au pli de l'ironie... C'est aussi ce que signifie la qualité de son talent, fait d'application réfléchie, de positivisme sagace, de bon sens aiguisé. Que la flamme y manque, et l'envolée, il le faut prendre tel. Son genre de discours se classe bien, ce nous semble, dans ce que J.-J. Weiss nommait «sermon pédestre». Eloquence nette, toute de raison, sans élan cordial ni effusion verbale, ignorante de la « plénitude involontaire » dont parle Saint-Simon; éloquence, non depectus, mais de tète.
Les propriétés des nombres ravissaient Pythagore. Un philosophe notre contemporain goûtait à la variété des formes géométricjues une jouissance d'artiste. Oublions que M. Raymond Poincaré porte le nom d'un géomètre il-
1. Voir, dans Un homme libre, de M. Mahhic.e Rarpks, le chapitre qui s'intitule En Lorraine. Ces «lualités y sont excellemment analysées.
lustre. Son idéal oratoire semble celui d'un mathématicien qui trouve aux agencements logiques une manière de beauté architecturale^ et s'en satisfait. Une argumentation bien dé~ duite, en une langue juste, vaut à ses yeux une épure bien construite. N'a-t-il pas loué Alexandre Dumas fils d'écrire une pièce « comme il résoudrait un problème », de chercher un dénouement comme « un total et une preuve » ? Aussi bien afîectionne-t-il la plus exacte des sciences politiques : les finances. C'est par des interventions incidentes et modestes dans cet ordre de questions que peu à peu il a conquis de l'in-^ fluence. iVyant affirmé par une discrète continuité d'efforts la spécialité de sa compétence i,. il s'imposa comme debater hudgélaire, et, si un portefeuille autre que celui des Pouyer-Quertier et des Léon Say lui fut d'abord attribué, ce fut son autorité de manieur de chiffres qui le désigna tôt pour le ministère. Manieur de chiffres, il n'était pas fait, d'ailleurs, pour se confiner indéfiniment dans cet emploi, et, à tropinsister sur cette aptitude particulière, nous fausserions l'idée de son talent.
Au vrai, c'est un parleur positif, en ce sensqu'il ne se prodigue pas à ces démonstrations oratoires qui enlèvent les applaudissements,.
1. M. Ernest-Charles, qui l'a très bien caractérisé dans Praticiens politiques, a signalé cette habile prudence de ses débuts.
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mais desservent parfois le tribun lui-même et son parti. Avant tout, il tend à l'utile, et avec quelle adresse !... Dans l'art d'amener l'adversaire à des options périlleuses, de lui poser des alternatives sans issue, de le provoquer par des inadvertances ou des oublis simulés à des rectifications compromettantes, enfin de le harceler, de l'entamer par de menues attaques, il est passé maître. On se souvient quelle guerre de partisan il fit dernièrement au projet ministériel sur les bouilleurs de cru. Guerre de petites rencontres, d'engagements courts et chauds, d'embuscades, sans coups d'éclat, qui finalement contraignit l'ennemi à réduire ses prétentions. Mais cet utilitaire habile se double d'un artiste.
M. Poincaré est un délicat lettré. Il n'est pas besoin, pour nous l'apprendre, qu'à ses heuresde récréation il écrive sur Dumas fils des pages de justesse brillante, ou célèbre avec une grâce de poésie spirituelle Henry Murger. A l'habituelle qualité de sa langue il se décèle. Dans un curieux article sur l'idiome qui se parle à la Chambre, M. Ernest-Charles a transcrit bien des incohérences cocasses d'images, bien des l)évues grammaticales, bien des « phrases titubantes ». Il a cité Gatineau, célèbre pour ses métaphores, il a cité M. Mougeot, M. Pellctan, M. Léon Bourgeois, même M. Kibot... mais non pas M. Poincaré. Et ce n'est pas assez de dire
que celui-ci est correct. Une rare culture se re connaît chez lui à tel tour, à telle nuance de diction, au choix d'une épithète, à un mot « mis en sa place ». Et l'artiste qu'il est se prend parfois à décorer le sévère édifice du dialecticien. C'est ainsi que son argumentation de juriste pour la validité du testament de Concourt encadre un joli aperçu des collections amassées dans la maison d'Auteuil et ce tableau du [commerce d'idées qui se fait à table chez Magny : « Ce sont des causeries qui sautent de sommets en sommets, remontent aux origines des mondes, fouillent les religions, passent en revue les idées et les hommes, vont des légendes orientales au lyrisme d'Hugo, de Bouddha à Gœthe. On se perd dans les horizons du passé, on rêve aux choses ensevelies, on pense tout haut, on feuillette du souvenir les vieux chefs-d'œuvre, on retrouve et on retire de la mémoire des citations, des morceaux de poèmes pareils à des membres de dieux sortant d'une fouille de l'Attique... » Il sait donc quitter le style d'une démonstration de théorème. iVussi n'y manque-t-il, à l'occasion, mais en se gardant du péché de rhétorique.
Il avait vingt-trois ans quand il félicitait Dufaure ^ de son mépris pour les « broderies et les fleurs », pour les « petites phrases maniérées qui s'en vont pimpantes et joliment trous-
1. Éloge de Dufaure, prononcé, le 26 novembre 1883, à l'ouverture de la Conférence des avocats.