PORTRAITS LITTERAIRES
Maladie connue, définie, spéciale au gendelettre^ qu'elle prend d'ordinaire vers la quarantaine. Cela s'attrape en se promenant le jeudi, aux environs du pont des Arts, entre deux et cinq heures. Des hommes graves d'aspect, vieux presque tous, verts quelques-uns, — mais nous n'entendons pas plaisanter sur cette verdeur métaphorique, — entrent au Palais Mazarin ou en sortent. Si, d'aventure, ils vous abordent d'une certaine façon, s'ils vous parlent d'un certain air d'encouragement significatif, vous voilà pincé. Parfois c'est assez qu'ils daignent vous adresser un mot banal ou qu'ils vous frôlent de leur redingote. Il arrive même que la vue de la coupole suffise.
Pontmartin badinait ainsi sur ce mal, nommé par lui fièvre verte et savamment décrit, prodrome et indice. Il en badinait. Non qu'il igno-
rât ses atteintes. De cette fièvre qui, assuraitil, fait perdre aux plus experts docteurs leur latin et leur quinine, il fut, plus d'une fois, secoué. Le malheureux ! Il n'avait pas besoin d'errer sur le quai Voltaire pour rencontrer de ces vieillards dont la « bonhomie narquoise » trouble à jamais le « repos de vos nuits » et la « sérénité de vos jours ». Plusieurs étaient de ses amis, quelques-uns de ses intimes. Ils venaient chez lui, se faisaient insinuants, louaient son œuvre, lui parlaient avec affectation de la maison qui est au bout du pont et de la Compagnie qui l'habite, et cela finissait par une bourrade engageante: « Ah çà!... est-ce que vous ne voulez pas être des nôtres ?... »
Il se laissait gagner, sauf a se reprendre, pour retomber sous la maligne influence. Apprenez qu'il lui répugnait de parler en public et même que le discours lui était une terreur, le solennel discours qui se lit l'épée au côté, devant le Tout-Paris lettré. Car ce fin et juste esprit avait pour organe le plus cocasse des faussets. Or, on lui persuadait, certains jours, que cette voix ne sonnait pas si mal, et la séduction le prenait, tout comme un autre, des palmes vertes sur le collet de son habit. Puis, il advenait qu'un écho goguenard lui renvoyait les aigres notes de sa parole, et il se jurait de nouveau de ne jamais la faire entendre devant des hommes assemblés. Il se le jurait jusqu'à
ce qu'un autre ami aussi éloquent vainquît encore ses appréhensions. Combien de fois passa-t-il par ces alternatives ? Il n'en a pas tenu registre. Mais il ne faisait point mystère de ses hésitations. Cette fièvre uerte^ qu'il diagnostiqua plaisamment chez autrui, il la connut donc pour l'avoir, comme on dit, tremblée.
Il riait. C'est un symptôme ; les malades raillent la maladie. Ils rient, mais ils ont la fièvre, et plus d'un a besoin de l'excuse du délire. Car, au cours de ces accès, nombre de caractères se démentent, et l'on a eu maintes fois la surprise de voir le candidat académique tout différent de V homme.
Que devint, par exemple, la fierté d'un Vigny, dès qu'il ambitionna le fauteuil ? Que fit-il de cet orgueil qu'on a nommé son « orgueil sauveur » ? Pour être admis dans l'illustre compagnie, à quelles démarches dut-il se condamner, quelles rebull'ades essuyer, nous dirions presque quelles hontes boire !...
Il se vengea, nous le savons. L'immortel, élu et assis, n'oublia pas les griefs du postulant, ni môme ceux du récipiendaire. Son refus d'aller aux Tuileries, présenté par M. Mole, fut un assez gros événement. Ainsi, répondit-il avec éclat à ce qu'il qualifiait d' « accueil scandaleux ». N'empêche qu'il avait enduré, des mois durant, la « malveillance » et l' « hostilité » de celui (jui devait le recevoir et ajournait indéfi-
niment la cérémonie. Des petites avanies que d'autres lui infligèrent il se revancha aussi, mais d'autre manière, à huis clos, en confiant à un papier qu'il ne devait pas publier, mais que, par bonheur, nous connaissons, ses dégoûts et ses colères ; il se revancha à la Saint- Simon. jPlusieurs académiciens lui avaient donné, au cours des visites réglementaires, une « bonne comédie » et qu'ils n'eussent pas si bien écrite, observait-il, qu'ils l'avaient jouée sans s'en douter. Sa vengeance fut de noter ces scènes toutes vives, en peignant les personnages. Plusieurs de ces portraits ne manquent pas de piquant. Celui de Royer-Gollard est gravé à l'acide : « Un vieillard rouge au nez et au menton, la tète chargée d'une vieille perruque noire et enveloppé de la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au col du Légataire universel. » Voilà sous de beaux traits le philosophe qui, d'un « air ironique et insolent », répondait à son visiteur obligé : « Mon opinion est que vous n'avez pas de chances... Chances ! N'est-ce comme cela qu'on parle à })résent ?... D'ailleurs, j'aurais besoin de savoir de vous-même quels sont vos ouvrages. » Oui, en fixant pour la postérité Fimage comique de son interlocuteur maussade, le poète a mis les rieurs de son côté. La seule transcription du dialogue y eût, au reste, suffi. On peut trouver néanmoins que le chantre altier
de Moïse y candidat plusieurs fois malheureux, montra une persévérance trop humble à ses tournées itératives de sollicitations, et il est permis de dire qu'il sacrifia un peu de ses hauteurs à l'habit vert, c'est-à-dire à une vanité.
Lui pourtant ne souhaitait l'enterrement d'aucun Loisillon. C'était avec sincérité qu'il disait à Chateaubriand : Monsieur^ je ne bois à la mort de personne. l\ avait pris la secrète résolution de ne pas demander la succession de Soumet, s'il partait le premier. Combien ignorent ces délicatesses et ambitionnent d'occuper, dans V auberge de gloire^ la place toute chaude d'un ami !...
Notons qu'avant de frapper à la porte de la maison il ne l'avait pas dénigrée. Voltaire n'eût pu, certes, en dire autant, ni Montesquieu, qui avait mis sous la plume de son malicieux Persan des moqueries si mordantes à l'adresse de V établissement singulier et bizaiTe rempli d'un babil éternel. Cela ne l'empêcha pas, dans sa harangue de compliment, de rapporter tous ses travaux à la sublime ambition de faire partie du corps à quarante têtes.
Qui donc a comparé l'Académie à une femme que l'on désirerait sans l'estimer?
Ayeîi-la, c'est d'abord ce que vous lui devez, Et vous l'estimerez après si vous pouvez.
C'est Chamfort qui l'assimile insolemment à la Cidalise de Gresset; Chamfort, tenu peut
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être envers elle à plus de respect, lui qui avait brigué les faveurs de l'Académie... de Marseille.
Montesquieu ni Voltaire ne furent les premiers à persifler la grande dame qu'un bel esprit, leur contemporain, comparait à une accouchée dans la chambre de qui Von jase. Dès ses toutes jeunes années, elle rencontra des critiques aussi osés que cette Mme de Barré, belle-sœur de Gonrart, qui, au témoignage de Tallemant des Réaux, se moquait terriblement de M, le secrétaire de V Académie. A la cour même, sous Louis XIV, on avait son franc parler sur cette institution d'Etat. Bussy-Rabutin, dans une lettre à sa cousine, raconte une amusante conversation entre le roi et le duc de Vendôme : « Le roi, qui aime à parler à M. de Vendôme, lui dit qu'il eût dû songer à être de l'Académie, lui qui se piquait d'avoir de l'esprit, u Moi, sire, lui répondit-il, je ne m'en pique point, mais ces messieurs me feraient peut-être grâce ; et puis je ne pense pas qu'il faille aussi avoir tant d'esprit pour cela. »
Il y a donc beau temps que les Quarante sont moqués. L'antiquité des brocards lancés à leur adresse leur serait même un titre, à défaut d'autres, une façon de parchemin. Moqués^ J7iais quand même enviés. Ce ne fut jamais sans émotion ni tremblement qu'on sollicita un siège parmi eux, et la fièvre verte n'est pas
maladie nouvelle. Toujours on tint leur refus pour disgrâce sensible. Fontenelle, trois fois éconduit, ne consolait personne en racontant ses échecs. Peu de candidats attendent leur sort avec la tranquillité superbe de M. Henri Lavedan, qui, durant le scrutin très mouvementé de son élection, crayonnait, tout en causant, des bonshommes sur un coin de la table.
Deux fauteuils d'immortels sont vacants depuis peu. Des prétendants s'agitent autour. Il sera intéressant de les dénombrer, de peser leurs titres, d'évaluer leurs chances^ puisque, au scandale ancien déjà de Royer-CoUard, c'est « comme cela qu'on parle à présent. »
i3 février 1901.
J'aime le mot de Vigny, qui voulait « élire le plus haut possible ». On élira haut, si Von donne le marquis de Vogué pour successeur au duc de Broglie. Il ne s'agit pas, dans notre pensée, de la « qualité », au sens où on l'entendait jadis, de la race du candidat. De parti pris, nous oublions le gentilhomme de haute mine qui fut ambassadeur ; nous laissons le grand seigneur pour l'écrivain, qui estdefière tenue et, lui aussi, a de la race.
Ily a quelque douze ans, il publiait un Villars^ de ce style sans odeur de métier, mais de grande manière et de grand ton, que ne connaît pas le professionnel gendelettre. Ainsi parlaient les honnêtes gens de l'ancienne société, de cet accent de distinction altière qui était