Le mot est encore de Saint-Simon
Devret, le crayon de Saint-Simon, ramenantà la « régularité des honnêtes pensées « un front qui, si « parfait » fùt-il, n'avait pas l'ampleur du génie, éteignant Féclair trop vite allumé dans le regard du Dauphin par le portraitiste^ enthousiaste qui mettait en lui l'espoir d'un « magnifique et prochain avenir ».
Autour de cette figure, dont il arrête les lignes avec justesse, il en groupe quelques autres : Beauvillier et Chevreuse d'abord, qu'il rapproche pour faire saillir leurs dissemblances^ lesquelles n'empêchent pas, d'ailleurs, leur accord intime ; Fénelon, dont il caractérise avec finesse l'influence « impérieuse sous sa forme discrète » ; Adélaïde de Savoie, qui n'occupe pas la toute première place dans la correspondance du duc de Bourgogne et de son gouverneur, objet pourtant de son ardente tendresse, qu'elle captive par une « grâce mutine et enjouée » ; la marquise de Montgon, confidente souriante et discrète des deux époux ; enfin le beau Nangis, de romanesque et scandaleuse mémoire.
N'omettons pas de signaler dans VillarSy aussi bien que dans les pages qui servent d'introduction à ce recueil de lettres, un art d'exposé net et une narration de tissu serré. Le bref récit de la campagne de Flandre en 1702 et celui encore des opérations sur le même théâtre sont des modèles de précision claire.
Ces deux livres ne représentent pas toute l'œuvre de M. de Vogué. D'autres, de genre différent, qui lui ontouvertles portes de l'Académie des Inscriptions, ajoutent aux titres du candidat à l'Académie française. Le voyageur archéologue, le savant épigraphiste, qui disaient leurs découvertes en un style de haute tenue, peuvent se présenter avec honneur à côté de l'historien.
Autre chose encore, que, de parti pris, nous avons négligé, qualifie M. de Vogiié pour la succession du duc de Broglie. A propos de Beauvillier, qui tint si bien sa place dans les^ Conseils parmi « les bourgeois de génie découverts par Louis XIV », il affirme «la valeur sociale et morale du nom )>.
Cette valeur, méconnue partout ailleurs ou à peu près, n'a pas encore perdu toute estime au Palais-Mazarin. Renan attribuait à la Compagnie instituée par Richelieu la mission de « suppléer à l'absence de toute autre aristocratie ». Il ne saurait lui nuire, pour l'accomplissement de cette mission, de compter dans ses rangs des représentants de l'ancien patriciat. Qu'elle n'ait souci des brocards. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on lui reproche l'importance accordée chez elle aux « gens du monde » . Au grand siècle déjà, les épigrammes s'aiguisaient contre les personnages qu'elle s'agré-
geait en faveur de leur noblesse ou de leurs charges. Mme de Simiane se demandait avec unemalicieuse inquiétude si son cousin, Tévêque de Luçon, récemment élu, et dont elle venait d'apprendre « le degré de gloire », réussirait à faire une bonne harangue, encore qu'il eût <( bien de l'esprit ». Avant que le choix du comte de Bussy égayât sa railleuse parente, Tallemant des Réaux déplorait la « politique » de Conrart et de Chapelain, qui était d'introduire « des gens de qualité dans la compagnie ». Il tenait pour « désordre » et « corruption » la facilité à y admettre des grands seigneurs. Depuis, la satire n'a jamais perdu l'occasion de s'exercer sur les élus non lestés d'un certain poids de feuilles imprimées. Voltaire ne voulait pas que l'illustre société devint une <( Cour des pairs ». Il souhaitait, à la place de l'abbé de Saint-Gyr, « un véritable académicien ». Il écrivait à son ami, l'abbé d'Olivet : « Quelques ornements d'or à notre lyre sont convenables; mais il faut que les cordes soient à boyau et qu'elles soient sonores. »
Lui, du moins, acceptait « quelques ornements d'or ». Des intransigeants répudient jusqu'à ce luxe. Que nulle enjolivure ne pare l'instrument, et, assurent-ils, il chantera mieux, A parler sans métaphore, ils entendent n'ouvrir l'Académie qu'aux écrivains de métier, sans exclusion des trissotins. Ainsi serait ré-
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serve aux professionnels un titre que seuls ils méritent. Grosse erreur. Bien aveugles ces entêtés du droit prétendu des « littérateurs », s'ils n'aperçoivent pas que, le jour où triompherait l'ostracisme prononcé par eux, le grand corps qu'ils se flattent d'épurer verrait finir son importance sociale.
Qu'on l'avoue, en effet, le contingent de <( ducs » qui, selon les malveillants y « fait nombre », contribue singulièrement, même en démocratie, à son prestige. Le public se désintéresserait bientôt de ce qu'on pourrait penser et dire dans un salon de grammairiens et de rimeurs. Et combien de temps ce salon en mériterait-il le nom ? Sans le courant extérieur qu'y apportent les gens du monde, l'Académie, disait Louis Veuillot, ne « serait qu'un sanhédrin de vanités bourrues et gauches ». Ailleurs, il écrivait une « tabagie décriée ». Mot peutêtre excessif. Nous sourions quand le satirique ajoute que force serait de dissoudre ce « tripot » par mesure d'ordre public. 11 n'exagère pas lorsqu'il fait honneur à ceux qu'on parle de chasser comme des intrus, du bon ton qui, à travers les siècles, s'est maintenu dans la maison. Des gens du monde, et du meilleur, ont seuls pu « dompter les jalousies farouches », « polir l'incivilité naturelle », « frotter la pédanterie » des praticiens. S'il évite l'excès
de l'expression, Renan est tout près de penser comme Veuillot, lorsqu'il loue les services de l'homme du monde « qui remplit bien les devoirs de son état », et se félicite de la part qui,, de tout temps, lui fut faite dans une société dont le but fut, dès son origine, d'enseigner par ses exemples à « écrire comme les gens qui parlaient bien ». Il réclame, à côté des écrivains de profession, une place pour ceux qui, de par leur goût et leur culture, ont juridiction sur les choses littéraires : « Une des forces de l'esprit français, observe-t-il, est le lien étroit qui a toujours existé parmi nous entre ceux qui font les livres et ceux qui les lisent et les apprécient. » Il va jusqu'à regretter « le temps où un joli quatrain fait par un gentilhomme était un titre académique ».
M. de Vogué, nous l'avons vu, a mieux à produire qu'un quatrain bien tourné, et son bagage peut imposer à tous le respect. Mais, à qui veut s'asseoir dans le fauteuil du duc de Broglie, on est en droit de demander autre chose encore que de la « littérature », — et il l'a.
Le Rostand est de bonne vente sur le marché américain. Nous nous en doutions; M. Gaston Deschamps le certifie en des lettres du Massachusetts, où il accorde une place aux « remarques d'intérêt commercial ». Donc, Cyrano et V Aiglon font, de l'autre côté de l'eau, concurrence à Quo Vadis. Non seulement dans les vitrines des libraires, mais « sur les affiches des murs, sur les prospectus, sur les réclames des magazines » , ils s'annoncent « en lettres flamboyantes ». 11 s'annoncent et se vendent. Avec une belle assurance, un marchand de Boston en montrait à notre compatriote ses rayons garnis, sûr de l'écoulement.
La couleur dont M. Rostand habille son théâtre n'est pas étrangère, paraît-il, à ce succès. Le même négociant en faisait l'observation à M. Deschamps. Si le triomphateur de la Porte
Saint-Martin et du théâtre Sarah-Bernhardt eût vêtu de jaune ses :<• admirables œuvres », elles eussent été de moins bonne défaite audelà de l'Océan. Le yellow hook est, en effet, mal vu là-bas. Il faut convenir que nous avons expédié, sous la couverture orange ou safran, des produits faits pour la rendre suspecte. Qu'on n'aime guère voir, sur des tables de salon, sous la main des jeunes filles, des brochures ainsi teintées, nous le comprenons sans beaucoup de peine, et, avec le libraire de Boston, nous louons M. Rostand d'avoir choisi pour ses volumes le vert pomme.
Couverture à part, M. Rostand devait plaire aux yankees. M. Henri de Régnier en disait naguère avec finesse le pourquoi. La rapidité même de sa fortune ici le prédestinait à la popularité au pays des promptes réussites. Car viton jamais rien de plus soudain que son succès? Des tètes qu'on croyait solides en eurent le vertige ; des gens peu coutumiers de griserie | en perdirent le sang-froid. On se souvient de quel accent M. Faguet, non lyrique d'ordinaire, « pindarisa » — c'est le mot malicieux de M. Lemaître — au lendemain de Cyrano. Nul doute que les Américains, amateurs de vitesse en tout, ne se soient de suite sentis bien disposés pour ce jeune homme dont ils voyaient monter la renommée comme montent les étages
de leurs maisons, à la vapeur. M. Henri de Régnier dit bien : « La gloire de M. Rostand est admirablement appropriée au goût américain. »
Mais voici, de cette faveur transatlantique, une raison plus profonde. Par les qualités qui la distinguent, sonorité, relief, couleur, — il ne s'agit plus de celle du papier, — la poésie de M. Rostand est excellemment de la poésie d'exportation. x\rticle non méprisable, si tenté qu'on puisse être de le déprécier. Vous savez ce qu'on nomme « bronze de commerce ». Ne l'estimez pas, en bloc, de nul prix. Tels morceaux ont de l'expression, du geste, de la silhouette. Est-ce du beau ? Non; mais il ne s'en faut parfois que de l'épaisseur d'une ligne. Cette ligne, à vrai dire, c'est beaucoup, c'est tout, pour les délicats. M. Rostand a de l'adresse, il bâcle avec brio et ses à peu près ne manquent pas de tour de main. Mais l'a peu près gâte les œuvres d'art, comme les bonnes actions. Avec d'exquis et ironiques ménagements, le chantre des Jeux rustiques et divins observait, l'autre jour, que « son vers » est ce que les lettrés contestent le plus à l'auteur de l'Aiglon.
S'en étonnera-t-on, après avoir entendu telle tirade :
Je lis Victor Iluf^'o. Je récite son Ode A la Colonne. Je vous confe tout cela, Parce que tout cela, mon Dieu, c'est toute la Jeunesse 1
Admirez la hardiesse de ce rejet. Notre artiste s'y plaît comme à une virtuosité de haut goût, et, peu après, il récidive :
LA COMTESSE
Pardon I L'écharpe?... Chut! Je vends avec fureur î