MARIE-LOUISE
Cette écharpe ?
LA COMTESSE
Je la Cherche !
Voilà de l'acrobatie banvillesque. Ne parlons pas des alexandrins tels que M. Jourdain en pouvait faire, sans le savoir :
Nous habillons monsieur Théophile Gautier. C'est petit, mais ce n'est pas mal, cette villa.
M. Rostand a pu, se plagiant lui-même, redire ce dernier en s'installant à Cambo.
Que reste-t-il à un poète à qui l'on «conteste son vers » ? Il peut, direz-vous, lui rester son style. Mais son style est précisément l'autre point faible de M. Rostand. Toujours poli, M. de Régnier constate que son confrère « écrit presque mal». Délicieuse formule d'atténuation. Ce serait ici le lieu de transcrire quelques morceaux de longue haleine, non peut-être des moins applaudis, du drame en six actes qui fut mis à la scène l'an dernier, et nous nous en donnerions le plaisir, si d'abondantes citations n'avaient déjà mis les lecteurs de ce journal à même de juger, comme on dit, sur pièces.
Mais ce sont là tares perceptibles seulement aux raffinés, j'entends à ceux d'ici, Français, gens de goût, et sachant le français. Rien d'étonnant à ce que des Américains n'en aient le soupçon, et cette combinaison de Victor Hugo et de Bergerat — avec addition de Banville — qu'est la poésie de M. Rostand a, par la fanfare et le tintamarre, de quoi faire illusion à des oreilles étrangères.
Ajoutons, pour être juste, que, si la langue de ce Marseillais n'est pas toujours sure, si sa prosodie est parfois inquiétante, si son art, enfin, manque de finesse, il sait fabriquer les engins à prendre les foules. C'est ce qui explique son éclatante réussite chez nous, aussi bien
que hors de chez nous. Que ces engins ne soient pas machines très délicates, le reproche n^en va pas à lui, mais aux foules mêmes. Il leur faut, à la scène, de gros effets. M. Rostand j excelle. Après le nez de Cyrano, voici le bonnet à poil de Flambeau. Sans compter que les .prouesses — je ne dis pas les clowneries — de sa versification font le ravissement des demilettrés.
Suffit-il donc d'être ce faiseur de tours et cet inventeur de joujoux pour mériter de s'asseoirsouslacoupole ! OncroitsavoirqueM. Rostand est sûr de son fauteuil. L'Académie, cette vieille grande dame, est sensible, paraît-il, aux grâces de ce jeune homme, bien qu'un tantinet populaires ; elle veut mettre, comme on dit, cette plume à son chapeau, encore qu'un peu voyante. Les Quarante, ou, plus exactement, les trente-^ huit, ne sont cependant pas unanimes. On nous rapportait ce mot de l'un d'eux : « Cyrano fut une promesse, V Aiglon est une menace. «Laissons pour ce qu'elle valait la promesse; mesurons toute la portée de la menace. Ou plutôt,, c'est à l'Académie de la mesurer.
M. FRÉDÉRIC MASSON
Encore un « napoléoniste », mais d'autre taille. A vrai dire, moins populaire : nul journal ne nous informe de ses villégiatures, et l'on ne voit son portrait dans nulle vitrine. Aussi bien n'a-t-il incarné en Mme Sarah Bernhardt aucun des personnages que font revivre son érudition sagace et son art évocateur, et n'a-t-il frappé l'imagination des foules par l'exhibition d'aucun bonnet à poil ou « petit chapeau ». C'est peut-être une raison de le prendre plus au sérieux, encore que, dit-on, il ait moins de chances que M. Rostand de s'asseoir bientôt dans l'un des quarante fauteuils.
« Napoléoniste », M. Frédéric Masson a de bonnes raisons pour l'être, et de marque authentique. 11 fut secrétaire principal et préféré du prince Jérôme, et, s'il se tient, quant à présent, hors de la politique militante, — de-
celle, du moins, qui se fait dans les assemblées publiques et dans les feuilles, — il prétend servir d'autre façon la cause de l'aigle ou aiglon qui, en Belgique ou ailleurs, aiguise ses serres.
Il s'emploie d'abord à maintenir ou plutôt à rétablir l'orthodoxie impérialiste. Elle s'altéra, nul ne l'ignore, de 1852 à 1870. Combien l'esprit de décembre différa du pur esprit de brumaire!... Le fondateur de la dynastie eût désavoué, excommunié les bonapartistes du second Empire et l'empereur lui-même. Les fidèles de Napoléon 111, sans excepter ceux qu'il plaça le plus près de lui, n'avaient, au gré de M. Masson, « ni le sentiment, ni la tradition, ni la foi napoléonienne ». Étrange rencontre, observe-t-il, les vrais napoléoniens se trouvaient alors dans l'opposition, notamment parmi ces journalistes et avocats, élèves d'Armand Carrel, qui « avaient reconnu dans le Héros l'unique soldat de la République démocratique unitaire ».
Quels sont les articles du symbole que M. Masson travaille à restaurer ? Il serait trop long, et ce n'est pas le cas de les définir. Docteur de l'impérialisme, l'auteur de Napoléon et les femmes^ de Napoléon chez lui, de Napoléon inconnu, des Cavaliers de Napoléon... est surtout historien de l'Empire. C'est son titre académique. Par là, il rentre dans l'objet de nos
M. FREDERIC MAS SON ^203
îtudes. Non qu'il ne se recommande par aileurs à l'attention des lettrés. Il a écrit, sur Mme de Sévigné, un livre estimé, un autre, exellent, sur le cardinal de Bernis, dont il a îdité les Mémoires. Bibliothécaire aux Afï'aires étrangères, il s'est acquis la considération des îrchivistes, par diverses publications, très documentées, d'histoire diplomatique. Mais son oeuvre capitale est la série de ses livres sur 'Empereur. Nous mettons une majuscule. Il es prodigue, quand il s'agit de son « Héros ».
Historien, avons-nous dit. Ce mot n'est pas synonyme d'apologiste; M. Masson l'entend bien ainsi. Mais celui qu'il veut faire admirer a, pense-t-il, tout à gagner à être vu tel qu'il fut : « La vérité seule, la vérité tout entière peut servir sa mémoire. » Et il se fait un devoir de « dire tout ce qu'il a trouvé, tout ce qu'il a pensé même, sans réticence, sans complaisance », parce qu'il tient cette manière de r « honorer » comme seule digne de lui.
En quoi, peut-être, il se trompe. L'information loyale dont il publie les résultats ne tourne pas toujoiirs à la louange de son idole. Du moins l'entourage le plus proche du dieu est-il cruellement atteint par certaines révélations. A peu près tous les Bonaparte sont maltraités par M. Masson. Et le plus grand de tous ne sort pas tout à fait indemne d'une enquête qui, entre
autres « vérités », manifeste celle-ci : que^ sous le César qui lui vint d'outre-mer, la France fut un domaine exploité au profit de la petite patrie de ce César. Aussi bien, des bonapartistes de marque ne s'y sont-ils pas trompés.
Les livres de M. Masson ne les contentent point; ils n'en font pas mystère, et certains se déclarent nettement ses antagonistes. Le terme est-il excessif ? Nous entendons dire qu'il compte des « ennemis », et irréconciliables^ dans son propre camp. Il est de ceux qui sont, capables de s'en faire par on ne sait quoi de provocant dans leur franchise. En tous cas^ nous le savons homme à ne s'en point effrayer,< bien armé pour la lutte : armé d'une bonne plume, armé aussi de passion. Car ses hainessont de même qualité que ses sympathies, où il montre l'énergie d'un caractère entier.
D'autant plus grand est son mérite à ne pas^ laisser altérer par ses préférences politiques. la lucidité de son jugement d'écrivain. Ren-^ dons hommage à cette droiture, et, si nous la qualifions inflexible, donnons au mot toute sa valeur,
Nous nous sommes diverti à relever dansquelques pages les expressions par lesquelles l'auteur de Joséphine de Beauharnais signifie son mépris ou sa colère aux falsificateurs de l'histoire. Transcrites à la file, elles composeraien" de belles litanies d'anathèmes. Les « teintu
M. FRÉDÉRIC MASSON
•iers « enlumineurs de la réalité, les « coifeurs » arrangeurs de têtes célèbres, sont traites ie vigoureuse façon par ce probe mtransi-
Notez que sa science égale sa bonne foi. Érudition spéciale, mais sans pareille dans sa spécialité. M. Masson, traduit dans toutes les langues, passe à l'étranger pour le maître de la « littérature napoléonienne ». C'est a bon droit Personne au monde ne connaît comme lui l'Empire et les hommes et les choses de l'Empire. Il y a dépensé argent et labeur. U n'existe guère, en Europe, de bibliothèques ou il n'ait copié ou fait copier des documents intéressant l'époque qui est pour lui la grande époque, et il a acquis à prix d'or quantité d originaux. Aussi possède-t-il d'énormes dossiers, qui, chaque jour, grossissent. Il n'est pas d infime événement sur lequel il dédaigne de recueillir des témoignages. Ce trésor d'.nedit compose les dessous solides de son oeuvre. Voltaire écrivait : «Je hais les petits faits... Malheur aux détails ! C'est une vermine qui tue les grands ouvrages. » Combien sommes-nous loin aujourd'hui de ce sentiment !... Les «petits faits », nous savons 1.". prix qu'y attacha un Taine. M. Frédéric Masson fondesur ces pierres menues, bien cimentées, ses grandes co.istructious, ne négligeant même pas, pour Ihisloire d'une impératrice, les mémoires de ses coutu-
rières. Qui l'a vu au Glos-des-Fées, dans son immense pavillon encombré de livres et de manuscrits, qui l'a vu fouillant ses cartons amoncelés, consultant ou classant ses innombrables fiches, sa haute taille courbée par l'habituelpenchementdel'archivistesurses papiers, respecte en ce minutieux collectionneur de détails un bénédictin laïque.
Pardon ! L'anticlérical qu'il est goûterait mal ce compliment. Hâtons-nous de le biffer. Anticlérical, parce que bonapartiste selon la primitive doctrine, non affaiblie par les mélanges dont l'édulcora Napoléon 111, plus Beauharnais que Bonaparte. M. Masson rêve de ramener, sur ce point comme sur le reste, l'impérialisme à l'esprit de ses origines; c'est-à-dire, si nous comprenons bien, qu'il le veut utilisant la religion comme force sociale, sans complaisance pour elle, et en lui mesurant son respect. Mais laissons cet ordre d'idées.
De sa documentation abondante et sûre,.
M. Masson extrait, non des livres de chartiste, mais de l'histoire vivante. n« fait vivant», c'est l'éloge qu'on s'accorde à lui donner. L'ardeur intime de ce travailleur doublé d'un batailleur n'y saurait nuire, sans doute. C'est d'elle que procède ce style vigoureux, coloré, abrupt parfois, mais toujours dans le génie de la langue, qui jamais ne sacrifie la vérité au pitto-
M. FREDERIC MASSON 207
resque, mais fait jaillir le pittoresque de la vérité.
M. Masson, candidat au fauteuil d'Henri de Bornier, a pour lui à peu près tous les historiens de l'Académie : MM. Sorel, Hanotaux, Houssaye, Lavisse... M. Vandal s'isole dans une préférence singulière pour M. Rostand, très soutenu, d'autre part, nous le savons, et dont le triomphe signifiera celui même du goût populaire sur le goût des lettrés. Quoi qu'il advienne, et si peu de goût qu'on professe pour les opinions du napoléoniste à la Jérôme, son mérite est de ceux que ne discutent pas les gens du métier. Et, pour le grand public, — nous ne disons pas pour le gros, — M. Masson est une figure qui s'impose. Littérairement, aussi bien que moralement, il est quelqiCun.