IMPRESSIONS ET PAYSAGES
Une ville toute grise de la lave dont elle est bâtie, et très grave, très silencieuse, petite capitale parlementaire, qui vit de sa cour d'appel, comme jadis de son présidial, c'est Riom.
Riom, chef glorieux de cette terre grasse Que l'on nomme Limagne...
chantait Chapelain. Nulle industrie ne l'anime, et nul commerce. Une manufacture de tabac, « bienfait » de Rouher, y appelle quelques centaines de paysannes, déracinées des villages voisins. Que deviennent ces cigarreras ? On ne les voit ni ne les entend. A peine une garnison qui peuple trois casernes réveille-t-elle de ses tambours Riom l'endormi, Riom le mort.
J'habitais, ces années dernières, proche du boulevard, une étrange maison, toute de biais et de guingois, qui portait gauchement une
tourelle, manière d'échauguette, œil ouvert à la porte de la ville. Ma fenêtre donnait sur un jardin toujours solitaire, où un l'Hôpital de marbre médite sous les frondaisons, tandis que, tout au fond, au-dessus du lourd Palais de justice, se dresse la silhouette fine d'une Sainte- Chapelle, à haute nef ajourée, cage de verre, disait Mérimée. Souvent, au petit jour, longeant le jardin, la chapelle gothique, le palais, je traversais une morne petite place où un filet d'eau chante dans une vasque envahie de mousse, et, une route franchie, quelques marches gravies, j'arrivais à une esplanade plantée de marronniers d'Inde et de sycomores. De là, je regardais les vapeurs matinales se traîner sur la plaine, ample et opulent morceau de Limagne.
Le froment y pousse dru, une herbe riche de suc foisonne dans des prés où courent des eaux vives. Adroite, s'étend le gras Marais de Riom, au-delà duquel, à l'horizon, les montagnes du Forez bleuissent. Vers la gauche, presque en face, des vignobles s'alignent sur des ondulations qui prolongent par une courbe la chaîne des Dômes. De ces coteaux, chaque année, le vin ruisselle : un gros vin, âpre à la gorge, mais haut en couleur, et, comme on dit, bon marchand.
La terre de Limagne se définit bien : une terre forte. Salvien l'appelait « la moelle des
Gaules ». Que V araire effleure seulement ce sol, ildevientla « merde moissons » qui émerveillait Sidoine Apollinaire. Terre forte, de gros produits, capable pourtant de produits exquis. L'arôme de ses fruits en témoigne: abricots, prunes, pêches de plein vent.
On a médit des habitants. « Race laide », écrivait de Pradt. Appelons-en de cet arrêt. Chateaubriand a mieux jugé. le type de Limagne. Trop indulgent peut-être aux femmes, dont il louait les « traits délicats », « la taille légère », il a bien caractérisé les hommes, « construits fortement ». C'est d'énergie fruste qu'il faut parler plutôt que de laideur. Les figures d'ici les plus expressives se signalent par la saillie d'une ossature solide et un aspect d'ébauche rude. Plus d'une fois, elles m'ont fait songer aux chapiteaux de Saint-Amable, ma vieille église, de sculpture sommaire, seulement épannelés.
Pour le moral, ces hommes de la plaine ressemblent beaucoup aux montagnards tout voisins. On en voyait encore, il y a quelque quarante ans, de ces habitants des villages haut perchés, descendre les jours de foire, et s'en retourner, leurs afl'aires faites, gauches cavaliers, sur des bidets de pauvre mine, mais nerveux, toujours allant au demi-trot, sans souci des côtes. Il n'existe plus de ces chevaucheurs comiques. Depuis longtemps, les gens des ha-
meaux les plus perdus ont des routes pour venir à la ville en voiture. Les Brayauds * se moquent volontiers des montagnards, dont ils diffèrent si peu, mi-montagnards eux-mêmes, quelquesuns du moins. 11 n'est pas jusqu'aux paysans de la banlieue riomoise en qui on ne reconnaisse les proches cousins des hommes d' « en haut » ; — ces derniers se distinguant seulement par plus de cautèle, et peut-être de vraie finesse. Les uns et les autres durs à la peine et âpres au gain, leur trait commun est l'énergie.
L'histoire a pétri ce peuple avec rudesse. S'il y a des Gaulois en France, observait le voyageur qu'attira ici Mme de Beaumont, il faut les chercher en Auvergne. Disons : des Gallo-Romains plutôt que des Gaulois, car les traces romaines sont partout visibles dans ce pays, où des morceaux de voies impériales s'aboutent parfois aux chemins, où les débris de temples, de thermes, affleurent^. Du moins s'enorgueil-