‹ Portraits & paysagesChapitre 91 sur 114 · CHEZ SPINOZA · texte numérisé non relu

CHEZ SPINOZA

Je venais de faire visite à Rembrandt; je voulus entrer chez Spinoza. Un terrible soleil pesait, ce matin-là, sur le quai Pavilioengracht, et je trouvai longues mes allées et venues, de porte en porte, pour m'informer. Le philosophe était-il donc si inconnu dans son propre quartier ? A mes questions, peu intelligibles, j'en conviens, pour des oreilles hollandaises, on répondait en me montrant la statue que j'avais saluée tout à l'heure. Elle était là tout près, la pensive effigie de bronze, et mon Bedaeker m'assurait bien que je trouverais à deux pas le logis où vécut et mourut lô métaphysicien lunetier. A deux pas, mais où ? Voici enfin une plaque indicatrice :

Hier woonde Spinoza van 1070 loi :yn dood J677.

Cette inscription se lit sur une maison qui a beaucoup de pareilles dans les rues de La Haye,

et que rien d'autre ne désigne à l'attention. Seulement, son blanchissage presque neuf lui donne un aspect de bourgeoisie cossue, et son rez-de-chaussée fleuri lui fait un air accueillant.

Je sonne. Une jeune servante, en train de frotter un seau de cuivre, paraît, la brosse à la main. Je lui explique de mon mieux ce que je sollicite : la permission de jeter un simple coup d'œil dans la chambre habitée jadis par Spinoza. Mon allemand, assaisonné à la néerlandaise, échoue par malheur, aussi bien que mon français, à éveiller une lueur dans le regard de cette fille placide comme les laitières ruminantes que, de mon wagon, j'ai vu paître dans les prairies coupées de canaux. Je lui indique du doigt la plaque de marbre, et je répète : « Spinoza... Spinoza... » Ces syllabes ne lui disent rien de plus que le jargon composite improvisé par moi à son usage.

Vanité de la gloire !. .. Étonnez vos contemporains par l'audace de votre génie; révolutionnez le monde des idées. Un jour, vous serez oublié dans les murs mêmes que vous habitiez, et le passant qui voudra vous rendre hommage se verra refuser la porte par une servante à qui votre nom ne sera qu'un son étranger. Mais, de cette vanité, qui donc avait un sentiment plus profond que l'humble auteur à^V Ethique? Refusant les emplois comme les pensions, insoucieux de la célébrité, enfermé dans la chambre

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