CHEZ SPINOZA
OÙ il travaillait de ses mains pour sauver son indépendance, il a mérité qu'on lui mît sur les lèvres la devise du solitaire chrétien : Ama ne^ciri.
Il aimait les petites gens, qui le lui rendaient bien. Les modestes bourgeois qui le logeaient, les Van der Spyk, ont loué son affabilité simple, en même temps que l'économie de son ménage et la frugalité de sa vie à quatre sous et demi par jour. Il causait volontiers avec eux. Lorsque, meurtri des rigueurs de sa Icgique mathématicienne, serré, comme dit le poète.
Dans le poignet de fer de la Nécessité,
il éprouvait pour sa pensée le besoin d'une détente, il avait plaisir à leurs entretiens et descendait de bonne grâce, avec eux, jusqu'aux bagatelles. Maintes fois, à ce qu'on raconte, il alla voir, en bon voisin et locataire, Mme Van der Spyk, au temps de ses couches.
Alors, sans doute, de même que maintenant, il y avait, à la maison du quai Pavilioengracht, une servante exacte à faire reluire son seau de cuivre. On se plaît à imaginer que le philosophe artisan, assidu à polir des verres de lunettes, n'excluait pas de sa familiarité bienveillante cette fourbisseuse. Mais il eut pardonné à celle d'aujourd'hui d'ignorer jusqu'à son nom.
d" novembre lOOfi.
Dans la vive et savoureuse relation de son voyage en Limousin, La Fontaine accorde seulement quatre lignes à la Sologne — pour lui reconnaître, il est vrai, une manière de supériorité sur la Beauce, « ennuyeuse », tandis qu'elle, n'est que stérile. Il ajoute cette observation d'un Gaulois toujours en éveil: qu'on se procure « un niais du pays pour très peu de chose », mais que, sans doute, « les niaises coûtent davantaofe ».
Stérile, le gai voyageur ne qualifie pas tout à fait ainsi le pays du seigle — Swcale^c^esiVétymologie la plus acceptée de Segalonia, qui se lit en de très anciennes chartes. — 11 écrit: « Province beaucoup moins fertile que le Vendômois ». Ce qui, encore aujourd'hui, est exact. Mais il ne faut plus dire, comme il y a cinquante
ans, la pauvre Sologne. La région à l'herbe sans suc, où le chêne se faisait têteau par dépit de ne pouvoir croître, où le bouleau pourrissait aux racines, où le pin s'étiolait sous une lèpre de mousse, la lande marécageuse où végétait une population de tremble-vifs^ malheureux secoués de frissons, le ventre ballonné par une rate que gonflait la fièvre i, cette Sologne-là n'existe plus. Demandez à M. Hanotaux qui célébrait, l'an dernier, la « Sologne nouvelle », ses grains, son bétail, sa volaille, son petit vin clair. Il n'est plus, le désert pestilentiel peint par Arthur Young.
« Sologne nouvelle », le mot n'est pas juste pourtant. C'est la très vieille Sologne qui ressuscite. Au douzième siècle, un poème à la louange de Philippe-Auguste, la Philippéide de Guillaume Le Breton, chantait la Sigalonica plana frugifero jucunda solo. La guerre de Cent Ans, plus encore les guerres de religion, l'émigration des châtelains à la cour au dix-septième siècle, enfin les exactions du fisc sous Louis XV, avaient détruit cette prospérité. Il ne s'agissait que de la faire renaître. Certains l'entreprirent et s'y ruinèrent. On conclut que c'était tenter l'impossible, et la fertilité de jadis passa pour légende. Comment, par la vertu du marnage et du chaulage, l'impossible s'est-il réalisé ? Inter-