MARS
••• CofueienUam gerurii humant oboleri arbUrahanturJ
(Tacite, Àgricola,)
Je voudrais , à propos des Mémoires du conventionnel Barère (1) , toucher ici en passant à une question d'esthétique révolutionnaire à laquelle personne , je le suppose, ne refusera le mérite de Tà-propos. Nous sommes envahis par la littérature révolutionnaire , j'entends celle qui emprunte aux temps de révolution sa couleur, son style, ses inspimtions et ses héros. Nous n'en aurons bientôt plus d'autre. Le drame , la polémique , la tragédie , l'histoire, l'éloquence , toute la littérature de notre pays tend à se transformer dans je ne sais quel patois dithyrambique inspiré de la plus mauvaise époque de l'esprit français, répoque conventionnelle. Le vaudeville lui-même, l'enfant « né malin, » a brisé ses grelots et s'est fait pamphlétaire. Melpomène a jeté sa couronne immortelle pour prendre le sordide bonnet de Marat.
Je voudrais essayer de signaler aujourd'hui en peu de
(1) Pabliés par MM. Hipp. Garnot et David (d'Angers); précédés d'une Notice par M. H. Garnot (4 toI. tn-S").
lOfi »RTIIA!(D RAItÈRE.
mots la fausseté littéraire et le danger politique de cette tendance qui , pour être une conséquence de l'état révolutionnaire où nous rivons, n'en est pas moins une des causes qui l'entretienneut le plus iofailliblement. L'effet, comme cela arrive trop souvent, réagit sur sa propre cause et l'envenime en l'a^ravant.
Le mal vient de loin. J'en veux relever seulement les sjmptdmes qui sont le plus à notre -portée. Je ne fais pas l'hisloire de la littérature révolutionnaire. J'essaye de montrer seulement par quel lien notre époque se rattache eo ce moment à cette triste école, la plus fausse, la plus stérile , la moins française de toutes celles qai ont marqué notre décadence. Le Moniteur est là pour prouver que, Uirabeau excepté , on n'a jamais parlé un plus faux langage, fait de plus mauvais drames, entassé plus de fautes de français et plus de ruines que pendant la période qui s'est , écoulée entre la choie de l'ancienne société et la reconstruction de la nouvelle.
Les événements, vus dans un certain ensemble, pamissaient grands, les hommes étaient petits. Il est incroyable même à quel point , pendant la période désordonnée et sanglante de la Révolution française, les hommes ont manqué aux choses. Dix fois , pendant le cours de cette pénode, le torrent qui roulait des têtes humaines aurait pu être arrêté, s'il s'était présenté, entre l'atroce politique da la guillotine et l'imbécile terreur des masses, un homme de cœur, maître de lui-même, supérieur aux factions, avec celte sorte de; courage qui a manqué à presque tous les )mmes de l'époque révolutionnaire, le courage de braver . responsabilité du bien. Celle du crime paraissait moins urde. Mais cet homme , jusqu'au IS brumaire, ne se ouva pas ; et quand il parut, il fallut qu'il revint d'El-
BERTRÀKD BARÈRE. 107
Arich et d'Âboukir , qu'il eût secoué , pendant ce long et miraculeux voyage , la poussière de la France terroriste ; et encore, le jour où il mit la main^ dans TOrangerie de Saint-Cloudy sur ces héritiers timides de la terrejur conventionnelle, cette main trembla !
C'est que la France tout entière avait tremblé, beaucoup moins devant quelques bourreaux, tremblants comme elle, que sous la pression de cette fatalité suprême qui avait précipité, en quelques instants, au fond de Tablme, toutes les forces et toutes les institutions de Tancien régime. Cherchez dans Thistoire , il n'y a pas d'exemple d'une pareille chute et d'une destruction si rapide. Les nations ne meurent pas comme les individus : leur agonie est lente, leur décadence remplit quelquefois plusieurs siècles. Tout au contraire , en 1792 , la France monarchique a péri avec la soudaineté d'un édifice qui s'écroule tout eiîtier. La facilité avec laquelle la Terreur a pu s'établir tient à cette cause. Quand tous les supports de Tordre social manquent à la fois, un peuple n'est plus qu'un troupeau. Ressouvenonsnous de février 1848. Après la chute du trône de Louis XVI, l'épouvante publique fit la force de quelques hommes violents qui, accroupis sur ses débris , se donnèrent la tâche de consommer cette immense destruction. Ils furent les organes de la fatalité qui s'acharnait après la vieille société ; mais prêtres sans foi de cette religion révolutionnaire, car aucun de ceux qui survécurent, quoi qu'en dise M. Uippolyte Carnot> n'y resta fidèle ; organes sans grandeur de cette épouvante publique qui avait succédé à la roine de Tancien régime, car ils la ressentirent en la propageant, et habiles seulement à détruire^ ils laissèrent le soin de reconstituer la société à un de ces hommes qu'ils faisaient surveiller , sous le feu de Tennemi , par leurs
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commissaires , à un des chefs de ces armées dont ils prétendaient a organiser la victoire. » Mais la victoire , pour accourir sous le drapeau français, n'avait pas besoin de leur peitnission.
••••• Pieds nus, saiiB pain, Boards aux lâches alanneSf Tous à la gloire allaient du même pas.
Si la France n'avait pas eu cette gloire, et elle Teut malgré la terreur, l'histoire de cette époque serait aujourd'hui aussi méprisable que celle des hommes qui la remplirent de leurs noms maudits. Et pourtant , chose étrange ! la plupart des écrivains qui, depuis quelques années, demandent des inspirations à cette histoire , semblent prendre à lâche de transporter aux hommes qui firent la politique la grandeur et l'éclat qui appartiennent à ceux qui avaient fait la guerre. Ils dressent un piédestal pour ceux qui égorgeaient la France , après en'avdir fait descendre ceux qui la sauvaient. C'est le procédé contraire qui eût été la vérité.
La véritable critique de ces temps et de ces hommes, la justice de Fart et de l'histoire à leur égard , non , ce n'est pas de les élever hors de toute proportion, au gré de cette fortune aveugle qui leur fit une grandeur éphémère ; la justice consiste à les rabaisser au niveau de leur valeur réelle. Si bas qu'on descende l'échelle , on rencontre leur mesure. La monter , c'est perdre leur trace. « Nous paraîtrons des colosses, o disait Barère. « Vous n'êtes que des dictateurs ridicules , » répondait courageusement Carnot. Carnot avait raison. Ces hommes , qui avaient lés mains dans le sang d'un peuple , le ridicule , quand ils parlaient de dictature , faisait justice de leur préteation , tant ils étaient en réaUlé, et pour qui les voyait à l'œuvre du gou-
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vernement comme les voyait Carnot, au-dessous d'un pareil rôle. Chercher en eux la grandeur , parce que les circonstances les firent terribles, et la prêter à leur caractère parce qu'elle fut un instant offerte à leur destinée, c'est le plus faux point de vue qui puisse égarer la plume d'un historien sincère. Mais leur prêter la poésie! c'est le plus coupable abus qui puisse être fait de cette langue divine. André Ghénier était poète. Il flétrit, du fond de son cachot, « ces bourreaux barbouilleurs de lois. » Personne , après lui et jusqu'à nos jours , n'avait songé à requérir la muse pour la plus grande gloire des jacobins.
M. de Lamartine a fait l'épopée de la Terreur, comme Milton a fait celle du diable. Milton n'a pas fait aimer Satan ; il lui a donné la grandeur et la beauté. De même, les héros de M. de Lamartine sont des demi-dieux tombés, qu'on déteste sans les mépriser
Le crime allait croissant, le sang lavait la boue. Ceux qui Tout offensé sont tous morts ou proscrits. Et répouvante enfin Ta sauvé du mépris! •••
Où l'impartiale histoire mettait un gibet , M. de Lamartine élève un piédestal. Sur cette fang;e détrempée de sang , il essaye de dresser des statues. Je n'accuse pas ses intentions. Cette réhabilitation poétique de la Terreur est l'involontaire produit de sa plume , si peu maltresse d'ellemême. Les poètes , même ceux qui font des révolutions, ne sont pas obligés d'être des hommes d'Etat et des philosophes. Mais qui peut dire dans quelle mesure ce dithyrambe éblouissant , ainsi jeté dans la mêlée des passions qui ont précipité la un du dernier règne, a contribué à l'agitation des esprits et au pervertissement des âmes? Qui peut dire la part qui revenait ainsi au poète , le 24 février 4848 , dans le triomphe inespéré du parti révolutionnaire? M 7
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Les Girondins étaient la préface de la Révolution de 1848; le Chevalier de Maison-Rouge en était le prologue. M. Alexandre Dumas avait traité la Terreur en artiste plus qu'en poète. Il l'avait exposée sous les yeux du peuple dans une série de tableaux d*une vigueur et d'une vivacité frappantes. Je me souviendrai toujours de l'effet que produisit sur la foule la mise en scène d'une délibération populaire dans une des sections de Paris. C'était la théorie du club en action. M. Alexandre Dumas ne songeait qu'à l'effet pittoresque. Mais la corruption des yeux est plus rapide que celle des oreilles. Le drame de M. Dumas était moins redoutable parce qu'il disait que par ce qu'il montrait. Segniùs irritant animos, etc. Horace l'a dit avant moi*
J'en dirai autant, et quelle que soit mon estime pour un talent déjà célèbre et plein d'avenir, j'en dirai autant du récent drame de M. Ponsard (1). Cette œuvre appartient à l'école hyperbolique de la tradition révolutionnaire ; elle est née de cette foi superbe dans Tinnocence de l'intention, de • ce dédaigneux éclectisme de l'histoire qui s'appelle de l'impartialité, et qui n'est qu'une souveraine injustice quand il n'est pas, et certes je n'adresserai paà ce reproche à M. Ponsard, une criminelle indifférence. Oui, telle est cette œuvre, et je ne la juge pas ici dans son opportunité ou sa convenance. Je n'examine pas le danger de mettre sur la scène ce qui demain peut-être sera dans la rue, de placer les meurtriers en face des victimes ; car où trouver en France une réunion de deux mille spectateurs où les souvenirs de la Terreur ne soient marqués, au fond de quelques âmes, en traits de sang ineffaçables? Je ne relève pas même ce risque immense de faire planer, à la face du public, du haut
(1) Charlotte Corday, qui venait d'être représentée pour la première foii au Théâtre-Français.
BERTRAND BÀBÈRE. lii
d'un trône de poésie, les ailes étendues, le vl^ge serein et la main armée du glaive, cet ange de l'assassinat, si imprudemment et si poétiquement évoqué par l'auteur des Girondine. J'écarte toutes ces questions; je ne m'arrête qu'à cettefausseté historique , à cette hyperbole de grandeur et d'héroïsme qui est, suivant moi, le défaut du drame de M. Ponsard. Au lieu de soumettre, comme il le pouvait, au jugement d'une raison sereine et d'un cœur droit, ces formidables médiocrités qu'il voulait peindre (mais peut-être n'eûMl pas fait son drame ) , c'est dans le milieu vicié où nous vivons, c'est dans cette admiration posthume et imbécile pour les bourreaux de nos pères , c'est dans cette exagération héréditaire de leur grandeur abhorrée , qu'il a puisé le type des héros qu'il a introduits sur la scène, Danton, Robespierre, Marat ! Danton, Tordonnateur avoué des massacres de septembre ! et Marat !.. « Dieu ! s'écriait Louvet, j'ai prononcé son nom ! » Mais son nom sufQt. Et Robespierre ? ce rhéteur sanguinaire, ce faucheur d'hommes qui créa la fraternité, ce sophiste impudent qui osa regarder Dieu en face et qui crut l'avoir inventé parce qu'il mit l'autel sur l'échafaud ; cet envieux implacable qui prit le bourreau pour vengeur de sa vanité ; ce parvenu de la guillotine qu'on a divinisé parce qu'il fut pauvre , et dont l'hypocrite intégrité cachait tous les égoïsmes qui peuvent glacer le cœur humain ; ce déclamateur astucieux qui ne sut que préparer un discours écrit , comme un chancelier d'académie , le jour où il fallut défendre contre un péril menaçant sou pouvoir et sa vie^ et qui mourut non pas en sage comme Yergniaud ou en gladiateur comme Danton, mais comme une bête féroce prise au piège ; ce Robespierre de l'histoire, savez-vous ce que la poésie de M. Ponsard en a fait? presque un philosophe, un croyant!
lis BERTRAND BARÈRB.
Qael sera le plofl fort, Robespierre oa Danton? La médiocrité remportera, dit-on.
En somme, quoique l'un touille ton énergie.
Quoique de plus de sang ii ait la main roagie, * Que sa soif des plaisirs puise partout Targent, Au Iteu que Vautre ett pur aupoini dPêire mdigeni, Quoiqu'il ne croie à rien, si ce n'est à lui-même. Au lieu que Robetpierre a foi dont ton tyttème, On aura pour Danton une moindre rigueur :
La passion Texcase : on sent en lui du eœur.
Robespierre est pur et Danton a du cœur. Il y a beaucoup d'honnêtes gens, avouez-le, qui ne demanderaient pas aujourd'hui, à la haine des partis, une ^utre justice.
M. Ponsard amnistie Danton. Il fait de Robespierre un martyr de sa foi. Mais Marat est son chef-d'œuvre. Pour peindre Marat , il pindarise. M. Ponsard n'a donc jamais ouvert ce hideux journal, écrit sur la borne et destiné au ruisseau, rAmi du Peuple? Je le comprends; l'auteur de Lucrèce, esprit correct et sain, nourri de la plus pure antiquité, aura reculé de dégoût devant Tœuvre de ce bandit trivial et sanguinaire. Mais alors, pourquoi poétiser Marat ? Quoi ! vous ne mettez qu'un grand rôle dans votre pièce, et ce rôle c'est Marat ! Vous n'avez qu'un acteur, et c'est Marat ! Vous ne parlez qu'une fois, dans ce long monologue en cinq actes, la noble langue des poètes, et vous la mettez dans la bouche de Marat ! Oh ! vous avez beau faire ! homme de cœur, vous détestez VAmi du Peuple ; poète, vous êtes du parti de vos magnifiques vers ! Vous avez beau tuer le monstre ; poète, vous pleurez l'homme que vous avez fait si grand, si énei^que, si puissant par l'insolence audacieuse et convaincue ! Poète, vous condamnez Charlotte Corday que la conscience publique avait amnistiée , que le public con-
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damne aujourd'hui avec vous, depuis qu'il Ta vue à Tœuvre le couteau à la main ! car la pensée était grande ; l'œuvre est ignoble.
J'arrive aux Mémoires de Barère. Cet ouvrage, qui a déjà quelques années de date, appartient par Tesprit qui a présidé à sa publication, à la fâcheuse école dont je viens de signaler les œuvres récentes, la fausseté littéraire et les dangereuses tendances.
Les Mémoires de Barère ont été publiés en 4848 et 1844. Ce livre n'a pas vécu. À peine avait-il vu le jour que l'ennui Ta tué. C'est la plus lourde, la plus indigeste, la plus fastidieuse compilation que le goût des réhabilitations terroristes ait jamais tentée depuis cinquante ans, mais celle aussi dont Tindifiérence universelle a fait le plus promptement justice.
Je ne viens pas protester contre le jugement du public. Je n'essaie pas^de rendre la vie à un livre mort. Il n'y a qu'une chose qui mérite de nous occuper aujourd'hui dans ce volumineux recueil de paperasses révolutionnai* res, c'est la notice qui le précède. Cette notice est de M. Hippolyte Carnôt. Elle est écrite avec soin et talent. En outre, M. Carnot , gentilhomme du fait de l'empire, un moment chartiste constitutionnel sous le dernier règne, républicain de la veille après Février, révolutionnaire relaps et socialiste par occasion depuis le 40 mars, esprit religieux et facile, correct et froid, sans violence, mais non pas sans fiel, sans parti pris, mais non pas sans système, M. Caraot avait les titres les plus sérieux pour attirer notre attention sur le héros dans lequel il lui convient de glorifier ce qu'il appelle la grande génération révolutionnaire. Étudions donc Barère au point de vue de M* Carnot.
Bertrand Barère de Yieuzac est un des plus frappants II 7*
exemples de Timportance où peut atteindre, en temps do révolution la médiocrité bavarde et affairée, alliée à une ambition sans scrupule, à une servilité sans frein, à une pusillanimité sans pudeur. Barère n'est jamais monté tout à fait au premier' rang. La fortune, en accablant notre malheureux pays, lui a sauvé cette honte ; elle a épargné cet outrage au lion mourant. Mais si Barère n*a pas régné sur la France, comme deux des héros de M. Ponsard, il a été le ministre assidu, le scribe imperturbable,' le maître Jacques inamovible des comités qui l'ont gouvernée près de deux ans par la terreur, « Est-ce à votre cocher, mon- » sieur, ou à votre cuisinier que vous voulez parler? car je » suis Tun et Tautre. » Est-ce le ministre des affaires étrangères, de rinstruction publique, de Tintéricur, de la police que vous demandez ? Parlez, voilà Barère ! Est-ce le suppléant de Jean-Bon Saint-André à la marine ? Est-ce le directeur des beaux-arts, celui qui, d'une statue de sainte Eustochie, va vous faire une déesse de la liberté? Est-ce le chroniqueur militaire, le proscripleur, Télégiaque, le patron de Fouquier-Tinville, le complice de Collot-d*Herbois? Est-ce l'écrivain facile qui vous bâcle, en un tour de main, un rapport à faire tomber deux cents tètes, ou un madrigal à faire pâmer d'aise les tricoteuses de la tribune réservée, ou un calembour à faire éclater de rire le bourreau lui-même? Parlez, que demandez-vous? Bertrand Barère de Yieuzac est là pour tout faire. On l'a surnonmié a l'Ânacréon de la guillotine, p U en est aussi le Démosthène. U sème de fleurs le chemin des victimes, mais il . lance la foudre sur les suspects...
« On m'accuse, dit-il naïvement dans une de ses apologies, d'avoir donné, dans un rapport du 12 nivôse, de l'exteçpioD h la loi (de iproscription) du 17 septembre, en dé-
signant toutes les classes de la nation comme comprises dans cette loi, et en passant en revue les nobles^ les fanatiques, les incrédules j les aventuriers^ les étrangers^ les opulents^ les pauvres, les citadins, les habitants des campagnes, les politiques^ les marchands^ les banquiers, les éloquents, les indifférents, les écrivains périodiques, les lettrés.,. Eh bien 1 j'étais plus humain que ceux qui ne voulaient trouver de coupables que dans une classe; car je voulais les frapper dans toutes... (1). »
Cette sensibilité de Barère me rappelle un discours de Collot-dHerbois, rendant compte à la Convention nationale des exécutions de Commune-Affranchie (ci-devant Lyon).
« ....Pourquoi les avait-on différées, ces exécutions? Citoyens, il faut le dire, c'est que pour délivrer l'humanité du spectacle déplorable de tant d'exécutions successives, vos commissaires avaient cru possible de détruire tous les conspirateurs jugés, en un seul jour. Ce vœu, provoqué par la véritable sensibilité, sortira naturellement du cœur de ceux qui auront une pareille mission ;à remplir »
« Nous en avons fait foudroyer à Lyon deux cents d*un coup, dit ailleurs Collot-d'Herbois, et on nous en fait un crime 1 Nesait-on pas que c'est encore une marque de sensi^ hilité? Lorsqu'on guillotine vingt coupables, le dernier exécuté meurt vingt fois, tandis que ces deux cents conspirateurs périssent ensemble... .On parle de sensibilité! Et nous aussi nous sommes sensibles ! Les jacobins ont toutes les vertus : Jls sont compatissants, humains, généreux ; mais tous ces sentimentSi ils les réservent pour les patriotes,
Cl) Réimpression du Moniteur, 1. XXIV, p. 88.
J16 BERTRAND BÀRËRB.
qui sont leurs frères, et les aristocrates ne le seront jamais (1).»
Barère m'avait rappelé Collot-(ji'Herbois. CoUot-d'Herbois me ramène à Barère. Entre ces deux hommes, il y a, je l'avoue, la différence de la théorie à la pratique, du commissaire au rapporteur, de la plume homicide à la hache sanglante ; il y a aussi la difierence des tempéraments, mais les sentiments et les intentions sont les mêmes. La sensibilité de Gollot-d'Herbois est plus aguerrie, plus obstinée; plus résolue ; la cruauté de Barère «st plus novice et plus sceptique. Elle est chez lui plutôt un calcul de lâcheté qu'un vice de nature. Née de sa pusillanimité irrémédiable, elle aboutit facilement à l'indifTérence et s'associe avec la gaieté. Barère, pourvoyeur académique ,de Téchafaud conventionnel, bourreau lettré, proscripteur élégant et poli, est resté, comme le remarque M. Hippolyte Gamot, un bon enfant !
Aussi rien ne lui coûte, aucune extrémité ne l'arrête, si elle sert à le maintenir en équilibre sur ce terrain mouvant et sur cette corde tendue de l'ambition révolutionnaire où sa destinée l'a fait monter. Aucune besogne ne lui répugne. Il préside la Convention le jour où Louis XVI subit l'inique et injurieux interrogatoire de ses sujets révoltés; il dîne avec Robespierre le jour où se dresse l'échafaud de Marie-Antoinette ; il appuie, le 8 brumaire an II, le décret qui supprime la défense de ses coreligionnaii^s politiques, les Girondins. Royaliste constitutionnel jusqu'au 10 août, Girondin jusqu'au 31 mai, terroriste jusqu'au 9 thermidor, réactionnaire jusqu'au 12 germinal, courtisan du premier consul après le 18 brumaire, corres*
(1) RcimpressioQ du Monteur , ti XIX; p. 189 et 26.
BERTRAND BARÈR|. il7
pondant salarié de TEmpire après le 2 décembre 4804, rallié) en 1814, sous les auspices de Fauche-Borel, à la politique et au gouvernement des Bourbons, pas une de ces dates qui, sur le calendrier de ce a vieux ouvrier de no9 libertés, » comme l'appelle M. Gamot, ne soit marquée par un changement de front. Legendre avait donc bien plus raison que M. Garnot^ quand il disait, dans son langage pittoresque : « Le petit Barère se met toujours on croape de ceux qui sont le mieux montés. » Et Boursault n'avait pas tort, lorsqu'en apprenant que Tancien rapporteur du Gomité de Salut public, condamné à la déportation, avait réussi à rester à terre pendant qu*on embarquait Gollot-d'Herbois et Billaud-Varennes, il disait plaisamment : « Barère, pour la première fois, a oublié de suivre le vent.» On a fait le Dictionnaire des girouettes. [Par malheur, celle de Barère était plantée sur la guillotine.
M. Hippolyte Gamot a du reste très-bien compris que, sur le fait de cette versatilité, son héros ne pouvait être complètement défendu, et il passe très-loyalement condamnation sur ce qu'il appelle les « inconséquences de son esprit et les faiblesses de son caractère. » Ailleurs M. Gamot nous dit que Barère a s'est exposé à se voir
> confondu parmi les fourbes politiques, qu'il a été obligé » fréquemment d^exprimer au nom des comités des opi»
> nions qui n'étaient pas les siennes, et qu'il avait peut- » être combattues, obligé même de leur chercher des motifs » apologétique^. » Et puis, pour expliquer comment, parmi tant d'épreuves^ le vieux conventionnel a vécu si longtemps (il est mort dans sa quatre-vingt-sixième année)^ rindulgent biographe nous révèle qu'il avait « cette force » de conviction qui semble donner à la vie une soi1e de D ténacité. » Mais alors quelle idée se fait donc M. Gamot
118 BERTRàNI) BÀRÈR£.
de la constance en matière politique^ et quel sens mystérieux et nouveau s'attache, dans son esprit, à ce qu'il appelle une conviction? Cherchez, non pas seulement au Moniteur, qui est rempli des contradictions de Barère, mais dans ses Mémoires, cherchez une de ses opinions qu'il n*ait pas contredite, une assertion qu'il n'ait pas démentie, un drapeau qu'il n'ait pas changé; oui, cherchez! Je défîe qu'on me cite un mot de Barère dont la réfutation ne soit pas dans son livre. Et pour ne parler ici que de a cette force de conviction révolutionnaire et républicaine » que son biographe lui prête si généreusement, sans doute parce qu'il se sent riche, veut-on savoir ce que Barère pensait, en 1797, de la révolution française? Il est vrai qu'alors il était proscrit:
« Combien de fois, dit-il, en me voyant si fort maltraité v> par mes contemporains, je me suis félicité de ce que la » nature avait ordonné que mes chers parents ne seraient » pas les tristes témoins des infortunes de leur fils!... Ils » ont disparu de la terre, l'un et l'autre, avant.les premiers » jours de cette terrible révolution, dont les despotiques ré" » suUats seront si funestes à mon pays (1). »
« Dans un de ces repas, dit-il ailleurs, ces messieurs » (des agents du gouvernement britannique à Paris) me » remirent sur le compte du premier consul, et je leur » parlai avec la franchise d'un homme qui avait vainement » travaillé à établir une république, forme de gouvernement » impossible à réaliser et à faire compatir ax^ec le caractère » français. Nous parlâmes aussi de la liberté de la presse, » et je leur prouvai qu'elle était aussi extrêmement diffii> elle à établir »
( 1 ) Poffes mélancoliques, 1797.
BERTRàM) bàrère. ii9
Tous les venls, dit-il encore ailleurs, portaient Torage » sur ce gouvernement à cinq têtes, qui avait tous les vices » de l'oligarchie et de la démocratie, et pas un seul avan- » tage de la monarchie constitutionnelle, la seule qui soit sup» j» portable et compatible avec les lumières du siècle et le caraC' TU 1ère de la nation française (1). »
Barère avait quarante ans, au fort de la Terreur, quand il travaillait d'un si grand zèle à l'établissement du gouvernement républicain. Il était donc alors dans toute la force de Tâ^e, de Tintelligence et de la raison. Et cependant, à ce gouvernement qu'il proclame « impossible, » il servait des hécatombes de victimes humaines I A cette révolution « dont les résultats devaient être si funestes & son pays, » il sacrifiait ses opinions, son indépendance, sa dignité ! À ces comités de mort qu'il combattait les portes fermées, nous dit M. Gamot, il obéissait en public comme le porte-voix obéit à l'officier de quart, comme le valet obéit au bourreau. Et M. Hippolyte Carnot nous parle des
convictions de Barère. Quelle moquerie !
Parlons sérieusement. Bertrand Barère, dont vouS voulez faire un des saints de votre petite Eglise, Bertrand Barère, que votre loyal père n'estimait pas, et il avait raison, ne fut jamais que le complaisant patron, le compère banal et sensuel de ces charlatans terribles auxquels il présentait la muscade et le gobelet. Il aurait été le Tristan de Louis XI. Il aurait été Dubois sous le régent. Il aurait fait la police de l'Empire si Tempereur l'avait voulu. Il fit celle des Anglais, des Russes et des Espagnols pour s'entretenir la main (2). Voilà ce que fut Barère : Poltron ambitieux, inquiet, affairé, trop ambitieux pour se cacher, trop timide
(1) Mémoires, t. Ill, p. 76 et 126.
(î) T. Ilî, p. 125, 132, 142 et Oisim.
iâO BBRTRÀNB BÀRÈRE.
pour prendre parti, trop affairé pour trouver le temps d'avoir une opinion. Si les mémoires de Barère ont un intérêt, c'est celui-là, c'est la peinture de ce caractère en partie double où l'activité de Tesprit s'allie à la servilité de l'àme, où l'ambition confine à la peur, pour qui le mensonge est un moyen, Teffronterie un costume de commande, l'enthousiasme une affaire de service ; < sanguinaire par l&cheté, » écrit madame de Genlis, déclamateur à^froid avec tous les dehors officiels de la violence, sentencieux et vide, traître et doucereux, roué Gascon, Figaro terroriste, subalterne dans ses sentiments, dans ses goûts, dans son langage, dans son style, quoique M. Gamot nous dise que ses phrases semblent taillées à vif dans notre langue sévère et circonspecte ; esprit vulgaire, raisonneur fallacieux, orateurcommode, perfidement dévoué, faussementsensible; au denfeurant le résumé de tous les vices que le vide com* plet de tout sens moral laisse pénétrer dans une âme timide. « rai remarqué, disait Legendre (à Tépoque de la » crise de thermidor), que Barère faisait des changements » à son discours, selon les mouvements qu'il apercevait » dans l'Assemblée. » Ce mot résume plaisamment cette hideuse faiblesse d'un esprit entraîné dans toutes les violences d'une époque révolutionnaire^ sans aucune foi, même celle ^u mal.
Aussi Barère, j'en demande pardon à son complaisant panégyriste, ne rencontra nulle part pendant sa longue earrière, même parmi ses complices, je ne dis pas « ce respect pour son caractère » que M. Carnot lui accorde, tnaisla considération commune, l'estime banale, les simples égards que les hommes politiques se renvoient si facilement, au moins en apparence. Barère se plaint (1 ) de Tin-
(I) T. II, p. toi et 102.
BERTRAND BÀRÈRB. 121
justice des hommes qui Ta constammeTit poursuivi pendant ce qu'il appelle « son horrible carrière politique. » Il a rai-, son. A travers ce sinistre éclat dont elle brille, sa destinée fut triste. Malgré le succès retentissant de a ses gascon nades terroristes » et la bruyante popularité de ses carmagnoles militaires, malgré la douce facilité de son commerce privé et la verve toute méridionale de son esprit, Barère vécut sans bonheur intime, sans considération publique, isolé au milieu de cette révolution violente qui ne l'avait produit que pour le briser, et qui le méprisait en remployant : repoussé par sa femme, réduit à plaider contre « ses fatales sœurs; » vivant d'emprunt à Paris> sans abonnés comme journaliste, sans lecteurs comme écrivain;; soupçonné de complaisance pour la cour à FAssemblée Constituante, soupçonné de connivence pour le roi Louis XVI à la Convention (soupçon glorieux, si son vote ne l'eût démenti); compromis, sans y avoir apporté que sa funeste complaisance et son concours servile et subalterne, dans toutes les infamies de la grande Terreur ; proscrit malgré ses avances à la réaction de thermidor; menacé sur toute la route qui conduit à la prison par les éclats de l'exécration publique ; repoussé par le Jacobinisme un instant triomphant après vendémiaire ; repoussé par le Conseil des Cinq-Cents après l'élection de Tan III; rayé, comme candidat au Sénat, par ordre de l'empereur; refusé par le Sénat comme candidat au Corps-Législatif; enfin remercié, comme correspondant secret, par Napoléon qui disait de son style : « Beaucoup de rhétorique, peu de fond, des coglionerie enveloppées dans de grands mots, » et qui lui faisait donner congé par le général Duroc, comme à un domestique inutile! Telle est cette vie que vient oouronner un peu
iSâ BimTRAND BÀRÈRE.
tardivement, il faut Tavouer, le respect de M. Carnot.
Ses dernières années furent paisibles et sa fin fut chrétienne. M. Carnot donne à Barère sur ce dernier point un satisfecit tout à fait édifiant. Quoiqu'il en soit, Barère mourut dans son lit, plein de jours, dans le seul coin du monde où son nom ne fût pas maudit, au pied de ces Pyrénées qui lui avaient si souvent inèpiré, même au temps de la République une et indivisible, Tidée d'une France municipale et fédérative. H\c vivere amem^ htc obeam lihem ! C'est là qu'il est mort, c'est là qu'il aurait dû vivre. Il était né pour faire les délices d'une académie de province, pour tourner les têtes d'une sous-préfecture, pour être la lumière d'Un barreau de quatrième ordre. Ainsi bornée, sa médiocrité aurait assuré sa fortune et son repos; sur un plus grand théâtre, elle n'était propre qu*à le perdre par le ridicule ou à le précipiter dans le crime. Il n'a échappé ni à Tun ni à Tautre de ces deux écueils. M. Carnot a essayé de relever son héros jusqu'à la hauteur du rôle qu'il usurpa un moment. Cette tentative, à mon sens, l'a achevé. La notice de M. Carnot, c'est, pour qui sait la lire, la condamnation historique de Barère, scellée sur son tombeau.
Je termine par un mot. Toute cette apologie de Barère, qui a tourné contre lui, et toutes les autres que j'ai signalées en commençant, reposent sur cette idée fausse : que les grands attentats contre rhumanité échapp.ent, parleur grandeur même , au contrôle de la morale ordinaire , et que les vices qui sont hors de toute mesure ne sont aussi, chez ceux qui les étalent, que la marque d'une certaine supériorité inaccessible et fatale. « Nous paraîtrons des colosses! n J'ai déjà cité ce mot de Barère, Barère disait vrai. Il apercevait déjà à l'horizon le piédestal que lui préparait
le respect de M. Carnot; il prévoyait Tidolâtrie de notre âge, agenouillé devant ces sanglantes évocations .du passé; il prédisait M. de Lamartine, M. Alexandre Dumas, M. Ponsard. C'est là l'idée fausse que j'ai voulu combattre, parce qu'elle n'est pas seulement une théorie absurde et insoutenable ; elle est un danger public. Non, il n'y a jamais TétofTe d'un grand homme dans un scélérat; non, le cœur ni la sensibilité n'oiit point de part à ces crimes éclatants qui ont un peuple entier pour témoin et pour victime. Le^ théâtre n'y fait rien. Si vaste qu'il soit, la source d'où part l'inspiration du crime est abjecte. Si haut que le criminel soit élevé par le caprice ou l'injure de la fortune, son forfait le ravale. Vous avez essayé de fonder l'égalité dans le sang d'une génération ; appliquez-vous donc la loi que vous avez faite! Assassins de septembre, mitrailleurs de Lyon, inventeurs des bateaux à bascule , coupeurs de têtes et buveurs de sang, soyez les égaux des criminels les plus vulgaires (et c'est trop peu dire) devant l'indignation publique !
Il manque un trait à ce tableau... Barère aimait les fleurs... a J'adore les fleurs, écrit-il , et je pense comme Marguerite de Valois :
Les fleurs sont nn livre, an miroir; Les fleurs ont ane àme
Le printemps est le signal de l'alliance secrète de leurs âmes et de leurs sympathies (1). » Ainsi Bertrand Barère aimait les fleurs , Collot-d'Herbois aimait les fraises , et M. Barbé-Marbois raconte (dans son Journal d'un déporté non jugé) qu'il a vu Billaud-Varennes, pleurant à Sinamari,
124 ^ BEnTBÀin) BÀRÈRE.
la mort de sa perruche. Ceci est du ressort de la poésie de M.Ponsard, et rentre dans les définitions de son drame héroïque :
On aura pour Billand une moindre rignear; La passion l'excuBe i (m êent en Itti du emur!
Cteiiilile De«moaliii«.