‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 2)Chapitre 13 sur 21 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

An U&i Mavori

Ventotd m Imguà pediàusque Juffociàui ùUt SetnpcT erit f •••

(ViRG. Ênéid.)

Ayant à parler aujourd'hui de Camille Desmoulins» je suis obligé de renvoyer mes lecteurs à une distinction que j'essayais récemment, traitant des causes de la Révolution française^ de marquer entre le parti de la révolution et le parti révolutionnaire. Je n'y veux pas revenir aujourd'hui. Camille Desmoulins était de ce dernier parti. Il était dé» magogue par les plus mauvais côtés. Il était de la pire espèce révolutionnaire, de ceux que des instincts pervers et des convoitises personnelles poussent dans la mêlée des révolutions.

Je sais que je contredis « en posant ainsi, du premier coup de pinceau, la physionomie de Camille Desmoulins, presque tous ceux qui, parmi les partisans sincères de la Révolution française, ont eu à le peindre. Le plus illustre historien de l'époque révolutionnaire parle de la naïve étourderk de Camille. Un autre^ écrivain éminent, dit que

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i son âme était douce et tendre, M. de Lamartine, qui est de

i bonne composition, ne voit guère en lui qu'un étourdi :

* « sa mort fut une étourderie comme sa vie ; » et Fauteur

\ de la Biographie que j'ai là sous ies yeux (1), bien que son

\ curieux travail m'ait fourni en partie les éléments d'une

opinion contraire, M. Ed. Fleury lui-même écrit quelque part : « Camille, en prêchant la république, obéissait à une » impulsion énergique de sa conscience,., il était mû par une » conviction; — criminelle ou exagérée, c'est toujours une » conviction. »

N'importe ; pour moi, Camille Desmoulins, malgré les étourderies de sa vie et Fa mélancolique horreur de sa fin, malgré Robespierre et malgré Lucile, n'est pas Vintéressant jeune homme que vous savez. Pour moi, parmi les destructeurs violents du trône de Louis XVI, Camille Desmoulins est un des plus coupables; dans la tourbe révolutionnaire, il est un des pires parmi les mauvais.

Je sais encore ce qu'on me dira ; la phrase est stéréotypée : Il fut bon père et bon époux; — bon fils, bon citoyen, je prouverai qu'il ne l'était guère; — mais on me renverra aux bucoliques du conventionnel Fréron. « Nous » pourrions montrer Fréron, ce rude massacreur du Midi, » écrit M. Ed. Fleury, s'en allant chez les Duplessis à » Bourg-la-Reine , et là, se vautrant sur l'herbe avec des » lapins qu'il caresse, qu'il poursuit, qu'il effraye, qu'il » embrasse, qu'il aime tant, que Lucile (Desmoulins) le » baptise du surnom de Lapin. » — a Tu sais, écrit-il à » Desmoulins , tu sais depuis longtemps que j'aime ta » femme à la folie, je le lui écris. C'est bien la moindre

(1) Biographie de Camille DesmouHns^ par Ed. Fleury (1 voL in- 8o, 1849).

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1» consolation que se puisse procurer un malheureux lapin » absent depuis huit mois... » -« Et Bouli-Bovla (c'est le nom de Camille dans cette bergerie), BottH-Boula répond : <K J'aime Lapin parce qu'il aime Bouleau. » Bouleau est le nom anacréontique de Lucile. Une autre fois, Fréron écrit à la femme de Camille : «... Ce pauvre lapin a eu )> bien des aventures... il a souvent regretté le thym et le » serpolet dont vos jolies mains se plaisaient à le nourrir D dans votre jardin de Bourg-la-Reine... Je suis à presser » VeoDécrable Toulon. Je suis déterminé à périr sur les rem- )> parts ou à les escalader, la flamme à la main... »

U. Ed. Fleury, qui a recueilli un grand nombre de détails sur cette vie et cette correspondance intime, excelle à les raconter, et il parvient sans peine à répandre, môme à travers le ridicule et Todieux, et en dépit de ce lapin terrible, un doux intérêt sur ce ménage si heureux et 8i uni. Mais quoi? Camille Desmoulins aimait sa femme, tout le monde sait cela. Bien des gens aussi ont lu le troisième numéro du Vieux Cordelier^ publié le 15 décembre 1793. On sait que Camille Desmoulins, tremblant sous la main de Dan* ton, cherche alors à arrêter le torrent de sang qui menace à la fin de l'entraîner lui-môme , et qu'au moment où la Terreur , dont il était l'apôtre , commence à Fatteindre , il se sent pris d'une immense pitié... Le Vieux Cordelier est TexpiatAn tardive de VHistoire des Brissotins. Mais un homme qui a mis sa vie sur la place publique peut-il être jugé sur quelques idylles de sa vie intime P un homme qui a été cinq ans l'instrument infatigable d'une polémique acharnée à la destruction, qui a créé, avant Marat, le journalisme pillard, assassin et terroriste, peut-il être jugé sur le dernier de ses nombreux écrits, sur celui que la peur inspire in extremis à son ambition défaillante et à son cœur

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découragé ? un homme enfin qui a vu tant de sang mêlé aux flots de cette encre corrosive qui coulait de sa plume, est-on bien venu à le juger sur les larmes qu'au moment de sa chute, et quand le couteau qu'il a aiguisé va le frapper à son tour, un lâche regret lui arrache avec la vie? Non ! ce n'est pas là le jugement que lui doit Thistoire. Tai là sous la main un des plus détestables écrits qu'ait inspirés, sous le dernier règne, l'idolâtrie stupide des héros de la Terreur. « Égoïste impudent et vaniteux , s'écrie Fauteur au mo- » ment où Camille Desmoulins monte sur l'échafaud , » égoïste impudent dont il fallut débarrasser la place ; » va , je te dirai encore honte ! quand ta tête sautera dans » U fanier d'osier!,., (1) » On le voit, Camille Desmoulins est traité là avec une colère qui accuse, de la part d'un apologiste des Montagnards, autant d'injustice que d'ingratitude. D'un autre côté, dans les pamphlets royalistes , Camille Desmoulins est souvent l'objet d'apothéoses dont l'indulgence trahit un pusillanime oubh de ses actes et de ses écrits. Je voudrais prouver à mon tour que Camille Desmoulins, malgré cette défaillance finale de son zèle démagogique, doit rester cher aux démagogues , et que pour la môme raison il doit rester odieux à ceux qui détestent, dans l'œuvre souvent impitoyable des révolutions, la provocation systématique et la monstrueuse prédication des excès révolutionnaires.

Camille Desmoulins appartient éminemment à cette race des êtres déclassés qui pullule au milieu des troubles publics, et qui semble sortir des crevasses du sol ébranlé. Les révolutions vous déclassent aussi bien parce qu'elles vous élèvent hors de propos que parce qu'elles vous abaissent

Cl) La Montagne, Notket hûtoriqxuê et phUoiophiques, p. 30.

sans raison ; et les pires parmi ces victimes ou ces privilégiés de te fureur populaire ne sont pas toujours ceux qu'elle renverse ; ceux-là gardent plus ou moins le sceau de la grandeur naturelle ou de la supériorité acquise qui les distinguait dans une condition meilleure. Les pires parmi ces déclassés , ce sont ceux que la fortune élève sans élever en même temps le niveau de leur âme et de leur esprit, ceux que l'importance politique et la popularité révolutionnaire viennent saisir en quelque sorte dans leur médiocrité et leur impuissance.

Camille Desmoulins est un de ces hommes.

Non que je prétende en rien blesser, entendons-le bien, la pruderie libérale de notre époque « égalitaire. » Passer d'une classe dans une autre, s'élever par degrés, franchir les barrières professionnelles, avoir porté la balle et siéger dans les conseils du souverain, sentir le bâton de maréchal dans sa giberne, et même, si Ton veut, de lieutenant d'artillerie devenir fondateur d'empire et rédiger des Codes de la même main qui tenait Tépée des batailles, tout ce mouvement de bas* en haut de la vie sociale, depuis ses plus surprenantes vicissitudes jusqu'à ses accidents les plus ordinaires , ce n'est pas seulement la loi de toute société en travail de réformation ; c'est le droit commun des générations modernes, et contre ce droit les regrets ni les rêves des partisans du passé ne prévaudront pas.

Mais le genre de déclassement qui n'est bon dans aucun temps et dans aucune société régulière, c'est celui que favorisent les révolutions démagogiques, celui qui s'opère par l'interversion des aptitudes, par l'exaltation soudaine (nous avons vu cela) des médiocrités avides et impuissantes, par la création fortuite de grandeurs superficielles, en un mo^,

le déclassement par voie d'usurpation violente de la souveraineté et de rinfluence politique.

C'est ce genre de désordre social que la Révolution française a le plus encouragé, et c'est aussi celui qui a le plus contribué à troubler les cerveaux français. De l'égalité des droits on a conclu à Tégalité des intelligences, et de ce que toutes les barrières étaient désormais tombées devant l'ambition humaine , on en a conclu que la carrière politique , c'est-à-dire la plus accessible aux esprits médiocres et la plus difficile aux esprits sérieux, que cette carrière était devenue le patrimoine commun des citoyens. Paul -Louis Courier disait : «En France, tout le monde sert ou veut servir; » il se trompait, tout le monde veut gouverner. Aussi qu'est-il arrivé? presque tous les hommes qui, jusqu'au premier consul Bonaparte, ont exercé la dictature révolutionnaire , étaient d'une médiocrité affligeante. En temps ordinaire , le malheur n'aurait pas été grand. Des commis, quand tout est calme, sont quelquefois de bons ministres. Mais des avocats sans causes, des médecins sans malades, des écrivains sans lecteurs,, des acteurs siffles , des négociants faillis, des poètes avortés, des prêtres renégats, de honteux pamphlétaires, de creux sophistes pouvaient-ils gouverner la France tombée en révolution P Oui, ils le pouvaient ; ils Tont bien prouvé; mais à quel prix? Dans l'impuissance de s'égaler par la grandeur des actes à la redoutable difficulté de cette tâche, la médiocrité des gouvernants y suppléait par l'exagération du langage , par la fausse rhétorique, la fausse religion, la fausse sensibilité, le faux héroïsme. Ce sentiment de l'impuissance que Barère traduisait en carmagnoles patriotiques, Marat le trahissait dans VAmi du Peuple, Hébert dans le Pèi'e Duchesne, ^ l»i Convention, quand elle mettait ridiculement la vertu à

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rordre du jour; Robespierre, dans ces harangues meurtrières, froides et aiguisées comme le couteau de Sanson , et finalement la guillotine était devenue Finstrument inévitable et fatal (instrumentum regni) de tous ces parvenus ignorants et incapables, qui n'ont su faire supérieurement qu'une chose : détruire et tuer. En effet, à aucune autre époque de notre histoire, si féconde en enseignements de ce genre , on n'avait pratiqué la destruction des hommes avec une régularité plus officielle et des apparences de légalité plus irréprochables. Pourquoi? C'est qu'on tuait pour gouverner. L'abatis des hommes, celui des monuments, celui des villes, avait fini par acquérir la précision d'une coupe réglée. Cette sanguinaire perversité des actes correspondait mathématiquement à Timpuissance des esprits, alliée à des ambitions extravagantes, à des convoitises sans pudeur et à des passions sans frein.

Il y a un très-beau chapitre de Montaigne, qui a pour titre : Couardise^ mère de cruauté. Ce que Montaigne dit de la couardise peut se dire de la médiocrité, accouplée à Tambition. Elle est mère d'ignominie. Presque tous les hommes qui ont gouverné la France depuis le 10 août jusqu'au 18 brumaire n'étaient que des ambitieux déclassés ou des médiocrités surfaites,, que le sentiment d'un immense péril poussait dans tous les excès de la forfanterie révoltée. L'Assemblée constituante avait vaincu l'ancien régime. La Convention, n'ayant plus rien à en tirer, le noyait dans lefieng. Il faut bien qu'on se rappelle que Camille Desmoulins, £q[>rès avoir été un des plus impitoyables hurleurs de la bande ameutée à la poursuite de la royauté expirante, fut ensuite, jusqu'au commencement de i794, un des plus acharnés après ses débris... « La vaillance, de qui c'est l'ef- » fet de s'exercer seulement contre la résistance, dit Mon-

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» taigne , s^drreste à veoir Tennemy à sa mercy : mais la » pusillanimité , pour dire qu'elle est aussi de la feste , » n'ayant pu se mesler à ce premier roole , prend pour sa » part le second, du massacre et du sang. Les meurtres » des victoires s'exercent ordinairement par le peuple et n par les officiers du bagage ; et ce qui faict veoir tant de i cruautés inouïes aux guerres populaires, c'est que cette )» canaille de vulgaire s'aguerrit et se gendarme à s^ensan- » glanter jusques aux coudes, et deschiquetter un corps à » ses pieds, n'ayant ressentiment d'aultre vaillance, comme T» les chiens couards, qui deschirent en la maison et mor- » dent les peaux des bestes sauvages, qu'ils n'ont osé at- » taquer aux champs... (1) »

Camille Desmoulins était un de ces hommes que le déclassement de leur destinée livre infailliblement au désordre et pousse quelquefois jusqu'au crime. C'était une âme particulièrement faible, un caractère d'une mollesse singulière avec un cerveau ardent , une imagination emportée avec une tournure d'esprit ingénieuse et raffinée , un goût d'érudition et de citation puéril , le souci de la phrase et du trait; plus pédant que méchant, plus académique que démocrate ; révolutionnaire par entraînement de rhétorique plus que d'opinion, plus tapageur que passionné, avec une veine de bon sens français pourtant, une industrie de style et une science du relief et du uni qui eût assuré, dans tous les temps, aux productions de sa plume l'attention des érudits, l'engouement des amateurs et le. suffrage des meilleurs salons. Camille Desmouhns est le seul écrivain démagogue (avec M. Proudhon peut-être) qui procède d'une certaine tradition de l'esprit français , et se rattache par

(1) Montaigoe^ Emus, liv. U, chap« xxvii.

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quelque côté à cette famille de satiriques qui, do la Ménipée » aboutit à Paul-Louis Courier, en touchant peutêtre et par instants à Bussy-Rabutin et à Saint-Evremond. Il est bien^ comme dit M. Thiers , « Técrivain le plus re- » marquable de la révolution, un des plus spirituels » (mais non des plus naïfs) de notre langue. Il a toute la verve et toute Taudace des meilleurs pamphlets. Il a tout le trait des plus classiques railleries. Il lui manque la décence, l'honnêteté et Tautorité. Le Vietix Cordelier lui-même, ce cri tardif et suprême de son épouvante et de sa pitié, le Vieux Cordelier n'a que la valeur de Tesprit qui Ta inspiré. L'autorité de Thomme y manque ; mais j'y reviendrai.

Tel était Camille Desmoulins. La nature l'avait jeté dans un de ces moules d'où ne sont jamais sortis les hommes prédestinés à la fondation ou au gouvernement des empires. C'était un artiste, un lettré, rien de plus, et c'était beaucoup s'il eût voulu s'y tenir; un de ces artistes qui brûlent Rome pour jouir d'un spectacle , un de ces lettrés capables de poursuivre jusque sous les ruines d'un trône et jusque dans le sang d'un roi , comme il Ta prouvé , le triomphe d'une période, le succès d'un mot. On sait que Camille Desmoulins, dans le procès de Louis XVI , s'était fait inscrire au nombre des orateurs qui devaient parler contre l'appel au peuple ; voici les conclusions qu'il avait préparées et qui résumaient son discours :

« La Convention nationale déclare que Louis a mérité la mort ;

» Elle décrète qu'à cet effet il sera dressé un échafaud sur la place du Carrousel, où Louis sera conduit ayant un écriteau avec ces mots devant ; Parjure et traïlre envers la nation ! et derrière : Roi! afin de montrer à tous les peuples

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que l'asservissement des nations ne saurait prescrire con* tre elles le crime de la royauté par un laps de temps, même de quinze ans;

» Décrète, en outre, que le caveau des rois à Saint-Denis sera désormais la sépulture des brigands, des assassins et des traîtres, etc., etc. »

Dites, ne sentez- vous pas dans l'arrangement pénible de cette période meurtrière Teffort du bel esprit singeant le bourreau ? L'impuissance politique du lettré se trahit dans sa fureur.

Ce serait ici le lieu peut-être de dire un mot de la vie de Camille Desmoulins, si elle n'était si connue. Il était né à Guise en 1760 . Il avait donc trente ans quand la révolution commença. Autrefois brillant élève du collège Louis le Grand, il était alors un avocat obscur au parlement de Paris. C'est qu'il était né avec une vocation de lettré. Il voulut y substituer une destinée politique, et il consacra à cette prétention une plume qui y résistait et un esprit qui n'en fut jamais sincèrement complice. Son esprit, valait mieux que sa prétention. Un échec électoral qu'il essuya à Laon lui lit prendre en mépris ses compatriotes, et il ne parla jamais de Guise, sa ville natale, qu'avee des termes de rancune et de dédain. « La vésicule des gens de Guise va bien se gonfler contre moi, » écrivait-il au moment où les vainqueurs du 10 août escomptaient déjà par la curée des places leur Tuaeste victoire. Il logeait à la chancellerie, et il conseillait Danton. C'est le seul emploi public qu'il ait exercé ; il ne fit qu'y passer et fut nommé député à la Convention nationale par la protection de Marat. Mais pendant les trois ans qui avaient précédé , il avait subi , en s'acharnant à la poursuite de cette importance politique où visait son ambition , toutes sortes de fortunes : copiste

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de Mirabeau et son séide (1) pour commencer, accusé (injustement, je crois) de vénalité et de corruption par argent, mêlé à toutes les tentatives de désordre , non pas en enthousiaste qui s'y laisse emporter , mais (on le voit de reste dans la curieuse correspondance recueillie par M. Matton, de Vervins) en ambitieux qui les exploite; faisant la théorie de Témeute avant qu'elle éclate , et son apologie quand elle est passée ; tour à tour pamphlétaire et journaliste , poursuivi pour ses calomnies où exalté pour son impudence , mais tenant grand compte , dans la plus vive explosion de sa plume , de ce qu'elle rapporte à son ménage, car il vit du fiel qui en dégoutte. Un mariage, qui pouvait passer pour riche dans une telle détresse des affaires publiques et privées , semble l'arracher un moment à cette vie convulsive et famélique , et c'est alors qu'il écrit à son père cette lettre où l'esprit de calcul se mêle, comme dans la fameuse scène de madame Ârgan, et d'une façon si comique, au sentiment :

« Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant (que

Lucile, sa future), et je n'aurais pas imaginé que la nature et la sensibilité pussent réunir à ce point ces deux contrastes. Son père m'a dit qu'il ne différait plus de nous marier que parce qu'il voulait me donner auparavant les 100,000 fr. qu'il a promis à sa fille, et que je pouvais venir avec lui chez le notaire quand je voudrais. Je lui ai répondu : Vous êtes un capitaliste, vous avez remué de l'espèce pendant toute votre vie,;e ne me mêle point du contrat ^ et tant d'argent m'embarrasserait ; vous aimez trop^votre fille

(1) Voir la déposiUon da sieur Pelletier, négociant à Paris, rue Neuve des Petits-Champs, dans la procédure crmmelle instruite au Ckâtelet sur la dénonciaii<m des faits arrivés à Versailles dans la journée du C octobre 1789. (Réimpression du Moniteur ^ t. II, p. Ô23.)

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pour que je stipule pour elle... Il me donne en outre la moitié de sa vaisselle d'argent, qui monte à 40,000 fr.... Envoyez-moi poste pour poste votre consentement et celui de ma mère ; faites diligence à Laon pour les dispenses, et qu'il n'y ait qu'une seule) publication de bans à Guise comme à Paris. Nous pourrons bien nous marier dans huit jours... n

Mais ce mariage l'ennchit sans l'assouvir, le range sans le calmer ; et nous le retrouvons bientôt rendu à ses habitudes : un jour, mêlé, sans s'y compromettre, à l'émeute du Ghamp-de-Mars ; un autre jour, le 8 septembre 1791, pétitionnant, en séance publique de l'Assemblée nationale, contre le directoire du département, qui l'a rayé- de la liste électorale ; une autrefois, déclamant aux Jacobins en style d'énergumène contre le veto royal ; phis tard, rentré au barreau, il donne, en défendant un escroc, fileur de cartes, dans un procès privé, la mesure de la moralité et de la décence qu'il est capable d'apporter dans la discussion des affaires publiques. Mais ici encore ce n'est rien de raconter, il faut citer. Après une courte discussion de droit, Camille ajoutait :

« .... Si , lorsque nos ancêtres n'étaient pas corrompus; si, lorsque Tacite les proposait aux Romains comme des modèles de vertus , c'est une vérité historique et incontestable que , dans les forêts de la Gaule et de la Germanie, nos pères jouaient, au Trente-et-un et môme au Birihi, leur liberté individuelle; si ces hommes qui avaient la servitude en horreur mettaient pourtant dans un cornet le bonnet de la liberté et se faisaient esclaves, tant ils étaient, disent les historiens, observateurs religieux de leur parole et gens d'honneur y est-il si étrapge que cette passion pour les jeux de hasard se soit perpétuée de nos jours et se soit renou-

velée avec fureur, depuis que la déclaration des Droits a proclamé lu liberté de faire tout ce qui ne nuit qu'à m-mérne sans nuire à autrui,,., etc., etc. i»}

Brissot fut indigné de cette défense. Camille Desmoulins le sut, et il lui voua une haine qu*on peut bien appeler mortelle; car Brissot démasqué par CamiUe fut un des préludes de ce procès de sang qui plus tard emporta la Gironde.

Telle est à peu près, et jusqu'au moment où j'ai dessein de borner aujourd'hui cette étude, la vie de Camille Desmoulins dans sa période ascendante d'exaltation révolutionnaire. Mais je ne veux pas refaire la biographie que M. Ed. Fleury a si bien faite. J'ai commencé de tracer, comme je le conçois, un portrait de ce démagogue célèbre, et j'y reviens.

Camille Desmoulins n'avait d'ailleurs aucune des qualités ni des aptitudes physiques qui prédisposent au gouvernement des masses , si ce n'est peut-être qu'il était incapable de se gouverner lui-même. Il était d'une santé habituellement chétive ; sa physionomie était commune, sa langue bégayait , sa parole était lente à sortir, puis sans frein et déclamatoire quand l'orateur s'échauffait. Le sangfroid manquait à son attitude, la distinction à son geste, la présence d'esprit à sa réplique. U donna plusieurs fois, soit aux Jacobins, soit à la Convention, le spectacle de la contenance la plus pitoyable devant des accusateurs décidés, et nous verrons plus tard si son maintien fut plus digne et plus courageux devant ses juges. Quoi qu'il en soit , et en dépit de tous ces obstacles que lui opposaient la nature, la société, l'éducation, CanûUe Desmoulins est, de tous les hommes qui ont mis la main à la Révolution française, celui qui a peut-être le plus contribué , et parmi les pre-

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miers, à la faire sortir de la voie régulière et légale , et il pouvait dire justement à son père, un jour qu'à bout d'expédients, il lui demandait un subside du ton dont on exige le payement d'un impôt :

a la mauvaise politique que la vôtre de m'avoir

» envoyé deux louis à deux louis, avec lesquels je n'ai ja- » mais pu trouver le secret d'avoir des meubles et un doyi micile! »

M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires d'OtUre-tombef dit peu^ôtre la raison pour laquelle Camille Desmoulins n'avait pas trouvé ce secret : a Camille Desmoulins, écrit-il, prétait à sa muse le langage de ces lieux où il allait marchander ses amours ; & — mais continuons :

a Et quand je pense que ma fortune a tenu à mon

domicile; qu^avec un domicile j'aurais été président, commandant de district, représentant de la commune de Paris, au lieu que je ne suis qu'un écrivain distingué, témoignage vivant q\x*avec des ver-ius, des talents, Vamour du travail, un caractère et de grands services rendus, on peut n'arriver à rien. Mais , chose étonnante ! voilà dix ans ique je me plains en ces termes, et il m'a été plus facile de faire une révolution , de bouleverser la France que d'obtenir de mon père , une fois pour toutes , une cinquantaine de louis , et qu'il donnât les mains à me commencer un établissement. Quel homme vous êtes ! »

Tai fait une révolution ! Camille Desmouhns disait vrai. Mais ici j'ai l'air de rechercher le succès d'un paradoxe ; car il paraît difficile de comprendre comment cet homme, d'une trempe si faible , d'une capacité politiquement si bornée, avec une prédestination révolutionnaire si incomplète , a pu être un révolutionnaire si puissant ; et d'un autre côté» on se demande comment avec des qualités d'esprit si émi-

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nentes, il n'a été qu'un démagogue de la pire espèce. Mais cette contradiction n'est qu'apparente. Camille Desmoulins s'est perverti par tous les efforts qu'il a faits pour échapper à sa destinée. Il s'est abaissé de toute la force qu'il a em^ ployée à s'élever. Il disait de lui-môme « qu'il était toujours de six mois en avant de la Révolution , » laquelle allait pourtant assez vite. En réalité , il reculait moralement de tout cet élan factice par lequel il s'avançait. Parmi les révolutionnaires qui- ont dominé la France après la chute du trône, aucun n'a eu vraiment l'esprit de gouvernement ; Robespierre n'en avait que l'attitude guindée et théâtrale, Danton la pantomime impérieuse et. menaçante, Saint-Just la décision aveugle et impitoyable , Barère la faconde paperassière et formaliste. Mais ces dictateurs éphémères de la république , Barère excepté , avaient du moins les qualités de l'emploi, l'audace, l'enveloppe fanatique, la solennité impudente et l'étalage des grands mots. Ils étaient taillés en révolutionnaires et cuirassés pour le combat jusqu'à la mort. Camille Desmoulins dont Marat disait : Tête faible^ mais bon cœur , et que tous les révolutionnaires du premier plan traitaient en enfant terrible ; Camille Desmoulins jouait cette honteuse comédie du cynisme au service de l'impuissance, de la passion sans élan et de l'enthousiasme sans conviction. Camille, causeur charmant, plume élégante, érudit subtil, écrivain ingénieux, troquait sa destinée d'esprit déUcat pour le rôle de procureur ^éral de la Lanterne, comme il s'appelait, et pouvant être un des derniers et des plus fidèles échos d'une société brillante et polie, il se laissait nommer, par ce même Marat, le paillasse de la liberté. Paillasse I Oui, Marat disait vrai cette fois. Camille Desmoulins en avait tous les vices convenus, gourmand, fanfaron, cupide, sensuel, vaniteux.

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M. Ed. Fleury, dans son sérieux livre, a multiplié les traits dont j'essaye , en les rassemblant , de peindre celle physionomie si étrangement flattée par Thistoire. En se déclassant par ambition et en montant sur un piédestal usurpé , Camille Desmoulins avait laissé transformer en vices odieux et presque en forfaits tous les travers qui se mêlaient, dans sa mobile nature, à des qualités estimables et à de précieux dons de Tintelligence. La politique révolutionnaire, en mettant une torche dans cette main timide, en ceignant du laurier civique cette tête vide et folle (il y eut un décret de la section des Quinze-Vingts qui déclara quHl avait bien mérité de la patrie)y et en poussant dans une voie de sang ce sensualiste étourdi et fourvoyé, le voua àrimpudeur et à Textravagance. Elle mit en lumière les vices d'une nature médiocre et d'un cœur pusillanime , et leur donna la puissance de troubler l'État, la seule que Camille Desmoulins pouvait avoir. Il en voulait une autre qu'il n'eut jamais. 11 ne fut jamais , quoi qu'il nt, et comme il le disait lui-même de ses fonctions législatives, qa'xxn révolutionnaire consultant. Mais, comme conseiller de la démagogie, comme prédicateur de la borne et du carrefour, comme pamphlétaire aux gages de la vile multitude (« Mon discours de la Lanterne aux Parisiens s'est vendu, écrit Camille le 22 septembre 1789, et l'édition est à peu près épuisée » ) , comme pourvoyeur de la lanterne et précurseur de l'échafaud terroriste, sa puissance fut grande; car elle eut pour agent an esprit qui, s'étant donné pour mission de renverser toutes les barrières de Tordre légal, avait commencé par rompre tous ses freins. QuiéUibet audendi!,,. Tout oser,, la plume à la main ! Tout dire, ne pouvant tout faire ! Pousser à tous les crimes, quitte à trembler ou à fuir au moment de l'exécu-

CAMILLE DBSMOULINS. 141

tion! (( Rire à la mort, » comme disait M. de Lamartine, sauf à pousser des gémissements et à déchirer ses habits quand la mort parait! Provoquer Goliath , sauf à mettre le genou en terre quand le géant se retourne ! Voilà la puissance de Camille Desmoulins, et on s'étonne qu'elle ait été si grande chez un peuple si brave. Mais relisez le chapitre XXVII de Montaigne. « A ces meutes de chiens couards qui s'acharnent aux cadavres, il faut les piqueurs qui les excitent du cor et du fouet à la curée. » Camille Desmoulins étaif un de ces boute-en-train de la curée révolutionnaire. « Qu'il se justifie, disait un jour Malouet, accusant Camille en séance publique de l'Assemblée constituante ; qu'il se justifie, s'il l'ose! » — « Oui, ;e Vose! » s'écria Camille qui, d'une tribune, assistait à la séance. Grande rumeur dans l'Assemblée. On cherche l'homme qui s'était rendu coupable de cette insolence; les gardes pénétrent clans la tribune d'où l'interruption était partie... Camille DesmouUns s'était. sauvé. On arrêta un inconnu qui fut mis en prison et qui y resta quelque temps à sa place. Cette anecdote résume la vie politique de Camille Desmoulins, et elle caractérise à la fois son action et son talent. L'homme qui se vantait d'avoir pillé une boutique d'armurier la veille de la prise de la Bastille : « Tétais alors ^n brigand j disait-il deux ans plus tard, et je m'en fais ghire; » —qui, le 15 juillet, écrivait à son .père : « J'étais accouru au premier coup de canon, mais... la BastiUe était déjà prise; » et qui, le même jour, figurait cependant dans le cortège des vainqueurs , à côté de Target , « l'épée nue à la main ; » cet homme qui s'enfuyait toujours aux premières menaces de la justice, qui s'était rétracté devant M. de Crillon, qui avait fui le procès de M. de Talon , q\ii s'était caché après l'émeute du Champ-

142 CAMILLE DESMOULÏNS.

de-Mars, qui refusait le duel de Naudet, qui accordait une réparation , la plume à la main , à Sanson le bourreau, qui se cachait dans la matinée du \0 août ; Thomme qu'on avait surnommé Janot Desmoulins, et qu'une caricature célèbre représentait se sauvant à toutes jambes, sa fanaeuse lanterne entre les bras; la devise de cet itrtrépide révolutionnaire est trouvée, elle lui restera : Oui, je Vos^J

Mais laissez-le faire. Camille Desmoulins a du courage à sa manière, le courage qui ne compromet pas et qui s'escompte en louanges flatteuses, en renommée facile, et, qui mieux est, en beaux écus. « Je n'ai retiré que douze louis de ma Lanterne , » écrit-il quelque part. — «c Jugez du succès de mon journal ( les Révolutions de France et à Brahant)y dit-il ailleurs, mon libraire m'en promet quatre mille écus. t> Et ailleurs : « Il y a trois jours, étant dans » le vestibule des états généraux , et quelqu'un m^ayant » nommé, je vis tout le monde, et notamment les députés » des trois ordres , me regarder aveu* cette curiosité qui » flatte mon amour-^propre!.., » Oui, voilà le courage de Camille Desmoulins, c'est celui qui soutient l'acteur sous le feu de la rampe et devant le trou du souffleur. C'est ainsi qu'il est courageux contre son père, contre son roi, contre son Dieu... A soq père qui lui refuse. de l'argent, nous avons vu précédemment de quel style il écrit. Revenons sur ce point qui est caractéristique : « En vérité, dit-il à ce brave homme , obscur lieutenant au bailliage de Guise, plein de sens, de probité et de mesure, et que nous reverrons plus tard, dans une circonstance décisive :

« En vérité , vous êtes à mon égard d'une injustice extrême... vous m'avez éternellement calomnié. Vous m'avez appelé éternellement un prodigue, un dissipateur.... Vous n'avez pas voulu qu'à Paris j'eusse un autre gîte

CAMILLE DESMOULIfTS. 145

qu'une hôtellerie, et voilà que j'ai trente ansl... Je vous ai dit que je ne voulais plus entendre parier de Guise : votre nullité dans ce pays , et à plus forte raison la mienne, m'en ont détaché... Vous m'avez toujours dit que j'avais d'autres frères! Oui, mais il y a cette différence que la nature m'avait donné des ailes, et que mes frères nepou' vaient sentir comme moi la chaîne des besoins qui me retenaient à la terre!...»

puissance de la fraternité républicaine !...

Mais poursuivons. Louis XVT, échappé des Tuileries, gagnait la frontière. « Nous mourrons tous avec toi! » s'était écrié Camille en se jetant dans les bras de Robespierre, au moment où la nouvelle s'était répandue. Louis XVI ramené de Varennes, Camille Desmoulins court à la barrière pour assister, comme le dit M. Ed. Fleury , à ce martyre de la royauté.... « L'on ne s'ennuyait pas d'atï> tendre, écrit Camille ; on s'étonnait d'avoir été si long- » temps dupe de ce rustre couronné, dont les pièges avaient » été aussi grossiers que la personne... »

Une autre fois, le roi souffrant d'un rhume, et des bullelins de sa santé ayant été lus dans l'Assemblée Nationale :

« Je m'étonne , écrivait Camille, que les médecins

n'apportent pas en céréniionie l'urinai et la chaise percée du prince sous le nez du président de l'Assemblée, et que celleci ne crée pas exprès un patriarche des Gaules pour faire la proclamation de la qualité des selles du Grand Lama... Quel est le plus vil adulateur du Sénat dans la cuisine de Tibère, ou du Sénat dans la garde-robe de Louis XVI?... »

A ces lâches outrages contre la royauté expirante , Camille Desmoulins en ajoute, dont la hardiesse du moins n'est pas contestable , contre le Dieu qui les permet aujourd'hui , qui les punira demain :

144 CAlflUB DfiSMOULINS.

a Oui , il y a un Dieu.... Nous le voyons bien en jetant les yeux sur Tunivers ; mais nous le voyons comme ces enfants infortunés qui , ayant été exposés par leurs parents , voient quHls ont un père.,.. Ce père, c'est en vain qu'ils rappellent, il ne se montre point.., i»

Pour donner une idée de l'acharnement que le jeune écrivain déploie dans cette guerre infatigable contre les pouvoirs qui tombent, contre les nobles qu'on persécute , contre les prêtres qu'on proscrit, contre les palais qu'on démolit, contre les institutions sociales, non moins ébranlées sur leur base ; pour montrer à l'œuvre ce héros de la destruction et du pillage, ce pamphlétaire -brigand, comme il se nomme lui-même, ce lettré qui vous attend, Fescopette au poing, partout où la persécution vous réduit à chercher un refuge ou un exil ; pour juger en une seule fois les opinions, les sentiments, les idées, les conceptions qui forment son bagage daps cette campagne d'extermination contre la vieille société mourante, voici une page justement stigmatisée par M. Ed. Fleury , et qui, par malheur, est aussi vivement écrite qu'elle est criminelle. C'est l'histoire du savetier de Messine; « ce savetier, dit Camille Desmoulins, dont je m'étonne toujours qu'il y ait si peu d'imitateurs.... »

« Ce savetier était un patriote qui mérita mieux

qu'Aristide le surnom de Juste. Dévoré du zèle du bien public, il ne put souffrir de voir les Meaupeou, les Terrai, les Saint-Florentin de son temps, et cette multitude de fripons et de scélérats des deux premiers Ordres^ demeurer impunis, et mourir dans leur lit de la mort des justes. Il pérora tant sur sa sellette, qu'il enflamma ses ouvriers du même zèle de la justice. Les voilà se distribuant les rôles. L'un fut le rapporteur, l'autre fit les fonctions du procu-

CAMILLE BESHOULINS. i4S

reur général , et le savetier était le président. Sa boutique fut bientôt la Tournelle de Funivers la plus formidable aux scélérats. Ils décrétaient, informaient, récolaient, confrontaient, jugeaient, et bien plus, exécutaient. M. le président sortait sur la brune avec une arquebuse à vent; il attendait son homme et ne le manqua jamais. On n*entendait parler dans la Sicile que de fripons fusillés par une main invisible , et on commençait à croire à la Providence. Cet homme, d'un grand caractère, fut pris un soir sur le fait, purgeant la terre de brigands, à l'exemple de Thésée et d'Hercule. L'inventaire de son greffe et la production de toutes ses instructions criminelles qui justifiaient que le procès avait été fait et parfait à chacun des accusés, et qu'il ne manquait au bien-jugé que les formes , ne purent le sauver du dernier supplice. Il périt sur Téchafaud, ho» noré des regrets et de Vadmiration de tout le peuple , et digne d^un meilleur sort, »

Vienne maintenant le pillage et le massacre des scélérats des deux Ordres ; Camille Desmoulins est prêt... il est toujours de garde, dans les grands dangers publics, auprès de son écritoire, toujours prêt la plume à la main. S'il se montre dans l'action , c'est quand le risque est moindre que le profit. Mais vienne la persécution des prêtres : « Je défie, dit-il bravement, qu'on me montre dans la société rien de plus méprisable que ce qu^on appelle un ahhéL, Y a-t-il rien de plus vil que le métier de religion , le métier de continence?... La castration spirituelle de Tabbé M... l'a-t-elle empêché, Tannée dernière, comme tout le monde le sait, de violer physiquement une femme ? » Vienne le sac populaire de rhôtel de Castries, Camille écrit au bas de la vignette qui repiKJduit celte scène de dévastation : « Moyen eoepéditif du peuple français pour démeubler un aristocrate, » II 9

Viennent les massacres de septembre , Camille a le courage d'être le secrétaire général de Danton.... Vienne la guerre étrangère, Camille n'est pas moins courageux contre les ennemis de la France que contre les vieillards prisonniers aux Carmes. Il vient de se marier, il est dans la lune de miel. Mais la France est menacée. L'héroïque mari de Lucile saisit la plume, et voilà les mesures qu'il propose:

« 4° Tout soldat autrichien, piémontais ou autre, qui sera pris les armes à la main, pendu sur l'heure comme brigand, ou fusillé comme bête féroce;

» 2*^ Tout soldat ennemi qui , honteux de servir dans un camp de Tartares et au milieu d'une horde de brigands, viendra rendre ses armes à des hommes, ses frères, contre les loups d'Autriche, recevra une portion de terre ; le peuple français affecte une partie des biens du clergé jusqu'à concurrence de 100 millions pour récompenser les honnêtes déserteurs de leur probité ;

» 3*» Tout déserteur ennemi qui apportera la tête d'an capitaine recevra quatre fois autant que le délégué payait dans l'ancien régime à celui qui apportait une télé de loup; L'Assemblée nationale charge son comité de liquidation de lui proposer incessamment le tarif du prix de toutes têtes, depuis celle de simple lieutenant jusqu'à celle de feld-maréchal et du tyran. »

En est-ce assez? Hélas ! après avoir emprunté tant de citations au livre de M. Ed. Fleury, je suis effrayé d'une chose, non pas de ce que j'y ai pris, mais de ce que j'y laisse. Pourtant je m'arrête; le trône est tombé, .Louis XVI est prisonnier au Temple, le sang des égorgements démocratiques inonde les rues de Paris, nous sommes en république, Camille Desmoulins doit être content ! Mais, pa-

CAMILLE DESaiOULINS. 147

tience ! Nous avons pu apprécier aujourd'hui Camille Desmoulins comme pamphlétaire « du mouvement; » nous aurons à le juger prochainement comme pamphlétaire de la réaction.

(24 NOVEMBaB 1850.)

M. Ed. Fleury, qui m'a fourni une partie des matériaux* avec lesquels j'ai essayé de refaire le portrait de Camille Desmoulins, m'écrit aujourd'hui , en faveur de son héros , une lettre touchante d'où je veux extraire quelques lignes pour mes lecteurs. On verra pourquoi.

«... Dans votre appréciation de la figure révolutionnaire de Camille Desmoulins, m'écrit M. Fleury, il est des aperçus que j'avais à peine entrevus... Vous avez complété mon travail. Peut-être votre,'portrait est-il plus vrai que le mien. Cependant , Monsieur, je vous demande grâce pour cet homme que la jeunesse , le désir d'arriver trop tôt, beaucoup de jalousie, Tisolement, la manie de l'époque, ont perdu (égaré rendrait mieux ma pensée). Au dernier moment, ce malheureux s*est retrouvé. S'il n'a pas rendu de services à la société, c'est qu'il venait trop tôt ; mais encore a-l-il été un précurseur, mais encore a-t-il eu de bonnes paroles de pardon , quand le mot pardon était rayé de la langue révolutionnaire ! Si la société, si ses organes ne peuvent et ne savent oublier ; s'ils flétrissent à jamais les coupables de la politique , quel est celui de ces coupables qui osera jamais venir à résipiscence ? etc., etc. »

•148 GàMULE dbsmoulins.

Il est arrivé à M. Ed. Fleury ce qui arrive souvent aux avocats qui ont à défendre de grands coupables, dans des procès longs et compliqués ; à force de le voir et de l'entendre, un avocat finit par s^intéresser d'abord au criminel, puis à ne plus croire au crime. Le cœur humain est ainsi fait : on passe, sans s'en apercevoir, de la pitié pour la personne à la conviction de son innocence.

M. Ed. Fleury parle ici de Camille Desmoulins, et j'en fais honneur à sa sensibilité, en avocat attendri. J'en veux parler encore aujourd'hui en juge. J'avais promis qu'après ^oir apprécié Camille Desmoulins comme pamphlétaire du mouvement démagogique jusqu'au 10 août, j'arriverais à le juger comme pamphlétaire de la réaction à partir de la publication du FietAx Cordelier. La lettre de M. Ed. Fleury m'oblige à m'arréter un instant entre ces deux extrêmes, d'autant plus qu'entre ces deux limites, le 40 août et le Vieux Cordelier, il y a Tannée 1793 tout entière, c'est-àdire Tannée classique de la Terreur. Jusqu'au 10 août , Camille monte avec ses complices à Tassant de Tancien régime. Depuis le 10 août , il est dans le cœur de la place ; ses amis sont vainqueurs. C'est donc une curieuse étude, la plus curieuse de toutes peut-être, que celle de cette seconde époque de la vie de Camille Desmoulins. Je remercie M. Ed. Fleury de m'y ramener par sa plaidoirie. Avant la chute du trône , Camille avait peut-être Texcuse de Tentrainement , il combattait. A Tépoque où parait le Vieux Cordelier, il a Texcuse du repentir ; il est tout près d'être vaincu. Mais entre ces deux termes, quelle est Texcuse de Vintéressant jeune homme ? Nous allons le voir. Il est le secrétaire, Tami, le commensal, le complaisant, le confident des plus terribles parmi les dominateurs du moment. Ce rôle vaut bien la peine qu'on Ty montre à Tœuvre. Oui, pi-

GÀMILLB DB8M0ULI1IS. 149

lié pour le malheureux que Texaltation de la lutte entmlne ( j'ai fait voir, dans mon premier travail, combien, chea Camille Desmoulins, cette exaltation était factice ! } ; mais enfin, pitié ! — Pitié encore pour le coupable qui se repenti mais après l'exaltation et avant le repentir, s'il y a un moment qui appartienne à la cruauté froide, réfléchie, sans élan, sans pudeur, ah ! laissez-moi m'y arrêter pour donner à la conscience publique ce qu'elle réclame/à la vérité ce qu'elle commande , et gardons, croyez-moi, un peu de pitié pour les victimes !

Ma plume , que M. Ed. Fleury le sache bien , n'est pas plus impitoyable que la sienne ; mon cœur encore moins. Mais savez-vous? quand des hommes que leur vocation destinait à remplir une chaire d'humanités dans un collège, à jouer un rôle aimable dans un salon, ou à figurer dans une académie de beaux esprits , quand ces hommes deviennent les agitateurs et plus tard les dominateurs de leur pays; quand ils osent briguer, dans leur prose farcie de latin, le gouvernement d'un grand peuple ; quand ils ont Timpivdence de dire , comme Camille Desmoulins : « Il m'a été plus facile de faire une révolution et de bouleverser U France que d'arracher 50 louis à mon vieux père! » je dis que ces hommes n'ont pas trop payé de leur repentir et même de leur vie une si insolente surprise de leur destinée ; et quand l'histoire complaisante met un masque de vertu et de générosité sur ces visages , Je dis que c'est le droit de la critique de faire tomber le masque et de mon-" trer à nu la figure.

11 est de faux déYOts, ainsi que de faùi braTes !

il est encore plus de faux patriotes. Ce que je poursuis 4an& Camille Desmoulins, c'est la fausseté de l'empreinte dont il II • ».

a été marqué par la révolution française. C'est le combat de son ambition avec sa destinée. C'est le déclassement insensé des aptitudes dont il a été le type éclatant et la victime non innocente. Parmi les parvenus de la démagogie terroriste, il n'en est pas, en effet, qui me cause plus d'humiliation et de colère , parce qu'il n'en est pas où la nature de l'homme ait moins fait, où les mauvais instincts qu'envenknent les révolutions aient fait davantage. Mon sens se révolte contre ce pédant qui tranche de l'homme d'État, contre ce loustic devenu un des organes de l'opinion, contre ce Figaro qui joue a^vec le rasoir national (c'est ainsi que le père Duchesne appelait la guillotine) ; ma conscience s'indigne contre ce paillasse (c'est le mot de Marat), devenu tribun ; contre ce polisson (c'iîst le mot de M. Michelet) , drapé en législateur; contre ce fifre improvisé de la révolution (c'est le mot juste et "spirituel de M. Sainte- Beuve) , fifre aujourd'hui, mais qui demain culbutera son tambour-major ou son général. Camille Desmoulins, c'est par là qu'on le justifie, et c'est par là, à mon sens, que la démagogie s'accuse, Camille n'était qu'un grand enfant, et Jl a été une des puissances d^opinion et un des organes redoutables de la génération révolutionnah'e. Il a été, à un , jour donné ; un de ses représentants légaux , un de ses conseillers écoutés , un de ses serviteurs actifs, de ceux dont M. Georges Duval disait (l) : « Ils sont horriblement oo€upés, » Le, pauvre Camille, comme l'appelait Babeuf, avait été élu député de Paris après Billault-Vai^ennes et avant Marat. Homme ou enfant , jeu ou calcul, crime ou faiblesse, conviction ou badinage, gamin ou bandit, notre époque est intéressée à bien connaître ces polissons de gé-

Ci) Souvenirs de ta Terreur de 1788 à 1793 (184 1).

CAMILLE BESMOULINS. 151

nie qui font les révolutions. Cette étude, après la vérité, n'a pas d'autre but.

Pendant les quinze mois qui s'écoulent du 10 août 1792 au 31 octobre 1793, depuis la chute du trône jusqu'à l'exécution des Girondins, trois grandes épreuves étaient réservées à Camille : les massacres de septembre, le procès du roi, celui de la Gironde. Nous allons le suivre dans chacune de ces rencontres de sa destinée révolutionnaire.

Après le 10 août, Camille Desmoulins se recueille. Il en avait besoin. Le canon des Tuileries, qu'on pouvait dire bourré de ses pamphlefô , il l'avait pourtant entendu à dislance. « Camille, écrit M. Ed. Fleury, ne se mêlera que de » loin aux groupes des assiégeants, et il n'affrontera pas » l'héroïque colère des défenseurs du château. » « Camille se coucha, » écrit sa femme dans son journal, à la date du 12 décembre, où elle raconte avec des détails fort curieux celle nuit du 10 août. Quoi qu'il en soit, le canon des Tuileries avait ébranlé ses nerfs. Camille a besoin de se reposer un instant. Il se recueille, il prophétise. « Je crois la liberté affermie , écrit-il à son père (qui n'en croit rien) ; il nous reste à rendre la France heureuse autant que libre. Cest à quoi je vais consacrer mes veilles, » En conséquence, Camille Desmoulins s'établit place Vendôme, à la chancellerie. « Me voilà logé, ajoute-t-il, au palais des Meaupeou et des Lamoignon I Malgré toutes vos prophéties que je ne ferais jamais rien , je me vois élevé à ce qui était le dernier échelon de l'élévation d'un homme de notre robe... Nous sommes entrés ici, comme vous le voyez, par la brèche du château des Tuileries, et je ne vois guère que les huions et les Tyroliens qui puissent nom chasser de la place Vendôme!... »

Comprenez-vous? L'émeute l'a mis à la chancellerie.

152 CAMILLE DBSHOULIIÎS.

Il faudra pour le moins une coalition pour le déloger. Camille Desmoulins prend héroïquement possession de son nouveau poste , en véritable patriote , et qui n'a pas fait Ue parle ici son langage) cette révolution pour le roi de

Prusse

Mais ce n'est pas tout d'être bien logé. La commensalité de Danton a ses exigences.

L'amitié d'an grand homme est un bienfait des dieux!

mais elle impose des sacrifices, et Ton n'est pas secrétaire général du ministre de la justice pour si peu. C'est d'abord Fouquier-Tinvflle qui écrit à ce son cher parent » pour lui demander un petit emploi :

c 20 août 1792.

» Jusqu'à la journée à jamais mémorable du 10 de ce mois, mon cher parent» la qualité de patriote a été nonseulement un titre d'exclusion à toute place , mais même un motif de persécution : vous en fournissez vous-même l'exemple. Le temps est enfin arrivé, 11 faut l'espérer aussi,, où le patriotisme vrai doit triompher, etc., etc. Mon patriotisme vous est connu ainsi que ma capacité, sMtrtov^t pour les matières corUentieuses. Je me flatte que vous voudrez bien intercéder pour moi auprès du ministre de la justice, pour me procurer une place soit dans ses bureaux', soit parUmt ailleurs. Vous savez que je suis père d'une nombreuse famille et peu fortuné. Mon fils aine , âgé de seize ans, qui a volé aux frontières, m'a coûté et me coûte beaucoup, etc., etc.

» Je suis très-parfedtement, mon cher parent, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

» FouQuiER, homme de loiy » Rue Sainl-Uonoré, n** 356, Tis-à-vis l'Assomplion. »

CAMILLE DBSMOULIIfS. 153

Une t>lace, soit dans les bureaux, soit ailleurs! Honnête Fouquier 1 tout lui sera bon. Et pourquoi c le cher parent » n*a-tr-il pas pris au mot un solliciteur si commode? Fouquier-Tin ville est prêt pour tout faire , huissier ou bour^ reau. Mais Camille Desmoulins, qui a la main heureuse, le fait nommer , quelques mois plus tard , accusateur public près le tribunal révolutionnaire... Camille avait bien alors ses raisons pour cela. Mais il ne regardait qu'au présent. S'il avait pu prévoir l'avenir !

La part que Camille Desmoulins prit aux massacres de septembre comme conseiller et comme commensal de Danton (car, s'il faut en croire M. Georges Duval (1) , c'est du milieu d'un banquet que l'invisible ordonnateur de cette tuerie démocratique présida en quelque sorte à l'exécution de son œuvre) ; cette participation de Camille au massacre des prisons a été contestée. Elle n'est pas douteuse. Il n'était pas nécessaire d'être aux gages de Panis, ou enr61é dans la bande de Maillard, pour avoir une part dans la responsabilité morale des assassinats de septembre. Il suffisait de dîner , le 2 septembre , avec Danton. 11 suffisait de répondre à Prudhomme : c On ne confondra pas les innocents avec les coupables (2). » Il suffisait d'envoyer un sauf-conduit à Tabbé Bérardier , détenu à la Force , de la part de son ancien élève Camille Desmoulins, « à qui cette bonne action, dit M. Ed. Fleury, doit être comptée. » — Je le veux bien, à une condition pourtant : c'est que cette bonne action comptera aussi comme une preuve que l'élève de l'abbé Bérardier savait tout, et qu'il était complice, puisqu'il était confident du principal criminel. Mais, je le

(1) Souveniri de la Terreur, t. II, p. 250.

(3) Prudhomme, Hùtoire des révoluUonê de Parist t. III, p. 235t

demande, pour être absous aux yeux de l'histoire ^e celte épouvantable complicité , suffisait-il de sauver son professeur de rhétorique?

Tel est le premier acte politique de Camille Desmoulins après le 10 août : un mélange de bassesse , de férocité et d'hypocrisie. Le crime de septembre était hardi de la part de ceux qui, comme Danton, l'avaient conçu, commandé, et qui l'avouaient (4). Mais ce crime, de toute manière abominable, était de plus lâche de la part de ceux qui n'avaient eu que la peine de lécher cette main sanglante. Ce rôle avait

été celui de Camille.

Cependant l'approche du procès du roi commençait à apitoyer les esprits. Camille Desmoulins, devenu député de Paris, était allé siéger sur la crête de la Montagne, et déjà il avait escompté, dans le nouveau journal qu'il avait fondé, la Suite des Résolutions de France et de Brahant^ les profits du sacrifice qui se préparait. « La plus belle victime que l'on puisse sacrifier à Jupiter , et la plus agréable, écrivait-il, c'est un roi. » Cette citation de Sénèque le tragique était l'épigraphe de son journal. C'était préjuger à la fois le procès, la condamnation , sa conviction et son vote. Mais qu'importe? il était journaliste avant d'être législateur, pamphlétaire avant d'être juge. Comme législateur, Camille était de cette race d'interrupteurs-démagogues , le fléau et la honte des assemblées françaises depuis soixante ans, race incorrigible et immortelle. Camille Desmoulins ne parlait pas, et pour cause : il criait. Tai eu la curiosité de relever dans le Moniteur toutes les manifestations qu'il a pu donner de ;son talent comme orateur

(1) On verra un Jour, dans des Mémoires destinés, je crois, à produire une sérieuse impression, de quel ton le ministre de la justice Danton faisait cet aveu.

pendant une période de dix-huit mois. Je n'y ai guère trouvé, à son compte, que des phrases telles que cellesci , ayant toutes ce cachet de vanité puérile ou de persounalité ridicule : ... Permettez que je vous éclaire! — Je demande à dire des choses neuves ! — Si le décret passe, la France est perdue! — Je demande à sauver la patrie ! etc., etc. Le Moniteur ajoute parfois des réflexions où je soupçonne fort la malice du logographe d'avoir voulu s'égayer aux dépens du malencontreux interrupteur ; Camilk Desmoulins s* agite autour de la tribune , écrit le rédacteur , en demandant, en prenant et perdant aussitôt la parole (^),

Une autre fois, c'était le 8 mai 1793, on discutait sur une levée d'hommes et sur uiie réquisition d'armes :

ff Nous ne pouvons pas, dit Camille Desmoulins, nous

partager, comme les Romains, les terres des vaincus, mais toujours faut-il que le soldat de la patrie vive de la défense de la patrie. On vous a' parlé de deux classes de citoyens, des Messieurs et des sans-culottes; prenez la bourte des premiers et armez les autres. Employez contre les rebelles l'argent des riches, le courage des pauvres... »

Quelques mois plus tard un orateur, plus avancé que Camille, disait, dans une occasion semblable, à la tribune des Jacobins :

a Des armes! c*est dans la bourse des aristocrates

que nous en trouverons pour les immoler jusqu'au dernier. Si le pain manque, nous les tuerons , nous les salerons], et nous les mangerons. Citoyens, à Saint-Domingue (l'orateur avait été secrétaire du mulâtre Rigaud) , un noir , chef de bande , qu'on avait surnommé viande à blanc, assurait que

(1) Réimpression du Momieur, U XIV; p. 766.

156 CAMaLB DUKOULINS.

rien n'était plus délicat que la chair humaine. A son exemple , j'en ai usé , et fat trouw qu'il avait raison. Ces noirs, que Ton dit si peu civilisés, nous donnent là une leçon de civilisation. Au besoin , sachons les imiter. Mourir de faim, au milieu de Vabùndance des champs de bataille^ c'est absurde !...

» — Citoyen*, répondit Camille , bien inspiré cette fois, ce que tu dis là n'est pas très-fraternel. Le pain manque, c'est vrai, mais je demande que la proposition soit ajournée jusqu'au moment où la disette ne nous laissera plus l'option entre des croûtes de pâté et la chair des aristocrates... »

Voilà , quand Camille Desmoulins se hasarde à parler, quelques échantillons de son talent. Mais plus ordinairement il se tait , et on comprend bien que le boucher Legendre lui dise un jour : «... Parce que vous savez le latin ( et que la séance est finie ) , vous me répondez maintenant. C'est dans la Convention qu'il faudrait parler; mais vous n'y ouvrez la bouche, une fois en six semaines, que pour nous dire des impertinences et nous appeler des ignorants. Qu'est-ce que vous faites ici , f*** paresseux ? — Mais , mon cher Legendre , tout le monde n'a pas tes poumons. — Si vous n'avez pas de poumons, il fallait le dire au peuple, qui aurait donné vos 48 fr. à un homme qui en eût {!)...»

Tel est Camille Desmoulins comme législateur : violent et impuissant. Toutefois , pendant le procès du roi, Camille gagne bien son argent. Comme juge de Louis XVI, il dépasse toutes les bornes de l'impudeur et de la perversité. Devant ce grand martyr, que Barère lui-même traite avec

(1) Réponse de Camille Desmoulins an général Dillon. Parla, 1793.

CAMILLE DESMOULiNS. 157

respect, Camille Desmoulins n'a que des cris de rage, des gestes forcenés, des exclamations de haine impatiente et furieuse. Les formes que la Convention s'est imposées pour imiter du moins la justice en Toutrageant, Camille Desmoulins les flétrit comme une indigne entrave. Un jour, le 26 décembre, après avoir entendu les défenseurs du roi et le roi lui-même > la majorité ferme les débats. Quelqu'un propose un ajournement à trois jours de la discussion sur le procès. A ce mot d'ajournement , la Montagne descend tout entière , comme une avalanche , de son sommet tout plein de tempêtes, et une émeute horrible éclate au milieu de FAssemblée.

a .... Soixante à quatre-vingts membres d'une des ex* trémilés ( la gauche ) , dit le Moniteur, se lèvent simultanément et se précipitent au milieu de la salle, au bruit des applaudissements des tribunes. Ils s'avancent vers le bureau... Duhem, Billaud, Camille Desmoulins, Julien sont à leur tête... Duhem monte jusqu'au fauteuil du pré^ sident et l'apostrophe avec des gestes violents. « La majorité est séduite, s'écrient quelques-uns ; mais nous voulons qu'on ne délibère que par appel nominal- » Ils restent pendant plus d'un quart d'heure tumultueusement attroupés auprès du bureau , pour signer la demande de l'appel nominal. La grande majorité de l'Assemblée reste calme. Enfin , les signataires se dispersent et reprennent leurs places... »

J'ai cité cet extrait du Moniteur (4) pour ceux qui croient, en l'an de grâce 1850, qu'il y a quelque chose de nouveau sous le soleil. Mais revenons à Camille Desmoulins. Lui qm a tué, autant qu'il était en lui , le roi avant le procès,

(1) Réimpression du Jfcfonïteur, t. XIV, p. 851, 853.

Il \0

i58 CAMILLE DESMOULINS.

et à qui là décence la plus vulgaire commandait du moins cette sorte de pitié froide du bourreau devant sa victime, on dirait qu'il regrette que TAssemblée constituante ait aboli ht torture. Il la rétablit pour Louis XVI. Il est le tourmenieur de ce honteux procès; sa passion éclate dans les mo- HoQS les plus extravagantes. J'en ai déjà cité une, celle de récriteau infamant à attacher sur ia poitrine et le dos da roi. Dans son délire, il va jusque insulter les juges eui' mêmes ^ et il se fait censurer pour avoir osé dire , au moment où deux cent quatre-vingts députés venaient de volef rappel au peuple : « Comme le toi de Pologne avait p été acheté par la Russie, il n'est pas étonnant que bêau' » coup d'entre nous, qui ne sont pas encore rois, se soient it vendus!...^

Vendus! Nous aurions bien le droit de faire ici, à noire tour, à Camille Desmoulins un procès que d'autres lui ont fait, et 'de nous demander si l'homme que nous avons montré l'autre jour avide d'argent jusqu'au ridicule, si cet homme , à un moment donné , n'avait pas vendu sa plume par convoitise, comme il avait livré son âme par ambition? Le marquis de Bouille raconte que Camille Desmoulins « avait été acheté par la cour. » Mais alors, la cour, il faut l'avouer, avait fait là un mauvais marché. De son côté, M. Granier de Cassagnac conclut, de quelques lignes adressées par Camille à ses abonnés , dans un moment où il fut obligé de se cacher, qu'il fait parade de sa vénalité*.. •c Malgré les florins de la Prusse, les guinées de TAngleterre et les ducats de la Hollande, je courais , dit-il , aussi rapidement que Louis XVI à l'insolvabilité et à Tinéligibilitô (i). » Mais je crois que M. Granier de Cassagnac se

(1) Histoire des causes de la ^etoîutton française , t. IV, p. 404«

CAMILLE DESMOULtNS. 159

trompe en ce point, et que Camille voulait j^istement prouver lé contraire , comme s'il eût dit : « J'ai tant reçu d'ar* gent dé l'étranger, et je suis si vendu que je suis ruiné!... »

Quoiqu'il en soit , ce reproche de vénalité, jeté par Camille Desmoulins à ses collègues , excita une indignation générale , et jusque sur les bancs de la Montagne. 11 fut censuré. Quand vint le moment du vote sur la peine à in* fliger au roi, Caiiiille ne manqua pas cette occasion de jeter un dernier outrage au condamné , une dernière injure ati tribunal : a .... On a dit : Un roi mort, ce n*est pas un homme de moins. Je vote pour la mort, trop tard peulêtre pour rhonneur de t Assemblée nationale... » L'Assemblée murmurait encore; mais les applaudissements des tilbunes dominèrent le bruit, et Camille regagna sa place au milieu des marques de sensibilité des tricoteuses.

Il y a , dans l'histoire de Camille Desmoulins , un beau spectacle en regard de cette scène hideuse. Il y a un homme, au fond d'une province, habitant d'une petite ville, qui pioleste simplement et courageusement contre ces fureurs. La Révolution Ta destitué, dépouillé et ruiné. Il lui pardonnerait si elle n'avait, en l'abaissant lui-môme, élevé son fils , ce fils qu'il aime pourtant, mais en homme de cœur et de bon sens. Cet homme est le père de Ca* mille. La correspondance du père de Camille Desmoulins avec son fils, après ces émotions de honte et d'horreur, est une de ces lectures dont M. Sainte-Beuve a si bien dit^ il y a peu de jours : « le style des honnêtes gens I ô les » écrivains polis, modérés et pursl 6 Nicole 1 ô Vauve- » nargues! » Mais celte fois, pour trouver le contre-poisoti à ce fiel que répandent la plume et la langue de Camille Desmoulins, la correspondance de son père me suffit.

Camille Desmoulins , quand on pénètre plus avant dans

160 Camille desmoulins.

sa vie , parait bien coupable. Non-seulement tous ses instincts naturels, son âme pusillanime, son caractère sans vigueur, sa légèreté insoucieuse, sa sensualité puérile , sa destinée évidemment et exclusivement littéraire , tout lui interdisait les abords sérieux et formidables de la carrière politique; mais tous les liens du cœur, qu«, sur ce point peut-être, il avait affectueux sans l'avoir, comme je le prouverai, délicatement bon , tous ces liens qui le rattachaient à la famille l'auraient en même temps retenu sur la pente où il glissait, s'il n'eût été emporté par une ambition injustifiable et une vanité qu'il est bien permis, quand on parle du confident de Danton , d'appeler féroce. Ses deux frères, pendant que, sans y monter, il poussait la populace à Tassaut des Tuileries, servaient dans l'armée active; plus tard ils mouraient, l'un au siège de Maëstricht, l'autre mutilé parles insurgés de la Vendée. Sa mère était une sainte ; sa femme était un ange ; son père était un sage.

Quand Camille, nous l'avons vu, dans l'ivresse de sa joie frivole , apprend à son père qu'il vient de s'établir au ministère de la justice :

« Je serais bien d^cieusement affecté, mon fils, de

votre position, répond M. Desmoulins, si vous ne la deviez pas à une crise que je ne vois pas encore finie et dont je redoute toujours les suites.

» Dans Tagitation où sont toutes les choses autour

de nous, je préférerais peut-être vous voir le premier de nos concitoyens dans notre ville natale , plutôt qu'à la tète du ministère d'un grand empire, déjà bien miné, bien déchiré, bien dégradé, et qui, bien loin d'être régénéré, sera peut-être d'un moment à l'autre ou démembré ou détruit.

» Quoi qu'il en soit, mon fils, puisque vous voilà en second au gouvernail remis à M. Danton, votre ami, pour la

CAMILLE DESMOULmS. 161

partie de la justice^ distinguez- vous-y par les grandes qua* lités qui sont propres à cette administration ; dépouillezvous de cet esprit do parti qui vous y a peut-être élevé , mais qui pourrait ne pas vous y maintenir... Faites revenir vos ennemis en vous montrant juste avec eux et facile à oublier leurs torts ; faites-vous le plus d'amis que vous pourrez parmi les gens de bien , et consultez toujours le mérite et le talent dans vos choix, etc., etc.. »

La justice I Toubli des injures! le choix judicieux et impartial ! Le père de Camille Desmoulins est bien peu de son temps et de son pays. Mais que de noblesse , si ce n'est d'à-propos , dans ce contraste ! Que de tristesse dans ces félicitations ! que d'amertume et de courage dans ces conseils ! Achevons le portrait de cet honnête homme, et respirons du moins en le traçant.

Quelque temps avant cette époque, vers la fin de 1790, Camille Desmoulins , qui avait obtenu le consentement de M. Duplessis au mariage de sa fille Lucile^ sollicite à son tour celui de son père. Il éorit à Guise. M. Desmoulins ne répond pas. Camille insiste ; il fait sonner la dot de sa fu* ture, cent douze mille livres ! la vaisselle d'argent ! et les espérances! et le reste!... Une lettre, deux lettres, trois lettres... Le père Desmoulins ne bouge pas.

« Mon père, écrit à la fin Camille, mon père, c'est la troisième lettre que je vous écris pour vous demander le consentement à mon mariage avec une femme toute céleste, et vous avez laissé partir trois fois la poste sans m'envoyer votre acceptation ! Je ne m'attendais pas que les obstacles à mon mariage viendraient de vous. Vous auriez dû prendre la poste et être venu me l'apporter vous-même. Vous connaissez la vivacité de mon caractère,,, »

Cette fois, M. Desraoulins est bien obligé de céder. Mais

t69 cinoxi; P8iiiûui4»8f

comment cède-t*il? Da style dont on refuse. Il envoie son consentement dans une lettre laconique et glacée. M. Ed. Fleury cherche le mot de cette énigme. Il est facile à trouver. L'honnôte lieutenant au bailliage de Guise connaissait son fils ; il voyait Tabîme que creusait sa folie ; et il éprouvait, avant qu'elle fût sa bru , une paternelle et sublime pitié pour la victime.

Dans le procès du roi , cet héroïsme du père ne se dé-^ ment pas. Mais il suffit de citer :

(c .M. Je serais inconsolable , mon fils, de trouver votre nom dans la liste de ceux qui voteront pour la mort de Louis XVI...

» Vous avez un moyen juste et vrai de vous épai^ner cette tache , c'est da vous récuser vous-même , parce que vous êtes effectivement récusable, non-seulement aux yeux de Louis XVI, mais aux yeux de quiconque a les premiers principes de la justice. Vous avez dit votre avis comme journaliste avant le jugement. Entraîné soit par votre pro* pre opinion, soit par une prévention étrangère, vous avea dénoncé Louis XVI dans un grand nombre de vos écrits qui n'ont peut-être eu que trop d'influence , et vous Taves traité en ennemi. Par cette double raison , soit d'avoir été son dénonciateur, soit d'avoir, par anticipation « proclamé votre avis relativement à Louis XVI , vous ne pouvez demeurer un de ses juges sans blesser l'impartialité qui doit neutraliser quiconque est appelé à juger un autre homme capitalement... )»

Nous avons vu comment Camille Desmoulins avait répondu à cette touchante et sévère consultation. Un mois plus tard, M. Desmoulins insiste :

«... Mon fils , vous pouvez encore vous immortaliser ; mais vous n'avez plus qu'un moment ; c'est Tavis d'un

CAMIIXB DB8H0UUNS. 163

père qui vous aime. Voici à peu près ce qu'en votre place je dirais : « Je suis républicain et par le cœur et par les actions ; j'ai fait mes preuves. J*ai été un des premiers et des plus ardents dénonciateurs ou accusateurs de Louis XVI, par cola môme je me récuse. Je le dois à Taustérité de mes principes; je le dois à la dignité de la Convention; je le dois à la justice ; je le dois à la république , à Louis XVI, h moi*même... »

«... Entre nous deux ceci , afin que tout le mérite en reste à vous seul.

» Je suis votre meilleur ami. »

On sait le vote de Camille. Son vieux père n'eut pas d'autre réponse.

Après le procès de Louis XVI, la destruction de la Gironde est la troisième campagne politique à laquelle prend part Camille Desmoulins. Cherchons le rôle qu'il y a joué. Camille , cela est presque triste à dire, n'a pas de sérieui: ressentiments ni de convictions profondes engagées dans cette querelle. Il n'y apporte que des rancunes d'écrivain et d'avocat. Ce ne sont pas des passions qui le poussent dans cette voie de sang, ce sont des piqûres. J'ai rappelé, Tautre jour, les causes de sa colère contre Brissot. Brissot avait trouvé de fort mauvais exemple la protection que Camille avait accordée, quelques mois auparavant, à un escroc convaincu d'avoir volé au jeu. M. Ed. Fleury en suppose une autre. Il cite un noël girondin où Camille Desmoulins était quelque peu raillé par saint Joseph , pour une prétendue infortune conjugale «commune (c'était l'esprit et la galté de l'époque) au démagogue et au saint : »

Tout près de Robespierre,

Joseph vit Desmoulin.

<— Ahl boi^our, cher confrère,

i64 CAMILLE D£SHOULIMS.

Lui dit le saint malin.

— Ali ! boi^our, cher patron, lui répondit Camille. On rit. M mais, ô soudaine horreur !

Qui pourrait peindre la terreur

De la sainte famille?

Marat entre! etc.

Tel est, s'il faut en croire M. Ed. Fleury, un des préludes ridicules de celte lutte terrible qui va éclater. Mais si Ton regarde au contraire à la façon très-cavalière dont Camille Desmoulins réfute, à plusieurs reprises, des insinuations de cette nature, on doit penser que ces attaques effleuraient médiocrement sa sensibilité. C'était plutôt pour lui matière à épigrammes. C'est à ce point de vue que-j'ai pu dire qu'il n'était pas délicatement bon. Il n'y a pas de vraie bonté sans noblesse , ni de véritable amour sans une certaine délicatesse d'esprit. Dans une circonstance, entre autres, Camille Desmoulins se livre, au sujet de sa jeune femme, à un badinage qui a pu passer pour spirituel à une époque où le père Duchesne Tétait , mais qui me paraît , quant à moi, le dernier terme de l'indécence. On accusait Camille d*une partialité inexplicable pour le général Arthur Dillon. Camille fit une brochure pour le défendre. On y t rouve le dialogue suivant :

« ..*. Quel si grand intérêt prenez-vous à Dillon î lui demande un de ses collègues de TAssemblée.

De cette église êtes -vous sacristain ?

» — L'intérêt que je prends , comme un des fondateurs de la République , à ce qu'on ne la déshonore point par ingratitude. — Mais connaissez -vous bien Dillon? — - Il faut bien que je le connaisse pour que je me sois fait de si rudes affaires à son corps défendant. — - Votre femme le connaît mieux que vous. — Bon ! que voulez-vous dire ? —

CAMILLE DESMODLINS. 165

Je crains de vous affliger. — N'ayez pas peur. —Voire femm D n — J ne crois pas qu'elle

l'ait q d — U mari ne sait jamais

cela ( mm p p mu) : puisque vous

pren h h z que Dillon vous

trahi a b R b q Vous n'ôles pas un

joli garçon. — Tant s en faut. -Voire femme est charmante, Dillon est encore vert; ie temps que vous passez k la Convention est bien favorable, et les femmes sont si volages! — Mais, mon cher collègue, d'où ètes-vous si bien instruit? — C'est le bruit public, et cinq cents personnes me l'ont dit ce matin. — Ah ! vous me rassurez : déjà, comme les filles de Prœtus :

In leevd quœrebam comua fronte.

■» On me croit donc du royaume de Bizol, ce qui est bien pis que d'en être, au témoignage de La Fontaine; mais que votre amitié pour moi se rassure; je vois bien que vous ne connaissez pas ma femme, et si Dillon trahit la République comme il me trahit, je réponds de son innocence. »

Certes, il fallait aimer sa femme comme pas un honnête homme ne voudrait airoer la sienne aujourd'hui, pour la défendre, ainsi que le fait Camille Desmoulins, dans un pamphlet politique livré à une controverse ardente ; et une femme ainsi défendue (je sais que ce n'était pas le fait de Lucile) est à moitié condamnée.

Lucile Desmouiins a une belle page dans l'histoire de la Terreur; mais ce n'est pas à son mari qu'elle doit 1': neur sans tache et le doux éclat de sa mémoire. A Cai Desmoulins, Lucile n'a dû que des apologies équivo et des amitiés comprometlantes. J'aime à signaler, n Il 10.

dans ^n contact avec la vie intime , ce défaut et ce Ranger de l'esprit révolutionnaire. Lucile avait partagé lc8 opinions de son père, démocrate avancé; elle avait, à plus forte raison, épousé, et très-légitimement, l'exaltation de son mari. Après le iO août, elle écrivait ; a Nous sommes vainqueurs! » Lucile parmi les vainqueurs du 40 août! Hélas I elle avait bien gagné, soit avant, soit après cette date, par les amertumes et les détresses de sa vie, le droit de chanter cette triste victoire ! Mais Lucile, quelle qu'eût été sa vie (et personne ne Ta jamais accusée, si ce n'est son mari en la défendant) , Lucile avait U>ut expié devant la mort. Elle fut simple et modeste devant ses juges, remprunte là un mot plein de vérité au témoignage qui lui fut rendu plus tard , dans le procès de Fouquier- Tinville : « La femme de Camille, dit Thierriet Grandpré , ne manifesta devant ses juges ni crainte ni espérance , mais attendit modestement son jugement, n Condamnée^ elle voulut se parer pour Téchafaud comme pour upe fête , et comme si le bourreau Teût rendue ^ soq mari ; et elle écrivit de s^ ipain à sa mère , avant 4^ se mettre au lit , la veille de son supplice , ce billet qui eût mérité d'être célèbre i « Bonsoir, ma chère paman. Une larme s'échappe de mes yeux. Elle est pour toi. Je vais qu'endormir dans le cftlme de Tinnocence... »

Maintenant, regardons au miroir dans lequel Camille Desmoulins nous montre cette femme si digne d'être c^*chée à tous les yeux. J'emprunte encore cette citation h une brochure politique , au numéro 5 du Ft>ucc Cordelier, LuQile y figure à côté du père Duchesne , contre lequel son mari a Tindignité de la défendre, et de quel style! «Je » ne dirai qu'un mot de ma femme, J^avais toujours cru p à l'immortalité de l'&me... Mais mon mariage est si heu*

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