OCTOBRE
Le gouvernement représentatif est-il encore possible en France ? N'a t-il pas été enseveli sans retour dans le tremblement de terre de février 1848? Et n'en est-il pas aujourd'hui de cette forme de gouvernement comme de ces villes souterraines qu'on visite aux flambeaux, et dont on essaie, en déblayant la cendre qui les couvre, de retrouver et de recomposer les débris? En un mot, le gouvernement représentatif, dont M. Guizot nous donne en ce moment, dans un beau livre, l'histoire et la théorie, n'est-il plus qu'un souvenir ? ou bien, est-ce encore une espérance ?
Il y a trente ans, le gouvernement représentatif, à peine établi en France, recevait une première et fâcheuseatteinte : c'était en 1820. Quelques-unes de ses garanties les plus vi-
(1) Histoire des originei du gouvernement représentatif en Eitrope^ par M. Guizot (2 \oI. in-8% 1851). Je n'ai pas cru manquer à cette sorte d'unité que j'ai essayé, autant qu'il m*a été possible, de faire régner dans cet ouvrage, en le terminant par la défense de la seule forme de gouvernement qui puisse, à ihon avis, sauver la société moderne de la honte et du malheur des gouvernements révolutionnaires et démagogiques.
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laies venaient d'être ou suspendues ou sérieusement entamées. L'autorité royale, effrayée plus que compromise par une récente catastrophe, menaçait de rompre, par une exagération imprudente de son danger, le salutaire équilibre des pouvoirs. Ce fut à ce moment que M. Guizot fit ses admirables leçons sur le gouvernement représentatif, revendiquant, sous le feu de cette réaction, les principes que, pendant une expérience administrative de six ans, il avait essayé de faire prévaloir dans la politique.
Dix ans plus tard, le gouvernement représentatif, mis au défi par la prérogative royale, triomphait par une révolution. M. Guizot remontait au pouvoir, et il y reportait, dans le maniement des plus hauts intérêts du pays, à la tribune et au conseil, en face de la royauté et en face des paitis, la pratique de cette grande doctrine constitution* nelle dont il avait été, hors des affaires, Thistorien austère et le professeur éloquent.
Enfin, dix-huit ans après, entraîné dans la chute du gouvernement représentatif lui-même, M. Guizot, du milieu de cette immense ruine, proteste encore en faveur du principe vaincu conti^e la démagogie triomphante. Il reproduit, avec de nouveaux développements et une vigueur nouvelle, ses théories de 1820, tombées avec le trône de Juillet. Il les reproduit sans amertume et sans emphase, mais beaucoup moins, on le dirait, pour la justification du passé que pour renseignement de Tavenir, et avec plus de confiance^ à coup sûr, que de contrition. Tel est le but du livre doublement curieux que M. Guizot vient de. publier, curieux comme souvenir d'une époque dont si peu d'années et tant d'événements nous séparent, et comme témoignage d'une conviction qui a survécu au temps luimême Siins avoir vieilli.
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Le gouvernement représentatif a été mis deux fois en péril pondant les trente ans dont nous parlons , une fois par ragression du principe monarchique, une seconde fois par la révolte du principe démocratique, et la seconde fois ce gouvernement a péri. N'était-ce pas la preuve que, suffisamment fortifié, soit par les institutions, soit par les mœurs, contre les empiétements de la prérogative royale, il ne rétait pas contre l'explosion populaire de Topinion aveuglée et pervertie ? N'es^ce pas la preuve aussi que le principe de la souveraineté du peuple, sous Finyocation duquel ce gouvernement fut établi en 1830, sans qu'on osât lui donner une satisfaction complète, aurait dû être, à cette époque, non pas timidement accueilli, GC^nme il le fut, mais résolument écarté? Les législateurs du moment ne surent que récrire^ d'une main hésitante, dans le préambule de la Charte monarchique ; mais l'ennemi était entré dans la place, et il en a chassé la royauté.
Je remarque dans le livre de M. Guizot, en considérant le rapport qui lie ce beau travail à sa vie publique, je remarque une singulière preuve de la modération et de la force de cet éminent esprit, à un âge et dans des circonstances politiques où la modération pouvait sembler aux uns une faiblesse, où la force pouvait, par d'autres, être taxée d'exagération. M. Guizot, placé en face de cette réaction intolérante qui compromettait, dans la légitime douleur d'une famille royale, le sort de la liberté même, pouvait être ou entraîné par le sentiment de ce péril public dans une opposition violente^ ou arrêté, même dans une résistance raisonnable, par un scrupule de position et d'avenir. Les hommes que leur vocation a engagés dans la politique cèdent volontiers à ces entraînements ou à ces calculs, et ils ne savent guère suivre cet étroit milieu où la
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raison se tient à égale distance de Tintérêt et de la passion. Tout au contraire, dans le livre de M. Guizot, on admire aujourd'hui, en se reportant à quelque trente ans dans lo passé, avec quelle^ impartialité supérieure cette main, jeune alors et toute frémissante d'agitation libérale, tient pourtant la balance ^ntre les graves intérêts qu'elle s'est imposé la tàcbe de discuter et d'accorder. On admire la part considérable que ce libéral mécontent accorde à toutes les forces héréditaires et permanentes de la société, et en même temps de quel poids ce partisan non suspect de la monarchie veut y faire peser les forces plus mobiles, plus accidentelles et plus variables dont l'action est la garantie même de la liberté. On admire comment il réalise ce concert indispensable entre deux puissances qui semblent ennemies et dont rintérêt est de se balancer sans se combattre, de se fortifier par un contrôle mutuel et de s'entr'aider en se surveillant. Enfin, on aime à l'entendre proclamer tout à la fois, à la face de la légitimité restaurée, l'indépendance radicale et imprescriptible de la raison et de la justice, véritable droit divin de Thumanité, et, à la face du libéralisme irrité et soupçonneux, l'insolente vanité des théories révolutionnaires (1) qui s'obstinent à fonder sur la souveraineté brutale du nombre le gouvernement des sociétés humaines.
Je veux citer ici cette belle page où Téloquent publiciste abaisse, devant cette conscience de la justice et du droit, qui vil au fond de l'humanité, et qui est son recours éternel contre les mauvais gouvernements; où, dis-je, il abaisse tous les pouvoirs humains pour les juger à cette
(1) « C'est une Insolence que le pouvoir d'une multitude brutalc sur une haute raison individuelle... » Tome I, p. 251.